Contes interdits

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Jean de La Fontaine aura toujours côtoyé les fossés de l'interdit jusqu'à y tomber, en 1675, avec de Nou veaux contes objets d'une sentence très sévère du lieutenant de police La Reynie, qui en décréta la saisie comme " remplis de termes indiscrets et malhonnêtes, et dont la lecture ne peut avoir d'autres effets que celui de corrompre les bonnes mœurs et d'inspirer le libertinage ". Sans compter quelques critiques puritaines qui le poursuivirent jusqu'à sa mort.
Mais quelque grâce veillait aussi sur sa tête, jusqu'à lui accorder, après quelques hésitations de Louis XIV, son entrée à l'Académie en 1684 – accompagnée il est vrai du reniement formel de ces textes sulfureux mais " inimitables ", comme disent Bayle et Chamfort.
Il fallait en rassembler les plus caractéristiques afin qu'on puisse enfin " juger sur pièces ". En voici donc un choix, encadrant le texte intégral de ces Nouveaux contes autrefois interdit. Jugeons à notre tour.


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Date de parution 06 décembre 2012
Nombre de lectures 9
EAN13 9782364902688
Langue Français

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JEAN DE LA FONTAINE
Contes interdits


Jean de La Fontaine aura toujours côtoyé les fossés de l’interdit jusqu’à y tomber, en 1675, avec de
Nouveaux contes objets d’une sentence très sévère du lieutenant de police La Reynie, qui en décréta la
saisie comme « remplis de termes indiscrets et malhonnêtes, et dont la lecture ne peut avoir d’autres
effets que celui de corrompre les bonnes moeurs et d’inspirer le libertinage ». Sans compter quelques
critiques puritaines qui le poursuivirent jusqu’à sa mort.
Mais quelque grâce veillait aussi sur sa tête, jusqu’à lui accorder, après quelques hésitations de Louis
XIV, son entrée à l’Académie en 1684 – accompagnée il est vrai du reniement formel de ces textes
sulfureux mais « inimitables », comme disent Bayle et Chamfort.
Il fallait en rassembler les plus caractéristiques afin qu’on puisse enfin « juger sur pièces ». En voici
donc un choix, encadrant le texte intégral de ces Nouveaux contes autrefois interdit. Jugeons à notre tour.SOMMAIRE
Introduction par Jean-Jacques Pauvert
CONTES ET NOUVELLES EN VERS
Première partie
Avertissement
Préface
Joconde
Le mari confesseur
Conte d’une chose arrivée à Château-Thierry
Les amours de Mars et de Vénus
Ballade
Deuxième partie
Préface
Le faiseur d’oreilles et le raccomodeur de moules
Le muletier
La servante justifiée
La gageure des trois commères
À femme avare, galant escroc
Le villageois qui cherche son veau
L’anneau d’Hans Carvel
Troisième partie
Les oies de Frère Philippe
Les Rémois
La coupe enchantée
La courtisane amoureuse
Le baiser rendu
NOUVEAUX CONTES
Comment l’esprit vient aux filles
L’abbesse
Les troqueurs
Le cas de conscience
Le diable de Papefiguière
Féronde ou le purgatoire
Le psautier
Le roi Candaule et le maître en droitLe diable en enfer
La Jument du compère Pierre
Pâté d’anguille
Les lunettes
Janot et Catin
Le Cuvier
La chose impossible
Le magnifique
Le tableau
DERNIERS CONTES - CONTES PARUS EN 1682
La matrone d’Éphèse
Belphégor
DERNIERS CONTES - CONTES PARUS EN 1685
La Clochette
Le fleuve Scamandre
La confidente sans le savoir, ou le stratagème
Le remède
Les aveux indiscrets
CONTES POSTHUMES
Les quiproquos
Conte tiré d’AthénéeINTRODUCTION
Une grande partie du public des « Lectures amoureuses » réclame donc, depuis longtemps les Contes
interdits – ou qui auraient pu l’être –, de Jean de La Fontaine.
Ces lecteurs n’ont pas tort, bien sûr. Les Contes et Nouvelles de La Fontaine font sans aucun doute
partie des « Lectures amoureuses », et je dois céder à leur insistance, malgré des réticences chez moi
jusqu’ici plus ou moins obscures que je dois à la fin formuler.
La question est au fond plus importante qu’on ne le soupçonnerait. On ne peut que l’esquisser ici.
Essayons tout de même, quitte à y revenir.

