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Je reste l'unique témoin

De
376 pages

Anne a toujours une certaine tristesse au fond des yeux. C’est du moins ce qu’a remarqué l’abbé Fabrice, un prêtre polonais qui vient de temps en temps officier en Suisse. N’hésitant pas lui avouer ses sentiments malgré son sacerdoce, il conduit Anne à se confier, à lui raconter son enfance chaotique. Elle lui dévoile alors ses premières années heureuses en Normandie, son traumatisme à l’âge de cinq ans et sa courte période à Lyon chez ses parents biologiques, puis son long séjour chez pépé et mémé dans un petit village de l’Ain. Tandis que leur relation tend vers une passion de plus en plus dévorante, Anne évoque ses premiers émois sexuels, ses flirts juvéniles qui s’enchaînent, ses différentes aventures avec les hommes. Puis elle rencontre Martin, son futur époux, mais qui ne lui apporte guère plus de satisfaction, et leur mariage se soldera par un divorce au bout de quelque temps. Des expériences somme toute toujours décevantes, jusqu’à Fabrice.


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Copyright
Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-16553-7
© Edilivre, 2018
Ceci est une fiction, toute ressemblance avec des personnes vivantes serait purement fortuite.
Rencontre
Une sortie de messe comme il en existe beaucoup : les paroissiens serrent la main de leur abbé en lui souhaitant un bon dimanche ou une belle fête, selon les circonstances. Mais cette sortie du dimanche 26 juin 2016 fut spéciale, très spéciale. On fêtait ce jour-là les cinquante ans du chœur paroissial, de l’Unité pastorale Sainte-Anne, le quartet Sainte-Bernadette avait été convié pour orchestrer la cérémonie. Les chants liturgiques, très beaux, s’éternisaient, le prêche de l’abbé Michel, responsable de la paroisse, aussi. Beaucoup de personnes étaient sorties directement après la communion, comme souvent dans ces cas-là, sans attendrela bénédiction du prêtre. Mon mari et moi-même trouvions cette attitude très impolie, voire un manque de respect vis-à-vis de l’officiant. Les personnes pressées n’ont qu’à aller à l’office de dix-sept heures, il y en a tous les samedis soir. Bref, nous avions patienté, ceci d’autant plus que l’abbé Fabrice, prêtre polonais, était de retour, pour trois mois, dans notre Unité, un vrai bonheur car il est très rapide pour « dire la messe ». L’abbé Michel avait eu un petit mot pour lui avant d’officier « Nous avons la joie de recevoir, pour la dixième année, l’abbé Fabrice, qui effectuera des remplacements dans nos paroisses, pendant les vacances et ceci durant trois mois… Nous ne lui en voulons pas de nous avoir battus au foot hier… » La Pologne, la veille, avait battu la Suisse dans le cadre de l’Euro 2016. Rire général. Donc, ce dimanche-là, les abbés Michel et Fabrice concélébraient la messe. Après la bénédiction, les souhaits et remerciements de l’abbé Michel, notre génuflexion à leur passage dans l’allée centrale (marque de respect vis-à-vis de Dieu et de ses représentants), nous sortions, mon mari et moi-même, directement derrière l’abbé Fabrice qui tenait la porte à mon mari, qui lui-même me tenait la porte, mais, au lieu de serrer la main à l’abbé Fabrice, il se dirigea à droite, du côté de l’abbé Michel. Je fus donc la première à serrer la main de l’abbé Fabrice et c’est là que cette sortie de messe ne fut plus tout à fait normale : Bon dimanche Monsieur l’abbé, nous sommes heureux de vous revoir. Son sourire, ma main dans la sienne… – Merci… J’aimerais vous parler, pouvez-vous m’attendre dans l’église ? Étonnée, je dis quelques mots à mon mari, puisretournai m’asseoir sur un banc pendant que l’abbé Fabrice continuait de serrer des mains. Quand il eut terminé il passa près de moi en disant : – Je vais quitter mes habits religieux, je reviens vers vous. Je me demandais ce qu’il avait à me dire, car, à part quelques poignées de main échangées par an, nous ne nous connaissions pas autrement. Mon cœur battait la chamade. Il revint vers moi tête baissée, se retourna pour une génuflexion, genou à terre, tête inclinée en direction de l’autel. Très peu de gens s’inclinent ainsi hormis les prêtres et encore pas tous. Je lisais en lui soumission et respect. Il se releva, nous nous regardâmes, échangeâmes un sourire. Il s’assit à mon côté, à la place que je lui avais laissée au bord de la nef. Je n’étais qu’interrogation. – Depuis un an je n’ai pensé qu’à vous, j’avais hâte de vous revoir. – ??? – Là, je vous ai choquée ? Dans un souffle : – Non. – En fait, je crois que je vous aime.
