Quadrichromie

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Description

« Ainsi travaille la langue, lorsqu’elle hurle à travers les habitudes ». En 1981 paraissait au Cri Quadrichromie, recueil qui se voyait récompensé par le Prix Charles Plisnier. Indisponible depuis de nombreuses années, ONLIT vous propose aujourd'hui de (re)découvrir les quatre nouvelles qui le composent, quatre textes forts, puissants, parfois dérangeants.

Le lecteur plonge à son corps défendant dans une errance poignante, servie par une langue méticuleuse et incantatatoire, un univers où ne rien dire suffit pour être compris, où il n'est pas nécessaire d'écrire beaucoup pour perdre davantage encore, dans ce livre où semble flotter le fantôme de Justine, heroïne et victime des Infortunes de la vertu de Sade.

« Beaucoup plus tard, il resterait la trace de son corps, et dans le souvenir de ceux qui l’avaient connu, la résonance d’un nom, l’histoire d’un homme qui croyait devoir mourir pour une femme qui n’avait jamais existé. »


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Date de parution 08 janvier 2013
Nombre de lectures 37
EAN13 9782875600240
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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QUADRICHROMIE
Pierre Maury
ONLIT EDITIONS www.onlit.net
UN RÉCIT
Babille, s’élance sans retenue, puis brutalement freiné, comme dans un choc où se rompraient tous les sons, toutes les choses apprises et toujours sues, au point que l’aphasie le guette, à la limite de la torture physique dont il ne sait encore s’il pourra la supporter longtemps. Lorsqu’intervient la rupture, il est déjà trop tard pour reculer : le silence n’est plus de mise que s’il peut dire tout ce qui n’est jamais passé par sa bouche. Et le fait d’employer un petit nombre de mots, de ravaler la langue au plus élémentaire, ne peut pas ne pas le troubler, même s’il est à l’aise dans cette élocution répétitive, où toujours reviennent les mêmes sons, périodiquement, comme un refrain. Il lui aurait été impossible de dire comment il en était arrivé là. De temps à autre, une bouffée de souvenirs le rattachait à quelque épisode de sa vie passée, mais tout s’évanouissait aussi vite, et il demeurait dans le néant qui était le sien depuis des mois. Restait surtout, comme définitivement fixée dans son esprit, l’ombre d’un corps, une silhouette floue à laquelle il ne pouvait rattacher directement aucune autre image. Et ce nom, Deborah, qui surgissait parfois en lui dans ces moments privilégiés où il se sentait plus proche de lui-même, ne pouvait évoquer aucun lien précis, ni l’aider à reconstruire son passé. Car c’était bien de cela dont il s’agissait, en définitive : reconstruire son passé. Poser des jalons, fouiller des traces déjà anciennes, oubliées. Corps multiples écartelés, crânes sanguinolents et poumons en feu. Il y avait eu des morts et des blessés. Un véritable carnage, une rage de rencontrer la fin. Déjà. Avant même le commencement. Walter, Serge, Emmanuel. Noms alignés comme à la parade. Avoir vécu, et n’être plus rien. Disparition et dislocation avaient été les seuls verbes encore au présent (devant la réalité, la grammaire allait s’estompant, incapable de seulement rendre compte, et il avait bien fallu qu’il hurle sa propre langue, s’arrachant les muscles à émettre des sons jamais appris, jamais entendus). Ce serait difficile, sans doute. Passé. Jalons. Mots. Mort. L’accumulation verbale déjà le submergeait, et il oubliait un moment que tout cela, c’était la même chose. Un vaste texte à écrire, où il mêlerait sa vie à la fiction, en une existence nouvelle qui ne prendrait corps qu’à travers l’œil de l’autre. Tout un programme, dont l’ambition ne le désarçonnait pas. C’était de l’inconscience, probablement, ce ne pouvait être autre chose que de l’inconscience. Car enfin, s’il savait toutes les implications, les innombrables interconnections cérébrales ébranlées par le simple geste de sa main. Soubresauts d’un esprit qui doute encore, et que l’on force à s’ouvrir à quelque chose qui le dépasse. Sa page était encore blanche. Il avait déjà à rejoindre celui qui raconte ce qu’il raconte – moi, en dernier ressort, mais ce sera ma seule apparition, juste assez brève pour être oubliée par l’un inattentif, juste assez réelle pour troubler l’autre. Il y avait longtemps qu’il ne comptait plus sur l’inspiration. Il suffisait de voir venir. Déjà il pensait, gros progrès, la feuille lui renvoyant un éclair de lucidité. Le néant qui était le sien depuis des mois. Poser des jalons. Écrire et lacérer son esprit pour le faire gicler sur ce bon dieu de papier, sur lequel il ne pouvait pas compter, sur lequel il comptait conter. Non, il ne pouvait pas écrire ce qui venait de lui
