Lifelines

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170 pages
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Description

Romance contemporaine - 320 pages (nouvelle couverture)


J’étais prête à tout pour obtenir ce job, même à mentir ! Maintenant que j’ai signé mon contrat, ma vie est un enfer... La vengeance du Karma, incontestablement.


Mon patron est le pire qui soit : un médecin autoritaire, manipulateur, irrespectueux, tyrannique avec, pour mon plus grand malheur, une gueule d’ange.


Son but ? Me pourrir l’existence pour me forcer à démissionner. Mais c’est bien mal me connaître. J’ai besoin de m’assurer un avenir stable, coûte que coûte. À force de jouer au chat et à la souris, notre relation malsaine va nous échapper... et là, je suis plus en danger que jamais !

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 52
EAN13 9791096384013
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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C o u v e r t u r e

LIFELINES – Un p’tit truc en plus !


Tasha Lann



Tasha Lann


Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 979-10-96384-01-3
Corrections : Anne-Sophie Bord
Photographie de couverture : Audrey Kiselev / Fotolia.comRemerciements


Nous sommes honorés d’avoir été le premier coup de cœur des Éditions Élixyria. Une
belle aventure nous attend tous ensemble. L.S.Ange et Didier de Vaujany sont des
passionnés qui mènent leur navire avec folie, dynamisme, fun et rigueur. Nous ne
pouvions rêver mieux pour vous faire partager notre histoire.

Également, mille fois merci à Angélique, Katia et Laurine pour leurs avis toujours
précieux, et ne surtout pas oublier Anne Sophie qui nous a aussi bien taquinés !

Manue, Noa… et Robin !CHAPITRE 1


L’horreur ! Je suis boudinée !
– Mais non, ton tailleur te va à ravir.
D’un grand geste de la main, je balaie la phrase de Marla, ma meilleure amie et aussi
coloc.
– Pigé, il te faut un café ! s’incline-t-elle.
– Le plus noir possible.
– Quoique, tu es déjà stressée, tu devrais plutôt prendre une infusion.
Ce coup-ci, je la fusille du regard. Elle capitule en sortant notre panoplie de dosettes. Je
tire machinalement sur ma jupe pour la rallonger et aplatir mon ventre à la recherche
d’abdominaux profondément enfouis.
– J’aurais dû faire un régime, me lamenté-je.
– Tu l’as fait, mais pas consciencieusement.
– Je te demande pardon ?
Ne jamais parler de mon poids. Le sujet est carrément tabou. J’ai le droit de m’en
plaindre, mais personne ne doit me faire de remarque. Encore moins me rendre coupable.
– Il te reste quoi, trois kilos à perdre ? se rattrape-t-elle tant bien que mal.
– Sept ! m’écrié-je.
Elle s’affaire sur notre machine à café en silence, le temps que la pression redescende.
– Ton rendez-vous est à quelle heure ? demande-t-elle.
– Neuf heures, dis-je en vérifiant machinalement la pendule.
8 h 35. Pitié, non !
– Je suis déjà en retard, me maudis-je en sortant en trombe de la cuisine.
Je cours vers ma chambre, entre sans faire de bruit, embrasse Noa et enfile mes
escarpins avant de sortir en attrapant mon sac à main à la volée.
– T’es la meilleure, tu vas tout déchirer, hurle Marla en guise d’encouragement.
Je fonce dans les escaliers et me rue sur le trottoir. Arriver en retard à un entretien
d’embauche, la disqualification totale. Ce Job est ce que j’ai toujours espéré : proche de la
maison, bien payé, et dans mon domaine. Ai-je déjà précisé bien payé ? Ben oui, faut pas
se leurrer, nous travaillons tous pour une seule et même raison : les pépettes ! Et il se
trouve que j’en ai impérativement besoin et sur le long terme… D’accord, je m’incline,
comme tout le monde ! Mais je maintiens que ce boulot est fait pour moi et que je me
battrai pour avoir la place.
Mentalement… pas physiquement… quoique !
Le bus s’arrête au moment où j’arrive. Signe que le karma est de mon côté. Il me
dépose dix minutes plus tard devant l’immense parking que je traverse sans me retourner.
Je m’immobilise juste devant les portes automatiques et relève le nez.L’immense tour ronde en verre qui se dresse devant moi m’impressionnerait presque.
Je prends une grande inspiration, puis avance. Direction les toilettes. Ma vessie pois
chiche n’a pas apprécié le sprint. Quand je retourne à l’accueil, il est 8 h 52.
J’ai dû m’attirer les bonnes grâces du Saint Patron, car je suis à l’heure. Face au tic-tac
oppressant de l’horloge, ma nervosité remonte en flèche. Il me faut un café d’urgence.
Combattre le mal par le mal.
Il serait inconcevable de faire un malaise dans une clinique privée ! Je me dirige
hâtivement vers la cafétéria ou trois personnes attendent à la caisse. La serveuse est
efficace, le premier client part déjà s’asseoir. Le second également, plus qu’un… Le
timing est parfait. Trop peut-être… C’est alors qu’un homme en costume nous double
sans considération ni excuses. Il passe commande comme si nous n’existions pas.
J’écarquille les yeux, étonnée d’un tel comportement. Le pire, c’est que personne ne
s’interpose. Si je n’étais pas autant stressée et pressée, j’aurais laissé couler moi aussi,
mais ce manque de respect me fait sortir de mes gonds. J’ai besoin d’un café, tout de
suite !
Je m’avance et contourne le petit chauve qui me précède pour agripper la veste du
sans-gêne.
– Excusez-moi, pourriez-vous attendre votre tour ?! le hélé-je avec reproche.
Il penche légèrement la tête pour m’écouter, mais ne m’accorde pas un mot ni un
regard. Ce qui, bien entendu, titille davantage ma nervosité. La serveuse, tout à coup
paniquée, ne sait plus ce qu’elle doit faire. Il réitère alors expressément sa demande : un
expresso, sur un ton qui ne laisse plus de doute possible ; c’est un ordre.
– Vous pourriez au moins avoir la politesse de vous excuser, insisté-je exaspérée par
une attitude aussi irrespectueuse.
Cherchant du soutien, je me retourne vers l’homme qui attendait avec moi, mais il s’est
volatilisé. Je croise les bras et observe ce grand brun en costard qui pivote enfin dans ma
direction. Ses yeux verts me transpercent de toute part, anéantissant toute ma répartie.
Il est sublime ! Non… plus que ça même.
La bouche ouverte, je reste figée à transpirer à grosse goutte devant une beauté si
intimidante. L’oxygène semble s’être fait la belle et un étau m’enserre bientôt la poitrine.
Tout ça en un dixième de seconde.
– Je suis pressé, finit-il par dire.
– Je… euh… moi aussi, bafouillé-je comme une adolescente timorée.
Je baisse le regard pour rompre ce contact perturbant. Mon portable, toujours greffé à
la main, indique 8 h 58. La décharge d’adrénaline me fait reprendre mes esprits.
– Oh… non, non, non !
Sans me retourner, je le plante là et cours en priant pour ne pas m’étaler de tout mon
long et offrir un spectacle mémorable aux personnes présentes. Une fois parvenue à
l’espace attente, je m’effondre, essoufflée, dans un fauteuil moelleux. De mon sac, je sors
ma pochette, contenant mon précieux  : mon diplôme de secrétaire médicale ! J’ai à peine
le temps de retrouver une respiration calme qu’une jeune fille en blouse se plante devant
moi. Petite blonde au carré effilé, elle affiche un sourire sincère.
– Emmanuelle Mareau ? demande-t-elle.Je bondis sur mes pieds.
– Bonjour, mademoiselle. Veuillez me suivre, je vous prie !
– Bonjour. Oui, avec plaisir.
Nous traversons un dédale de couloirs luxueux, puis finissons par prendre l’ascenseur.
Une cabine aux parois couvertes de miroirs. Au moins, si je n’ai pas le temps de me
maquiller avant de venir bosser, je pourrai toujours le faire ici, pensé-je en faisant des
plans sur la comète.
– Monsieur Clément va vous recevoir, m’explique-t-elle, et vous aurez une réponse à
votre candidature en fin de semaine.
J’acquiesce trop nerveuse pour répliquer. J’ai l’impression d’aller à l’échafaud.
– Vous êtes sûre de vouloir passer l’entretien ? me demande-t-elle tout à coup en me
fixant avec une insistance presque peinée.
Bouche bée, j’en reste sans voix.
– Vous savez, les secrétaires tiennent rarement plus d’un mois, en moyenne trois jours,
et je suis fatiguée de devoir former les nouvelles sans arrêt…
Elle soupire. La pauvre me paraît… épuisée. Quand le gong retentit, elle se redresse
pour reprendre contenance.
– Par ici, m’indique-t-elle.
Elle s’installe à un gigantesque bureau et attrape son téléphone pour avertir de ma
présence.
– Il arrive de suite, bonne chance !
– Merci.
Elle me gratifie d’un franc sourire. Ma motivation est à son comble, je ne flanche pas.
Pour Noa, pour Marla, pour moi ! Il me faut ce travail, coûte que coûte ! Quel qu’en soit
le prix à payer ! Un bel homme aux cheveux poivre et sel, à la silhouette svelte sous une
blouse ouverte s’approche de nous. Son charisme et son autorité naturelle font augmenter
mon rythme cardiaque.
– Bonjour, mademoiselle, suivez-moi.
Sans me faire prier, je lui colle aux mocassins. Mes talons sur le sol résonnent à petits
pas concentrés. Nous pénétrons dans son cabinet médical pour nous installer à son
bureau. Mes mains moites tremblent légèrement. Je serre davantage ma pochette
cartonnée pour contrôler mon stress. Il s’accoude et me regarde droit dans les yeux.
Vraisemblablement une technique qui vise à tester ma concentration.
– L’entretien va se dérouler en deux étapes. Je vous explique le profil complet du
poste, et si vous êtes toujours intéressée, vous me parlerez de vous. Nous n’allons pas
perdre de temps inutilement. Vous avez sans doute des choses plus importantes à faire, et
moi aussi.
Le ton est donné.
– Oui, docteur Clément.
– Parfait ! Donc, nous sommes deux gynécologues à cet étage, mon fils et moi-même.
Candys, la secrétaire que vous avez rencontrée, qui n’est autre que ma nièce, fait un
travail formidable, mais elle ne peut tout assumer seule ni faire des journées de vingtheures. Une seconde personne compétente est primordiale.

