Emmanuelle au-delà d

Emmanuelle au-delà d'Emmanuelle, 3

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Livres
144 pages

Description



La réédition attendue des romans érotiques cultes des années 60 et 70 se poursuit. Suite à son succès, Emmanuelle s'est déclinée sous la plume d'Emmanuelle Arsan, qui a écrit pour elle de nouvelles aventures. Ici, Les Soleils d'Emmanuelle.










Des amazones adolescentes impliquent Emmanuelle dans leur jeu lunaire. Une jeune scientifique habille de couleurs d'anticipation l'érotisme d'Emmanuelle. Une bergère désirée inspire à une Sapho un caprice heureux. Un chercheur de beauté mise sur la longueur infinie de la vie.
Corps passionné du " monde extraordinaire ", Emmanuelle aime d'amour ses maris.
Et les femmes de ses maris.





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Date de parution 06 juin 2013
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EAN13 9782714454980
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture
EMMANUELLE ARSAN

EMMANUELLE
AU-DELÀ D’EMMANUELLE 2

Emmanuelle à Rome

images
I

Une longue, fine ligne noire apparaît à l’horizon, au-delà duquel palpite la tendre lumière de l’aube. Emmanuelle ouvre les yeux en soupirant. Déjà, les autres passagers se sont éveillés et une rumeur confuse parcourt l’avion où elle a voyagé, étrangère, parmi ces inconnus. Par-delà la souple barrière de tissu qui a protégé son sommeil, Emmanuelle voit le rectangle numéroté sur lequel s’allument les appels pour l’hôtesse, et qui ne s’éteignent qu’une fois pourvue la requête. Pour le moment, il y en a cinq. Emmanuelle se sent puérilement réconfortée par ce nombre qu’elle considère, sans raison aucune, comme bénéfique. Quelle partie de son être la rend encline à ces superstitions ? Elle clôt soudain les yeux pour laisser les cinq lueurs briller dans la nuit et, dès que la vision s’estompe, elle rouvre les paupières, les ferme de nouveau, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une seule veilleuse allumée. Elle attend que celle-ci s’éteigne à son tour, et réprime comme une sourde plainte. Avec une sorte d’effroi, elle prend conscience qu’elle a dormi depuis le début du voyage. Des heures d’un sommeil sans rêves, enfuies dans le néant. Toute une nuit vaine et silencieuse, dans ce carcan ailé qui l’emportait, captive, loin de ceux qu’elle aime. Ceux qui continuent de vivre sans elle, là-bas, à un nombre incroyable de milliers de kilomètres, au point que, maintenant, se termine pour eux le jour qui naît pour elle.

Pour Jean commence la nuit, et elle l’imagine dans leur chambre, fraîche et odorante. Peut-être, en passant devant le miroir, jette-t-il un regard distrait sur son reflet… Le sourcil gauche haussé, à peine arqué, cette façon ironique de se contempler, où affleure une imperceptible arrogance. C’est ainsi qu’il la regarde, après l’avoir fait jouir, attitude mi-impérieuse, mi-indulgente, qu’elle n’est jamais parvenue à comprendre. Sans doute est-ce pour cela qu’elle continue de l’aimer follement, elle qui ne tolère ni entraves ni chaînes dans son voyage au bout du plaisir.

 

L’image de Jean à l’aéroport, sa veste claire soulevée par le vent, les cheveux en désordre, la main levée en un ferme adieu. Auprès de lui, Marianna semblait si fragile, apeurée. Seuls les grands yeux allongés et brillants de larmes étaient douloureusement adultes. « Je t’en prie ! » a-t-elle dit. Ses lèvres tremblaient comme celles d’un enfant près d’éclater en sanglots. Emmanuelle a souri, l’a prise par la main et entraînée avec douceur.

