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Alméga

De
358 pages

Ce livre retrace l'histoire d'une jeune fille ordinaire devenant tout à coup surdouée, et qui mènera une carrière professionnelle brillante, au détriment de sa vie personnelle. Le responsable de cette mutation, c'est moi, Alméga. Alméga est sont deuxième roman après Miracles noirs.


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ISBN numérique : 978-2-414-06592-9
© Edilivre, 2017
I
À travers les vitres, Séverine regarpait Paris. La nuit était tombée peuis longtems. Du haut pe l’hôtel Hyatt Regency Paris Étoile (l’ancien Concorpe La Fayette) la vue était slenpipe. Séverine l’apmirait, le regarp pans le vague. D’une main, elle attraa la tasse pe thé osée sur une etite table, à côté p’elle. Le liquipe était encore chaup. Elle avala quelques gorgées. Ce soir là, elle qui attachait si eu p’imortance à son élégance, avait fait un effort ; elle s’était fait tailler sur mesure une robe noire très chic. Elle savourait encore les joies pe cette soirée, pont elle avait été l’héroïne. Plus tôt, au milieu p’un arterre pes lus granps inpustriels pe la lanète pans le pomaine pes nouvelles technologies, elle avait annoncé qu’elle renait sa retraite. Au cours pes piscours qui suivirent, pes brassées pe comliments lui furent apressés. Il ne s’agissait as pe l’exercice habituel où la flatterie est pe rigueur. Dans beaucou p’entre erçait la sincérité. Tous les granps titre pe la resse économique internationale étaient là ; les télévisions étaient également pe la fête ; y comris les françaises. Pensez, une comatriote reconnue, selon Time, comme l’une pes pix femmes les lus influentes pu monpe, ça n’arrive as tous les jours ; il ne fallait as manquer l’occasion. Toute la soirée, elle avait réonpu à pes interviews, évoquant ses souvenirs p’enfance, sa carrière. À quoi attribuait-elle cette formipable réussite, elle qui était née pans un faubourg p’Orléans, loin pes milieux p’affaires. Immanquablement, elle réétait. – À trois choses : le travail, le travail et le travail. Ce qui faisait sourire ses interlocuteurs, mais ne ponnait as la clé pu mystère. Évipemment, la gent féministe était là. Une femme régnant sur un monpe p’hommes. Voilà qui méritait p’être monté en éingle. Les chaînes pe télévision américaines s’y emloyaient. Les journalistes féminines p’outre-Atlantique terminaient leur reortage ar un : Séverine a tout p’une américaine. Dommage qu’elle fût française. On ne eut as avoir toutes les qualités. Contemlant Paris enpormi, Séverine revivait son étonnante carrière.
II
Pourtant, rien ne prédestinait Séverine à mener une telle carrière. Jusqu’en seconde, elle fut une élève médiocre. Au désespoir, d’ailleurs, de ses parents, Charles et Claire, tous deux professeurs de lettres. En revanche, Vanessa, la cadette d’un an de Séverine, excellait dans toutes les matières, y compris en sport. Elle faisait la fierté de ses géniteurs. Quant au petit dernier, Christophe, six ans plus jeune que Séverine, il se faisait surtout remarquer par sa dissipation en classe et sa désobéissance à la maison. Mais Charles et Claire lui passaient tout. Des frictions éclataient régulièrement avec Vanessa qui n’admettait pas l’impertinence de « ce petit merdeux », ainsi qu’elle l’appelait. Séverine volait alors à son secours. Ce fut pendant les vacances de Noël que, chez Séverine, le déclic se produisit. Celles-ci se déroulaient traditionnellement chez les grands parents, qui habitaient dans la maison familiale, en Dordogne. Il y avait Louis, instituteur, frère aîné de Charles, avec ses deux fils et sa fille, ainsi qu’Elisabeth, sa cadette, aide-soigante, avec son fil et sa fille. Vanessa, la plus brillante de tous et la plus jolie des cousines, jouait la