J’acquiesce, tout à fait d’accord avec lui.

– Depuis quelques mois, tous nos recrutements se sont soldés par des échecs. Je vous
avertis, cet emploi nécessite de la rigueur, de l’initiative, et… une force de caractère que je
qualifierais de hors du commun.
Je ne saisis pas tout là…
Il s’adosse au dossier de son fauteuil, comme fatigué de répéter sans cesse et
inlassablement le même discours. Il reprend :
– Mon fils est exigeant et ne tolère aucune erreur. Mettre de l’eau dans son vin n’est
pas une pratique à laquelle il aspire. Je recherche donc une personne capable de lui tenir
tête avec respect. Il a besoin d’une assistante administrative qui n’est pas peur de le
remettre à sa place tout en se rendant indispensable !
Un « je vois » s’échappe de mes lèvres. Je doute de mes compétences, tout à coup. Je
suis toujours la première à râler en éternelle insatisfaite. J’ai parfois du mal à déterminer
ce que je veux, mais je sais exactement ce que je ne veux pas. Vu mon tempérament, avoir
un patron insupportable sur le dos n’est-il pas trop me demander ? J’hésite un instant,
puis mes pensées m’envoient l’image de Noa. Pour lui, je ferais n’importe quoi. Oui, pour
lui, je supporterais d’être tyrannisée par un boss qui a chopé le melon.
– Au niveau de notre patientèle, nous avons majoritairement de futures mamans. Mais
la gynécologie ne se limite pas à l’obstétrique. Nous recevons aussi des personnes
atteintes de cancers, principalement du sein et du col de l’utérus. Il y a également de
simples suivis gynécologiques, des femmes qui souhaitent l’IVG, ou inversement des
couples ne parvenant pas à procréer. Notre agenda est très chargé et la clarté des
informations doit-être essentielle. Nous devons pouvoir contacter chaque patiente en cas
de retard ou d’urgence. Un point aussi très important, celui des dates pour les grossesses,
mais Candys vous formera sur les disques de grossesse.
– Je sais déjà m’en servir…
– Bien, bien, bien, me coupe-t-il. Je ne vous cache pas, nous cherchons également à
embaucher sur du long terme. Nous ouvrons un cabinet privé en ville dans quelques
mois, notre future secrétaire médicale devra donc être motivée et avoir une disponibilité
infaillible. Autant dire que nous recherchons… une femme qui promet une disponibilité
sans faille. Sans faire de discrimination, nous préférons embaucher une personne libre de
tout engagement familial, vous me comprenez ?
– Je… je crois. Vous ne voulez pas de femmes avec enfants ?
– C’est préférable.
Mon sang quitte mon visage. C’est la première fois qu’on me fait ce coup-là lors d’un
entretien. Au moins, c’est clair, net et précis. Il sait très bien que c’est de la discrimination
et que c’est interdit, je le vois dans sa façon de fuir mon regard. Il attrape mon CV qu’il a
reçu par mail et le lit en diagonale.
– Vous avez vingt et un ans, le BAC, le certificat de secrétaire médicale, mais peu
d’expérience.
– Ce n’est pas forcément négatif, je n’ai ainsi pas de mauvaises manies, répliqué-je.
Il relève le nez pour me regarder avec curiosité.
– Souhaitez-vous me parler de votre parcours ?– Plus que jamais !
Allez, à toi de jouer ma belle.
Ma bouche s’assèche et je me triture les ongles d’angoisse. J’inspire profondément et
laisse mon avenir se jouer.
– Après avoir obtenu mon BAC, je me suis tournée vers une prépa « travailleurs
sociaux » dans l’optique de devenir Éducatrice de jeunes enfants, mais les frais des écoles
étaient trop élevés.
Je mets sous silence ma rencontre avec l’amour de ma vie.
– J’ai ensuite fait divers petits boulots pour m’offrir ma formation de secrétaire
médicale. Ce métier regroupe mes compétences pour l’administration et le contact avec le
public que j’affectionne tant. Je suis motivée, dynamique, et ma faculté d’adaptation est
mon premier atout. Loin d’être parfaite, je suis bavarde et perfectionniste, mais je me
donne corps et âme à ce qui me semble juste.
Essoufflée après cette récitation sans fausse note, j’attends sa réaction avec un
sentiment de satisfaction. Il se caresse le menton comme s’il réfléchissait.
– Votre Curriculum nous conviendrait, mais je ne pense pas que vous ayez les épaules
assez solides. Vous paraissez trop « gentille ». Ce qui est une qualité, je vous l’accorde,
mais pas pour le poste que nous proposons ; mon fils ne ferait qu’une bouchée de vous…
Son fils est un monstre, ou quoi ?
– Je ne vous donne pas un refus catégorique, je garde votre candidature sous le coude.
J’ai échoué. Déçue, je me lève et lui serre la main. Ma bonne humeur s’est envolée et je
n’ai toujours pas eu ma dose de caféine. Je pèse des tonnes tout à coup.
– Merci de m’avoir accordé cette entrevue. Au revoir, docteur Clément.
– Bonne chance pour vos recherches, mademoiselle Mareau.
Je quitte le bureau sans fermer la porte. Si je n’avais pas arrêté de fumer, il y a presque
deux ans, je m’enfilerais un paquet tout entier. Le plus important, là, tout de suite, est me
trouver un distributeur de jus de chaussettes. Je vais voir la secrétaire pour qu’elle
m’indique le plus proche. Au moment où j’arrive devant elle, le costard cravate impoli de
tout à l’heure pose un gobelet fumant sur la borne en me coupant le passage, une fois de
plus. Celle de trop. Sans réfléchir, je saisis son verre en plastique et le bois d’une traite.
– Excusez-moi ? s’offusque-t-il en cessant de lire un document.
– Excuses acceptées, le provoqué-je en tournant les talons pour éviter toute hypnose.
Il me rattrape fermement par la manche de ma veste, sous l’air terrorisé de Candys qui
a le combiné téléphonique à l’oreille. Elle semble avoir momentanément oublié son
interlocuteur. Je me dégage brusquement. La déception de mon échec se transforme en
mauvaise humeur.
– Je vous interdis de me toucher, espèce de mufle mal élevé !
Il me fusille du regard. Ses yeux magnifiques ne me font cependant pas oublier ma
défaite. D’ailleurs, la lueur sauvage qui les habite me donnerait tendance à vouloir le fuir.
Je devine que ce beau brun est un être caractériel peu commode et terriblement
dangereux. Attirées par notre confrontation, les patientes dans la salle d’attente vitrée nous
contemplent avec curiosité.– Un problème ? s’élève une voix derrière moi.
Le docteur Clément nous rejoint, moitié intrigué, moitié en colère.
– Aucun, monsieur, dis-je en réajustant ma tenue la tête haute.
Une fois digne, je jette un dernier coup d’œil mauvais au grand con à la beauté
surprenante, et incline la tête en guise de respect au médecin avant de foncer vers les
escaliers. Je retire mes chaussures et dévale les étages, remontée à bloc.
Dehors, je poursuis ma route jusqu’au parc et m’affale sur un banc. Dépitée par ma
stupidité et mon impulsivité, je balance mes talons hauts dans la haie qui me fait face. Le
soleil commence à chauffer agréablement ce qui permet à ma tension de descendre
tranquillement. Je réalise que j’ai échoué. Ce n’est pas encore aujourd’hui que je vais
décrocher le boulot de ma vie. Je ne veux plus bosser dans la restauration rapide ni faire
la plonge. Je souhaite avoir mes week-ends et mes soirées de disponibles… Ce n’est tout
de même pas Berlin ! Mon portable vibre, la photo de Marla apparaît. Je soupire et
décroche.
– Alors championne, tu as tout déchiré ?
– Il ne cherchait pas une secrétaire, mais un punching-ball pour un doc lunatique.
– La poisse !
– À qui le dis-tu…
– T’inquiète, tu trouveras ta place ! Noa est levé, il déjeune.
Voilà qui me met du baume au cœur.
– Dis-lui que j’arrive.
– Pas de problème… Hé, Manue ?
– Hum ? marmonné-je en cherchant mes chaussures.
– Tu vas l’obtenir ton CDI, ce n’était juste pas le bon.
Je raccroche par mégarde. Maudit tactile. À genou dans la pelouse, je déniche ma
première chaussure quand il vibre à nouveau ; je décroche et coince mon portable entre
mon oreille et mon épaule :
– Je sais, je suis une bombe au petit cul qui va tous les rendre dingues, mais là, je suis
en mode quatre pattes dans l’herbe pour retrouver ma pompe…
– Mareau Emmanuelle ? demande une voix d’homme amusée.
Je me redresse aussitôt, confuse.
– O… oui ?
– Votre contrat est prêt, vous pouvez venir le signer auprès de Candys quand vous le
souhaitez.
– Docteur Clément ?
– Vous commencerez lundi prochain à huit heures, si toutes les pièces justificatives
sont en règle, bien entendu.
J’opine comme s’il pouvait me voir. Je n’ai pas le temps de chercher quoi répondre
qu’il me souhaite une agréable journée et raccroche. Je me remets sur mes échasses
retrouvées et reviens sur mes pas. Candys est plongée dans son planning. Dès qu’elle
m’aperçoit, elle me sourit puis me tend une sous-chemise.
– Soit tu les remplis ici, soit tu me les ramènes dès que c’est fait.