— Il te reste dix minutes, a précisé Jean, à peine dix minutes, tandis que les haut-parleurs répétaient pour la seconde fois : « Please, flight Alitalia to Rome… Last call for passengers. »

Elles ont traversé le grand hall, dont le soleil radieux dorait les vitrages. Sur le sol clair, leurs deux ombres s’allongeaient. Emmanuelle a senti battre sous ses doigts, avec violence, la veine du jeune poignet. Les toilettes pour femmes étaient au fond. Une porte rouge, avec un curieux logo. Deux touristes âgées sont entrées avant elles. Résolument, Emmanuelle s’est écartée sur la droite, vers les toilettes pour hommes. L’une des six cabines était ouverte, portant le numéro cinq. Elle y a poussé Marianna, refermant aussitôt la porte derrière elles. L’écho du haut-parleur continuait de leur parvenir comme une menace. Sans mot dire, Emmanuelle a pris le visage de Marianna entre ses mains, ce visage pur, frémissant, au modelé romantique, et dont le teint diaphane avait rosi : tendue vers elle, les yeux altérés derrière l’écran des larmes, l’adolescente s’est offerte, la bouche ouverte dans un cri muet. Sa langue s’avançait sur sa lèvre inférieure, effleurant les dents, blanches et régulières. Emmanuelle, à son tour, a déclos sa bouche jusqu’au baiser, puis elle a étiré sa langue dans la bouche qui se resserrait sur elle en la léchant. Langue agile, dure, et en même temps moelleuse, qui se tordait comme un fouet, l’inondant de salive parfumée, cependant qu’Emmanuelle étreignait les flancs de la petite avec des doigts impérieux, pour lui faire coller son ventre contre le sien, comme si elle voulait lui imprimer sa propre forme.

Puis elle a doucement retiré sa langue, en la passant entre les lèvres de Marianna et en respirant tout contre sa bouche. Lui tenant toujours le visage entre les mains, s’incurvant en même temps qu’elle, elle lui a fait plier les genoux, sans cesser de la fixer dans les yeux, ces yeux où l’éclat des larmes se muait en feu. Hâtivement, elle a soulevé sa jupe, tandis qu’elle sentait monter en elle comme une spire incandescente à laquelle elle tentait en vain d’imposer raison. « Je ne peux pas. Je dois prendre cet avion. »

Mais ces mots semblaient provenir d’une lointaine conscience, comme écrits sur le sable doré de la plage, à l’extrémité du fleuve couvert de lotus, tandis que la marée gagnait peu à peu le seuil du bungalow où Marianna avait dit pour la première fois : « Je t’aime. » L’adolescente a saisi le bord du slip d’Emmanuelle, l’a fait glisser le long de ses longues jambes. D’un seul mouvement du genou, Emmanuelle s’est libérée du « brésilien » ultra-échancré, aux troublantes transparences de tulle pâle. Elle a, d’un même geste, libéré ses chevilles et arqué son corps, appuyée contre le mur tiède. Les doigts de Marianna sont remontés entre ses cuisses, du creux des jarrets jusqu’aux reins, et se sont arrêtés sur le bord humide du sexe, en une pression presque implorante. Ainsi a-t-elle porté ses doigts sur les deux lèvres gonflées et humides, en les écartant jusqu’au clitoris déjà raidi, déjà prêt à l’ultime sursaut. Emmanuelle a senti la bouche de Marianna se coller sur son sexe ardent, sa langue la pénétrer de toute sa longueur. La barrière de ses dents, effleurant le clitoris, l’a mordu avec une douceur désespérée. Emmanuelle a serré les dents pour ne pas crier, tandis qu’une houle de joie éclaboussait ses reins et que son esprit se vidait de toute conscience sauf celle, aiguë, du plaisir, aiguë comme une épée plongée jusqu’à la garde, et dont la pointe s’enfonce inexorablement.

Deux coups à la porte, puis un autre.

— Emmanuelle !

La voix de Jean, anxieuse, impatiente, avec une note de reproche contenu. Et, comme venue d’un autre monde, la voix de l’hôtesse répétant inlassablement : « Flight Alitalia to Rome… Last call for passengers… Please, proceed immediately to gate 37. »

La main de Jean, qui la tire par le bras, et une dernière lueur de raison lui permet de se débarrasser du slip, de pousser cette porte et de courir sans fin, sans souffle, vers la porte 37, vers la passerelle, qui déjà s’éloigne de la porte rayée de rouge et de vert du 747, et de se laisser guider par un bagagiste secourable qui la pousse vers l’hôtesse, dont le bras souple mais ferme l’entraîne à l’intérieur de l’appareil, tandis qu’elle continue irrésistiblement à jouir.

