Lilie, Tutue, Bébeth
271 pages
Français

Lilie, Tutue, Bébeth

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Description

Certain 16 juillet, c’est-à-dire le lendemain de l’échéance du terme, trois coups furent frappés à la porte d’un logement situé au cinquième étage d’une maison de la rue Dauphine.

Et comme, à ce moment même, une horloge du voisinage tintait douze coups, le locataire à la porte duquel on heurtait ainsi murmura entre ses dents :

— Midi ! le délai de vingt-quatre heures est expiré... Donc, c’est ma canaille de propriétaire qui vient réclamer le terme que je n’ai pas payé hier.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 27 juin 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346082056
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

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Eugène Chavette

Lilie, Tutue, Bébeth

Bouffonnerie parisienne

I

Certain 16 juillet, c’est-à-dire le lendemain de l’échéance du terme, trois coups furent frappés à la porte d’un logement situé au cinquième étage d’une maison de la rue Dauphine.

Et comme, à ce moment même, une horloge du voisinage tintait douze coups, le locataire à la porte duquel on heurtait ainsi murmura entre ses dents :

  •  — Midi ! le délai de vingt-quatre heures est expiré... Donc, c’est ma canaille de propriétaire qui vient réclamer le terme que je n’ai pas payé hier.

Tout aussitôt on frappa encore, et une voix fit entendre ces mots :

  •  — Ouvrez, mon cher monsieur Oscar, c’est moi, votre propriétaire.
  •  — Parbleu ! oui, je le sais bien, gredin ! que c’est toi, pensa le cher Oscar, qui ne bougea pas d’une semelle pour répondre à l’invitation d’ouvrir.

Aussi la voix du dehors reprit-elle :

  •  — Je sais que vous êtes chez vous. Tout à l’heure, j’ai vu, sous la porte, passer l’ombre de vos pieds et je vous ai entendu tousser... Voyons, ouvrez-moi.

Mais le jeune homme — car c’était un jeune homme de vingt-cinq ans — demeura immobile.

Ce silence ne découragea pas le propriétaire. Après une petite pause, il revint à l’assaut :

  •  — Vrai de vrai, monsieur Oscar, j’ai quelque chose à vous dire... mais, pas ainsi, pas à travers une porte et pouvant être entendu de tout le monde... non, quelque chose de confidentiel, bien à l’oreille.
  •  — Oui, oui, je le connais ton confidentiel : « Quand me solderez-vous les cinq termes que vous me devez ? » pensa Oscar en souriant.

Et il resta muet comme une carpe et pas plus frétillant qu’un soliveau.

  •  — Vous avez beau faire le mort, je suis certain que vous m’entendez... Une, deux, trois, voulez-vous m’ouvrir de bonne volonté ? débita le propriétaire sur le ton impératif de la sommation.
  •  — Diable ! s’est-il fait accompagner par un serrurier ? se demanda le locataire récalcitrant.

Il fut aussitôt renseigné sur ce point par le propriétaire qui ajouta d’un ton goguenard :

  •  — La faim fait sortir le loup du bois. Il est midi, l’heure du déjeuner... J’ai justement apporté quelques provisions de bouche qui vont me permettre de faire ce repas, là, assis sur les marches de l’escalier, bien au frais, vous attendant au passage... Donc, au prochain plaisir de vous voir apparaître, mon cher monsieur Oscar.

Ces paroles prouvaient peut-être un homme tenace en ses idées, mais ne dénotaient nullement un de ces créanciers furibonds qui hurlent pour être payés. Cette nuance échappa pourtant à l’esprit du jeune homme qui, dans la phrase, n’avait relevé qu’un détail.

  •  — C’est vrai qu’il est l’heure du déjeuner, se dit-il avec une franchise qui avait d’autant mieux sa raison d’être qu’à ce moment l’estomac d’Oscar se mit à crier famine.

Oui, mais on était bloqué ! Pour aller au ravitaillement, il fallait affronter l’ennemi campé sur l’escalier.

  •  — Non, je veux faire poser cette canaille-là, décida héroïquement le locataire affamé.