– Je m’en occupe tout de suite.Elle apprécie visiblement ma réactivité.
– Puis-je te demander ce qui m’a valu ce changement de décision ? demandé-je.
– Sans doute ta petite démonstration de caractère. À te voir comme ça, tu parais toute
gentille, mais apparemment, tu caches bien ton jeu.
Son franc sourire et son clin d’œil me donnent un sacré coup de fouet. J’ai le job !
Pour ne gêner personne, je m’installe dans la salle d’attente. Le contrat de six pages
stipule bien que je serai transférée dans leur cabinet privé dès son ouverture. Sur une
période d’un an, je m’engage à offrir une disponibilité à toute épreuve. Hors week-end,
sauf cas de force majeure et d’un commun accord. La liste des avantages est incroyable :
prime d’intéressement, blouses offertes et entretenues par l’entreprise, avantages en nature
divers, c’est-à-dire une salle de pause avec des placards remplis de nourriture gratuite, et
le plus important : mille cinq cents euros nets par mois pour trente-huit heures. De huit
heures à seize heures ou de dix heures à dix-huit heures, avec une pause de quarante-cinq
minutes le midi. Par chance, et surtout parce que je misais ma vie sur cet entretien, j’ai
toutes les photocopies demandées ; pièce d’identité, RIB, justificatif de domicile,
diplômes…
Parée, je retrouve Candys qui a des écouteurs sur les oreilles et qui frappe un
compterendu. Elle arrête son enregistrement et reprend le dossier complet.
– Tu es sûre de toi ? demande-t-elle.
– À cent pour cent.
– Tu vas gérer docteur Clément Fils, m’avertit-elle comme une énième mise en garde.
– Je ne sais même pas qui c’est ! m’exclamé-je en riant.
Elle me fixe étrangement en me donnant mon exemplaire du contrat, puis range
soigneusement le sien, de peur que je le reprenne pour le déchirer en confettis. À ce
moment précis, une jeune femme enceinte jusqu’aux yeux arrive à mon niveau. Elle
semble épuisée, à bout de souffle.
– J’ai fait mon sport quotidien en évitant l’ascenseur, mais j’ai surestimé mes forces,
plaisante-t-elle.
Candys contourne son bureau pour la conduire à une chaise. Elle lui offre un verre
d’eau fraîche à la fontaine mise à disposition. D’un geste de main, je la salue, la laissant
travailler tranquillement.
***
– Ben, t’en as mis du temps pour revenir ! J’ai cru qu’ils t’avaient gardé en psychiatrie,
ironise-t-elle.
Je déboule dans la cuisine de notre cinquante mètres carrés. Marla le loue depuis deux
années, elle a commencé à bosser à quinze ans tout en faisant un CAP vente. Maintenant,
elle est vendeuse qualifiée dans une boutique de vêtements. Je la déteste tellement je
l’envie. Mais je crois que mâter des fringues aussi belles sans pouvoir rentrer dedans me
rendrait dingue. Marla n’a pas vécu de grossesse et ne possède donc pas cette bouée
disgracieuse qui a élu domicile sans demander de permis de construire. Et, bien entendu,
les fondations sont profondes, et la préfecture refuse ma demande de démolition. Là où
moi je suis zébrée de vergetures encore violacées, elle exhibe une peau de pêche. Il y a
qu’en taille et en pointure que nous sommes identiques. Elle est brune aux yeux bleus
tandis que j’ai hérité d’un châtain banal et d’iris marron. Son teint pâle tranche avec le
mien légèrement tipé. En gros, elle est canon, jeune, insouciante ; moi, je suis ordinaire,
enrobée et ensevelie sous mon rôle de maman célibataire.Oups je m’égare !
– Non, j’ai juste signé un contrat à durée indéterminée.
– Quoi ? s’écrie-t-elle.
Je lui raconte tout de l’entretien.
– Tu as parlé de ton cul au téléphone avec ton patron ?
– Il n’en a pas fait mention !
Elle rigole de bon cœur tandis que je me dirige vers le salon, les épaules plus basses
qu’elles ne devraient l’être après une telle nouvelle.
– Il y a un problème ? Tu sembles contrariée… s’inquiète-t-elle.
Je soupire et lui parle du sous-entendu sur le fait qu’ils ne veulent pas de femmes avec
des enfants.
– Mais c’est interdit, ça ! s’écrie-t-elle.
– Je sais, mais je n’ai pas le choix, il me faut ce job…
Doucement, je m’approche de Noa, l’homme de ma vie. Il joue dans son parc. Dès
qu’il m’aperçoit, il crie en faisant tourner ses poignets. Je le prends dans mes bras sans
attendre et le câline. Toute tension disparaît. Je hume l’odeur de bébé de ses cheveux
châtains que je me refuse de couper et qui commencent à boucler.
– Ils ne sauront pas que j’ai un fils.
– J’espère pour toi.
– J’ai justement besoin d’un taf pour lui, on ne va pas me le refuser sous prétexte qu’il
existe !
– Si tu sais ce que tu fais… Ce genre de mensonge n’est jamais simple à entretenir.
Elle a raison. Moi, la reine des gaffes, je vais être sur le fil du rasoir tous les jours.
– Tu commences quand ? demande-t-elle pour changer de sujet.
– Lundi.
– Lundi prochain ?
– Yep !
– On passe en mode recherche d’une nounou ?
– Et comment !
J’adore Marla. Plus qu’une amie, elle est une jumelle d’adoption. Quand j’ai choisi de
garder Noa alors que le papa m’avait abandonnée et mes parents tourné le dos, elle a
toujours été en première ligne pour m’épauler. Même lors de mon accouchement, elle était
là. Couper le cordon l’a irrémédiablement liée à nous deux. Noa ne pouvait rêver d’une
meilleure marraine.
Le timing de la situation me rattrape vite, s’apparentant à une boule de plomb dans
l’estomac. Qui va être assez compétent pour garder mon fils ? Je tente de cacher ma
nervosité soudaine. Cette simple question en développe tout un lot. Je viens de réaliser
que je vais devoir passer mes journées loin de lui, après l’avoir couvé toute une année.
Comment vais-je y parvenir ? Et si mon jeu d’actrice est mauvais et que je me fais
démasquer, que va-t-il se passer ? Mon fils va-t-il souffrir de notre séparation aussi
brutale que nécessaire ? En tant que maman, j’en ai la certitude, et me condamne
d’avance. Je ne parviens pas à comprendre comment on peut laisser ses enfants à une
totale inconnue pour aller bosser. Bien entendu, la réponse arrive d’elle-même : pour latune. Je soupire. Nous descendons dans la cour, et Marla attache Noa dans sa poussette.
Heureux de tant d’attentions, le seul homme de notre trio se met à crier de joie «
ta-ta-tata ».
– Bravo ! l’encourage Marla.
Il s’applaudit. Rien que ce petit moment me plonge dans un bien-être intense.
Mme Scavo, la vieille du rez-de-chaussée, comme l’appelle Marla, sort de chez elle au
même instant. Elle doit avoir dans les soixante-cinq ans, peut-être plus, mais assurément
pas moins. Très féminine pour son âge, elle arbore des cheveux courts d’un blond
vénitien. Ses yeux clairs sont toujours maquillés et ses lèvres orangées. C’est la mamie
dynamique dans toute sa splendeur, elle fait de la gym en club, part beaucoup en voyages
et ramène régulièrement des conquêtes. Elle est la bonne vivante par excellence. Qui de
mieux qu’elle pour tenir le rôle de concierge qui se mêle parfois de ce qui ne la regarde
pas ? Mais impossible d’en vouloir bien longtemps à un brin de femme comme elle.
– Coucou les filles, et jeune homme, chante-t-elle en nous croisant.
– Bonjour, madame Scavo, comment allez-vous ? la salué-je.
– En pleine forme, je vais me faire dorer la pilule à la piscine. À mon âge on ne craint
plus rien.
Marla pouffe et je souris à mon tour.
– Et vous, les jeunes, que faites-vous de votre précieux temps ?
– Nous recherchons une nourrice pour baby chou ! lui apprend mon amie.
– Pour lundi ! La tâche s’annonce ardue, poursuivis-je.
– Ne m’en parlez pas ! s’exclame-t-elle. À croire que le conseil général donne
l’agrément à toutes les mégères fainéantes ! Elles ne veulent plus bosser, ni le soir ni les
week-ends, et je ne parle pas des horaires quotidiens de fonctionnaires suivies des quinze
semaines de vacances exigées !
– Vous en connaissez un rayon, s’extasie Marla.
– J’ai été nounou durant quarante ans et j’ai gardé pas loin d’une centaine d’enfants.
– Waouh !
Je ne trouve rien d’autre à ajouter. Son métier a sûrement conservé sa jeunesse.
– Vous étiez agréée ? demande Marla.
– Bien entendu, ma chérie !
– Et vous ne dépannez jamais de jeunes mamans dans le besoin ?
Je pivote vers mon amie. Qu’a-t-elle donc en tête ?
– Hum… Je n’ai rien contre un petit complément de retraite ! Le temps que vous
trouviez votre joyau, je veux bien vous dépanner. Quels sont tes horaires, Emmanuelle ?
– En journée, de huit heures à seize heures ou dix heures à dix-huit heures.
– Parfait, comptez sur moi, les minettes. Par contre, descendez-moi bien tout le
matériel, il y a bien longtemps que je n’ai plus rien !
Sous le coup de l’émotion, je lui saute dans les bras et l’embrasse d’un smack sonore
sur la joue. J’aurais tant aimé que ma mère réagisse ainsi…
CHAPITRE 2


