Fantasies Erotiques

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Français
214 pages
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Description

Au cours de ce voyage, nous rencontrerons une variété et une diversité de points de vue sur les mille métamorphoses de la sexualité. Elles nous montrent que rien n’est plus naturel que le désir sexuel, et qu’en même temps, rien n’est moins naturel que les formes sous lesquelles ce désir s’exprime et cherche son assouvissement. Cet ouvrage est une invitation à un voyage qui vous ouvrira le regard sur une géographie du plaisir.

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Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2015
Nombre de lectures 6
EAN13 9781783108411
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Auteur : Hans-Jürgen Döpp
Traduction : -Karin Py, Christina Kott, Alexandra Richter, Françoise Lassebille

Mise en page :
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Vietnam

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© Zéllé, copyright reserved

ISBN 978-1-78310-841-1

Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en
sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans
certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison
d’édition.Hans-Jürgen Döpp




Fantaisies Erotiques






S o m m a i r e


Introduction
L’Amour du corps
L’Erotisme asiatique
Du bonheur lié A propos de l’érotisme chinois
Entre le sublime et le grotesque A propos des gravures érotiques japonaises
L’Eloge de la fesse
« Nos culs devraient être les symboles de la paix ! »
Le Fétichisme du pied
Lesbos
L’amour nié de Sapho
Les Objets du plaisir
Le Sadomasochisme
Les Délices du fouet
L’Extase
Le Baiser
Les joies de l’oralité
Priape
Le Dieu maudit
Les Seins
Le Sein dissimulé
Le Sein dans la psychanalyse
Le Sein désentravé
Liste des illustrations
Notes1. Margit Gaal, 1920.


Introduction


L’Amour du corps

Cet ouvrage porte sur l’étude non pas du corps tout entier, mais des différentes parties du corps. En
fragmentant le corps, nous fétichisons par là même ses éléments : chaque partie du corps peut à elle
seule devenir source de passion érotique et faire l’objet d’une vénération fétichiste. Mais le corps
tout entier représente par ailleurs la somme de ses parties. La partialisation que nous évoquerons ici,
fait penser aussi au culte des reliques. La vénération des reliques, qui a commencé au Moyen Age par
l’adoration des ossements des martyrs, se fondait sur la croyance que les membres des saints
détenaient un pouvoir particulier. Ce qui explique que le fétichiste, tout rationaliste qu’il soit,
s’adonne à un tel culte de reliques. Au début, la fragmentation du corps ne s’est effectuée que sur les
saints : car, selon la foi, ce corps se reconstitue une fois au paradis. C’est seulement plus tard que
cette pratique s’est exercée aussi sur d’autres puissants personnages, comme les évêques et les rois,
après leur mort.
Dans notre étude culturelle des différentes parties du corps, il s’agit surtout pour nous d’évoquer
l’histoire de « leur charge érotique ». Que ces parties du corps soient significatives sur un plan
religieux ou érotique, elles gagnent en tout cas état de cause pour le « croyant » comme pour l’amant
une énorme valeur liée à une attraction et à un pouvoir inhérents à elles. C’est ainsi que survit chez le
croyant, comme chez l’amant, la foi fétichiste des cultures anciennes.

O mon corps, tu accordes à mon âme la grâce
d’éprouver un bonheur que je me cache à moi-même,
et tandis que la langue téméraire craint de magnifier tout ce qui me réjouit tant,
Tu as gagné, O mon corps, de plus en plus de pouvoir,
Oui, sans toi, rien n’est parfait,
La pensée est insaisissable, elle s’enfuit,
Comme une ombre diffuse ou un vent passager[1]

Les Blasons anatomiques du corps féminin, parus en 1536 et réédités à plusieurs reprises, sont
un recueil de poèmes en hommage à différentes parties du corps. Ces hymnes de louange à la gloire
des parties du corps féminin ont donné lieu à une première forme de fétichisme sexuel. « Jamais », a
écrit Hartmut Böhne, « il n’a été question de faire l’éloge ‘de tout le corps’, encore moins de la
personne adorée, mais il s’agissait de faire l’exposition rhétorique de fragments corporels ou
d’accessoires[2]. » La tête et le giron représentaient ici les « organes-clefs » de cette poésie.
Il fallait s’attendre à ce que les représentants ecclésiastiques flairent une nouvelle idôlatrie dans
ces procédés poétiques et dénoncent comme une infâme impudeur la constante nudité des femmes :