Tout à coup il dressa l’oreille.

De l’autre côté de la porte, sur le carré, se faisait entendre un bruit dont Oscar se rendit immédiatement compte. C’était le craquement d’os de volaille broyés par une mâchoire puissante. Puis, le craquement cessa, et bientôt le choc d’un bouchon, extrait brusquement du goulot d’une bouteille, résonna.

Le propriétaire n’avait pas menti. Il était bel et bien en train de déjeuner. Après avoir mangé, il buvait.

C’était donc un siège en règle et qui menaçait de se prolonger, car, malgré le proverbe affirmant qu’un ventre affamé n’a pas d’oreilles, Oscar, bien que des mieux à jeun, entendit fort distinctement le propriétaire qui disait à mi-voix :

  •  — Gardons-en pour dîner.

Après quoi un bruissement de papier témoigna que l’assiégeant, son repas terminé, entamait la lecture de son journal.

  •  — Diable ! diable ! pensa Oscar, comprenant qu’il n’allait pas en être comme à l’avant-dernier terme, où le propriétaire, après avoir patienté pendant trois heures devant la porte close, avait été contraint, par une faim dévorante, de renoncer à la partie. Et ce jour-là, moi, j’étais approvisionné d’un pâté, se rappela Oscar en s’avouant que les rôles étaient bien changés à son désavantage.

Un estomac largement repu pousse à la générosité, c’est à croire, car, à ce moment, la voix du propriétaire adressa cette nouvelle sommation sur un ton qui s’efforçait d’être persuasif :

  •  — Encore une fois, monsieur Oscar, ne faites pas l’enfant, ouvrez-moi... On finit toujours par s’entendre, vous le savez... Je ne suis pas de bronze, que diable !

Mais le jeune homme, paraît-il, avait dû s’être déjà laissé mordre à cette ruse de guerre ; il secoua la tête et, avec un sourire moqueur, il murmura :

  •  — On la connaît celle-là.

Après avoir attendu un peu la réponse que méritait sa tentative de conciliation, le propriétaire, froissé par ce silence, ajouta ironiquement :

  •  — Ah ! c’est comme ça !... Alors, bon appétit ! mon garçon.

Jusqu’alors le propriétaire avait été habile. Insulter un ennemi pris par la famine était du dernier maladroit. C’était pousser l’affamé à quelque décision désespérée.

Il en fut ainsi pour Oscar.

  •  — Au risque de me casser le cou, j’irai déjeuner sans sortir par la porte, se dit-il avec rage.

Et, bien doucement, pour n’être pas entendu par son assiégeant, il ouvrit la fenêtre.

L’idée était aussi simple que périlleuse. Par le large chéneau en plomb qui passait devant sa fenêtre, il s’agissait de gagner le toit de la maison voisine sur lequel on trouverait bien quelque châssis ouvert qui permettrait d’arriver jusqu’à l’escalier dudit immeuble.

En six enjambées, Oscar fut sur le toit voisin, toit à l’italienne, bien plat, ce qui permettait de se promener sans danger sur son zinc ; mais le toit n’avait qu’un seul châssis de service soigneusement verrouillé à l’intérieur.

  •  — Voyons plus loin, se dit Oscar.

Plus loin s’ouvrait une sorte de vallée formée par deux versants de toitures se réunissant en un chéneau commun. C’était d’un passage facile au possible ; on s’y serait promené à âne ; mais, même à âne, on n’aurait pu découvrir aucune lucarne dans ces deux toitures.

  •  — Encore plus loin, pensa le jeune homme.

Autre toit en zinc, mais nullement à l’italienne, cette fois. Tellement en pente, si dangereux que, pour la circulation des fumistes, le faîtage était garni d’une rampe. Vouloir se laisser glisser sur la pente jusqu’aux mansardes, c’était un jeu de montagne russe qui offrait quatre-vingt-dix-neuf chances trois quarts sur cent à celui qui le tenterait d’être précipité dans la rue.

La rampe du faîtage se trouvant à sa portée, Oscar la prit et la suivit dans sa longueur en se disant :

  •  — Encore plus loin. Décidément, c’est un voyage ; j’aurais dû me munir d’un passeport.