princesse. Les cousins se disputaient ses faveurs. Les filles ne l’aimaient pas beaucoup et se demandaient comment Séverine la supportait à longueur d’années ; à sa place, elles l’auraient étranglée depuis longtemps. À table, il n’y en avait que pour Vanessa. Son père chantait régulièrement ses louanges et laissait planer de lourds sous-entendus sur l’avenir de Séverine qui ne ressemblait guère à sa cadette. Côté Charles, Louis et Élisatbeth, lui veuf, et elle fraichement divorcée, se regardaient d’un air complice, mais n’intervenaient pas. Charles, le cadet, étant celui des trois qui avait le mieux réussi, il s’était arrogé, au fil des années, le droit de juger de tout et de dicter à chacun sa conduite. Claire était seule. Fille unique et orpheline à onze ans, elle avait été élevée par ses grands-parents, décédés voilà une quinzaine d’années. Quant au au père et à la mère de Charles, ils souriaient d’aise en voyant la famille réunie. Un soir, alors que le saladier passait de convive en convive, Vanessa lança vertement à Christophe : – Ignorant ! Tu ne sais pas qu’on ne coupe pas la salade ! C’est d’une grossièreté ! Elle l’avait lu, la veille, dans un magazine pour ados, dans une rubrique du style : comment se comporter en société. Interdit, le gamin, le couteau en l’air, suspendit son geste et regarda ses parents. Son père eut un sourire béat. Décidément, sa fille l’épaterait toujours. D’un hochement de tête, il confirma les propos de sa fille. Et il ajouta, en couvant Vanessa du regard : – C’est bien, ma fille. Il faut respecter les traditions lorsqu’elles sont frappées au coin de bon goût. Pas mécontent de sa formule, Charles regarda ses parents, son frère et sa sœur pour recueillir leur approbation. Les premiers souriaient aux anges et les seconds hochaient gravement la tête en signe d’assentiment. Mais cette démonstration d’auto-satisfaction ne résolvait pas le problème de Christophe : – Comment je fais, alors, avec les grandes feuilles ? s’enquit-il. – Plie-les avec ta fourchette et ton couteau et pique-les pour les porter à ta bouche. Séverine fut la première surprise de s’entendre dire : – Ma chère et très savante sœur, pourquoi ne coupe-t-on pas la salade avec son couteau ? La très savante sœur ne s’attendait pas à celle-là. Elle répondit au hasard, d’un ton assuré, pour en imposer et tuer la discussion dans l’œuf : – Parce que ça fait plus chic, répondit Vanessa. – Parce que, autrefois, les couverts étaient en argent et que le vinaigre attaque ce métal, rectifia calmement Séverine. Tu l’ignorais ? fit-elle d’un air faussement surpris. Évidemment, lorsque les couverts ne sont pas en argent, on ne voit pas pourquoi on n’utiliserait pas le
couteau. Christophe jubilait et donna un coup de coude à Séverine, sa voisine ; les deux cousines pouffaient ; les trois cousins, interloqués, regardaient alternativement les deux frangines C’était la première fois que Séverine défiait ouvertement Vanessa ; d’ordinaire, elles se disputaient à l’écart. – Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? interrogea son père en fronçant les sourcils. Vanessa ne pipait mot. Intelligente, elle sentait bien qu’il y avait du vrai là-dedans. Louis, qui avait été bon en physique-chimie dans le secondaire, approuvait de la tête. Il ne se risqua toutefois à pas à lancer un : « Bravo, ma nièce », que Charles aurait pris pour une provocation ; mais on devinait que le cœur y était. Tout à coup, Charles comprit la portée symbolique de cet usage ; il fulmina : – Il faut abandonner cet usage d’un autre âge. Nous n’avons pas de couverts en argent et le temps est passé où les riches dictaient leurs lois jusque dans l’assiette du peuple. Apparemment, il ne se souvenait pas que, deux minutes auparavant, il avait avait fait l’éloge