Ma période de galère sans emploi touche à sa fin. Il n’en reste qu’une journée. Un
dimanche qui s’annonce long et court à la fois.
Pour le moment, il est vingt-deux heures, un samedi soir, et ma meilleure amie va
sortir. J’attends donc l’arrivée imminente de notre bande de copains, tous dans le périf
d’une vie insouciante.
Marla ouvre la porte d’entrée sans que quiconque ait frappé. S’en suivent des messes
basses. Intriguée, je pose Noa sur son tapis d’activité et traverse le salon. Mme Scavo
envahit le couloir et me rejoint.
– C’est quoi cet accoutrement, Emmanuelle ? demande-t-elle l’air faussement outré.
– Hein, quoi ? Mon jogging ?
– Ce n’est pas comme ça que tu trouveras un papa pour ce petit trésor.
Sans ma permission, elle fonce droit sur mon fils qu’elle emprisonne entre ses bras.
– Va te préparer, Manue. Ce soir, on fête ta nouvelle existence ! me surprend Marla.
Une bouffée de reconnaissance me traverse avant d’être immédiatement happée par la
réalité. Je rêve de pouvoir m’éclater comme avant, mais j’ai fait un choix et je m’y résous.
– Je ne peux pas ! me lamenté-je la gorge nouée.
– Bien sûr que tu peux, c’est ma période d’essai : une soirée en tête à tête avec ce
bichon ! entonne la sexagénaire
Je scrute à tour de rôle ces deux cachottières sans oser y croire. Leurs larges sourires
me font sautiller sur place.
– C’est pas vrai ! C’est pas vrai ! m’excité-je.
– Oh que si ! Marla m’a déjà noté toutes les consignes et bien davantage. Tu peux en
profiter ! Je ne suis que deux étages plus bas, alors respire !
J’embrasse mon amour, mais elle s’éloigne avant que débutent des au revoir
larmoyants.
– Ça suffit. Vos invités vont arriver et tu es encore en pyjama ! lance-t-elle en
disparaissant.