Christophe Colomb, quand, de son vaisseau, il aperçut au loin le rivage du Nouveau-Monde, ne poussa pas un soupir de satisfaction plus fort que celui d’Oscar, à la vue de la maison suivante.

Là, bien à la hauteur du pied, tout au plus à demi-enjambée, s’étalait un solide et large entablement dominé par une haute lucarne ouverte qui laissait voir une rampe d’escalier.

  •  — Ouf ! me voici au port ! pensa joyeusement le voyageur en posant le pied sur ladite fenêtre qui éclairait le dernier étage de la maison, étage où s’ouvraient plusieurs portes.

Et il sauta sur le palier.

Il était pour ainsi dire encore en l’air quand d’une chambre sortit une jeune femme.

  •  — Au voleur ! s’écria-t-elle, à la vue de l’homme pénétrant dans la maison par une voie aussi inusitée.

Puis, tout à coup, avant que le jeune homme qui venait de toucher terre eût repris son aplomb, elle se précipita sur lui et le poussa vivement dans la chambre d’où elle sortait et. dont elle referma la porte en soufflant tout bas à l’oreille de son prisonnier :

  •  — Chut ! chut ! Oscar !... la vieille curieuse aura le nez cassé !

En effet, tout aussitôt une autre porte s’ouvrit sur le carré, il y eut un bruit de pas pressés, et une voix cassée grogna :

  •  — J’ai pourtant bien entendu crier : Au voleur !... quelque farce sans doute de cette dévergondée... Ah ! quelle maison mal habitée î
  •  — Enfoncée la sorcière ! la voici qui rentre dans son trou, dit à mi-voix, en riant, la jeune femme qui, l’oreille au guet, venait d’entendre refermer la porte de la voisine grinchue !

Cette courte scène avait échappé à Oscar, tout occupé à examiner celle qui l’avait introduit si brusquement chez elle en lui octroyant son petit nom.

  •  — Où diable l’ai-je vue ?

Cependant la jeune femme, s’éloignant de la porte, s’était rapprochée de son prisonnier.

  •  — Tu ne me reconnais donc pas ? grand ingrat ! demanda-t-elle gaiement.
  •  — Ma foi non !
  •  — Bilboquette.
  •  — Comment ! c’est toi, ma petite Bilboquette ?... Mais je t’ai connue rousse... et je te retrouve brune.
  •  — Ah ! oui, rousse, c’était la mode alors et je me faisais teindre... Mais, aujourd’hui que je suis une femme raisonnable, sérieuse...
  •  — Ah ! bah ! fit Oscar d’un ton moqueur, qui doutait au possible que Mlle Bilboquette fût devenue personne aussi raisonnable qu’il lui plaisait de le dire.

L’ex-blonde prit mal la plaisanterie. Aussi, se redressant, elle reprit d’un petit ton sec :

  •  — Ah ! tu sais, toi, quand je dis la vérité, je n’aime pas qu’on me blague !

Mais elle n’était sans doute pas femme à tenir longtemps rigueur aux gens, car, immédiatement, sa voix devint joyeuse pour s’écrier :

  •  — Dis donc, grand vaurien, sais-tu que je suis à la veille de me marier ?

Et comme Oscar secouait la tête de façon sceptique, elle ajouta :

  •  — Oui, oui, plaisanterie dans le coin, je vais me marier. Avant un mois, je m’appellerai Mme Poteau.
  •  — Hein ? répète un peu le nom, lâcha Oscar en tressautant.
  •  — Oui, je serai l’épouse légitime de M. Narcisse-Magloire Poteau.
  •  — Poteau ? tu dis Poteau ? Un petit gros court, n’est-ce pas ? avec de longues oreilles et une dent de moins sur le devant, pas vrai ?
  •  — Tiens ! tu le connais donc ? fit Bilboquette étonnée.
  •  — Parbleu !
  •  — Alors ne t’avise pas de jaboter sur mon compte.
  •  — Oh ! je m’en garderai fort, crois-le... Pour le bien que je lui veux...
  •  — Est-ce qu’il t’a vendu des haricots qui n’ont pas cuit, le pauvre garçon ? Tu as l’air de ne le sentir que bien juste, bien juste... Hein... conte-moi ça un peu... Que reproches-tu à mon Poteau ?
  •  — Ton Poteau... veux-tu savoir ce qu’il est l
  •  — Un forçat évadé, peut-être !
  •  — Non... C’est ma canaille de propriétaire ! ! !