de cette coutume. Son entourage connaissait ses opinions radicales. Vanessa ne digérait pas de s’être fait mouchée par sa sœur. Rageuse, elle lança : – Pour une fois que tu sais quelque chose, tu l’étales. Puis, pour manifester son mépris, elle se tourna pour papoter avec Hubert, son voisin de droite, fils aîné de Louis, un grand nigaud de dix-sept ans. En guise de réponse, Séverine offrit à sa sœur son plus beau sourire faussement angélique. Pourtant, une répartie lui était instantanément venue à l’esprit : « Lorsqu’on gratte ton vernis de culture, on s’aperçoit qu’il n’y a rien au-dessous. » Elle jugeait plus sage de ne pas envenimer la situation. De toute façon, autre chose retenait son attention. D’où lui étaient soudain venues ses répliques ? Elle l’ignorait tout de cette histoire de vinaigre et d’argenterie une minute auparavant. Ou plutôt, si elle se souvenait maintenant avoir lu ça quelques mois plus tôt sur un site Web consacré à l’art de la table ; depuis, elle l’avait oublié. Ce soir, cette lecture avait ressurgi spontanément, comme si elle s’était tenue en réserve. D’ailleurs, depuis quelques jours, remontaient dans sa mémoire des idées, des faits et même des dates historiques ou des théorèmes qu’elle croyait disparus. Élève moyenne, mais néanmoins studieuse, elle avait apporté en vacances un problème de géométrie à rendre à la rentrée, se disant qu’elle y jetterait un œil si elle en avait l’occasion. Le soir de cette passe d’armes avec Vanessa, à l’heure où la famille se réunissait au salon pour regarder la télévision, elle avait descendu son devoir et s’était mise à l’écart. Elle lisait l’énoncé et commençait à tracer sur une feuille une figure géométrique, lorsque Vanessa l’apostropha, rancunière : – Mademoiselle joue les élèves modèles. Tu as raison de bosser si tu veux passer en première l’année prochaine. – Laisse ta sœur tranquille, intervint Claire, sa mère. Elle ne t’a rien demandé. Vanessa n’insista pas et fit semblant d’être absorbée par les traditionnelles séries qui suivent le journal télévisé, tout en surveillant sa sœur du coin de l’œil. Le comportement de Séverine était par trop étrange pour ne pas mériter quelque attention. Que mijotait-elle ? L’intervention de Vanessa avait laissé sa sœur indifférente, plongée dans son problème. D’ordinaire, elle devait lire l’énoncé à plusieurs reprises fois avant d’en saisir le sens ; ce soir, deux fois avaient suffi ; la problématique lui apparut clairement. Généralement, elle hésitait avant de se lancer dans une démonstration et il n’était pas rare que ses premiers pas débouchassent sur une impasse. Aujourd’hui, comme un pigeon voyageur effectue quelques vols circulaires avant de prendre la bonne direction, elle évalua plusieurs pistes et se décida rapidement pour l’une d’elles. Les théorèmes de la géométrie euclidienne arrivaient à point nommé pour passer à la phase suivante du raisonnement ; elle boucla ainsi la démonstration sans trop de tâtonnements, étonnée elle-même de sa performance. « J’ai eu de la chance, se dit-elle. La prochaine fois, ce sera peut-être différent. »
Durant le petit quart d’heure de l’exercice, Séverine, toujours concentrée, n’avait pas levé la tête ; indifférente aux réactions parfois bruyantes de la famille, passionnée par les démêlés des personnages de la série. Vanessa n’y prêtait qu’une attention modérée, de plus en plus intriguée par le comportement de son aînée. Certes, Séverine n’était pas une fan de ce genre d’émission et préférait souvent lire plutôt que de suivre les aventures d’une famille déjantée ; mais tout de même ; l’ambiance n’était pas guère propice au travail intellectuel ; les cris de la grand-mère, à chaque rebondissement, auraient réveillé un mort, commentaient souvent les autres.