« Chanter les membres vénusiens,
leur offrir des honneurs divins,
voilà erreur et idôlatrie,
pour lesquelles la terre exige la vengeance de Dieu »
selon un écrit Contre les blasonneurs des membres datant de 1539[3].
Les poètes des Blasons sont « … les premiers fétichistes de l’histoire littéraire[4]. »

« Les Blasons anatomiques forment une sorte de menu sexuel, un menu à la carte : de la tête aux
pieds, une suite de délices fétichisés (et dans les contreblasons, de la tête aux pieds, une suite
d’abominations et de déformations sensuelles). Une telle gastrosophie de la chair féminine n’est
envisageable que si la femme est éliminée en tant que personne. Le fétichisme du corps fémininnécessite l’exclusion de la femme[5]. » C’est pourquoi la femme est absente dans les Blasons.
Le découpage poétique du corps de la femme correspond à un phallocentrisme fétichiste, qui,
comme le remarque Böhme, se base aussi sur une vraie agressivité. On parlerait aujourd’hui de
« sexisme ».
« La femme est un assemblage de parties sexuelles et rhétoriques du corps pour lesquelles les
hommes éprouvent du plaisir » : on s’appropriera le corps de la femme dans tous les détails, au risque
de nier cette dernière. « On célèbre ici une dissection galante et raffinée de la femme au service des
fantasmes de l’homme[6]. » Le corps de la femme – une poupée faite pour le plaisir ?
La critique de Böhm vibre d’une vigoureuse critique féministe contemporaine : le fait que le corps
ne puisse être honoré qu’en communion avec la personne équivaut à dire que le corps lui-même a une
moindre importance.
Mais ce que Böhme ramène au phallocentrisme doit être considéré dans un contexte culturel plus
large : le processus de civilisation s’accompagne d’une dissociation de plus en plus grande du corps ;
ce processus se répète aussi dans le développement personnel de chacun.
Le seul but de l’enfant est de s’adonner aux plaisirs de son corps. Les enfants sont ici bien plus
aptes que les adultes à tirer plaisir de leur corps tout entier. Cet immense sentiment de plaisir, présent
au départ chez l’enfant, se concentre et se réduit, chez l’adulte, à une petite zone, la partie génitale,
organe exécutif du plaisir. Mais, selon Norman O’Brown, le plaisir érotique suppose « la
résurrection de tout le corps[7]. » « Nos désirs refoulés ne s’articulent pas autour du plaisir en
général, mais surtout autour du plaisir d’accomplir sa vie dans son propre corps[8]. » Toutes les
valeurs sont des valeurs liées au corps. Notre inconscient indéfectible aspire au retour à l’enfance.
Cet attachement à l’enfance provient de la nostalgie du principe de plaisir, de la redécouverte du
corps, dont nous a éloignés la culture. « L’éternel enfant que nous sommes restés est même déçu au
cours de l’acte sexuel par une organisation génitale tyrannique[9]. » C’est une profonde nostalgie
narcissique qui trouve son expression dans la théorie de Norman O’Brown. La psychanalyse ne
promet pas moins que la guérison de cette déchirure entre le corps et l’esprit : la métamorphose du je
humain en un je charnel et la résurrection du corps[10].
Cette scissure est la marque de notre culture. Dietmar, Kamper et Christoph Wulf ont esquissé
dans leurs études la trajectoire du corps à travers l’histoire. Ils partent du point de vue que « …
l’histoire profondément marquée par l’Europe s’est construite dès le Moyen Age sur une séparation
typiquement occidentale du corps et de l’esprit et qu’elle s’est accomplie ensuite en tant que
‘spiritualisation de la vie’, rationalisation, abstraction au détriment du corps humain, et donc
dématérialisation[11]. »2. Anonyme, 1940.e3. Plaisir intense, XIX siècle.4. Sculpture érotique en bois.
Œuvre des Makondes, Tanzanie.