traverser l’esprit, c’était bien trop mauvais. Mais qu’est-ce qui serait bon si seul du mauvais était présent dans son crâne ? Pour le moment, il ne pense qu’à la phrase définitive qu’il écrirait. Elle serait si belle, et si forte, que plus rien après elle ne devrait être dit. Un début qui serait aussi une fin. Le livre le plus court du monde, le plus nécessaire. Celui que personne encore n’est parvenu à écrire. Lui, il y songe. Sérieusement. Se creuse et se refuse à lâcher les mots comme ils viennent, débondés, en cascades chaotiques. Souplesse de ce qui naîtrait si. Mais, retenue, la langue se fait plus dure, aiguise ses armes. L’heure n’est plus aux approximations. Trop tard pour reculer, trop tôt pour sauter. L’équilibre est instable, il faut bien s’en satisfaire. Sur le sol, près du lit, un insecte s’avance, d’un pas à la fois agile et placide. Comme si, sous sa carapace, rien ne pouvait lui arriver. Il se retient avec peine de l’écraser de sa pantoufle – bruit de la chitine durcie craquant, évocation vomitoire du liquide jaunâtre et gluant qui doit être à la fois son sang et sa lymphe, dispersion définitive des milliers de regards en facettes. Et l’insecte passe. Il ferme les yeux. C’est tout. Il se calme, doucement, surveillant les battements de son cœur jusqu’à ce qu’ils reviennent à un rythme normal. Alors, et alors seulement, il rouvre les yeux. La bête est toujours là. Elle s’est arrêtée et doit le regarder. Qui écrasera l’autre ? C’est un cauchemar, une invention de l’esprit, ce n’est pas possible. Et cette trace… Aurait-il, sans le vouloir, commis l’irréparable ? Il lève les couvertures par-dessus sa tête, il vacille, ne sait si c’est de faim, de peur ou de sommeil. Avant, il lui arrivait souvent de se lever la nuit, doucement, pour ne pas éveiller Deborah – c’était en ce temps-là –, et d’aller puiser à pleines mains dans un récipient de plastique, à la cave. Il en ressortait les doigts poisseux, dégoulinant de sirop de sucre, agrippant solidement une de ces aubergines confites qu’on lui rapportait de Grèce. Il retirait avec les dents, pour les sucer avant de les jeter, les clous de girofle, puis mordait la chair ferme, sucrée, jusqu’à un écœurement auquel il ne fixait pas de limites. Il s’arrêtait plus longuement sur les amandes, savourant le passage d’un goût à un autre, puis reprenait l’aubergine. Il finissait en se léchant consciencieusement les doigts, y faisant disparaître toute trace de sirop comme s’il s’était agi du sang d’un crime. Photographies gluantes, sur lesquelles le sirop aurait fait office à la fois d’acide et de fixateur. Dans son esprit, les images n’étaient pas claires. Elles émergeaient d’un brouillard vagabond pour y replonger aussitôt, plus secrètes que jamais. Sans qu’il puisse. Se creusant le crâne jusqu’à la douleur, mais sans autre résultat que cette douleur, de moins en moins supportable. Lorsqu’on frappe toujours un corps à la même place, même si on laisse s’écouler un temps de repos entre les coups. Douleur plus vive. L’écriture ne sera pas une thérapie, pas pour lui, pour quel transfert ? Tracer des marques anciennes à demi effacées, repasser dans les sentiers envahis du présent. Balbutie, se surprend à tourner en rond, hésite sur une orientation à prendre, sur un ton qui conduirait le récit. Quel récit ? Ligne mélodique incertaine, perte de sens s’accompagnant d’une inversion des valeurs. Ainsi travaille la langue, lorsqu’elle hurle à travers les habitudes, lorsque. Tout compte fait, mieux vaut y croire. S’abîmer dans la représentation, et croire en disposant les êtres et les choses qu’on les maîtrise pleinement. Dans un océan où se
mêlent les humeurs corporelles et les frissons intellectuels, imaginer un fil, une ancre, que sait-il des scénarios possibles, du scénario ? Pas davantage maintenant que tantôt, mais sans doute moins que plus tard – mieux vaut y croire. Tout cela manifeste un peu trop, non ? Passons.