 

Emmanuelle descend la passerelle, effleure à peine la rampe de sa main gantée, assaillie par un vent frais aux senteurs maritimes. Devant elle, miroite un édifice en verre sous un ciel turquoise, comme ceux qu’on voit dans les livres d’heures du Moyen Âge. « Bien sûr, se dit-elle, c’est ça, l’Italie ! »

Et la conscience de cette réalité lui serre le cœur, la reportant au but de cet absurde voyage, dont elle ne connaît ni le terme ni les motifs. Furtivement, elle consulte le double cadran de sa montre en or bordée de saphirs, dont les aiguilles d’émail indiquent encore l’heure de Bangkok. Sur celui de gauche, l’heure locale est déjà réglée. Seize heures ! Seize heures seulement se sont écoulées depuis que Jean l’a éveillée d’un baiser sur la nuque. Il a dit en souriant, mais son regard restait grave :

— Dépêche-toi, mon amour. Il faut partir.

— Partir ? Mais où ?

— C’est toi qui dois partir. Seule, et tout de suite.

Cette voix mi-impérieuse mi-angoissée, elle ne la lui connaissait pas. Ou plutôt si, une fois, lors de ce coup de téléphone en pleine nuit. Il y avait eu l’accident, là-bas, au centre industriel de Jurong, dans l’une des usines de produits chimiques, qui menaçait la vie de tant d’êtres endormis. Elle lui avait entendu cette voix-là, autoritaire et soucieuse tout ensemble, sans rien y comprendre, car il s’exprimait dans le dialecte de la haute-plaine. Mais elle avait su : c’était une question de vie ou de mort. Puis Jean s’était vêtu en hâte, était sorti ; elle avait entendu la BMW s’éloigner et ne l’avait pas revu jusqu’au matin. Jamais il ne lui avait dit ce qui s’était réellement passé, jamais il ne lui avait appris comment on avait conjuré le désastre. Il s’était borné à la prendre aussitôt, et ils avaient fait l’amour sur la moquette crème du séjour, parmi les pièces d’un complexe jeu de solitaire chinois. Composé de bâtonnets de bois et de petites sphères de corail, il offrait pratiquement une infinité de solutions, chacune pouvant être modifiée par la position d’un unique bâtonnet ou l’addition d’un grain de corail à un autre.

Un grain de corail a dû rouler, à son insu, la veille de son départ, ou pendant la nuit précédente, déplaçant le bâtonnet qui guide son existence. Et maintenant, la voici à l’aéroport Leonardo da Vinci, à proximité de la Ville éternelle. Autour d’elle se compose un nouveau jeu, dont elle ignore totalement la logique.

 

— Que se passe-t-il ? a-t-elle murmuré, stupéfaite, en s’asseyant dans le lit.

Près d’elle, le drap garde encore l’empreinte du corps de Marianna. Elles se sont endormies d’un coup, tout à l’heure, après avoir joui six fois de suite. Sur la table de chevet, Emmanuelle aperçoit la coupe de cristal d’où elle a versé, sur la vulve de son amie, la moitié du champagne qu’elle contenait et que la jeune femme a bu à petits coups, mêlée à la saveur exquise de la sève vaginale.

— Où est Marianna ?

— Elle te prépare ton sac de voyage. Je me suis moi-même chargé de tes bagages. Ça ne doit pas être très en ordre, je n’ai eu que peu de temps. Mais tout y est.

— Comment ça, tout ?

— Trop long à t’expliquer. Mieux vaut que tu l’ignores, d’ailleurs. Une seule chose compte : que tu partes pour l’Italie. Rome, plus précisément. Comme s’il s’agissait d’une fugue. Tu me quittes. Personne n’en connaît la raison.

— Mais c’est absurde !

— Non, indispensable. Je vais t’accompagner à l’aéroport. Ta place a été réservée il y a une heure.

— Et que vais-je faire, en Italie ?

— Vivre. Tout le temps qu’il sera nécessaire. Tu emportes avec toi tes objets personnels. Et ta collection de danseuses.

— Quelles danseuses ?

Elle a eu un petit rire, comme si, soudain, tout s’éclairait. Jean lui préparait une surprise, avec la complicité de Marianna. Bien que ce ne soit pas dans ses habitudes de la mystifier ainsi.

