Amnesia
104 pages
Français

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Description

Une jeune femme se réveille dans une chambre d’hôpital, totalement désorienté. À force de chercher, elle parvient à se rappeller son nom. Méline est amnésique et a oublié toute sa vie. Perturbée par certains de ses rêves, la jeune femme se questionne et cherche de l’aide auprès de son nouveau psychiatre, le docteur Ynom.


Que découvrira Méline de son passé et jusqu’où la mènera-t-il ?
Saura-t-elle survivre face à ses révélations ?
Trouvera-t-elle un réel appui avec le thérapeute ?
Et surtout arrivera-t-elle à retrouver l'amour ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 7
EAN13 9791034809844
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Amnesia
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Anaïs Mony
 
 
Amnesia
 
 
Couverture : Maïka
 
 
Publié dans la Collection Vénus
Dirigée par Marie-Laure Vervaecke
 
 

 
 
© Evidence Editions 2019

 
Mot de l’éditeur
 
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« Il la saisit au vol
L’empoigne par le milieu du corps
La ceinturant de ses doigts robustes
Il la réduit à l’impuissance
 
Vertige la main dominante
Couvre toutes les distances
Sans plus bouger que sa proie. »
 
Paul Eluard, « Pouvoir », in Les mains libres, (recueil).
 
 
 
 
1

 
 