Directement ! Au bord du vertige : – Vous êtes prêtre, et… nous ne nous connaissons pas. – Bien sûr, est-ce que ça empêche quelque chose ? Sans salive, la gorge sèche : – Je le crois bien, oui.
Je ne peux pas me passer de vous revoir. Je ne pouvais plus répondre, outre mon cœur qui s’emballait de plus en plus, je me liquéfiais, mon esprit tournait à la vitesse Grand V, mes penséess’entrechoquaient dans ma boîte crânienne. Tout était tellement subit, inattendu, et en même temps tout ce qu’il disait allait de soi. J’étais troublée. Oui, vraiment. Plus que je ne voulais me l’avouer. Son regard à notre poignée de main… Son sourire ! Son accent ! Son visage aux contours parfaits, bronzé de surcroît ! Ses cheveux châtains aux tempes grisonnantes ! Déjà ! Je l’avais vu descendre la nef, jeans, chemise bleue aux manches retroussées, mocassins noirs et chaussettes blanches, un pull bleu roi jeté sur les épaules. Rien ne m’avait échappé… Nous ne nous regardions pas, mon regard attiré par un portrait de la « Vierge et l’enfant », le sien je suppose rivé sur le tabernacle. Mon silence l’inquiéta : – Vous m’en voulez, n’est-ce pas ? – Non, pas du tout. Oh non ! J’étais en pleine confusion. Non, je ne lui en voulais pas. Comment le pourrais-je ? Il était la franchise, la correction même. Un autre m’aurait plaquée contre un mur, ou basculée sur le banc, pour m’embrasser ou je ne sais quoi, lui non. Il parlait calmement, posément, cherchant parfois ses mots par peur de choquer, de blesser ou de tout gâcher. Tout quoi ? Je me secouais intérieurement pour échapper à cette inertie de parole dans laquelle j’étais plongée : – On peut se revoir là, mais c’est compliqué cette histoire. – C’est vrai, vous voulez bien ? – Nous devons surtout parler, c’est trop grave. – Vous ne m’aimez pas un peu ? – C’est compliqué, mon Père. – Fabrice ! Appelez-moi Fabrice. Et vous, quel est votre prénom ? – Anne. – J’aime ce prénom. Il baisa la paume de ma main, la marquant au fer rouge du sceau de ses lèvres. Ma main libre hésita à lui caresser les cheveux. Je ne pouvais oublier la petite croix noire bordée d’or accrochée à son col entrouvert… Il leva les yeux, le regard inquiet, était-il allé trop loin ? Je lui souris en reprenant ma main : – Mon mari m’attend(dis-je doucement). – Où est-il ? – Dans la voiture sur le parc de l’église. – Qu’allez-vous lui dire ? – Je crois que pour une fois je vais devoir lui mentir un peu. – Vous vous dites tout ? – Si je dois mentir, je me tais. Mais là, il va falloir que je brode un peu. Que je trouve une histoire plausible. – Je vous crée des ennuis ? – Pas trop pour le moment. – Va-t-on se revoir ? – Oui, bien sûr. – Merci, merci. – Il faut que j’y aille maintenant. Je vous laisse mon numéro de natel. À bientôt. Je lui envoyai un baiser du bout des doigts. Un dernier regard avant de sortir par l’allée latérale afin d’éviter de passer devant lui. Je connaissais trop bien, en moi, cette fulgurance dévastatrice et annonciatrice d’un véritable tsunami. J’angoissais, je plongeais dans l’irréel. Je le vis s’agenouiller, en prière. Je sortis sans me retourner. Un étau comprimait ma poitrine. Une boule étouffait ma gorge. J’inspirais et expirais à plusieurs reprises pour débloquer un état proche du cataclysme. Mon mari m’attendait… Un dernier soupir pour retrouver mon
naturel… J’ouvris la portière, m’installai sur le siège passager : Tu en as mis du temps ! – Désolée, nous avons discuté et je ne pensais pas qu’il était déjà midi passé. – Qu’avait-il à te dire ? – En fait, c’est compliqué… J’ignorais que depuis quelques années il nous observait, assis au fond de l’église, pendant que les autres paroissiens allaient communier… – Ah bon ? – Il a trouvé que j’étais en souffrance. Je brodais, je disais ce qui me passait par la tête. – Décidément, il n’y a que moi pour ne rien voir… – Pourquoi ? – Sissi(notre chatte) a « dit » elle-même à Madame Raymonde(télépathe animalière) qu’elle te trouvait triste. Que des jours tu étais bien et d’autres non… – Ah oui ! Bizarre, ça ne m’avait pas fait tilt ! On doit se revoir… – Il est psy ? J’éclatai d’un rire salvateur : – Peut-être ! Que la conversation tourne un peu à la rigolade me satisfaisait pleinement, je