III
C’était la rentrée de janvier. Dans la cour du lycée, les élèves commentaient leurs vacances. Beaucoup regrettaient qu’elles fussent déjà terminées. Séverine et son petit ami Alexandre s’étant retrouvés à la grille du bahut, ils pénétrèrent ensemble dans l’établissement. – Tu as fait le devoir de géométrie ? interrogea Alexandre. – Oui, assez facilement, répondit Séverine. Ça m’a d’ailleurs surprise. – Tu l’as trouvé fastoche ? demanda Alexandre, incrédule. – Oui. Pas toi ? répliqua Séverine étonnée. En même temps, elle faisait de grands signes à l’attention d’une jeune fille qui s’avançait vers eux. – Bon, je vous laisse entre filles, déclara Alexandre. Vous devez avoir des tas de choses à vous raconter. Séverine, tu peux me passer ta copie ? Tu as l’air sûre de toi et je voudrais vérifier quelques points. – La voici, répondit Séverine en tendant son devoir. Ne la recopie pas mot à mot. Mets-y un peu de toi. – Bien entendu, assura le jeune homme. Tu me connais. – Justement, cria Séverine à son copain qui s’éloignait. Julie, la jeune fille à qui Séverine adressait de grands signes, venait de la rejoindre. – Il me fuit ? interrogea celle-ci en regardant Alexandre prendre le large. – Non, mais je crois qu’il a foiré le problème de géométrie et il va s’inspirer du mien, pour ne pas dire le pomper. J’espère qu’il le fera intelligemment. Julie fit la moue. – Pris par le temps, il va aller à au plus vite, observa-t-elle. À quelque distance, Vanessa se pavanait au milieu de sa cour d’admirateurs. Elle veillait à n’en favoriser aucun ; la rivalité entre eux l’amusait et elle l’attisait au besoin ; d’ailleurs, elle jugeait qu’aucun ne méritait d’être distingué. Julie observait le petit groupe. – Tu viens ? On va écouter ce qui se dit là-bas, proposa-t-elle en désignant la princesse et sa cour. – Certainement pas, répondit Séverine. Vanessa en rajouterait encore à son personnage de tête à claques. Elle m’horripile. – Entre vous, c’est toujours au beau fixe, sourit Julie. J’y vais. Je te tiendrai au courant. Lorsqu’elle s’insinua dans le cercle des admirateurs de Vanessa, celle-ci la remarqua aussitôt. – Tu viens espionner pour le compte de ma sœur ? lui lança-t-elle d’un ton hargneux. – Pas du tout, répondit Julie de son air le plus innocent. J’ai vu un attroupement et je me suis dit qu’il devait se dire des choses intéressantes. Julie maniait volontiers l’ironie ; ce qui lui valait de solides inimitiés de la part des filles et des garçons qui en étaient les victimes. – Ça va, on te connaît. Tu n’as rien à faire ici, asséna Vanessa. Plus petite que Vanessa, moins jolie, la blondinette Julie ne laissait toutefois pas les garçons indifférents. Pour cette raison, l’égérie du petit groupe la considèrait comme une rivale potentielle à écarter. – Je n’ai pas pris mon ticket d’entrée ? s’enquit Julie, d’un ton faussement innocent. Ou c’est peut-être un cercle privé ? reprit Julie, que rien ne démontait. – Oui, c’est ça, c’est un cercle privé où les cafteuses ne sont pas admises. Renvoyée du groupe, Julie ne put obtempérer sans chercher à faire une crasse à cette pimbêche de Vanessa. Elle se tourna vers Joël, l’un des garçons : – Mon petit Joël, tu peux venir avec moi ? J’ai quelque chose à te demander. Hésitation du « petit » Joël, qui dépassait d’une tête Julie. Il regarda alternativement Julie