Ce fut au tour de Bilboquette de tressauter à cette révélation sur la position de son soupirant.

  •  — Lui ! fit-elle, lui ! Poteau, un propriétaire ! ! ! Le sournois ne m’a avoué qu’une modeste aisance récoltée dans les sardines !
  •  — Il a peut-être débuté dans les sardines ; mais, aujourd’hui, je te l’affirme, il gagne honteusement sa vie dans l’état de propriétaire d’une maison sise à quelques pas d’ici, dans cette même rue Dauphine.
  •  — Après tout, il n’y a pas de déshonneur à épouser un propriétaire, reprit la grisette.
  •  — Euh ! euh ! lâcha Oscar en secouant la tête, au fond, c’est triste, quand on est bouchée de roi, de devenir la pâture d’un infâme propriétaire... car tu es une vraie bouchée de roi, mignonne.

Ce disant, Oscar s’était rapproché de la grisette et comme, à ses paroles, il voulait mêler les gestes, la jeune fille se dégagea en s’écriant :

  •  — Eh ! à bas les pattes !... si je suis une bouchée, toi, mon bonhomme, tu n’es pas roi !
  •  — Il fut un temps jadis où j’en étais un pour toi, ma bichette.
  •  — Mais puisque je te dis que je suis devenue une femme raisonnable, il est inutile de rappeler d’anciennes bêtises. Tiens, au lieu de gesticuler, mets-toi sur une chaise et raconte-moi pourquoi tu es arrivé dans cette maison par les toits.
  •  — Pour vous, madame Poteau ; pour venir causer avec vous du passé, articula Oscar, d’une voix qu’il s’efforçait de rendre navrée.
  •  — Comment ! c’est pour moi que tu risques de te casser le cou à courir sur les toits comme un gros matou ?
  •  — Oui, ma chatte... Je te savais ma voisine.
  •  — Bien de vrai ? appuya la grisette attendrie.

Oscar ouvrit des yeux étonnés.

  •  — Ah ! ça, fit-il, je te le demande, pour quelle autre cause, moi, garçon de bon sens, irais-je me promener sur des tuiles, quand la ville de Paris m’offre de magnifiques promenades où le piéton ne court aucun danger... Voyons, cherche une cause autre que celle de l’amour... Va, cherche à ton aise, j’attendrai... Oui, l’amour qui fait braver tous les périls pour renouer une chaîne de fleurs qui... que...
  •  — Mais c’est toi-même qui l’as cassée, la chaîne de fleurs... à l’Ambigu où tu m’avais menée. Tu es parti au second entr’acte en me disant : « Je vais te chercher des oranges. » Puis, plus personne. On avait éteint le lustre que je t’attendais encore... Tu avais donc été les chercher en Portugal, tes oranges ?

Faute d’avoir au bout de la langue une bonne raison immédiate à débiter, Oscar remua lentement la tête, et d’une voix grave :

  •  — Que ne puis-je parler ? dit-il. Un serment terrible, qui me coud les lèvres, m’empêche de me disculper... Un poignard m’attend dans l’ombre à ma première parole.
  •  — Je parie que tu te seras bêtement fourré dans la politique... une société secrète, hein ?

Oscar tourna autour de la chambre un long regard pour s’assurer qu’il ne pouvait être entendu par un indiscret. Puis, approchant ses lèvres de l’oreille de Bilboquette, il lui souffla bien bas :

  •  — Vouiii, vouiii !

Comme il y avait bien près de l’oreille à la joue de la grisette, il profita de ce qu’il était dans le voisinage pour ajouter un bon gros baiser à sa confidence.