me détendais petit à petit, mais Il était là, dans mon esprit, très présent. Il m’arrivait fréquemment de penser à deux choses en même temps. Mon médecin un jour m’avait interrompue, alors que prenant des notes je lui exposais un deuxième fait « Je ne suis pas une femme, je ne peux pas faire deux choses à la fois ! » – Tu es bien silencieuse ! Ça va ? – Oui, excuse-moi, je me suis évadée. – Je le vois. Que dirais-tu si on se faisait un resto, tu ne vas pas cuisiner à ces heures ? – Génial ! De temps en temps mon mari adorait m’offrir un bon restaurant et sa suggestion tombait à pic. Changer d’ambiance ! Voir d’autres têtes ! Papoter, sans aucune méchanceté, sur l’un ou l’autre convive… Très aimant, il était toujours plein de bonnes intentions à mon égard. L’été passé, alors qu’un après-midi nous venions de faire euthanasier notre matou (mon bébé adoré), il me proposa devant mes yeux éteints : « Si on allait se faire un resto ce soir ? » Toujours la merveilleuse idée susceptible de m’arracher un sourire… J’envoie toujours mes SMS, à mes amies, le soir devant la télé, pendant la pub « ce soir je mets telle ou telle chaîne. Bonne soirée, bisous. ». Son SMS arriva à 22 h 28 min 15 s le 26 juin au soir, mon mari dormait déjà : « Quand se revoit-on ? Fabrice. – Je travaille, je termine à 16 heures, rendez-vous demain à 16 h 30 si vous êtes libre. – OK, merci. Où ? – À l’église. – Parfait, je vous embrasse, je pense à vous, bonne nuit. – Bonne nuit, bisous. » Lundi 27 juin, 16 h 30. Je garais la voiture devant l’église. La tête sur le volant, j’essayais de calmer mon cœur en émoi, il battait jusque dans ma gorge, « ce malaise » pouvait durer de cinq à trente minutes, à cent cinquante ou cent soixante pulsations. La touffeur ambiante n’arrangeait rien… J’entrai dans l’église fraîche et ombrée. Il était agenouillé, en prière, au deuxième banc, à gauche, sous latribune. Notre banc désormais. Signe de croix. Génuflexion tête inclinée. Je m’assis à la place qu’il m’avait réservée, côté nef. Toujours aussi élégamment vêtu, jeans noir, chemise blanche, manches courtes, pull bordeaux sur les épaules. Regards. Sourires : – On s’embrasse ? – On s’embrasse.
Je collai une bise sur sa joue bien rasée, parfumée. Je reçus son baiser dans le cou. Celui-là avait connu des femmes ! Dragueur ? Non, je refusais cette idée : Vous paressez fatigué, avez-vous bien dormi cette nuit ? – Non, je n’ai pas dormi. Je n’ai pensé qu’à vous. Et vous, avez-vous passé une bonne nuit ? – J’ai sombré. Je n’ai aucun mérite car je m’endors devant la télé, en général à la faveur d’une pub. – Vous n’allez jamais au lit ? – Si, vers cinq heures. Je me réveille toujours vers deux heures, je zappe pour trouver une émission qui me convienne. Mon mari est plus raisonnable que moi, car, dès qu’il sent arriver le sommeil, il va au lit. Avec moi, le problème, c’est que le sommeil me surprend, parfois même le réveil me sort de ma torpeur. – Vous devez être fatiguée le matin ? – Non, quelques heures de sommeil me suffisent. – Qu’avez-vous dit à votre mari ? Je lui expliquai la version que j’avais donnée de notre entrevue. Son rire éclata, juvénile. Le premier rire que j’entendais depuis toutes ces années que nous nous « connaissions ». Il me bouleversa. – C’est à peu près ça. Oui, depuis quelques années je vous observais, votre mari à vos côtés, assis au fond de l’église pendant la communion. Votre regard semblait triste, absent, lointain. L’émotion me gagna de nouveau, je préférai plaisanter : – Vous avez les yeux d’un aigle ! Je ne pensais pas être à ce point surveillée. – Je sentais en vous beaucoup de souffrance… me trompais-je ? – C’est vrai, j’ai eu un passé difficile. Beaucoup de personnes de mon entourage ne comprennent pas trop mon parcours. Pourquoi la Normandie ? Pourquoi Lyon ? Pourquoi un petit village de l’Ain ? Je parle de tel ou tel endroit mais je ne donne jamais d’explication. Tout cela reste enfoui en moi. – Voulez-vous que nous en parlions ? Je suis là pour ça. – Qui m’écoutera ? Le prêtre ? L’ami ? L’amoureux ? Oui, mon Père, je connais maintenant vos sentiments à mon égard. Sentiments qui ne devraient pas exister selon les principes des âmes bien pensantes. Mais je