Au cours de cette évolution, il y a eu une distanciation par rapport au corps allant jusqu’à un repli
hostile. Les corps dotés d’une multitude de sens, passions et de désirs ont été placés sous le contrôle
d’un arsenal de commandements et d’interdits, et réduits à devenir de simples « serviteurs muets »
grâce à une série de mesures répressives. Ils ont dû ainsi continuer à cacher leur indépendance. Cette
distanciation consistait en un processus d’abstraction irrésistible, en une distance de plus en plus
grande de l’homme par rapport à son corps, mais aussi par rapport au corps des autres. Le progrès au
nom de la maîtrise de la nature a de plus en plus contribué à la destruction de la nature, de la nature
non seulement extérieure, mais aussi intérieure de l’homme. La domination de l’homme sur la nature
est devenue en même temps la domination sur la nature de l’homme. « L’amour haine pour le corps »
est la base de ce que nous appelons la « culture » : « Seule la culture connaît le corps en tant qu’objet
que l’on peut posséder, c’est uniquement dans la culture que le corps s’est différencié de l’esprit, de
l’incarnation du pouvoir et du commandement, en tant qu’objet, objet mort, « corpus ». C’est dans
l’autodégradation de l’homme en corpus que la nature se venge du fait que l’homme l’a dégradé au
rang d’objet de domination, au rang de matériau brut[12] ». L’augmentation du travail, comme le
renforcement de la discipline et du contrôle par la raison, ont contribué à remodeler sans cesse le
corps… qui d’organe de plaisir est devenu organe de travail ».[13] En appliquant le principe de
répartition du travail, les sociétés industrialisées ont dissocié le travail et la vie, l’apprentissage et le
travail, le travail intellectuel et le travail manuel. Ceci a entraîné la mécanisation du corps.
Même une « libération de la sexualité » a peu d’influence sur cette déformation de la nature
intérieure de l’homme. « La sexualité, tout du moins dans la déformation moderne par rapport au
‘sexe’, est un concept trop étroit pour désigner avec exactitude la plénitude et la multitude des
émotions, des énergies et associations », déclare Rudolf zur Lippe[14]. A l’heure de la digitalisation,
le corps perd de sa valeur substantielle. Les sports populaires et les clubs échangistes tentent de
réanimer le corps délaissé.
Pour Friedrich Nietzsche, le premier philosophe moderne du corps, ce qui était jusque-là méprisé
est passé au tout premier plan. Il a été le premier à constater que la destruction de l’humanité, à
l’époque du capitalisme, avait commencé par la destruction du corps. Il a glorifié le corps vivant
comme seul détenteur de bonheur, de joie et de l’élévation de soi[15], et a violemment critiqué la
conception du corps préconisée par la morale chrétienne. « Toute chair est pécheresse », selon le
christianisme qui a fait sien l’éloge du travail, mais a dénigré la chair, comme source de tous les
maux. « Diable » était celui qui était doté d’un corps. La chair diabolique a dû se soumettre à un
esprit ascétique. Pour Nietzsche, « ce qui est chrétien, c’est la haine contre les sens, les joies des sens,
la joie tout court.[16] »
Il s’oppose à « ceux qui méprisent le corps » : « il y a plus de raison dans ton corps que dans ta
meilleure sagesse »[17]. Etant donné que l’esprit a tendance à se faire une fausse idée de lui-même,
Nietzsche conseille de partir de son corps et de l’utiliser comme fil conducteur « La foi dans le corps
s’est avérée plus efficace que la foi dans l’esprit »[18], une thèse qui, aujourd’hui, est confirmée par
la recherche psychosomatique.
Nietzsche anticipe sur la connaissance psychanalytique, selon laquelle tout ce qui touche à l’âme
et à l’esprit trouve son origine dans le ressenti du corps : « Tu dis ‘moi’ et tu es fier de ce mot. Mais
ce qui est plus grand, c’est – ce à quoi tu ne veux pas croire – ton corps et sa grande raison : il ne dit
pas moi, mais il est moi en agissant.[19] »
Il faut prendre la défense de Nietzsche contre des prises de position erronées, en particulier contre
l’idéologie du fachisme qui s’est réclamée de lui pour construire une humanité barbare. « Nous
sommes aujourd’hui fatigués de la civilisation » : cette plainte de Nietzsche a servi de référence à la
violence à l’état pur préconisée par le fachisme. Mais celle-ci était, dès le début, à la base du
processus de civilisation critiqué par Nietzsche. La libération de l’homme a été entrâvée non pas par
un excès, mais par une insuffisance de raison et d’entendement, et même aussi de raison physique. Le
dressage fachiste du corps n’a été que la dernière conséquence de ce processus qui a réduit le corps au
esilence. Ceux qui ont fait l’éloge du corps durant le 3 Reich, « avaient depuis toujours une extrêmeaffinité avec la mort, tout comme les amoureux de la nature avec la chasse. Ils voient le corps comme
un mécanisme mobile, les parties de ses articulations, la chair comme le capitonnage du squelette. Ils
manient le corps, manipulent leurs membres comme s’ils étaient séparés »[20].
L’homme nouveau est une machine physique : son physique est mécanisé, son psychisme
éliminé[21]. « Je ne suis pas votre chemin, comptenteurs du corps ! », objecte Nietzsche aux
philistins.
La « révolution sexuelle » a-t-elle libéré le corps ? Oui, dans certaines limites. En effet, ce qui
ressemblait à une libération, ne fut souvent rien d’autre que le transfert sur la partie génitale d’une
auto-instrumentalisation sociale et d’une mécanisation. « Ladite vague sexuelle montre que propager,
sous forme de techniques pouvant être décrites et reproduites de façon mécanique, des besoins qui
étaient bannis depuis si longtemps de la morale et du public, équivaut à les mépriser encore
plus.[22] » La sexualité et l’érotisme ne sont plus depuis belle lurette l’expression de la résistance au
processus de socialisation, mais ils en sont les victimes.
Le corps par contre connaît dans la sphère privée du fétichiste une revalorisation libidineuse de par
sa charge sensuelle qui l’indemnise potentiellement de ce que le processus de socialisation lui a
retiré. Eberhard Schorsch a ainsi tenté de dédiaboliser la perversion en voyant en elle le complément
d’une sensualité partout réduite : « Les perversions découvrent l’étroitesse, l’unidimensionnalité, le
plaisir amputé d’une hétérosexualité de couple, exclusivement génitale.[23] » Il poursuit :
« L’exhibitionnisme et le voyeurisme montrent la limite de la sexualité par son approche plus intime
et par la barrière de la pudeur… Le fétichisme montre l’étroitesse de la personnalité et de l’idéologie
de couple et se traduit par un lien émotionnel, un ‘amour’ pour des objets. Une relation
sadomasochiste montre la possibilité d’un absolu extrême dans une attirance réciproque qui va
jusqu’au don et à l’effacement de sa propre personne. Elle montre également les limites qui existent
dans la sexualité autorisée par l’individu.[24] »5. Anonyme, Cravate de notaire, 1850.6. Images du Printemps, Shunga en couleur,
eXVIII siècle. Soie sur carton.7. David Greiner, Jeux d’amour I, 1917.