Il est vrai que dès l’apparition des premiers de ces contes et nouvelles, la sensation fut grande. Vrai
aussi que face à la pruderie qui gagnait de plus en plus le siècle de Louis XIV vieillissant et de sa
Maintenon garde-chiourme, cette production nouvelle tint assez facilement un rôle approximatif de
subversion de la morale régnante.
Non moins vrai qu’elle eut des ennemis déclarés dans le clan des cagots et qu’un des volumes de
Contes et Nouvelles fut interdit, comme on le verra, après que d’autres eurent frôlé les mesures de
police.
Mais La Fontaine fut loin d’être un révolté. Son élection à l’Académie passa avec une confortable
majorité et fut approuvée, (après quelques hésitations) par Louis XIV. Et sa fin fut plus qu’édifiante.
On peut donc s’interroger sur la nature de ce qu’apportait réellement en son temps La Fontaine, dans
le domaine de l’érotisme.

Ne nous attardons pas sur la réussite littéraire, incontestable. Chamfort – entre autres –, l’a très
1bien définie, mêlant dans la louange fables et contes (comme il conviendrait toujours de le faire :

... « La Fontaine paraît avec des ouvrages de peu d’étendue, dont le fond est rarement à lui, et dont le
style est ordinairement familier. Il se place parmi tous ces grands hommes, comme l’avait prévu Molière,
et conserve au milieu d’eux le surnom d’inimitable. C’est une révolution qu’il a opérée dans les idées
reçues, et qui n’aura peut-être d’effet que pour lui ; mais elle prouve au moins que quelles que soient les
conventions littéraires, qui distribuent les rangs, le génie garde une place distinguée à quiconque viendra,
dans quelque genre que ce puisse être, instruire et enchanter les hommes »...

Bon. C’est entendu. La Fontaine a bien du talent, La Fontaine apporte du nouveau dans l’air du
temps, La Fontaine est « inimitable ».
Mais par ailleurs, comme je l’ai dit, son apparence de non-conformiste est bien suspecte, et me
paraît recouvrir plutôt la nature d’un courtisan très précautionneusement frondeur.
Il faut prendre garde aux dates. Résumons sommairement : c’est en 1664 que La Fontaine paraît sur
la scène littéraire avec ses premières Nouvelles en vers (pas d’ennuis notables). Or en 1655 L’École
des filles sera durement saisi (voir notre édition, n°36 de cette collection). En 1662 on a été jusqu’à
brûler Claude Le Petit, malheureux auteur du Bordel des Muses (voir le tome I de notre Poésie
eérotique, n°38 de cette collection). La fin du XVII siècle continue de voir sourdement gronder le vent
d’un libertinage qui se heurte, souvent violemment, au pouvoir bien pensant.
Or c’est avec une extrême facilité, en fin de compte, que La Fontaine passe à travers les orages.Sans doute ses premiers Contes soulèvent des objections offusquées. Mais de bons esprits les
défendent (comme Boileau, historiographe du roi, ou Mme de Sévigné, et bien d’autres). Sans doute en
1675 les Nouveaux Contes seront-ils saisis, sur l’ordonnance du lieutenant de police La Reynie, qui les
dénonce comme

« remplis de termes indiscrets et malhonnêtes, et dont la lecture ne peut avoir d’autres effets que celui
de corrompre les bonnes mœurs et d’inspirer le libertinage ».

Mais les Nouveaux Contes sont parus clandestinement, sans privilège, constituant donc une
publication vulnérable. Et La Fontaine ne paraît guère avoir souffert personnellement de la saisie. En
1684 son élection plutôt confortable à l’Académie, malgré quelques oppositions acharnées mais
mineures, sera finalement ratifiée par Louis XIV, après une réflexion somme toute raisonnable. La
Fontaine, finalement, est généralement admis par la bonne société.
Passons sur les détails, que l’on peut nuancer à l’infini ; l’essentiel est en ceci : tout se passe
comme si La Fontaine avait surtout inventé le comble de l’esquive : faire de l’érotisme sans avoir trop
l’air d’en faire, tout en suggérant que ses textes en recèlent des abîmes – qu’en fait on chercherait
vainement.
Et tout se passe, en fait, comme si La Fontaine avait surtout réussi à donner une forme acceptable
par les convenances de la société à quelque chose d’ancien, de très français (comme l’a très bien
remarqué Taine). De particulièrement français, même : la gauloiserie, très justement nommée.
Au point même de l’édulcorer de cette subversion que l’on trouve très facilement chez Rabelais, ou
parfois dans certains fabliaux plus anciens, comme dans certains passages du Roman de Renart. Jean
de La Fontaine a finalement eu l’art de faire de la gauloiserie un produit de consommation
acceptable.
D’où la tolérance du pouvoir, l’élection à l’Académie, la relative réussite mondaine...