Marla me pousse dans ma chambre où la seule robe qui me va encore est en évidence
sur le lit. En dix minutes, je suis présentable. Tout juste le temps d’enfiler mes
compensées que l’interphone sonne.

– Que la fiesta commence ! s’écrie Marla.
En effet, notre petit appart est investi par des amis et des connaissances. Tous sont
venus les mains remplies de chips, d’alcool, de pizzas. Chacun participe pour partager les
frais, ce que j’apprécie d’autant plus. J’ai l’impression d’être sur un petit nuage. La
musique s’élève et je m’inquiète aussitôt pour le voisinage.
– No souci, j’ai aussi prévenu les voisins, me rassure ma meilleure amie.Je me demande comment elle est parvenue à organiser tout ça en une journée tout en
travaillant. Elle est vraiment bluffante. L’ambiance est de mise, et je me retrouve avec un
verre d’une substance non identifiée dans les mains. Rosée, fruitée, mais terriblement
corsée. Je n’ai pas bu depuis presque deux ans. Les premières gorgées sont brûlantes. En
quelques minutes, je ne suis plus chez moi, mais dans un club. Les lumières s’éteignent et
des lasers quadrillent les murs.
– Manue, bravo championne ! m’interpelle Chloé.
– Super, tu es là ! Merci !
– Je te présente mon mec, Max.
Encore un, songé-je. Chloé est la copine que tout le monde a, celle qui se tape tout ce
qui bouge. Sa confiance en elle attire tous les mâles comme des mouches, même si elle est
loin d’être jolie... Pour ne pas changer, elle porte un décolleté plongeant qui nous force à
nous noyer dedans. Bon, elle n’est pas qu’une « Marie-couche-toi-là », elle est aussi très
gentille et marrante comme tout. Je salue sa nouvelle conquête d’un hochement de tête
poli.
– C’est toi qui as un marmot ? me demande-t-il sans tact.
Chloé lui balance un coup de coude dans l’estomac. Je serre les dents tandis qu’elle
l’entraîne à l’autre bout de la pièce avant que je ne l’étripe. Parfois, j’ai l’impression d’être
une bête curieuse, d’avoir une tare. J’avale d’un trait ce qui me reste de boisson.
– Oyez, oyez, mes amis ! Nous sommes tous réunis ce soir pour féliciter Manue, dont
le courage vient d’être récompensé. Bienvenue dans le monde du travail stable, ma belle !
Des cris, des applaudissements, des sifflements retentissent. Je me poste à ses côtés
debout sur la table basse I k e a qui résiste fort bien.
– Merci à tous d’être venus, et bonne soirée !
Je suis applaudie avant que le son monte d’un cran. Je me déhanche et profite de
chaque instant. Pour une poignée d’heures, je deviens une jeune femme sans contrainte.
Et ça fait du bien. Tellement déchargée de mes tracas que je bois verre sur verre. Je fais
enfin partie des fêtards ! J’avais fini par oublier ce sentiment de liberté ou seule notre
petite personne compte.
– Salut, Manue !
Je me retourne la bouche pleine de chips. Mon sang se glace dans mes veines. Je crains
un instant avoir ingurgité le fameux « verre de trop ».
– Étienne ? Tu… euh… es seul ?
– Rassure-toi, Antoine n’est pas là.
Même si un soupir de soulagement m’échappe, mon palpitant ne décélère pas de
rythme.
– Que fais-tu ici ?
L’objet de la présence du meilleur ami de mon ex me laisse perplexe.
– Apparemment une de mes amies a décroché un taf ! Je viens fêter ça !
– Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
– Il n’est pas là, et n’en saura jamais rien ! plaide-t-il en souriant chaleureusement.
Mais c’est peine perdue. Je n’ai eu aucune nouvelle de lui durant plus de deux années,pas un SMS, un pigeon voyageur, un hibou… Nada. L’avoir en face de moi alors qu’il est
lié de près à mon passé me noue la gorge. S’il n’a pas changé physiquement, toujours
aussi ordinaire, il a gagné en assurance. Ce n’est plus un gamin, mais un jeune homme
dont l’amitié m’a terriblement manqué. Ses cheveux châtains toujours trop longs, ses yeux
en amande, sa manie de sans cesse hocher des épaules…
– Je ne suis pas lui Manue, d’accord ? insiste-t-il.
J’acquiesce.
– Mais tu es de son côté, ajouté-je.
Avant de dire des paroles regrettables et déverser ma colère sur lui, je tourne les talons
et attrape une bière dans la cuisine. De nouveau grisée, rien ne parvient à me gâcher ma
soirée, et surtout pas mes erreurs de jeunesse.
CHAPITRE 3