À PROPOS
« Ainsi travaille la langue, lorsqu’elle hurle à travers les habitudes ». En 1981 paraissait au CriQuadrichromie, recueil qui se voyait récompensé par le Prix Charles Plisnier. Indisponible depuis de nombreuses années, ONLIT vous propose aujourd'hui de (re)découvrir les quatre nouvelles qui le composent, quatre textes forts, puissants, parfois dérangeants. Le lecteur plonge à son corps défendant dans une errance poignante, servie par une langue méticuleuse et incantatatoire, un univers où ne rien dire suffit pour être compris, où il n'est pas nécessaire d'écrire beaucoup pour perdre davantage encore, dans ce livre où semble flotter le fantôme de Justine, héroïne et victime desInfortunes de la vertude Sade. « Beaucoup plus tard, il resterait la trace de son corps, et dans le souvenir de ceux qui l’avaient connu, la résonance d’un nom, l’histoire d’un homme qui croyait devoir mourir pour une femme qui n’avait jamais existé. » ISBN : 978-2-87560-024-0 ONLIT BOOKS #25 © 2013 Pierre Maury & ONLIT EDITIONS Coordination éditoriale : Pierre de Mûelenaere Relecture & corrections : Laureline Leveaux Conception de la couverture : Pierre Lecrenier Version ePub :LEC Digital Books Date de la première mise en ligne : 09/01/13
L’AUTEUR
Tranches d’une vie passée, pour l’essentiel, à lire. Pierre Maury a passé environ un quart de son temps à lire et tâtonner. Un autre quart à lire et explorer différentes manières d’aborder le monde du livre : bibliothécaire, libraire, éditeur, critique littéraire, auteur. La moitié la plus récente à lire et écrire, toujours sur les livres, des articles dans Le Soir. Envoyés de Madagascar, où il vit depuis 1997, pour un quart du temps total – une demi-moitié, si on préfère. Certains pensent qu’il vit (lit, écrit) sous les cocotiers. Il ne dément pas. Mais écoute, plutôt que le ressac, le bruit que font, jusque sur les hauteurs d’Antananarivo, les crises sociales et politiques d’un pays malmené. Puis ouvre un autre livre (souvent sur sa liseuse) ou un dossier d’archives pour préparer une réédition dans sa Bibliothèque malgache. Site de l'auteur :Pierre Maury
L’ÉDITEUR
ONLIT EDITIONS est une maison d’édition littéraire basée à Bruxelles. ONLIT EDITIONS publie, depuis janvier 2006, une revue de création en ligne et en accès libre : ONLIT REVUE. ONLIT EDITIONS développe, depuis février 2012, un catalogue de livres numériques – ONLIT BOOKS – avec une politique de prix de vente bas (entre 0 et 4,99 €), une offre multi-formats (ePub, Mobi, PDF) et sans DRM. Plus d’infos surwww.onlit.net Suivre ONLIT EDITIONS surFacebook/Twitter/Pinterest/Vimeo
CATALOGUE ONLIT BOOKS