Et aussi la petite révolte (bien timide) de Jean de La Fontaine quand on lui demande de renier ses
contes et nouvelles. Ce qu’il fait – plusieurs fois. Il faudra qu’il les renie encore sur son lit de mort
(où il gît dans un cilice mortifiant très révélateur). Il le fera.

Il le fera, bien sûr, en rechignant un peu. N’avait-il pas pleinement conscience d’avoir été plus loin
que ses critiques, en repoussant sur une voie de garage le véritable érotisme, en principe sauvage et
révolté. En le niant, en quelque sorte, pourrait-on dire, par sa façon de n’en mettre en lumière que les
aspects qui paraissent dérisoires.

Mais après tout, pourquoi pas ? « L’érotisme », a écrit Robert Desnos, « est une science
individuelle », et ses voies, comme celles du Seigneur, ne sont-elles pas impénétrables ?

Nous donnons ici un choix des Contes et Nouvelles les plus caractéristiques, pris chronologiquement
dans les recueils de La Fontaine, y compris dans les recueils posthumes, et encadrant le texte intégral
du recueil interdit de 1675. On pourra ainsi « juger sur pièces ».
JEAN-JACQUES PAUVERT[1] Il l’a précisé un peu avant : « Que dirai-je de cet art charmant de s’entretenir avec son lecteur, de se
jouer de son sujet, de changer ses défauts en beautés, de plaisanter sur les objections, sur les
invraisemblances, talent d’un esprit supérieur à ses ouvrages, et sans lequel on demeure trop souvent
audessous ? Telle est la portion de sa gloire que La Fontaine voulait sacrifier, et j’aurais essayé moi-même
d’en dérober le souvenir à mes juges, s’ils n’admiraient en hommes de goût ce qu’ils réprouvent par des
motifs respectables, et si je n’étais forcé d’associer ses contes à ses apologues en m’arrêtant sur le style
de cet immortel écrivain. » (Éloge de La Fontaine, 1774).CONTES ET NOUVELLES EN VERSPremière partieAVERTISSEMENT
Les nouvelles en vers dont ce livre fait part au public, et dont l’une est tirée de l’Arioste, l’autre de
Boccace, quoique d’un style bien différent, sont toutefois d’une même main. L’auteur a voulu éprouver
lequel caractère est le plus propre pour rimer des contes. Il a cru que les vers irréguliers ayant un air qui
tient beaucoup de la prose, cette manière pourrait sembler la plus naturelle, et par conséquent la
meilleure. D’autre part aussi le vieux langage, pour les choses de cette nature, a des grâces que celui de
notre siècle n’a pas. Les Cent Nouvelles nouvelles, les vieilles traductions de Boccace et des Amadis,
Rabelais, nos anciens poètes nous en fournissent des preuves infaillibles. L’auteur a donc tenté ces deux
voies sans être encore certain laquelle est la bonne. C’est au lecteur à le déterminer là-dessus ; car il ne
prétend pas en demeurer là, et il a déjà jeté les yeux sur d’autres nouvelles pour les rimer. Mais
auparavant il faut qu’il soit assuré du succès de celles-ci, et du goût de la plupart des personnes qui les
liront. En cela comme en d’autres choses, Térence lui doit servir de modèle. Ce poète n’écrivait pas pour
se satisfaire seulement, ou pour satisfaire un petit nombre de gens choisis ; il avait pour but Populo ut
1placerent quas fecisset fabulas.
[1] « Qu’à l’ensemble du public plussent les pièces qu’il avait composées »PRÉFACE
J’avais résolu de ne consentir à l’impression de ces contes, qu’après que j’y pourrais joindre ceux de
Boccace, qui sont le plus à mon goût ; mais quelques personnes m’ont conseillé de donner dès à présent
ce qui me reste de ces bagatelles ; afin de ne pas laisser refroidir la curiosité de les voir qui est encore en
son premier feu. Je me suis rendu à cet avis sans beaucoup de peine ; et j’ai cru pouvoir profiter de