Je fixe mon reflet dans les baies vitrées qui recouvrent le bâtiment. Même si le
maquillage fait des miracles, on devine tout de même que j’ai un air de lendemain de fête.
Ou, dans mon cas, de « nuit blanche de maman ». Noa n’a pu s’endormir
convenablement à cause de la douleur dentaire que je ne suis pas parvenue à calmer.
Parfois, la nature est plus forte que tout. La crise tout juste passée, je l’ai déposé en larmes
chez notre voisine. Je ne pensais pas que la séparation serait aussi déchirante. La
culpabilité m’obstrue la trachée. Et le pire, c’est que je ne peux trouver aucun soutien
auprès de mes collègues.
Cheveux lissés, talons chaussés et tailleur enfilé, je prends l’ascenseur le cœur battant.
J’ai vaguement la sensation de me rendre à l’exécution de la peine capitale. Je vais
affronter ce qui paraît être le diable en personne. Si je n’avais pas autant besoin de me
poser professionnellement, je m’enfuirais à toutes jambes. Mais avec Noa, je suis pieds et
poings liés, et ce, pour les vingt ans à venir au minimum. Pour cette première semaine de
formation, je suis calquée sur les horaires de Candys, de huit heures à douze heures et de
quatorze heures à dix-huit heures. Autant dire que la journée va être longue. À peine
l’ascenseur ouvert, que j’entends ma nouvelle collègue s’insurger. Je suis pourtant quinze
minutes en avance. Je pensais arriver la première, histoire de montrer ma motivation.
– Ah, te voilà ! C’est Dieu lui-même qui t’envoie. J’ai tellement de choses à faire que je
ne sais plus par quoi commencer.
– Salut. Alors, qu’est-ce que je peux faire pour me rendre utile ?
– Oh punaise, bonjour ! Excuse-moi, j’en oublie les bonnes manières. Dépose tes
affaires dans la salle de pause, prends-toi un café si tu peux, et ensuite, on attaque !
lancet-elle soulagée de m’avoir enfin sous la main.
Suivant la direction qu’elle m’indique, je découvre une kitchenette sympa. Je ne
m’attarde pas, laisse mon sac sur la table et retourne à l’accueil. Une patiente annonce son
arrivée. Je la salue avant de contourner le bureau et m’installer sur la chaise ajoutée à mon
attention. Le téléphone sonne à ce moment précis. Le stress monte en flèche. Mais je n’ai
pas le temps de me poser de question que Candys répond en faisant ensuite patienter. Il
n’y a pas à dire, elle est ici comme chez elle. Une fois la femme dans la salle d’attente et le
rendez-vous téléphonique donné, elle me fait un topo :
– Le planning est géré par Outlook. Pour docteur Clément Sénior, il faut un double
papier. Il repart tous les soirs avec son agenda.
– Pas pour le fils ?
– Non, lui, il en veut une copie numérique.
J’acquiesce. Le fossé des générations.
– On s’occupe aussi de la messagerie électronique. Très importante, car les laboratoires
nous transmettent les résultats d’examens directement par mails.
Elle pianote sur son PC et ouvre un planning journalier. Je tente de suivre, mais elle
clique aussi vite qu’elle parle, une vraie flèche. Je me triture les doigts de stress.
– Tous les matins, tu dois déposer le planning sur la borne pour Robin, dit-elle avec un
fort accent anglais que j’interprète comme une blague.– Robin ? Va me chercher la Batmobile, plaisanté-je à mon tour.
Contre toute attente, elle se tourne vers moi aussi stupéfaite que terrifiée avant de partir
d’un fou rire communicatif
La boulette, elle était sérieuse !
Je suis trop nerveuse pour parvenir à me contrôler convenablement.
– Mon prénom vous fait rire ? résonne une voix agacée dans le couloir.
Je m’étrangle tandis que Candys lève les yeux au ciel.
– Le fauve est dans l’arène, me souffle-t-elle avec un sourire.
Une silhouette se poste devant nous, mais je n’ose pas relever le nez, honteuse, les
joues empourprées.
– Docteur Robin Clément, voici votre nouvelle secrétaire, Emmanuelle Mareau, me
présente Candys avec un professionnalisme étonnant.
Une main tendue entre dans mon champ de vision. Je n’ai pas d’autre choix que de me
redresser, la serrer et regarder pour la première fois ce tyran dans les yeux. Et là, le choc.
Le sol se fissure sous mes pieds et je tombe dans une crevasse béante. Deux yeux verts
me sondent avec dureté. En face de moi se trouve le sans-gêne de l’autre fois. Celui à qui
j’ai volé le café. Je déglutis péniblement, et mon malaise lui extirpe un sourire de
contentement. Il serre ma main de manière exagérée.
– Dois-je souhaiter la bienvenue à une personne qui ne fera jamais ses preuves et qui
va disparaître à la moindre difficulté ? lance-t-il sur un ton arrogant.
Il est sérieux ? Il attaque d’entrée de jeu ?
Décidément, ce type est dénué de savoir-vivre. La satisfaction se lit dans ses yeux
clairs, et c’est bien ce qui me hérisse les poils.
– On ne se débarrasse pas de moi si facilement, dis-je en me raclant la gorge pour
trouver une voix correcte.
– Exactement comme la mauvaise herbe ! réplique-t-il en me jetant un regard
meurtrier.
Le vert de ses prunelles est encore plus beau que dans mon souvenir. Sa barbe de
quelques jours, parfaitement entretenue, lui confère un charme attendrissant qui contraste
avec son air sévère.
– Ma première patiente est-elle arrivée ? me demande-t-il en lâchant enfin ma main.
Candys vole à mon secours, mais il la fait taire d’un doigt levé.
– Alors ? insiste-t-il sans me quitter des yeux.
Le rouge me monte une nouvelle fois aux joues, et j’ai terriblement chaud. Je perds
mes moyens et panique :
– Je… euh… je vais vérifier, docteur Clément, bafouillé-je.
– Docteur Clément c’est mon père, moi, je suis docteur Robin Clément, peste-t-il en
manquant de me faire avoir un infarctus.
– N’accable pas cette jeune demoiselle, mon fils, tu as grand besoin d’elle, me sauve le
plus âgé de la famille en arrivant sur notre gauche.Il est déjà en tenue de bloc. Prêt à faire feu.
– Je ne sais toujours pas si j’ai une patiente en attente, insiste le fils.
– Mme David est présente, lui répond Candys avec un air taquin.
Comment parvient-elle à garder son calme devant son cousin ? Il la prend carrément
de haut !
– Ce n’était pas si compliqué, raille-t-il à mon attention.
Les deux hommes s’éclipsent tandis que je reste là, abasourdie. Je m’affale sur ma
chaise, oubliant que je suis la nouvelle secrétaire.
– Alors ! lâché-je, dépitée.
Je viens enfin de comprendre pour quel merdier j’ai signé. Je suis à mon poste depuis
à peine cinq minutes, qu’il a déjà trouvé le moyen de m’atteindre. Il ne manquera aucune
occasion de me réprimander. Il est subtil et m’attaquera à la moindre de mes faiblesses
professionnelles. Mes aptitudes vont être mises à rudes épreuves.
– Si tu détales maintenant, tu détiendras le record ! Alexandra a tenu dix minutes, me
rappelle une voix sur terre.
Je sors de mon hébétude. Ma collègue m’observe, incertaine.
– J’ai essayé de te mettre en garde, poursuit-elle.
– Je lui ai volé son café !
– C’était juste grandiose ! Jamais personne ne l’affronte, et là, j’étais aux premières
loges ! Merci pour le spectacle ! J’ai juste cru qu’il allait te faire disparaître de la surface
du globe !
Je frissonne malgré moi. Le ventre noué et la tension artérielle élevée, je reprends le
bourrage de crâne. Je dois en assimiler le plus possible en un minimum de temps. Je ne
lui laisserai pas la satisfaction de me voir fuir en courant !
Midi ! Je n’ai rien vu passer. On n’a même pas eu le temps de faire une pause ! Le
téléphone sonne sans interruption, les patientes se présentent, d’autres partent ou viennent
juste prendre rendez-vous. Il y a également l’équipe de la maternité, les sages-femmes en
salles de travail, l’accueil… Bref, nous sommes constamment dérangées par un
va-etvient incessant. Point positif, et pas des moindres : si nous sommes aussi occupés, mon
boss l’est aussi. Il n’a pas quitté son bureau depuis son arrivée. Enfin si, juste pour
appeler ses patientes. Rien que pour ça, j’ai envie de retourner à la messe du dimanche.
Avec culpabilité, je me rends compte que je ne me suis pas inquiétée pour Noa de la
matinée. Quelle monstrueuse mère je fais !
– Allez, on s’accorde notre pause ensemble, mais demain, nous irons en décalé.
Me retrouver en solo derrière ce bureau m’angoisse déjà. Elle doit le deviner, car elle
ajoute :
– Tu prendras juste les messages et feras acte de présence.
J’acquiesce, nullement rassurée. Je connais assez les médecins pour savoir qu’ils ne
possèdent aucune patience. C’est tout, tout de suite ! Alors, je n’ose imaginer la réaction
de Robin Clément si je suis incapable de satisfaire sa demande.