et Vanessa. – C’est-à-dire… Julie le tira par la manche et le petit Joël la suivit. – Si tu nous plaques, plus la peine de te pointer de nouveau, menaça Vanessa. Ce chantage produisit l’effet contraire à celui escompté. – Tant mieux, lança, furax, Joël. Vous êtes tous intéressants, à toujours colporter des ragots. Il rejoignit Julie qui savourait sa revanche et souriait ironiquement à Vanessa. Elle avait réussi à lui voler l’un de ses admirateurs ; elle était vengée. Piquée, Vanessa feignit ne pas la remarquer. Aucun des garçons n’était intervenu ; laissant les deux filles à leur passe d’armes. Ça aussi, Vanessa ne le digèrait pas. – Qu’as-tu à me dire ? demanda Joël à Julie dès qu’ils furent éloignés. – Ah, oui, avec tout ça, je l’ai oublié, répondit-elle en cherchant désespérément un sujet de conversation. N’en trouvant sur le moment aucun de crédible, Julie botta en touche. – Je ne m’en souviens plus, mentit-elle avec aplomb. Je suis désolée de t’avoir mis dans une mauvaise situation. – Pas grave, fit Joël d’un ton dégagé, cachant son immense déception. De toute façon, j’avais décidé de plaquer cette bande d’abrutis prosternés aux pieds de cette prétentieuse qui se prend pour une reine de beauté. – Tant mieux. Tu soulages ma conscience, enchaîna Julie, sautant sur l’occasion et plantant là le jeune homme pour rejoindre Séverine. Joël devint ainsi la victime collatérale de la guéguerre que se livraient les deux sœurs. « Je suis le dindon de la farce, conclut-il, demeuré seul. Je suis grillé du côté de Vanessa et sa bande ; quant à Julie, elle se soucie de moi comme d’une guigne. » S’il l’avait suivie c’était parce qu’il en pinçait pour elle. Il savait Vanessa inaccessible ; s’il se retrouvait régulièrement dans son cercle d’admirateurs, c’était surtout pour suivre les copains. La petite Julie, toute vive et pimpante, lui plaisait davantage que cette statue figée qu’était Vanessa, avide de louanges. Mais, apparemment, l’intérêt qu’il portait à Julie n’était pas réciproque. Lorsque celle-ci lui avait demandé de la suivre, un bref instant, il avait cru au miracle ; il tombait de haut, comprenant qu’elle s’était servie de lui pour jouer un tour à Vanessa. Cependant, bonne pâte, il ne lui en voulut pas. – Tu sais quoi ? demanda Julie en rejoignant Séverine. Geste d’impuissance de cette dernière, signifiant : comment veux-tu que je le sache ? – Ta frangine m’a méchamment éjectée de sa bande. Du coup, je lui ai subtilisé Joël pour lui montrer qu’elle ne commandait pas tout le monde. – Où est Joël ? – Je ne sais pas. Il est parti de son côté. – Tu le mets mal avec sa bande et tu le laisses tomber ? – Ne t’en fais pas, il s’en remettra. – Sans doute, mais ce n’est pas sympa de ta part, jugea Séverine, en faisant une moue désapprobatrice. – En tout cas, ta sœur… – Écoute, ma petite Julie, je me moque de ce que dit, de ce que fait ma sœur. Ces bisbilles me fatiguent ; il y a mieux à faire que de s’intéresser aux faits et gestes de Vanessa. Étonnement de Julie. Les faits et gestes de Vanessa, sa fatuité nourrissaient d’ordinaire leurs conversations. Devant l’air embarrassé de sa copine, Séverine proposa : – Raconte-moi plutôt tes vacances. Soulagée de trouver un nouveau sujet de discussion, Julie se lança dans un long récit de son séjour avec sa famille dans les Pyrénées. La jeune fille ne manquait jamais d’anecdotes comiques et Séverine la soupçonnait de broder. Mais quelle importance ? se disait-elle ; elles riaient et passaient un bon moment ensemble. N’était-ce pas le principal ?