l’occasion. Non seulement cela m’est permis mais ce serait vanité à moi de mépriser un tel avantage. Il
me suffit de ne pas vouloir qu’on impose en ma faveur à qui que ce soit ; et de suivre un chemin contraire
à celui de certaines gens qui ne s’acquièrent des amis que pour s’acquérir des suffrages par leur moyen ;
créatures de la cabale, bien différents de cet Espagnol qui se piquait d’être fils de ses propres œuvres.
Quoique j’aie autant de besoin de ces artifices que pas un autre, je ne saurais me résoudre à les
employer : seulement, je m’accommoderai, s’il m’est possible, au goût de mon siècle, instruit que je suis
par ma propre expérience, qu’il n’y a rien de plus nécessaire. En effet on ne peut pas dire que toutes
saisons soient favorables pour toutes sortes de livres. Nous avons vu les rondeaux, les métamorphoses,
les bouts-rimés, régner tour à tour : maintenant ces galanteries sont hors de mode, et personne ne s’en
soucie : tant il est certain que ce qui plaît en un temps peut ne pas plaire en un autre. Il n’appartient qu’aux
ouvrages vraiment solides, et d’une souveraine beauté, d’être bien reçus de tous les esprits, et dans tous
les siècles, sans avoir d’autre passeport que le seul mérite dont ils sont pleins. Comme les miens sont fort
éloignés d’un si haut degré de perfection, la prudence veut que je les garde en mon cabinet, à moins que
de bien prendre mon temps pour les en tirer. C’est ce que j’ai fait, ou que j’ai cru faire dans cette seconde
édition, où je n’ai ajouté de nouveaux contes, que parce qu’il m’a semblé qu’on était en train d’y prendre
plaisir. Il y en a que j’ai étendus, et d’autres que j’ai accourcis ; seulement pour diversifier, et me rendre
moins ennuyeux. On en trouvera même quelques-uns que j’ai prétendu mettre en épigrammes. Tout cela
n’a fait qu’un petit recueil, aussi peu considérable par sa grosseur, que par la qualité des ouvrages qui le
composent. Pour le grossir j’ai tiré de mes papiers je ne sais quelle Imitation des Arrêts d’amours, avec
un fragment où l’on me raconte le tour que Vulcan fit à Mars et à Vénus, et celui que Mars et Vénus lui
avaient fait. Il est vrai que ces deux pièces n’ont ni le sujet ni le caractère du tout semblables au reste du
livre ; mais à mon sens elles n’en sont pas entièrement éloignées. Quoi que c’en soit, elles passeront : je
ne sais même si la variété n’était point plus à rechercher en cette rencontre qu’un assortissement si exact.
Mais je m’amuse à des choses auxquelles on ne prendra peut-être pas garde, tandis que j’ai lieu
d’appréhender des objections bien plus importantes. On m’en peut faire deux principales : l’une que ce
livre est licencieux ; l’autre qu’il n’épargne pas assez le beau sexe. Quant à la première, je dis hardiment
que la nature du conte le voulait ainsi ; étant une loi indispensable selon Horace, ou plutôt selon la raison
et le sens commun, de se conformer aux choses dont on écrit. Or qu’il ne m’ait été permis d’écrire de
celles-ci, comme tant d’autres l’ont fait, et avec succès, je ne crois pas qu’on le mette en doute : et l’on ne
me saurait condamner que l’on ne condamne aussi l’Arioste devant moi, et les anciens devant l’Arioste.
On me dira que j’eusse mieux fait de supprimer quelques circonstances, ou tout au moins de les déguiser.
Il n’y avait rien de plus facile ; mais cela aurait affaibli le conte, et lui aurait ôté de sa grâce. Tant de
circonspection n’est nécessaire que dans les ouvrages qui promettent beaucoup de retenue dès l’abord, ou
par leur sujet, ou par la manière dont on les traite. Je confesse qu’il faut garder en cela des bornes, et que