– Pour mettre le répondeur, tu tapes *338.
Je m’exécute avant de la suivre dans la salle de repos. Je m’arrête aux toilettes avant dela rejoindre. Elle fait réchauffer son Tupperware puis s’installe autour de la table. Je saisis
mon sac et en sors ma boîte mexicaine. Pas super diététique, mais je n’ai pas eu le temps
de prévoir autre chose. Chacune nos téléphones à la main, nous nous remettons à jour.
J’ai un SMS de Mme Scavo, qui me dit de ne surtout pas me faire de mauvais sang, que
tout se passe à merveille. Une vague de soulagement me submerge. J’apprécie qu’elle
prenne en compte mon anxiété en me donnant des nouvelles. Je réponds aussi à Marla
que je suis dans de beaux draps, mais toujours en vie. Elle aura tous les détails ce soir.
Candys et moi relevons le nez en même temps. Nous nous sourions avant d’engloutir
nos repas en silence. Elle me détaille étrangement, comme si elle n’en revenait toujours
pas d’avoir une collègue en chair et en os.
– Tu ne vas pas t’enfuir en courant, hein ? questionne-t-elle.
– Je dois t’avouer que l’idée est tentante… mais non, rassure-toi, je reste.
Elle opine, mais reste visiblement convaincue du contraire. Je mords à pleines dents
dans ma pomme quand la porte s’ouvre à la volée, me faisant sursauter. C’est lui !
– Où est le dossier de Mme Potier ? demande-t-il froidement.
– Il est sur ton bureau, je l’ai préparé moi-même vendredi…
– Ce n’est pas à toi que je m’adresse, Candys !
La bouche pleine, je mâche à toute vitesse tandis qu’il soupire d’exaspération. Ma
collègue se lève, mais je la devance. Je balance mon fruit dans la poubelle avant de me
faire toute petite pour lui passer devant. C’est une situation d’urgence ! En tout cas, c’est
exactement comme ça que je le ressens.
– Je vais vous le chercher, dis-je d’une voix qui traduit ma frayeur.
– Je devrais déjà l’avoir en main, s’insurge-t-il.
Je serre les dents. En sa présence, je perds mes capacités. Stress et emploi n’ont jamais
fait bon ménage. Je me dirige vers la salle des archives jouxtant notre bureau. Les dossiers
y sont classés par ordre alphabétique dans des armoires à hamac. Je devrais m’en sortir
sans dommage. Sauf que dans la section « P », l’emplacement de Mme Potier est vide. Ça
aurait été trop simple. Je pivote vers lui, qui n’a cessé de m’examiner durement en tapant
du pied. Je ne rentre sans doute pas dans ses critères de la secrétaire sexy dévouée. Je ne
suis pas du genre à lécher les bottes, et ça, il l’a bien assimilé. Néanmoins, j’ai grave
besoin de ce job et m’écraserai bien volontiers dans un premier temps. Dans la limite du
raisonnable, bien entendu. J’ai l’impression de transpirer à grosses gouttes sous la
pression.
– Je vais vérifier s’il n’a pas été déplacé par inadvertance. Je vous l’apporte dès que je
le trouve, bredouillé-je sous son regard courroucé.
– Bien, je vous attends.
Quand il disparaît de ma vue, je laisse passer quelques secondes avant de soupirer. Je
ne m’en sors pas trop mal. Je fouille notre bureau de fond en comble. Bien évidemment,
il est introuvable. Que puis-je faire de plus ? Pas question de chercher du secours auprès
de ma collègue, pour une fois qu’elle s’octroie une pause. Par chance, docteur Clément
sort de son cabinet avec une jeune patiente accompagnée de sa maman. Sans doute le
premier examen de routine pour la prise de la pilule. Il est surpris de me voir venir dans
sa direction avec un air affolé. J’attends à quelques mètres qu’il raccompagne le duo
mère-fille dans le couloir de sortie. Il se tourne alors vers moi :
– Respirez, jeune fille, vous êtes en hyperventilation.Son sourire franc me calme aussitôt.
– Avez-vous constaté un échange de dossier ? demandé-je.
– Aucunement. J’ai tout ce qu’il me faut.
– Merci, docteur.
Je retourne à mon poste de plus en plus nerveuse. Quand il va me tomber dessus, je
vais en prendre pour mon grade. Au moment de penser ça, j’entends sa porte s’ouvrir. Il
apparaît devant moi, un sourire satisfait aux lèvres. J’en ai la mâchoire qui se décroche,
mais je me reprends bien vite :
– Je n’ai pas…
– Les documents de Mme Potier s’étaient glissés dans la pochette de la personne
précédente.
– Ah, d’accord…
Il aurait pu m’en avertir tout de même. J’ai perdu un temps considérable à les
chercher ! Il retire sa blouse avant de la balancer devant moi :
– Je reviens à quatorze heures.
– À tout à l’heure, dis-je en soutenant son regard curieux.
Il s’éclipse ensuite, me laissant complètement vidée. C’est officiel, je déteste ce type.
Candys me rejoint au moment où je me lève.
– Je suis sûre qu’il l’avait dans sa pile… commence-t-elle.
– Oui, effectivement, et les excuses ne font pas partie de son tempérament à ce que je
vois.
– Tu peux toujours courir pour qu’il se remette un jour en question. Il est le chef et
adore sa supériorité.
– J’avais remarqué ! Au moins, on est tranquille une heure...
J’apprends dans la foulée que les pauses sont quasi-inexistantes. Voilà qui explique la
ligne parfaite de Candys. Elle n’a pas une seconde pour aller manger. J’ai tellement pitié
d’elle que je me jure de m’accrocher. Je pense alors à mon fils et imagine ce que je vais
lui offrir avec ma première paye : la peluche qui s’illumine dans le noir. Chaque fois
qu’on passe dans le rayon des jouets, il la reconnaît. Ça me fend le cœur de ne pas
pouvoir la lui acheter. Bientôt, je pourrai…
– Tu devrais aller remettre sa tenue au plus vite sur son portant, à moins que tu
veuilles lui donner une autre occasion de s’en prendre à toi.
– Sans façon.
Je saisis le vêtement hospitalier et file comme une flèche. Intimidée, même en sachant
qu’il est absent, je pénètre dans son antre sans faire le moindre bruit. J’accroche
délicatement, mais rapidement la blouse. Elle dégage une odeur fraîche et puissante. Son
parfum. Je me surprends à approcher le nez pour humer davantage. J’inspire à pleins
poumons quand il entre, manquant de me heurter avec la porte. J’exécute un bond sur le
côté, mon pouls s’est emballé. Ce type va m’achever d’une crise cardiaque.
– Qu’est-ce que vous fichez ici ? articule-t-il lentement en me faisant frémir.
– Je… euh… bafouillé-je embarrassée.
Je calme ma respiration en cherchant mon courage au plus profond de moi. Il en reste
une minuscule particule à laquelle je m’accroche.
– Je suis venue suspendre votre blouse, lancé-je en soutenant son regard translucide.Il ne dit rien, contourne son bureau et saisit son téléphone portable. Décidément, il
oublierait sa tête si elle n’était pas solidement attachée. S’il passait moins de temps à
harceler son personnel, il serait plus concentré ! Je meurs d’envie de lui faire la remarque,
mais la ravale bien vite. Docteur Clément a bien insisté sur le fait de le remettre à sa place
sans lui manquer de respect. Il va donc falloir que j’approfondisse ce domaine. Pour moi,
rembarrer quelqu’un, c’est lui clouer le bec par n’importe quel moyen.
– Vous allez rester plantée là longtemps ? demande-t-il froidement.
– J’attends que vous sortiez pour refermer derrière nous.
Cette attention lui fait plisser les paupières avant qu’il tourne enfin les talons pour
gagner l’escalier. Sans demander mon reste, je sors précipitamment et rejoins Candys,
déjà en pleine rédaction de courrier !
– T’en a mis du temps ! dit-elle en retirant son casque. J’ai cru que tu avais filé en
douce.
– Devine qui m’a surprise dans son bureau…
– Non ? s’écrit-elle. Mais tu as la poisse, ma parole !
– C’est aussi ce que je commence à croire !
La sonnerie du téléphone met fin à notre conversation. Je décroche. Fort
heureusement, c’est une erreur du standard. Je transfère l’appel sans mal.
L’après-midi est aussi intense que je l’imaginais. À dix-huit heures passées, je suis
vannée, mais visiblement, la journée n’est pas terminée. Il reste cinq patientes. Deux pour
le père, trois pour le fils. Candys m’explique qu’elle n’a pas fini une seule fois à l’heure
depuis plus d’un an.
– Avant, nous effectuions un roulement avec Florance. Ça fonctionnait bien.
– Où est-elle ?
– Partie. Elle a été la première victime de Robin, soupire-t-elle. Elle a fait l’erreur
d’avoir une aventure avec lui.
– Quoi ? m’étonné-je.
– Il est au cabinet que depuis dix-huit mois, mais il a foutu une sacrée pagaille, et le
pire, c’est que ce n’est pas lui qui en pâtit. Mais il a une belle gueule, et c’est un très bon
praticien. Les patientes se bousculent au portillon. Il a tout juste trente ans, c’est rare. Elle
s’arrête un moment, puis ajoute en souriant :