#01 :Mirador(Patrick Delperdange) | POLAR | 4,99 € #02 :L’orage(Jacques Mercier) | ROMAN COURT | 2,99 € #03 :Corentin Candi ne s’est pas fait en un jour(Corentin Candi) | HUMOUR | 1,99 € #04 :Bruxelles Midi(Collectif) | NOUVELLES |GRATUIT #05 :Éternels instants(Edgar Kosma) | ROMAN | 4,99 € #06 :C’est plutôt triste, un homme perdu(Emmanuelle Urien) | NOUVELLES | 3,99 € #07 :Brise Lame City(Corentin Jacobs) | NOUVELLES | 2,99 € #08 :Cité-Monarque(Simon Auclair) | SF | 2,99 € #09 :20 ans | De l’autre côté(Edgar Kosma) | NOUVELLE |GRATUIT #10 :Machin(Pierre-Brice Lebrun) | NOUVELLE | 0,99 € #11 :Les grottes de Gettysburg(Simon Auclair) | ROMAN COURT | 2,99 € #12 :Bruxelles ou la grosse commission(Manu Causse) | HUMOUR | 1,99 € #13 :Et ta mère !(Luc Delfosse) | NOUVELLES | 2,99 € #14 :Les enquêtes d’Ockham Stryker T1 – La Tour Folkstrom(Jeff Balek) | POLICIER | 2,99 € #15 :La légende d’Ulenspiegel(Charles De Coster) | ROMAN | 1,99 € #16 :Les villes tentaculaires(Émile Verhaeren) | POÉSIE | 1,99 € #17 :Bruges-la-Morte(Georges Rodenbach) | ROMAN | 1,99 € #18 :Un mâle(Camille Lemonnier) | ROMAN | 1,99 € #19 :Zonzon Pépette, fille de Londres(André Baillon) | ROMAN | 1,99 € #20 :Le Pape a disparu(Nicolas Ancion) | ROMAN | 4,99 € #21 :Sortie de route(Serge Coosemans) | CHRONIQUES | 1,99 € #22 :Toison d’or(Patrick Delperdange) | NOUVELLE ÉROTIQUE | 1,99 € #23 :Crescendo(Collectif) | NOUVELLES |GRATUIT #24 :I love ebooks(Collectif) | TÉMOIGNAGES |GRATUIT #25 :Quadrichromie(Pierre Maury) | NOUVELLES | 1,99 € #26 :Couleurs(Coline Mauret) | NOUVELLES ÉROTIQUES | 1,99 € #27 :Outplacement(Arnaud de la Croix) | RÉCIT | 2,99 € #28 :Voyous de velours(Georges Eekhoud) | ROMAN | 1,99 €
DANS LA MÊME COLLECTION
C’est plutôt triste, un homme perdu(Emmanuelle Urien) NOUVELLES | 3,99 € Parce que le sens de la vie n’est pas très bien indiqué, ou qu’ils ne sont pas toujours les plus efficaces pour déchiffrer les indications qu’on leur donne, tous les hommes évoqués dans ce recueil de sept nouvelles se cherchent, se perdent et parfois se retrouvent. Pour le meilleur et pour le pire. D’une rencontre à l’autre, au cours de cheminements parfois absurdes, souvent poignants, ces hommes se transforment, apprenant au passage l’espoir ou la résignation. Derrière chaque homme se cache une femme. Derrière ces sept portraits d'hommes délaissés ou solitaires se cache une voix féminine qui nous raconte avec un formidable talent la détresse au masculin. Mais c’est avant tout de l’humain, thème cher à Emmanuelle Urien, qu’il est question dans ces textes, et de sa difficulté à vivre comme le monde le lui impose. Plus d’infos surC’est plutôt triste, un homme perdu

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