les plus étroites sont les meilleures : aussi faut-il m’avouer que trop de scrupule gâterait tout. Qui
voudrait réduire Boccace à la même pudeur que Virgile, ne ferait assurément rien qui vaille ; et pécherait
contre les lois de la bienséance en prenant à tâche de les observer. Car afin que l’on ne s’y trompe pas ;en matière de vers et de prose, l’extrême pudeur et la bienséance sont deux choses bien différentes.
Cicéron fait consister la dernière à dire ce qu’il est à propos qu’on die, eu égard au lieu, au temps, et aux
personnes qu’on entretient. Ce principe une fois posé ce n’est pas une faute de jugement que d’entretenir
les gens d’aujourd’hui de contes un peu libres. Je ne pèche pas non plus en cela contre la morale. S’il y a
quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les âmes, ce n’est nullement la gaieté de ces
contes ; elle passe légèrement : je craindrais plutôt une douce mélancolie, où les romans les plus chastes
et les plus modestes sont très capables de nous plonger, et qui est une grande préparation pour l’amour.
Quant à la seconde objection, par laquelle on me reproche que ce livre fait tort aux femmes ; on aurait
raison si je parlais sérieusement ; mais qui ne voit que ceci est jeu, et par conséquent ne peut porter
coup ? il ne faut pas avoir peur que les mariages en soient à l’avenir moins fréquents, et les maris plus
fort sur leurs gardes. On me peut encore objecter que ces contes ne sont pas fondés, ou qu’ils ont partout
un fondement aisé à détruire, enfin qu’il y a des absurdités, et pas la moindre teinture de vraisemblance.
Je réponds en peu de mots que j’ai mes garants : et puis ce n’est ni le vrai ni le vraisemblable qui font la
beauté et la grâce de ces choses-ci ; c’est seulement la manière de les conter. Voilà les principaux points
sur quoi j’ai cru être obligé de me défendre. J’abandonne le reste aux censeurs : aussi bien serait-ce une
entreprise infinie que de prétendre répondre à tout. Jamais la critique ne demeure court, ni ne manque de
sujets de s’exercer : quand ceux que je puis prévoir lui seraient ôtés, elle en aurait bientôt trouvé
d’autres.JOCONDE
NOUVELLE TIRÉE DE L'ARIOSTE
Jadis régnait en Lombardie,
Un prince aussi beau que le jour,
Et tel, que des beautés qui régnaient à sa cour,
La moitié lui portait envie,
L’autre moitié brûlait pour lui d’amour.
Un jour en se mirant : Je fais, dit-il, gageure
Qu’il n’est mortel dans la nature,
Qui me soit égal en appas ;
Et gage, si l’on veut, la meilleure province
De mes états ;
Et s’il s’en rencontre un, je promets foi de prince,
De le traiter si bien, qu’il ne s’en plaindra pas.
À ce propos s’avance un certain gentilhomme
D’auprès de Rome.
Sire, dit-il, si Votre Majesté
Est curieuse de beauté,
Qu’elle fasse venir mon frère ;
Aux plus charmants il n’en doit guère :
Je m’y connais un peu ; soit dit sans vanité.
Toutefois en cela pouvant m’être flatté,
Que je n’en sois pas cru, mais les cœurs de vos dames :
Du soin de guérir leurs flammes
Il vous soulagera, si vous le trouvez bon :
Car de pourvoir vous seul au tourment de chacune,
Outre que tant d’amour vous serait importune,
Vous n’auriez jamais fait, il vous faut un second.
Là-dessus Astolphe répond
(C’est ainsi qu’on nommait ce roi de Lombardie) :
Votre discours me donne une terrible envie
De connaître ce frère : amenez-le-nous donc.
Voyons si nos beautés en seront amoureuses,
Si ses appas le mettront en crédit :
Nous en croirons les connaisseuses,
Comme très bien vous avez dit.
Le gentilhomme part, et va quérir Joconde.
C’est le nom que ce frère avait.
À la campagne il vivait,
Loin du commerce et du monde.
Marié depuis peu : content, je n’en sais rien.
Sa femme avait de la jeunesse,