me fiche de ces âmes et encore plus de leurs principes. – À vous de choisir à qui vous voulez parler. – Comme au confessionnal ? – On dira ça. Sa main se posa sur la mienne, son regard bienveillant m’enveloppa jusqu’au plus profond du corps. Si quelqu’un entrait dans l’église à ce moment précis, c’est sûr que notre complicité lui paraîtrait pour le moins ambiguë : – Je ne sais par où commencer ? Je n’ai jamais confié cela à personne… – Laissez-vous aller. – Voici Fabrice… Une pression sur ma main me fit comprendre que je m’adressais à la bonne personne : – Je suis née à Lyon, je n’ai pratiquement jamais vécu avec Maman et lui, car ma grand-mère maternelle m’a élevée, en Normandie, de zéro à cinq ans. Je n’ai su cela que vers la trentaine, lorsque j’ai retrouvé mes oncles et tantes normands. Au bord de la Manche, j’étais heureuse, choyée, épanouie. Et puis un jour il est venu me chercher pour me ramener à Villeurbanne (près de Lyon), rue de la Villette (ce nom m’est toujours resté en mémoire). Il râla, par jalousie je suppose, de me voir si bien habillée « Elle est vêtue comme une princesse ! ». Le plus dur a été au départ du train, je me cramponnais à ma grand-mère, je hurlais toute la douleur de mon cœur, et surtout je ne me sentais pas en sécurité avec ce
type qu’on appelait « ton papa » et que je ne connaissais pas. Devant mon désarroi, ma grand-mère monta dans le train pour descendre à la prochaine gare. L’émotion était trop forte, ma voix se brisa. Il porta ma main à ses lèvres, sans un mot. S’il m’avait interrompue, je n’aurais pu continuer. Je me ressaisis : – Après je n’ai que de brefs souvenirs, des flashs plutôt. C’était un ivrogne qui me battait. Pour un oui, pour un non, je ramassais une volée, et le mot n’est pas trop fort car je valdinguais sur leur lit. Nous vivions sous les toits, au quatrième étage, sans ascenseur, dans une unique pièce qui servait à la fois de cuisine, de chambre à coucher et de salle de bains. Une table de camping, dressée entre leur lit et mon lit à barreaux, que l’on repliait pour circuler un peu dans la pièce. Un fourneau à bois, sur lequel Maman cuisinait, faisait chauffer l’eau pour la vaisselle, la toilette et la lessive. Je me brûlais régulièrement au tuyau et il m’engueulait. Les W.-C. (un bien grand mot !), un gros trou noir, étaient communs pour toutes les chambres de l’étage. Si j’étais seule avec lui pour m’y rendre, j’avais peur qu’il me lâche dedans. Une autre pièce lui servait d’atelier où il bricolait son vélo en chantant à tue-tête « Cerisiers roses et pommiers blancs ». Lorsqu’ils faisaient l’amour la journée je croyais qu’il lui faisait du mal et je pleurais. Une nuit, j’ai dû être malade et j’ai vomi dans mon sommeil ; à mon réveil, il se tenait debout, une cuillère à la main, pour me faire manger mes vomissures. Maman s’est interposée. Un matin il me donna un petit panier d’osier pour que je descende le remplir à la pompe sur le trottoir, il descendit sur mes talons et héla ses copains sur le seuil du bistrot. Pendant que je m’évertuais à remplir mon panier, lui se poilait avec ses potes en leur disant : « Regardez-moi cette gourde ! ». Je croyais tout ce qu’il me disait et ne voulais certainement pas lui désobéir. Le jour de la lessive, je descendais avec mon bidon à lait pour aider Maman à remplir l’immense bassine de linge. Bassine qui servait aussi de baignoire. Le samedi, lorsque Maman prenait son bain, elle me disait : « Va chercher Papa pour qu’il vienne me laver le dos ». En toute innocence je descendais mes quatre étages pour claironner sur la porte du bistrot : « Papa, tu dois venir laver le dos à Maman ». Moqueries générales. Lui, furax, me suivait et je remontais mes étages plus vite que je ne les avais descendus. Arrivés en haut, menaces : « Gare à toi, la prochaine fois ! » Sourires tristes. – Du haut de mes cinq ans je n’avais aucune confiance en ce type. Notre mansarde possédait une petite fenêtre d’où l’on n’apercevait que le ciel. Parfois, lorsqu’il voulait s’occuper de moi ou faire preuve d’un peu d’humanité à mon égard, il m’asseyait sur le rebord pour regarder l’équipe du bistrot jouer aux boules sur la grande place ombragée. Son bras entourait ma taille, j’avais