 
J’entrouvre difficilement les yeux. Sous mes cils, la lumière s’infiltre timidement, m’éblouissant à son passage. Je recouvre la vue, abstraite, floue. Lentement, la cécité disparaît. De nouveau, je peux contempler ce qui m’entoure. La clarté baigne cette chambre que je ne connais pas. Une douleur lancinante s’installe dans ma tête. Me tenant le visage entre les mains, j’essaie de réfléchir, de faire fonctionner ce cerveau qui me semble endormi depuis un bon moment. Toujours allongée, je tente de me redresser, mais l’élancement m’en empêche. Mon crâne est sur le point d’exploser, je bous de l’intérieur. Ma gorge veut ameuter l’extérieur pour se plaindre, pour quémander de l’aide. Malgré cette envie, aucun son ne jaillit. Prise dans un précipice de souffrance, j’agonise. Je suis encerclée par le mal. Abattue par tant de tourments, j’abdique. Recluse dans cette prison qu’est mon esprit, je me rendors. La douleur s’oublie.
Les mains crispées sur le volant, je suis hagarde. Pétrifiée par le seul fait qu’il puisse me retrouver, je fonce…
De nouveau, je m’éveille, aisément cette fois-ci. Néanmoins, je reste troublée par ce songe que je ne comprends pas. Je constate que nous ne sommes pas le même jour, mais quel jour sommes-nous ? Le soleil ne brille plus, la pluie a fait son arrivée. J’observe cette pièce. Je sais que c’est une chambre d’hôpital. Pourquoi, comment ? Je l’ignore. Étendue dans ces draps blancs, je n’ose bouger. Je me sens en sécurité dans ce lieu. Protégée, mais de quoi, de qui ? Toujours cette perfide ignorance. Je me concentre sur ma respiration, comme si ce n’était pas naturel, j’apprends. J’inspire, j’expire, j’inspire, j’expire. Au fur et à mesure de cette répétition, je sens un soulagement. Je m’examine à présent, tournant la tête sans la lever, je vois que je suis branchée à différentes machines, différents liquides. Que fais-je ici ? Je m’arrête un instant de gesticuler, des vertiges me saisissent, je ferme les yeux pour diminuer cette sensation, mais elle ne fait qu’empirer. L’horrible ressenti d’être sur un bateau sous une houle déchaînée me donne la nausée. Je ne veux pas souffrir comme lors de mon premier réveil. Je me réfugie aussitôt dans ma prison, celle de mon esprit.
Il fait nuit, les phares m’éblouissent. Je tremble, j’ai froid, j’ai peur. Je serre ce volant…
L’un après l’autre, mes yeux s’ouvrent encore avec cette impression de déjà-vu. Mon rêve évolue, mais seulement quelques bribes l’habillent. Je ne saisis toujours pas de quoi il s’agit. Renouveau incessant. Cette fois-ci, je veux me redresser, un signal sonore se déclenche. Le son émis me dérange, m’abrutit, m’oppresse. Il n’est pas net et je ne suis même pas certaine de vraiment comprendre. Un épais brouillard m’enveloppe, me dépossédant d’une partie de mon audition. Pourtant, il se veut éprouvant, affligeant. La porte située à la droite de mon lit s’ouvre violemment. Une équipe en blouse blanche court, se jette sur moi, me posant mille questions que je ne perçois pas. Seule indication, leurs lèvres qui remuent infatigablement. Je me contente de hausser les épaules. Ma bouche refuse catégoriquement de s’ouvrir, de répondre. Je n’en ai pas envie. Un grand homme chauve me pointe une lumière dans les yeux, avec un mouvement de recul, il arrête. L’autre, plus petit avec des lunettes, s’époumone, enfin je crois, car je ne l’entends pas. Ils se regardent, se questionnant du regard, ils continuent de me parler. Je leur fais un signe, montrant mes oreilles, que la surdité me tient. Le grand se tourne, ses lèvres remuent vers une jeune femme, celle-ci acquiesce et quitte la pièce. Elle revient certainement quelques minutes plus tard, je n’ai plus la notion du temps. Elle tend une ardoise à l’homme. Il me la présente, la saisir me prend un temps fou. Mes bras semblent peser une tonne, ils sont blancs, maigres, striés de stigmates inconnus. La main tremblante, je m’évertue à écrire un mot sans y parvenir. La raideur de mes doigts m’en empêche. Je leur retourne leur bien vide de tout mot, blanc, inutile, inconnu.
Je me rends compte que je suis emprisonnée dans un corps que je ne connais plus. Quelque chose coule sur ma joue, une larme, émotion dont je n’ai aucun souvenir. Sans gêne, je m’allonge, me recouvre entièrement, cachant ce visage qui se mouille. La torpeur m’appelle sans attendre, je la rejoins hâtivement, laissant en suspens toutes ces interrogations, tous ces gens qui restent interdits devant mon envie de fuir rapidement.
Un klaxon, des martèlements dans le crâne, je zigzague entre les véhicules. Ma conduite devient dangereuse, je suis dangereuse, je dois m’éloigner de…
Mon corps tressaute sous cette nouvelle révélation. Seul, il vacille, se bat contre ces sordides chimères. Je le laisse en proie à cette douce folie. Je refuse de voir de nouveau le jour. J’admets l’abolition de cette enveloppe qu’est mon corps. Je quémande la mort, je l’envie. Douce libération que mon esprit envisage. Pourquoi m’acharner à me réveiller si c’est pour souffrir ? Je ne veux plus, je le refuse. Si ma vie signifie l’oubli, alors mon corps doit l’être tout autant. Pourquoi est-ce que je ne me souviens de presque rien ? Pourquoi, même mon nom m’est-il inconnu ? Que m’est-il arrivé pour que cet esprit qui est le mien se leurre à ce point ? Qui suis-je ? Qui fuyais-je ?