La réhabilitation des perversions par Schorsch ne s’applique toutefois qu’au domaine
sociologique et analytique : « Les perversions en tant que phénomène révèlent l’utopie d’une liberté
sexuelle, l’utopie d’un plaisir débridé, car elles montrent les fortes restrictions et le côté étriqué
d’une sexualité qui, autorisée sur le plan social, est définie comme normale. C’est juste, semble t-il.
Mais sur le plan subjectif et psychanalytique, ces perversions peuvent exprimer par ailleurs aussi
d’énormes pressions. Elles montrent en tout cas le dynamisme et la force explosive de la sexualité.
Freud considérait la perversion comme un élément positif de la névrose, car ce qui est refoulé dans
la névrose s’exprime ici « directement, sous forme de fantasmes délibérés et d’actes »[25]. Volkmar
Sigusch va plus loin dans cette thèse : « La perversion est le positif de la normalité. Elle n’est pas son
inversion ni sa déformation, mais son renforcement et son dépassement.[26] »
C’est ainsi que le fétichisme du pervers associe les expériences sensuelles de l’enfance, alors que
chez le « sexuel normal », il y a un fétichisme plus ou moins doux et diffus de plusieurs parties du
corps et des particularités dudit objet sexuel sans lequel on ne peut s’imaginer le désir sexuel normal.
L’apparente immédiateté, avec laquelle la sexualité du fétichiste se met en rapport avec les objets ou
avec les éléments « fait justement apparaître l’acte pervers comme quelque chose d’apparemment
vivant et de voluptueux, qui ressemble au plaisir organique involontaire et au réflexe de plaisir de
l’animal »[27].
Ce qui est frappant ici, c’est le rapprochement fait par Sigusch entre le fétichisme et la
composition poétique : « La surprise : l’acte pervers peut être comparé à l’écriture poétique[28] ».
Et nous voilà revenus aux Blasons anatomiques.8. David Greiner, Jeux d’amour II, 1917.