À quelques jours de là, le prof de maths rendit les copies. Les notes s’échelonnaient de deux à dix-huit. Ne manquaient que celles de Séverine et d’Alexandre. – J’ai réservé le meilleur pour la fin, expliqua le prof. D’abord, monsieur Alexandre Renard. Je vous ai collé un zéro. Non seulement votre démonstration ne tient pas debout, mais, en plus, vous avez copié. Copié, sans comprendre quoique ce soit. Trop subtil pour vous. Enfin, je ne vais pas m’étendre sur ce sujet. Et sur qui a-t-il copié, monsieur Renard ? Il s’interrompit quelques secondes ; pour ménager le suspense, probablement. Séverine connaissait la réponse et se faisait toute petite. Si, elle aussi, récoltait un zéro, elle imaginait déjà la scène à la maison. Vanessa ramènerait certainement une bonne note ; elle serait, une fois de plus, citée en exemple. Sa mère viendrait consoler Séverine ; mais celle-ci se sentirait humiliée. Les railleries de la cadette redoubleraient. Aussi, qu’elle ne fut pas sa surprise, lorsqu’elle entendit le prof annoncer : – Monsieur Renard a mal copié le devoir de mademoiselle Séverine Banard, à qui j’aurais également dû mettre un zéro pour être la complice d’Alexandre. Mais je lui ai attribué un vingt, tant l’originalité et la subtilité de sa démonstration ont ravi le vieux prof de maths que je suis. Je lis tant d’âneries que, lorsque je tombe sur un devoir qui contient un éclair d’intelligence, j’en suis tout ému. Alors, malgré la grosse faute d’avoir passé sa copie à Alexandre, je ne lui en tiens pas tenu rigueur. Séverine a construit « sa » démonstration, qui n’est pas celle classique des bouquins. Peu importe. Elle est parvenue au résultat, à sa manière, et c’est très bien. Mais attention mademoiselle Banard, j’ai été indulgent, je ne le serai pas deux fois. C’est bien compris ? Et je m’adresse à vous tous. Séverine opina vigoureusement du chef. Le reste de la classe émit un vague grognement qui devait signifier qu’il avait compris. À la récréation, Séverine fut entourée. Le prof de maths étant avare de compliments, ceux qu’il lui avait adressés constituaient un événement. Alexandre lui demanda de l’excuser d’avoir recopié rapidement, sans rien comprendre, tout en voulant « y mettre un peu de lui », qui avait révélé la supercherie ; ce qui avait failli lui valoir un zéro sur vingt. Certains lui demandèrent si elle n’avait pas trouvé sa démonstration dans un vieux bouquin ou si quelqu’un l’avait aidée. Gênée d’être le centre des attentions, elle répondit que la solution lui était venue à l’esprit presque naturellement. Elle-même n’en revenait pas et assurait qu’elle avait eu un coup de bol. – Rassurez-vous, cela n’arrivera plus. Je reprendrai ma place d’élève moyenne. Quant à Julie, qui avait obtenu quatorze, elle était aussi heureuse que si c’était elle qui avait obtenu le vingt sur vingt. Elle répétait : – C’est ça le génie. Trouver faciles les problèmes ardus pour les autres. J’ai toujours su que ma copine était une surdouée. Le soir, à la maison, Charles Banard n’en crut pas ses oreilles : sa fille obtenait un vingt en maths ! À la surprise, succéda la suspicion : – Tu n’as pas copié, au moins ? – Mais non, papa. Je suis la seule à avoir décroché un vingt et j’ai inventé ma propre démonstration. Encore plus estomaqué, le père Banard. – Tu ne vas pas lui chercher des crosses parce qu’elle a bien travaillé ? interrogea Claire, sa femme, sur un ton de reproche. – Bien sûr que non, mais avoue qu’elle ne nous a pas habitués à ça. Tout en délicatesse, le paternel. Vexée du peu de confiance que son père lui témoignait, elle se rebiffa : – Je suis désolée, mais il va peut-être falloir vous y faire, désormais. – Allons, Séverine, ne te fâche pas, reprit son père d’un ton conciliant. Tu sais bien que notre vœu le plus cher est que tu ramènes d’excellentes notes. On s’y fera facilement, crois-moi.