la trouille qu’il me lâche et que je rebondisse sur la toile tendue plus bas. Le point d’orgue arriva une fin d’après-midi où il rentra, une fois de plus, aviné. Quelle faute avais-je commise, je ne sais, toujours est-il qu’il dégrafa son ceinturon de cuir, duquel j’avais déjà goûté : je fis un vol plané dans mon lit. Douleur cuisante. Je ne pleurais jamais, ce qui l’énervait au plus haut point, alors souvent je feignais les larmes pour qu’il arrête de frapper… Larmes dans la voix. Souffle court. J’éprouvais toutes les peines à continuer. Le regard brillant et triste, la pression de sa main, Fabrice faisait preuve d’une grande sensibilité, pourtant il avait dû entendre pire que ça. Ou peut-être était-ce parce que JE racontais cette histoire. – Le lendemain je partis, seule comme une grande, à l’école enfantine, on m’avait montré le trajet une fois, à moi de me débrouiller désormais. Pas l’habitude de me plaindre, pourtant je boitais. Un surveillant – un homme ! Y en a qui sont nés pour faire le bien et d’autres le mal – me demanda ce que j’avais. – C’est mon papa qui m’a battue. – Montre ! Je relevais ma jupe, il appela une collègue. – C’est ton papa qui t’a fait ça ?
Oui. Après je ne sais plus mais je me retrouvais chez un médecin qui désinfecta et pansa l’intérieur de ma cuisse (où je garde toujours une cicatrice). Le soir je me retrouvais avec Maman dans le bureau d’un policier. Maman, pleine de tristesse. Moi, pleine de curiosité. La machine à écrire sur le bureau me fascinait. Maman parlait. Le policier tapait. Et moi, je regardais les touches s’enfoncer sous ses doigts. J’ai su plus tard que mon bourreau avait effectué dix jours de taule. J’ai souvenir d’être seule avec une maman triste mais très aimante. Nous ne devions pas avoir beaucoup d’argent car mon repas du soir se composait d’un œuf à la coque et d’un verre de lait. Maman était seule, toute sa famille vivant en Normandie. J’ai su bien plus tard que mes grands-parents n’avaient pas approuvé son départ à Lyon, avec ce type. Un matin j’ouvris les yeux et je les vis, Maman et lui, enlacés dans un rayon de soleil (ma pensée en le voyant : il est déjà là). Il s’aperçut de mon réveil et en guise de bonjour me dit : « Tu recommenceras la prochaine fois !!! ». Dans ma tête d’enfant je me demandais « Quoi ? » car je n’avais rien fait de mal. Ce n’était pas de ma faute mais de celle des grands. Je n’en pouvais plus. C’était trop. Et pourtant ici aucun canapé de psy. J’eus un pâle sourire. – Excusez-moi, je suis à bout. Jamais je ne me suis confiée ainsi. Et ce n’est pas fini… Il me caressa la joue, essuya une larme qui parlait au bord de mes cils. – Désirez-vous prendre un café ? – Oui, bonne idée ! – Mais avant, prions ensemble, voulez-vous ? – Pas le « Notre Père ». Sourcil interrogateur. – Une phrase ne me convient pas : pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Je bloque dessus ou je la saute. Je préfère m’adresser à la Vierge. – Vous êtes décidément pleine de mystère. Soit, adressons-nous trois fois à Elle. Nous nous agenouillâmes et priâmes à l’unisson. Nous traversâmes la place nous séparant du « Café du marché ». Nous entrâmes. Coup d’œil circulaire pour trouver une petite table confidentielle. Wouap ! Arrêt du cœur. L’abbé Michel était attablé avec un homme. Il nous tournait le dos, l’homme nous faisant face. Impossible de passer sans les saluer : – Bonsoir, Messieurs ! – Vous ici ! s’exclama l’abbé. – Oui. Poignées de main. Fabrice et lui échangèrent un signe, puis il salua l’homme. – Où voulez-vous que nous nous installions ? – La table là-bas au fond, je ne veux pas être en vitrine, ni trop dans la lumière. Il me tira la chaise, nous prîmes place. La serveuse arrivait déjà pour prendre la commande : – Que désirez-vous boire ? – Un café. – Pour moi aussi, ce sera un café… Vous êtes bien pâle ! – Le choc lorsque j’ai vu l’abbé Michel ! – Pour quelle raison ? – J’ai reçu un kick au cœur, je me suis retrouvée quelques années en arrière, lorsque, non divorcés, mon mari et moi nous nous fréquentions… La preuve du flagrant délit, vous comprenez ? – La prêtrise ne nous interdit pas de prendre un café avec un paroissien… ou une paroissienne. Sourire malicieux.