— Ce n’est pas un jeu, Emmanuelle.

Jamais il n’a eu un regard si sombre, si résolu. Une ride verticale se creuse sur son front, son visage se durcit.

— Tu as une collection de danseuses. Douze. Douze merveilleuses statuettes d’ivoire…

— En ivoire ? Mais tu sais bien que la législation…

— Justement. Elles n’en ont que plus de valeur. Elles sont fixées sur un support en onyx, qui surmonte un piédestal en or. Hautes comme un enfant de six ans et toutes coiffées, maquillées, vêtues de façon différente : soie, brocart, damas, filigrane d’argent, voile, lin, satin, velours. Ornées de tiares, de bracelets, d’anneaux, de colliers, de ceintures précieuses. Chaque danseuse diffère de l’autre par le visage et l’attitude. Elles sont enfermées dans des boîtes de cristal figurant une pagode. Chacune a un nom, inscrit sur le piédestal. Elles sont emballées avec soin, quatre par paquet, en trois paquets étiquetés.

— Combien valent-elles ? demande Emmanuelle, éberluée.

— Elles sont assurées pour 50 000 livres sterling, mais elles en valent le double : c’est une collection unique au monde. Tu l’as achetée à la princesse Ram-Shar. Répète…

— Ram-Shar.

Non, ce n’était pas un jeu. Mais une étrange histoire, inquiétante même, qui surgissait dans sa vie insoucieuse. Et sans que nul pût lui venir en aide, puisque c’était Jean qui la poussait vers ce sombre chemin flanqué d’abîmes, d’où elle sentait monter comme une menace pour elle et ceux qu’elle aimait.

— Et Marianna, tu le lui as dit ?

— Elle ne sait rien. Habille-toi. Un de tes tailleurs Saint Laurent. Il faut que tu fasses une arrivée « chic et choc ». Ton avion atterrira le matin.

Il s’est interrompu, l’a prise par les épaules et attirée contre lui avec une force presque douloureuse. Aussitôt, elle a senti le bonheur refluer en elle. Un grand calme l’a envahie, elle a de nouveau éprouvé une pleine confiance en lui, malgré cette condamnation à l’exil. Ils sont restés l’un contre l’autre, sans un geste, jusqu’à ce qu’elle ose demander :

— Devrai-je faire autre chose ?

— Non. À Rome, quelqu’un prendra soin de toi et te guidera dans quelques démarches indispensables. C’est une femme, Silvana Mori ou Moro. Ne lui obéis pas aveuglément, contente-toi de te fier à elle. Je ne la connais pas, mais l’on m’a assuré qu’elle était agréable. Je ne t’aurais pas lancée dans cette aventure avec un monstre comme guide agréé !

Bien que brisée, Emmanuelle a trouvé la force de sourire.

— Je voudrais que tu m’expliques un peu plus. Cette histoire de danseuses…

— Tu n’as pas à la comprendre. Ni, surtout, à la connaître. Borne-toi à les emporter, et à t’en défaire au moment opportun.

— Quand te reverrai-je ?

— Je l’ignore.

— Mais je te reverrai ?

Jean éclate de rire :

— Tout cela n’aurait aucun sens, si je n’étais sûr de te revoir ! Ne crains rien, je tiens à toi plus que tout au monde.

— Pourquoi Marianna ne m’accompagne-t-elle pas ?

— Ce n’est ni prévu, ni utile. Et tu dois rester seule, pour éviter tout danger.

— Veille sur elle.

— Je te le promets.

Emmanuelle n’éprouvait aucune jalousie. Mais elle voulait garder l’adolescente pour eux deux, comme un fruit indivisible, le temps que croisse encore cette graine qu’elle avait semée, fait germer, abreuvée de douceur, tièdement réchauffée au lieu de la brûler…

Marianna est entrée dans la chambre, apportant le sac de voyage Louis Vuitton, crispant un carré de soie dans sa main gauche. Ses yeux étaient cernés, mais son regard s’est planté fermement dans celui de la jeune femme. En tendant à Emmanuelle son foulard Hermès, elle lui a effleuré la main. L’adolescente était déjà prête à sortir, les cheveux divisés en deux bandeaux comme, sur les tableaux, les madones de son pays.