De la beauté, de la délicatesse ;Il ne tenait qu’à lui qu’il ne s’en trouvât bien.
Son frère arrive, et lui fait l’ambassade ;
Enfin il le persuade.
Joconde d’une part regardait l’amitié
D’un roi puissant, et d’ailleurs fort aimable ;
Et d’autre part aussi, sa charmante moitié
Triomphait d’être inconsolable,
Et de lui faire des adieux
À tirer les larmes des yeux.
Quoi tu me quittes, disait-elle,
As-tu bien l’âme assez cruelle,
Pour préférer à ma constante amour,
Les faveurs de la cour ?
Tu sais qu’à peine elles durent un jour ;
Qu’on les conserve avec inquiétude,
Pour les perdre avec désespoir.
Si tu te lasses de me voir,
Songe au moins qu’en ta solitude
Le repos règne jour et nuit :
Que les ruisseaux n’y font du bruit,
Qu’afin de t’inviter à fermer la paupière.
Crois-moi, ne quitte point les hôtes de tes bois,
Ces fertiles vallons, ces ombrages si cois,
Enfin moi qui devrais me nommer la première :
Mais ce n’est plus le temps, tu ris de mon amour :
Va cruel, va montrer ta beauté singulière,
Je mourrai, je l’espère, avant la fin du jour.
L’histoire ne dit point, ni de quelle manière
Joconde put partir, ni ce qu’il répondit,
Ni ce qu’il fit, ni ce qu’il dit ;
Je m’en tais donc aussi de crainte de pis faire.
Disons que la douleur l’empêcha de parler ;
C’est un fort bon moyen de se tirer d’affaire.
Sa femme le voyant tout prêt de s’en aller,
L’accable de baisers, et pour comble lui donne
Un bracelet de façon fort mignonne ;
En lui disant : Ne le perds pas ;
Et qu’il soit toujours à ton bras,
Pour te ressouvenir de mon amour extrême :
Il est de mes cheveux, je l’ai tissu moi-même ;
Et voilà de plus mon portrait,
Que j’attache à ce bracelet.
Vous autres bonnes gens eussiez cru que la dame
Une heure après eût rendu l’âme ;
Moi qui sais ce que c’est que l’esprit d’une femme,
Je m’en serais à bon droit défié.
Joconde partit donc ; mais ayant oublié
Le bracelet et la peinture,Par je ne sais quelle aventure.
Le matin même il s’en souvient.
Au grand galop sur ses pas il revient,
Ne sachant quelle excuse il ferait à sa femme :
Sans rencontrer personne, et sans être entendu,
Il monte dans sa chambre, et voit près de la dame
Un lourdaud de valet sur son sein étendu.
Tous deux dormaient : dans cet abord, Joconde
Voulut les envoyer dormir en l’autre monde :
Mais cependant il n’en fit rien ;
Et mon avis est qu’il fit bien.
Le moins de bruit que l’on peut faire
En telle affaire,
Est le plus sûr de la moitié.
Soit par prudence, ou par pitié,
Le Romain ne tua personne.
D’éveiller ces amants, il ne le fallait pas :
Car son honneur l’obligeait en ce cas,
De leur donner le trépas.
Vis méchante, dit-il tout bas ;
À ton remords je t’abandonne.
Joconde là-dessus se remet en chemin,
Rêvant à son malheur tout le long du voyage.
Bien souvent il s’écrie au fort de son chagrin :
Encor si c’était un blondin !
Je me consolerais d’un si sensible outrage ;
Mais un gros lourdaud de valet !
C’est à quoi j’ai plus de regret,
Plus j’y pense, et plus j’en enrage.
Ou l’Amour est aveugle, ou bien il n’est pas sage,
D’avoir assemblé ces amants,
Ce sont hélas ses divertissements !
Et possible est-ce par gageure
Qu’il a causé cette aventure.
Le souvenir fâcheux d’un si perfide tour
Altérait fort la beauté de Joconde ;
Ce n’était plus ce miracle d’amour
Qui devait charmer tout le monde.
Les dames le voyant arriver à la cour,
Dirent d’abord : Est-ce là ce Narcisse
Qui prétendait tous nos cœurs enchaîner ?
Quoi le pauvre homme à la jaunisse !
Ce n’est pas pour nous la donner.
À quel propos nous amener
Un galant qui vient de jeûner
La quarantaine ?
On se fût bien passé de prendre tant de peine.