Après quoi, jugeant avoir suffisamment expliqué son escapade de l’Ambigu, il ajouta après un énorme soupir de satisfaction :

  •  — Enfin nous voici donc réunis ! ! !

Et, à plein gosier, il se mit à brailler aussitôt l’air connu : Ton amour, ton amour m’est rendu...

Mais, à ce beuglement, la jeune fille se hâta de lui appliquer sa main sur la bouche, en lui disant vite, mais à voix basse et d’un ton effrayé :

  •  — Chut ! chut ! la vieille va t’entendre... Pour Dieu ! éteins ton galoubet !

En effet, aux cris d’Oscar, une porte s’était ouverte sur le carré, un pas s’était approché de la fenêtre de l’escalier, puis la voix de cette voisine revêche, dont il a déjà été parlé, avait ronchonné ces mots :

  •  — Sale baraque ! On laisse donc les vagabonds chanter dans la cour ? A quoi sert le portier ?

N’entendant plus rien, elle aurait dû être satisfaite, en supposant que le portier avait agi suivant son désir, mais il n’en fut rien, car elle regagna sa chambre en marronnant d’un ton hargneux :

  •  — Cassine ! Boutique ! Pourquoi suis-je tombée dans une pareille maison ! ! !

Sur ce dernier mol, elle referma sa porte avec fracas.

  •  — C’est singulier, il me semble connaître cet organe enchanteur, pensa Oscar.
  •  — Hein ! qu’en dis-tu ? La crois-tu tout en sucre, ma voisine ? reprit Bilboquette en riant. Eh bien, mon vieux, elle sort son caractère une centaine de fois par jour de cette façon pour lui faire prendre l’air sur le carré... Et curieuse avec ça ! Dès que j’ouvre ma porte, crac ! je vois passer le bout de son nez par la sienne.

La grisette s’arrêta pour regarder Oscar en face, puis lentement :

  •  — J’ai comme un soupçon, dit-elle.
  •  — Lequel ?
  •  — C’est que cette vieille drogue-là doit avoir été installée dans la maison par maître Poteau qui, avant de me conduire à l’autel, tient à être bien renseigné sur mes faits et gestes.

Elle haussa les épaules en souriant, puis reprit :

  •  — Au fond, je me moque qu’on m’espionne... car vois-tu, depuis la soirée de l’Ambigu, je n’ai pas ça à me reprocher.

Et la grisette fit claquer l’oncle de son pouce sur une de ses quenottes blanches.

A cette affirmation, Oscar crut devoir prendre un air attendri.

  •  — Je n’attendais pas moins de ta fidélité, ma belle, dit-il. Viens dans mes bras chercher le baiser de récompense.

Mais, au lieu de se jeter dans les bras qui lui étaient ouverts, Bilboquette secoua un de ses doigts sous son nez en s’écriant d’une voix moqueuse :

  •  — Tu ! tu ! ne t’échauffe pas, beau prince... Ce n’est pas pour toi que j’ai agi de la sorte.
  •  — Alors si ce n’est par fidélité pour moi, quel motif dois-je donner à cette sagesse... ridicule ?
  •  — Mais, je te l’ai dit : parce que je tiens à devenir madame Poteau... surtout depuis que tu m’as appris qu’il est propriétaire.

Dix minutes avant que sa promenade sur les toits l’eût mis en présence de cette maîtresse qu’il avait brusquement quittée, Oscar ne pensait pas plus à elle qu’à la dernière lune. Mais le hasard de la rencontre, l’inattendu de ce voisinage et, surtout, la satisfaction de jouer un tour à celui qu’il traitait d’infâme propriétaire, lui faisaient trouver dans la grisette un charme qui appelait le renouveau.

Et, de fait, elle était fort appétissante, la gracieuse Bilboquette. Fraîche, dodue, chevelure superbe, bouche petite et rose, main fine, deux grands yeux noirs et rieurs, etc., etc. Bref, un ensemble qui faisait qu’il n’y avait pas eu trop d’exagération de la part d’Oscar en la traitant de « bouchée de roi ».