— Que tu es belle ! Je te verrai continuellement dans les musées, s’est exclamée Emmanuelle.

Sans répondre, Marianna s’est détournée, a quitté la pièce. Ils l’ont entendue dévaler l’escalier de la terrasse.

— Une dernière fois… Nous avons encore le temps ?

Emmanuelle s’est rapprochée de Jean.

Aussitôt, pour toute réponse, il a, d’une main, relevé jusqu’en haut sa jupe, tandis qu’il insinuait l’autre entre les pans de sa veste, sous le caraco incrusté de dentelles, au creux des seins. Et ses doigts se sont étirés au point que les extrémités du pouce et de l’index en pressaient ensemble les deux pointes…

La main d’Emmanuelle a glissé jusqu’au membre qui commençait à se raidir sous l’étoffe du pantalon, dont elle a défait l’ouverture pour s’introduire sous le slip et enfin le saisir, déjà érigé. Son autre main pesait sur la nuque de l’homme, exigeant un baiser. Sa langue s’est dardée entre les lèvres de son mari, écartant la double frontière des dents. Tirant le membre de sa prison, elle en a étiré la chair pour découvrir le gland…

Emmanuelle s’arrache à l’étreinte et le contemple. Appuyée à la commode japonaise laquée de noir, elle s’abandonne. La main de Jean l’a ouverte, lui caresse les reins de ses quatre doigts unis, tandis que son pouce la pénètre, remontant d’une poussée vers le clitoris déjà tendu. Emmanuelle commence à gémir, s’offre plus encore. Elle sait qu’à présent le médium la violera au plus étroit d’elle-même et que le pouce se retirera pour faire place au gland mouillé. Elle sent le spasme monter de son ventre et accueille la verge, qui la transperce d’un coup violent. En même temps, la main de l’homme lui presse les seins, glisse vers celui de gauche – le plus sensible – et le cueille dans sa paume, puis resserre sa prise, avec une sorte de lente férocité. Après avoir délivré sa langue des lèvres qui la tiennent captive, elle parvient à dire :

— Je te veux dans ma bouche. Je veux t’emporter avec moi.

Jean la frappe deux fois encore. Emmanuelle le regarde dans les yeux, des yeux jeunes et gris, contrastant avec les cheveux devenus très tôt si blancs. La tendresse l’envahit. Une vague de plaisir la submerge, pénètre ses veines, appesantit son sang. Heureuse, elle sent le plaisir déferler à flots longs et denses. Elle imagine que sa propre sève ressemble à celle de l’homme. Sève qui ruisselle au bord de sa vulve écartelée, imprègne les testicules renflés qui continuent de la heurter rythmiquement, tandis que le doigt de Jean fouille ses reins…

Quand Jean a senti que ses forces l’abandonnaient, il s’est retiré brutalement. Il a laissé Emmanuelle glisser vers le sol, guidant sa chute légère sur la moquette, jusqu’à ce que la bouche de la jeune femme soit à hauteur de son pénis. Il a enfoui sa main dans les longs cheveux, délicatement, sans les décoiffer, trouvé la courbe de la nuque, comme s’il entrait dans un labyrinthe de soie. Il sentait vibrer sous ses doigts la chair nue, qu’il attirait à lui. Emmanuelle a rouvert les yeux, vu la verge offerte comme un fruit. Elle en a perçu l’odeur de vulve heureuse, en a recueilli les moindres gouttes, avant de la prendre dans sa bouche et d’ébaucher sa caresse. Puis, après en avoir goûté la mâle saveur, elle a jeté son visage en avant, et la verge l’a pénétrée jusqu’au fond de la bouche. Elle a serré imperceptiblement les dents, les a écartées aussitôt, et le sperme a jailli trois fois, en jets épais, au rythme de son souffle. Elle a serré les cuisses pour retarder un instant encore l’orgasme renaissant, mais trop tard : tandis qu’elle avalait l’ultime et visqueuse gorgée, elle a joui follement, bouleversée par la plainte rauque de l’homme.