Astolphe était ravi : le frère était confus,Et ne savait que penser là-dessus.
Car Joconde cachait avec un soin extrême
La cause de son ennui :
On remarquait pourtant en lui,
Malgré ses yeux cavés, et son visage blême,
De fort beaux traits ; mais qui ne plaisaient point,
Faute d’éclat et d’embonpoint.
Amour en eut pitié ; d’ailleurs cette tristesse
Faisait perdre à ce dieu trop d’encens et de vœux ;
L’un des plus grands suppôts de l’empire amoureux
Consumait en regrets la fleur de sa jeunesse.
Le Romain se vit donc à la fin soulagé
Par le même pouvoir qui l’avait affligé.
Car un jour étant seul en une galerie,
Lieu solitaire, et tenu fort secret :
Il entendit en certain cabinet,
Dont la cloison n’était que de menuiserie,
Le propre discours que voici :
Mon cher Gurtade, mon souci,
J’ai beau t’aimer, tu n’es pour moi que glace :
Je ne vois pourtant Dieu merci
Pas une beauté qui m’efface :
Cent conquérants voudraient avoir ta place,
Et tu sembles la mépriser ;
Aimant beaucoup mieux t’amuser
À jouer avec quelque page
Au lansquenet,
Que me venir trouver seule en ce cabinet.
Dorimène tantôt t’en a fait le message ;
Tu t’es mis contre elle à jurer,
À la maudire, à murmurer,
Et n’as quitté le jeu que ta main étant faite,
Sans te mettre en souci de ce que je souhaite.
Qui fut bien étonné, ce fut notre Romain.
Je donnerais jusqu’à demain,
Pour deviner qui tenait ce langage,
Et quel était le personnage
Qui gardait tant son quant-à-moi.
Ce bel Adon était le nain du roi,
Et son amante était la reine.
Le Romain, sans beaucoup de peine,
Les vit en approchant les yeux
Des fentes que le bois laissait en divers lieux.
Ces amants se fiaient au soin de Dorimène ;
Seule elle avait toujours la clef de ce lieu-là,
Mais la laissant tomber, Joconde la trouva,
Puis s’en servit, puis en tira
Consolation non petite :Car voici comme il raisonna :
Je ne suis pas le seul, et puisque même on quitte
Un prince si charmant, pour un nain contrefait,
Il ne faut pas que je m’irrite,
D’être quitté pour un valet.
Ce penser le console : il reprend tous ses charmes,
Il devient plus beau que jamais ;
Telle pour lui verse des larmes,
Qui se moquait de ses attraits.
C’est à qui l’aimera, la plus prude s’en pique ;
Astolphe y perd mainte pratique.
Cela n’en fut que mieux ; il en avait assez.
Retournons aux amants que nous avons laissés.
Après avoir tout vu le Romain se retire,
Bien empêché de ce secret.
Il ne faut à la cour ni trop voir, ni trop dire ;
Et peu se sont vantés du don qu’on leur a fait
Pour une semblable nouvelle :
Mais quoi, Joconde aimait avecque trop de zèle
Un prince libéral qui le favorisait,
Pour ne pas l’avertir du tort qu’on lui faisait.
Or comme avec les rois il faut plus de mystère
Qu’avecque d’autres gens sans doute il n’en faudroit,
Et que de but en blanc leur parler d’une affaire,
Dont le discours leur doit déplaire,
Ce serait être maladroit ;
Pour adoucir la chose, il fallut que Joconde,
Depuis l’origine du monde,
Fît un dénombrement des rois et des césars,
Qui sujets comme nous à ces communs hasards,
Malgré les soins dont leur grandeur se pique,
Avaient vu leurs femmes tomber
En telle ou semblable pratique,
Et l’avaient vu sans succomber
À la douleur, sans se mettre en colère,
Et sans en faire pire chère.
Moi qui vous parle, Sire, ajouta le Romain,
Le jour que pour vous voir je me mis en chemin,
Je fus forcé par mon destin,
De reconnaître Cocuage
Pour un des dieux du mariage,
Et comme tel de lui sacrifier.
Là-dessus il conta, sans en rien oublier,
Toute sa déconvenue ;
Puis vint à celle du roi.
Je vous tiens, dit Astolphe, homme digne de foi ;
Mais la chose, pour être crue,
Mérite bien d’être vue :Menez-moi donc sur les lieux.