– L’intelligence, c’est de famille !
Je pouffe et elle m’imite. Ce petit relâchement nous détend. Néanmoins, l’heure qui
défile commence à m’inquiéter. Je comprends pourquoi ils étaient réticents à l’idée
d’embaucher une maman. Je sens que je décroche, lorgnant sur la pendule de la salle
d’attente.
– Tu peux y aller, me dit Candys. Pour une première journée, tu t’en es bien sortie !
Repose-toi, et si tu as assez de cran, reviens demain !
Elle me fait un clin d’œil complice. Je sais que je devrais proposer de rester jusqu’à la
fin, mais j’ai déjà effectué plus que mon quota d’heures. J’ai faim, je suis épuisée, et mon
fils me manque cruellement.
Une fois mon sac récupéré, je file comme une flèche en lui souhaitant une bonne
soirée. Par je ne sais quel miracle, je ne croise pas docteur Robin en sortant.
L’Auteur

Tasha Lann est née en 1987 dans la Sarthe où elle vit toujours, entourée de son mari et de
ses trois enfants. Elle a découvert le plaisir de la lecture lors de son adolescence avec le grand
et incontournable Harry Potter ! Depuis, elle dévore des dizaines et des dizaines de romans par
an.
L’écriture s’est tout naturellement imposée à elle il y a quelques années. Elle avait un
personnage en tête, alors elle s'est installée devant son PC et s'est mise à imaginer sa vie.
Ce sentiment de maîtriser un univers tout entier est devenu une véritable addiction. Le
temps lui manque cruellement pour noircir autant de pages désirées.
En 2017, elle devient la toute première auteur des éditions Élixyria avec ce roman que vous
aurez, nous l’espérons, plaisir à lire.

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