II

Emmanuelle la reconnaît aussitôt : elle est divine, comment pouvait-il en être autrement ? Du fond de son angoisse, elle sent émerger une étrange et apaisante lueur. Elle la reconnaît, près de la porte d’arrivée, devançant un petit groupe en attente, aux côtés d’un homme en uniforme. Douanier, sans doute, mais qui affiche un air d’importance, comme s’il escortait une reine.

À quelques pas de distance, Emmanuelle la juge plus grande qu’elle mais, dès qu’elle s’approche, elle constate qu’elles sont de la même taille. Cet air altier, l’inconnue le doit à une chevelure extraordinairement fournie, souple et libre, en vagues de boucles cendrées, où le soleil allume un reflet de cuivre. Sous les sourcils bien arqués, subtilement relevés aux tempes, les yeux sont d’un intense bleu marine. Pas très grands, ils s’étirent comme ceux des héros des fresques étrusques. Le nez prolonge le front, à la grecque, les narines ont un arrondi parfait, à peine altéré par le sourire. Cette créature doit avoir quelque lointain ancêtre du côté de Tarquin le Superbe !

Emmanuelle n’ose regarder sa bouche. Mais à peine l’inconnue parle-t-elle qu’elle remarque le pli de la lèvre, et une légère fossette, qui creuse doucement la joue. Douloureusement, Emmanuelle évoque le souvenir de Marianna, alors qu’elle se sait déjà la trahir.

Une voix basse prononce son nom. Sans attendre de réponse, Silvana lui serre la main. Emmanuelle ne peut identifier, à travers le gant, le caractère de cette main, mais elle en sent les doigts longs qui enveloppent la sienne jusqu’au poignet, avec une énergie qui, par-delà la cordialité, dénote un goût de la protection et de l’autorité.

— Venez, je vous en prie.

Emmanuelle s’isole du petit groupe de voyageurs qui se hâtent, passeport à la main.

— Vous parlez italien ?

— Peu, mais je le comprends.

— Vous êtes censée ne pas le comprendre. Parlez impérativement français. Ou une autre langue : anglais, espagnol.

— Espagnol, non. Mais l’anglais est pratiquement ma langue maternelle.

— Bien. Donnez-moi votre billet et les tickets des bagages.

Emmanuelle lui tend une enveloppe de cuir, glissée par Jean dans son sac avant le départ. Silvana en sort le passeport et le lui rend.

— Vous n’avez pas de lunettes noires ?

— Je n’en porte jamais.

— Mettez celles-ci, je vous prie.

Silvana soulève son léger vêtement. Emmanuelle aperçoit son corps gainé de cuir noir, serré à la taille par une ceinture à double rang d’écailles de bronze. À cette ceinture, une chaîne attache un petit sac ovale, également noir, comme ceux que les marchands vénitiens, les voyageurs ou les peintres portaient à la Renaissance. Emmanuelle se souvient d’en avoir vu sur des reproductions de tableaux italiens. « Étrange, songe-t-elle, jamais, de toute ma carrière, je n’ai séjourné dans ce pays où l’histoire et les mœurs se sont intimement mêlées au long des siècles. »

— Là-bas, tout est possible, lui avait dit un jour Marco, et il peut aussi ne rien arriver.

— Essayez de rester la dernière, ordonne Silvana. De toute façon, attendez-moi là.

« Où veut-elle que j’aille ! » pense Emmanuelle, agacée.

Aucune chaleur, dans cet accueil, pas une question courtoise, même la plus banale : si Emmanuelle a fait bon voyage, si elle a soif, si le décalage horaire ne la perturbe pas trop… Oh, décidément, cette Silvana est odieuse ! Emmanuelle la regarde traverser la salle à grands pas. Elle a de longues jambes, gainées de noir elles aussi, des chaussures en cuir de même teinte, d’une facture audacieuse. Avec ses cheveux mi-longs, à l’épaule, elle a l’air d’un page, et Emmanuelle prend conscience qu’elle la désire. Si seulement Silvana ne la traitait pas comme une valise ! Et pourquoi ces lunettes noires ? Emmanuelle doit reconnaître que ces lunettes sont gracieuses, avec leur monture très Hollywood années 50, la forme du verre allongée comme une aile, et légères de surcroît.