Toutes les parties du corps pointées dans les essais qui suivent, peuvent être aussi bien objets de
fétichisme que de poésie : le visage en extase, le beau postérieur, les seins, la jambe ou le pied.
L’étude de l’histoire culturelle sous un angle psychanalytique montre que le corps, tel que nous le
connaissons, n’est pas quelque chose de donné par la nature, mais c’est avant tout quelque chose
d’historique. D’autres parties de ce recueil se consacrent à l’oralité et au toucher. Le plaisir oral
comme le toucher sont des moyens de s’approprier le monde par les sens. C’est aux yeux que
s’adresse ici cet ouvrage « truffé » de reproductions de l’art érotique. Les chapitres « Des délices du
fouet » et « Lesbos » ne font pas uniquement référence à des vraies relations sexuelles : ce qui est
plus important, c’est le fantasme qui est ici sous-jacent. « Le phallus » est un fantasme central qui
occupe une position-clef dans notre culture comme dans notre vie. Tel un « Basso Continuo », il
traverse le développement sexuel de chacun, même si son pouvoir est nié.
« Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse » : il faut développer une
conscience du corps, capable de maîtriser la séparation entre le corps et l’esprit, et de comprendre
également le corps comme un produit de l’histoire culturelle. Tous les érotismes particuliers se
retrouvent cependant dans l’hommage rendu au corps tout entier :

Nous allons ainsi, comme il convient, rendre hommage au corps,
Faire honneur à notre seigneur et maître.
Car l’esprit, qui n’entretient que la pensée,
Ne nous procure, sans le corps, ni bonheur, ni douleur :
Sa force fait honneur au corps,
La force qui nous accomplit nous dévore[29].9. Livre nuptial illustrant les différentes
epositions de l’amour, XIX siècle, Japon.


L’Erotisme asiatique


Du bonheur lié
A propos de l’érotisme chinois

Dans l’art et la culture taoïstes, le but principal était de trouver l’harmonie qui conduirait l’Homme,
confronté à un univers mouvementé, vers une nouvelle sérénité. Dans ce contexte spirituel, l’amour
représentait donc pour les Chinois une force qui devait unir le ciel et la terre, dans l’équilibre et le
maintien du cycle productif de la nature. L’érotisme devint ainsi un art de vivre et fit partie intégrante
de la religion (dans la mesure où ces notions occidentales peuvent être appliquées à cette pensée
philosophique).
La religion taoïste suppose que le plaisir et l’amour soient purs. « Pour avoir accès à l’érotisme
chinois », écrit Etiemble, grand connaisseur d’art chinois, « nous devons nous éloigner de la notion
de péché et de dualité entre corps dégénéré et esprit saint. » Cette idéologie se trouve aux fondements
mêmes du christianisme. L’art érotique chinois reflète à quel point nous sommes « moralement
corrompus » et « pleins de préjugés ».
Le couple Yin-Yang nous introduit directement dans l’érotisme chinois : « Le chemin du Yin et
du Yang » ne signifie rien d’autre que le coït. Une des formules les plus connues de l’ancienne
philosophie chinoise, « yi yin yi yang cheh we tao » ( d’un côté le Yin, de l’autre le Yang, voilà ce
qu’est le Tao ), indique que le coït entre un homme et une femme exprime la même harmonie que les
changements entre le jour et la nuit, ou l’été et l’hiver. Le coït symbolise l’ordre du monde, l’ordre
moral, tandis que notre culture le stigmatise comme le mal.
Dans ce sens, le maître Tung-hüan écrit dans son Art d’aimer : « L’homme est la créature la plus
sublime sous le ciel. Rien de ce qui lui revient ne peut être comparé à l’union sexuelle. Formée selon
l’harmonie entre le ciel et la terre, elle règle le Yin et domine le Yang. Ceux qui comprennent le sens
de ces mots peuvent préserver leur substance et prolonger leur vie. Ceux qui n’en comprennent pas la
véritable signification vont vers leur perte. » La scission de l’Univers entre le Yin et le Yang est
d’autant plus importante que ces deux principes inséparables s’influencent mutuellement.
Nous connaissons un grand nombre de manuels chinois dont le but était de donner une éducation
amoureuse aux jeunes couples ; celle-ci passait à la fois par le désir, la morale et la religion. Dans ces
textes, le coït est toujours évoqué par des métaphores, telles que « la guerre des fleurs », « allumer la
grande chandelle » ou « les jeux du nuage et de la pluie ». Ils débordent aussi d’images rappelant
diverses positions sexuelles :

dérouler la soie
le dragon enroulé
l’union des martins-pêcheurs
les papillons qui voltigent
les tiges de bambou à l’autel
le couple des phénix dansants
le cheval de tournoi galopant
le saut du tigre blanc
la souris et le chat dans le même trou10. Livre nuptial illustrant les différentes
epositions de l’amour, XIX siècle, Japon.11. Livre nuptial illustrant les différentes
epositions de l’amour, XIX siècle, Japon.