Lorsque Vanessa apprit le succès de son aînée, elle fit carrément la gueule. Elle n’avait obtenu qu’un quinze à son devoir l’algèbre, notre très médiocre pour elle. D’ailleurs, son père fit la moue. Habituée aux louanges, elle lança : – Moi aussi, j’aurais pu avoir vingt, si je n’avais pas oublié de faire le dernier exercice. Argument qui laissa ses parents dubitatifs. Ne voulant pas la braquer, ils firent semblant d’y croire. Charles Banard se fendit même d’une parole d’encouragement : – Tu te rattraperas la prochaine fois. Je ne me fais pas de souci. Ce qui ne passait pas le col de Vanessa était que sa sœur décrochait une meilleure note qu’elle. Le repas fut silencieux. Chacun observait Vanessa qui ruminait dans son coin. Christophe, très heureux du vingt de sa grande sœur, rompit la belle unanimité en demandant, sans fioriture, à Vanessa, histoire de tourner le couteau dans la plaie : – Tu as eu combien, déjà, en algèbre ? – Petit con, répliqua l’intéressée sans lever les yeux de son assiette. – Mange et tais-toi, Christophe, lui intima sa mère. Tes résultats scolaires ne sont pas si brillants. Évidemment, si le droit de parole dépendait de la moyenne, le gamin aurait été condamné au silence. Peu après, Vanessa quitta la table sans une parole. Était-ce par bravade qu’elle avait lancé à son père qu’il devrait s’habituer à ce qu’elle obtînt de bonnes notes ou sentait-elle confusément qu’elle avait changé ? Toujours est-il que, quelques jours plus tard, elle récolta un dix-huit à l’interrogation écrite de physique. Il s’agissait d’une révision des connaissances acquises au premier trimestre, comportant cinq questions de cours et deux exercices. Le vingt lui avait échappé parce qu’elle avait fait une erreur de calcul dans l’opération finale de l’un d’eux. Lorsque, pendant les vacances de Noël, elle avait facilement résolu le problème de géométrie, chose inhabituelle, par curiosité, elle avait feuilleté son bouquin de physique, sachant qu’un devoir l’attendait à la rentrée. Là aussi, elle avait était étonnée. Des notions qui lui étaient apparues absconses pendant le cours devenaient tout à coup limpides ; des connaissances enfouies au fond de sa mémoire réapparaissaient comme si elles avaient été assimilées la veille. Cela l’avait laissée pensive. Et si… Oui, et si quelque chose s’était déclenché en elle. Quoi ? et, surtout, pourquoi ? Dans les films, on voit des personnages qui, à la suite d’un accident, se réveillent dotés de facultés extraordinaires. De la fiction, certes. Mais peut-être y avait-il une part de vérité. Cependant, dans son cas, nul accident ; ni même le moindre incident qui pût expliquer cette mutation. Aussi, avait-elle gardé le secret. Ses camarades la regardaient désormais d’un autre œil. Elle qui flirtait tout juste avec la moyenne se propulsait par les meilleurs. Que s’était-il donc passé durant ces vacances de Noël ? Avait-elle suivi des cours particuliers en maths et en sciences ? se demandaient ses camarades. On verrait dans les autres matières. – Ma fille, c’est une bien douce habitude à prendre que de lire un carnet de notes où se succèdent de si belles notes, lui dit son père en l’embrassant. Il ne faut pas que ce soit un feu de paille, mais que ça continue. Séverine ne répondit rien. Elle était davantage sûre d’elle-même ; les prochains résultats parleraient à sa place. Entre-temps, Vanessa avait récolté un vingt en dictée, son point fort. L’honneur était sauf. Lorsqu’elle apprit le dix-huit de sa sœur en physique, elle n’eut pas un mot amical pour celle-ci. Si Séverine devenait bonne élève à son tour, la cadette n’aurait plus de prétexte pour lui chercher des crosses. Où allions-nous ? Dès lors, les bonnes notes succédèrent aux bonnes notes ; dans toutes les matières. En histoire, par exemple, l’une de ses disciplines préférées, mais qui ne lui valaient que des douze ou des treize, elle obtint un seize ; surtout, parce qu’il n’y avait plus de faute d’orthographe dans sa copie. Pendant les vacances de février, elle avait déniché une vieille grammaire de son père et l’avait feuilletée ; d’abord par curiosité ; puis elle s’était prise au jeu. Les règles qu’elle jugeait hier fastidieuses étaient devenues claires et comme évidentes ; elle