La salle, les gens s’obscurcissent derrière cet écran, et Emmanuelle peut regarder, à travers les vitres immenses, le soleil monté au zénith, qui inonde marbres, métaux et sols de céramique. Elle se sent au centre d’un cercle lumineux de tiédeur et toute l’angoisse de la nuit s’évanouit sous ce soleil.

Du coin de l’œil, elle regarde au fond de la salle, aperçoit l’Italienne qui converse avec deux hommes en uniforme. Près d’elle, le présumé douanier. Tous trois sont plus grands qu’elle mais, à leur empressement, Emmanuelle comprend que son page leur donne des ordres clairs, décisifs – qui seront vite exécutés. L’impression de sécurité, spontanément éprouvée en serrant la main de Silvana, se ranime en elle.

À son tour, maintenant, de passer devant la douane. Elle tend son passeport à un homme qui, au vu de son nom, lève un visage curieux. Cette inquisition trouble Emmanuelle ; heureusement, les lunettes noires la protègent. L’homme qui la regarde n’est pas jeune, il a un visage banal et des yeux las.

— Soyez la bienvenue, madame, murmure-t-il en français.

Et il ajoute, avec un pittoresque accent du Sud :

— Bon séjour en Italie.

Esquissant un sourire, Emmanuelle s’éloigne, laissant sa place à un gros homme, qui précède un nouveau groupe descendu d’un autre avion.

Le haut-parleur annonce le départ des vols pour New York, en italien, anglais, français, allemand. Silvana revient vers Emmanuelle. Son sourire est calme et froid.

— Tout va bien, dit-elle. Et maintenant, attention ! Ne répondez directement à personne. Adressez-vous à moi. Soyez stupide, si possible. Stupide, lasse, indifférente.

— Indifférente à quoi ?

— À l’épreuve qui nous attend, soupire Silvana. Allons-y. Dieu que vous êtes belle !

 

Derrière la dernière porte en verre, les journalistes la guettent. Une douzaine, plus peut-être. Quelques photographes, postés le long de l’escalier de granit. L’un d’eux s’est hissé sur un porte-drapeau, comme un grand aigle, prêt à fondre sur sa proie.

— Ils sont là pour vous, dit Silvana, tandis que la porte s’ouvre sur elles.

Aussitôt, Emmanuelle est cernée par les paparazzi, tandis que les éclairs des flashs éclatent de toutes parts. Elle remarque même, à présent, une équipe vidéo mobile – la TV, sans doute – dont le cadreur braque sa caméra sur elle.

Insupportable brouhaha, appels, questions qui se croisent, se mêlent, micros tendus, bousculade d’hommes et de femmes, au coude à coude, armés de leur magnéto. Leurs visages emperlés de sueur, leurs voix hautes ou graves criant d’incompréhensibles questions. De temps à autre, Emmanuelle y distingue son nom. Une meute de chiens courants !

— Un instant, s’il vous plaît !

La voix de Silvana s’élève, aiguë soudain, ramenant le silence.

— Madame ne voit aucun inconvénient à vous répondre. Cependant, elle le fera par mon intermédiaire, car elle ne connaît pas l’italien. En outre, elle est très fatiguée et n’admettra, naturellement, aucune question sur sa vie privée.

— Vous voulez rire, crie une voix. On se fout de son opinion sur Gorbatchev ou l’effet de serre. On veut savoir pourquoi elle a quitté son mari !

— Confidence pour confidence, réplique Silvana, votre vie sexuelle est-elle conforme aux positions vaticanes ?

Un chœur de rires couvre la réponse du journaliste. Mais aussitôt, un autre s’avance. Petit, trapu, brun de peau. Derrière de grosses lunettes, ses yeux brillent dangereusement.

— Madame, avez-vous emporté les danseuses sacrées de la princesse Ram-Shar ?

Il prononce Ram-Shal, mais Emmanuelle comprend quand même.

Silvana se tourne vers elle et lui répète la question en anglais, ajoutant rapidement :

— Ne répondez que par oui ou par non.

Emmanuelle acquiesce d’un signe de tête.

— Quelle est leur valeur ? insiste le journaliste.

Un autre renchérit :

— Combien les avez-vous payées ?

Une femme s’avance alors, petite, gracile, avec de longs cheveux roux et un minois semé de taches de rousseur :

— Quand pourrons-nous les voir ?