L’esthétique chinoise ne nomme jamais les choses directement et sans ambages, elle préfère au
contraire les suggérer. Toute transgression de cette tradition est alors considérée comme vulgaire.
Même la notion européenne d’« érotisme » serait trop directe, on préfère lui substituer la formule
d’« idée de printemps ». Sans artifice, mais aussi sans rudesse, l’amour physique est chanté dans les
vers d’une chanson chinoise populaire :

« La fenêtre ouverte dans la lumière d’une lune automnale,
La bougie éteinte, la tunique de soie défaite,
son corps nage dans l’encens des tubéreuses. »

Dans les images érotiques des peintures sur soie ou sur porcelaine, des gravures sur bois ou des
illustrations, la sexualité n’est jamais montrée à l’état cru ou de façon pornographique, mais toujours
dans un contexte de beauté et d’harmonie. Des détails symboliques et pleins de sens enrichissent ces
représentations. Ils évoquent la tendresse qui occupe une place de prédilection dans l’iconographie
chinoise. Toutefois, ces détails sont difficilement déchiffrables pour des Européens : les visages
froids et impassibles des amoureux sont bien loin d’un embrasement des passions.
C’est ainsi qu’une des cultures les plus fécondes et les plus anciennes du monde nous invite, à
travers ses pratiques religieuses, à faire l’amour. Les manuels taoïstes professent la technique de la
retenue du sperme, une invention tout à fait prodigieuse qui permet de satisfaire la femme.
Ainsi se produit une alchimie subtile : l’homme reçoit le Yin de la femme qui obtient de l’homme
l’essence pure du Yang. Pour cette raison, le coitus reservatus est considéré dans le taoïsme et dans
le tantrisme comme la forme la plus subtile de l’union sexuelle, parce qu’il permet de franchir le
fossé entre l’énergie masculine et l’énergie féminine. L’engendrement d’une nouvelle vie n’est pas le
but principal de l’acte sexuel. Celui-ci consiste plutôt en l’identification avec les forces cosmiques
qu’avec les forces de la vitalité.
La « théorie des sucs » sous-entend que le sperme est conduit par la colonne vertébrale
e edirectement au cerveau. Au cours des XVII et XVIII siècles, la médecine européenne faisait les
mêmes suppositions. Que l’on n’oublie pas non plus les angoisses des jeunes garçons, liées à
l’onanisme, qui devait les conduire pensait-on vers une dégénéressence de la moelle épinière et un
dessèchement du cerveau.
Tandis que l’éjaculation procure un instant de plaisir qui se perd très vite et finit dans un
amollissement de tout le corps, un bourdonnement des oreilles, une fatigue des yeux et une
sécheresse de la gorge, le coitus reservatus ou coitus interruptus provoque une croissance de la
vitalité et une amélioration de tous les sens.
Parmi les manuels les plus connus se trouvent ceux de Sou Nu King et de Sou Nu Fang qui
racontent notamment comment le légendaire Empereur Jaune, Huang-ti (2697-2599 av. J.-C., selon
l’historiographie traditionnelle), se faisait instruire par des femmes expérimentées. Dans les Traités
de la chambre à coucher, on peut lire le dialogue entre l’Empereur et une de ses maîtresses :
« L’Empereur Jaune demande à la jeune fille : Mon esprit est sans force et il lui manque de
contenu ; je vis constamment dans la peur et mon cœur est triste. Que puis-je faire pour guérir ? La
jeune fille répondit tout naturellement : Toute faiblesse humaine provient d’une malheureuse union
des corps pendant l’acte sexuel. Comme l’eau gagne dans la lutte contre le feu, la femme gagne dans
la lutte contre l’homme. Ceux qui sont habiles dans les plaisirs ressemblent aux bons cuisiniers qui
savent joindre les cinq épices à une soupe. Ceux qui comprennent l’art du Yin et du Yang peuvent
unir les cinq manières de la volupté ; ceux qui ne le savent pas, meurent avant d’avoir atteint l’âge
mûr et sans avoir tiré le moindre plaisir de la concupiscence. Ne faut-il pas prévenir ce danger ? »12. Livre nuptial illustrant les différentes
epositions de l’amour, XIX siècle, Japon.13. Livre nuptial illustrant les différentes
epositions de l’amour, XIX siècle, Japon.14. Livre nuptial illustrant les différentes
epositions de l’amour, XIX siècle, Japon.

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