Ça nous est même recommandé, question de proximité. Nous devons rester à l’écoute, c’est ce que je fais… non ? – Vu comme ça… Avez-vous mis l’abbé Michel au courant en ce qui nous concerne ? – Oui, bien sûr, c’est une question de correction, de loyauté, je suis dans sa paroisse, mais il y a l’officieux et l’officiel. L’officiel est ce qu’il connaît. L’officieux est notre secret. Les cafés arrivèrent. – J’ai un cadeau pour vous. Il glissa les doigts dans la poche de sa chemise, en retira un petit paquet-cadeau rectangulaire, me le tendit… Le scotch sauta sous mes doigts fébriles. Une croix en argent avec le crucifié. J’étais aux anges. Émue. – Trop belle ! Vous avez fait une folie ! Merci infiniment. – Elle vous plaît ? – Plus que ça ! – Je l’ai bénie à la cathédrale du Wawel à Cracovie, celle où j’ai été ordonné prêtre. C’en était trop, je pleurais dans mes mains. Il me prit les poignets, m’obligeant à montrer mon visage : – Pardon, c’est l’émotion. – Vous la porterez ? Vous ne portez aucun bijou… – Les bracelets m’énervent, les bagues me serrent les doigts lorsqu’ils sont enflés, d’ailleurs je ne porte mon alliance que pour la messe ou un dîner au resto, les autres bagues lors d’un grand repas. Les colliers pèsent trop lourd, ils m’étouffent. Mais votre croix, je la porterai, j’ai une petite chaîne en argent qui ira très bien, je l’amènerai, vous me la passerez au cou. Je ne la quitterai plus, je vous le promets. C’était à lui d’être ému. Nous étions enfin face à face, nos regards s’épousant. Complices. Si près ! – Je n’en espérais pas autant, je suis touché. – J’ai également un petit cadeau pour vous, oh, trois fois rien ! Je sortis ma carte de visite et la lui tendis. – Merci, ça me fait très plaisir. – Toute ma vie est là, faites-en bon usage… – Votre mari a-t-il accès à votre adresse e-mail ? – Non, chacun son mot de passe. Si un de mes e-mails est susceptible de l’intéresser, je le lui fais lire, il fait de même. – Vous vous faites confiance ? – Nous n’avons rien à cacher. – Et si je vous écris ? – Ce sera top secret. Mon mari est très discret. J’écris actuellement mon journal… – Est-ce que j’y figure ?(dans un éclat de rire) – Bien sûr, depuis hier. Eh bien, si je laisse traîner mes écrits, il ne les lira pas. – L’homme parfait ! – Presque ! Personne n’est vraiment parfait. – J’aimerais que vous continuiez votre histoire, est-ce possible ? Coup d’œil à ma montre. – Déjà dix-neuf heures trente. Mon Dieu ! Il doit croire que l’on m’a kidnappée(sourire en coin). Excusez-moi deux minutes, je lui téléphone. – Je vous en prie. Je m’éloignai avec mon natel. C’est moi. – Je m’en doute. Où es-tu ? Que fais-tu ? – Je suis au « Café du marché » avec l’abbé Fabrice. Nous discutons, je n’ai pas vu l’heure passer.

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