Cela fut fait, et de ses propres yeux
Astolphe vit des merveilles,
Comme il en entendit de ses propres oreilles.
L’énormité du fait le rendit si confus,
Que d’abord tous ses sens demeurèrent perclus :
Il fut comme accablé de ce cruel outrage :
Mais bientôt il le prit en homme de courage,
En galant homme, et pour le faire court,
En véritable homme de cour.
Nos femmes, ce dit-il, nous en ont donné d’une ;
Nous voici lâchement trahis :
Vengeons-nous-en, et courons le pays ;
Cherchons partout notre fortune.
Pour réussir dans ce dessein,
Nous changerons nos noms, je laisserai mon train,
Je me dirai votre cousin,
Et vous ne me rendrez aucune déférence :
Nous en ferons l’amour avec plus d’assurance,
Plus de plaisir, plus de commodité,
Que si j’étais suivi selon ma qualité.
Joconde approuva fort le dessein du voyage.
Il nous faut dans notre équipage,
Continua le prince, avoir un livre blanc :
Pour mettre les noms de celles
Qui ne seront pas rebelles,
Chacune selon son rang.
Je consens de perdre la vie,
Si devant que sortir des confins d’Italie
Tout notre livre ne s’emplit ;
Et si la plus sévère à nos vœux ne se range :
Nous sommes beaux ; nous avons de l’esprit ;
Avec cela bonnes lettres de change ;
Il faudrait être bien étrange,
Pour résister à tant d’appas,
Et ne pas tomber dans les lacs
De gens qui sèmeront l’argent et la fleurette,
Et dont la personne est bien faite.
Leur bagage étant prêt, et le livre surtout,
Nos galants se mettent en voie.
Je ne viendrais jamais à bout
De nombrer les faveurs que l’Amour leur envoie :
Nouveaux objets, nouvelle proie :
Heureuses les beautés qui s’offrent à leurs yeux !
Et plus heureuse encor celle qui peut leur plaire !
Il n’est en la plupart des lieux
Femme d’échevin, ni de maire,
De podestat, de gouverneur,Qui ne tienne à fort grand honneur
D’avoir en leur registre place.
Les cœurs que l’on croyait de glace
Se fondent tous à leur abord.
J’entends déjà maint esprit fort
M’objecter que la vraisemblance
N’est pas en ceci tout à fait.
Car, dira-t-on, quelque parfait
Que puisse être un galant dedans cette science,
Encor faut-il du temps pour mettre un cœur à bien.
S’il en faut, je n’en sais rien ;
Ce n’est pas mon métier de cajoler personne :
Je le rends comme on me le donne ;
Et l’Arioste ne ment pas.
Si l’on voulait à chaque pas
Arrêter un conteur d’histoire,
Il n’aurait jamais fait, suffit qu’en pareil cas
Je promets à ces gens quelque jour de les croire.
Quand nos aventuriers eurent goûté de tout,
(De tout un peu, c’est comme il faut l’entendre)
Nous mettrons, dit Astolphe, autant de cœurs à bout
Que nous voudrons en entreprendre ;
Mais je tiens qu’il vaut mieux attendre.
Arrêtons-nous pour un temps quelque part ;
Et cela plus tôt que plus tard ;
Car en amour, comme à la table,
Si l’on en croit la Faculté,
Diversité de mets peut nuire à la santé.
Le trop d’affaires nous accable ;
Ayons quelque objet en commun ;
Pour tous les deux c’est assez d’un.
J’y consens, dit Joconde, et je sais une dame
Près de qui nous aurons toute commodité.
Elle a beaucoup d’esprit, elle est belle, elle est femme
D’un des premiers de la cité.
Rien moins, reprit le roi, laissons la qualité :
Sous les cotillons des grisettes,
Peut loger autant de beauté,
Que sous les jupes des coquettes.
D’ailleurs, il n’y faut point faire tant de façon,
Être en continuel soupçon,
Dépendre d’une humeur fière, brusque, ou volage :
Chez les dames de haut parage
Ces choses sont à craindre, et bien d’autres encor.
Une grisette est un trésor ;
Car sans se donner de la peine,
Et sans qu’aux bals on la promène,
On en vient aisément à bout ;

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