D’autres voix poursuivent :

— Qu’avez-vous l’intention d’en faire ?

— Combien de temps pensez-vous rester en Italie ?

— Vous fixez-vous à Rome ?

— À quel hôtel descendez-vous ?

— C’est bien la première fois que vous venez dans notre pays ?

— Pensez-vous demander le divorce ?

— Est-il vrai que vous vouliez reprendre votre carrière ?

Et les cris recommencent, plus agressifs encore. Silvana lève une main impérieuse. Se retournant vers Emmanuelle, elle lui répète les questions en anglais.

— Qu’ils aillent au diable ! murmure Emmanuelle entre ses dents.

Silvana reste impassible.

— Vous savez ce qu’il convient de répondre, reprend Emmanuelle. Traduisez donc ceci…

Elle cherche dans sa mémoire les échos d’une longue cantilène siamoise surgie de son enfance qui souhaitait fortune aux fils du roi :

 

Têtes de fleurs de lotus, corolles multicolores qui recueillez la lumière de la lune, dardez vos langues d’argent, traquez par les ténèbres les génies malfaisants qu’enfante l’envie qui asservit les hommes et les éloigne de la contemplation de ta grâce, jeune homme aimé des dieux…

Cette prétendue réponse lui semblant trop courte pour le nombre de questions posées, elle la répète, en inversant les mots, tandis que Silvana hoche sa belle tête sans la moindre ironie. Quand Emmanuelle se tait, elle se tourne vers les paparazzi qui ont écouté, stupéfaits, ces syllabes inconnues, puis, lentement, comme si elle traduisait la réponse de sa compagne, elle déclare que celle-ci pense s’établir à Rome, à moins qu’une autre ville ne la séduise davantage. Que, ignorant la valeur actuelle de la lire italienne, elle ne saurait répondre du prix de sa collection. Que, du reste, elle en ignore la valeur en quelque monnaie que ce soit, ne s’étant pas chargée elle-même de cet achat. Qu’elle vendra peut-être sa collection au moment favorable, vente dont elle ne peut pour l’instant rien dire, ignorant les offres qui lui seront faites. Qu’elle ne logera pas à l’hôtel, mais chez une personne amie, qui ne l’a autorisée à communiquer ni son nom ni son adresse. Qu’un éventuel divorce concernant strictement sa vie privée, elle se refuse à en parler. Et qu’elle regrette de devoir se montrer si réservée, après cet accueil cordial.

Derrière ses lunettes noires, Emmanuelle scrute les visages des journalistes, dont le sourire s’efface, tandis qu’ils griffonnent sur leurs blocs. Elle admire le calme avec lequel Silvana improvise ses réponses, aux interprétations contradictoires.

Tout en parlant, Silvana s’est mise à descendre l’escalier qui mène au terre-plein d’asphalte où, isolée des autres voitures, se détache une Daimler noire, près de laquelle attendent deux hommes, l’un en livrée de chauffeur, l’autre très grand, et plus musclé sous son polo et son jean, qu’Arnold Schwarzenegger.

— Mais vous ne nous avez rien dit ! proteste la journaliste rousse, tentant d’arrêter Emmanuelle qui se dirige rapidement vers la Daimler.

Du groupe s’avance un jeune homme. Ses vêtements européens – toute l’élégance souplement décontractée du styliste Armani – ne peuvent atténuer son type oriental. Cheveux noirs soigneusement rejetés en arrière, pommettes hautes, yeux allongés, teint de citron pâle, il s’incline devant Emmanuelle.

— Madame a assez parlé, dit-il à la petite journaliste.

Puis, fixant Emmanuelle qui, malgré ses lunettes, se sent perdue, il continue la seconde strophe de la cantilène, dans cette langue harmonieuse, avec une diction racée :

— Ondes claires, longues et véloces, qui versez la sève prolifique du Ciel par toute la Terre, portez notre prière à la Mère Suprême. Qu’elle ait de lui un fils, et celui-ci un fils, que ce dernier engendre encore un fils et que chacun d’entre eux, ayant atteint la mer avec l’aide du Ciel, soit plus heureux que celui-ci qui l’a précédé dans tes faveurs…

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