Torturée par ces interminables complaintes, je m’éveille, encore frustrée de ne pas avoir été plus forte que ce cœur qui me maintient ostensiblement en vie. Une fois n’est pas coutume, toujours étendue dans ce lit d’hôpital, je soupire d’exaspération. Péniblement, je me hisse et trouve une position à demi assise. Rien ne sonne. Je veux rester seule. Toujours la même pièce, les mêmes draps blancs, les mêmes machines, les mêmes produits. La redondance des événements m’horripile, mais je ne peux les changer. Prisonnière de ce lieu, de ce corps, je souhaite avancer désormais. Si la vie décide de me tenir en laisse, c’est qu’elle doit avoir une raison.
Impression récurrente que cela fait des semaines, des mois, des années que je suis séquestrée dans ce cerveau embrumé. Machinalement, je me gratte le bras à la recherche de quelques souvenirs. Je m’arrête lorsque je sens des fils, fils qui me gênent. Prise de panique, je les arrache sans prendre conscience de cette nouvelle douleur qui m’assaille. Le sang coule de ces menottes thérapeutiques. Je le laisse faire. Par une fascination morbide, je n’entends pas le son qui se déclenche, la meute arrive, je m’éclipse dans ma nuit artificielle.
Un camion, ma voiture. Je suis en face à face. Un impact brutal, violent. Comme ma vie, je subis…
Secouée par des mains fortes, je sursaute. Encore effrayée par cet accident, je sors de mon obscurité sécurisante pour affronter mes démons. Je veux remuer mes bras, je ne peux pas. Ils m’ont attachée aux barrières du lit, bridée, je les maudis. Qu’ils aillent tous au diable. Ils sont là, à me scruter, me dévisager. La vilaine sensation d’être un animal de foire me déplaît fortement. Je voudrais replonger dans mon exutoire. À l’aide d’une seringue, le grand tout maigre m’en empêche. Un liquide brûlant me parcourt le corps. Mes veines bouillonnent sous l’acidité du produit. Je veux hurler, il m’est impossible de le faire. Que cherchent-ils exactement ? Ils veulent certainement que je reste consciente. Le petit médecin me tend l’ardoise. Difficilement, j’arrive à comprendre qu’il s’agit d’une question. Ce qui me l’indique est cet étrange signe à la fin de cette lignée de mots. Même cela, j’ai du mal à me le rappeler. Mes méninges sont comme moi, amorphes.
Constat de moi-même, je n’entends plus, je ne sais plus lire, plus parler et j’attrape laborieusement des objets. Je suis une putain de légume !
Affolée, excédée, angoissée par ces terribles constations, je trouve un peu de force grâce à ce produit qui se propage dans mon être. Mon cœur s’accélère, s’emballe. Le sang tape dans mes tempes, je vais imploser. Une rage indéfinissable me ronge de l’intérieur, je deviens folle. À la place des blouses blanches, je vois des démons, des bêtes dignes de mes plus horribles cauchemars. Perdue dans cette spirale abominable d’horreurs, je halète, mes poumons s’enflamment. Ma gorge déjà sèche est acérée. Je suis prise au piège dans ce corps que je ne contrôle pas. Une douleur dans le bras gauche augmente ma folie, ne fait que l’empirer. Mon cœur explose. Subitement, tout s’arrête. Juste le temps pour mes yeux vidés d’espoir de les voir s’activer, je m’éteins une fois de plus. Définitivement, peut-être.
L’impact est rude. Le volant vient s’emboîter dans ma cage thoracique, mes poumons arrêtent de me fournir l’air nécessaire, ma tête heurte le tableau de bord violemment, je suffoque…
Lorsque j’ouvre les yeux, il fait noir. En contradiction avec mes précédentes espérances et mon cauchemar, je suis sereine. J’expire de soulagement. Je ne suis pas trépassée, du moins, pour le moment. Mon instinct me dit de vivre, ma raison, elle, préférerait que tout s’arrête. Je suis en contradiction permanente sans savoir ce que je désire réellement. Je n’ose bouger, je ne veux alerter personne. Je veux profiter de ma solitude éveillée. J’essaie de réfléchir, de raviver ce cerveau qui me fait défaut. Je veux me rappeler qui je suis !
Je ne suis plus dans la même chambre, je ne discerne pas la porte à ma droite. Je la cherche, au cas où… Prison blanche, prison noire, je préfère la seconde, plus sécurisante, moins stressante. Enfin, je la vois, une fuite est envisageable, mais inespérée. La porte est en face de ce cercueil qui me sert de lit. Sortirai-je un jour de ce cercle vertigineux ? En aurai-je seulement la force ?
Je reste là, vivante pendant plusieurs minutes. Extraordinaire moment. Je contemple le plafond blanc, comme le reste, il ne possède aucune imperfection, je ne discerne aucune trace. La netteté de celui-ci contraste avec l’apocalypse de mon esprit. Lui au moins ne se pose pas de question. Je suis lasse, lasse d’être une âme bloquée dans un corps inefficace. Tellement lasse que j’envie une surface plane, morte. Combien de temps vivrai-je ainsi ? Inutile, stérile, superflue. Et quels sont ces étranges rêves ? Serait-ce pour cela que je suis ici dans cet état ?
Sourde au monde, j’apprécie cette atrophie éphémère. Restant figée dans le temps, je patiente, je cherche. Ma mémoire est une horrible passoire. À force de creuser, d’insister, une image naît enfin derrière mes globes oculaires.
Une petite fille brune aux yeux bleu océan. Gracile, docile, joyeuse.
Je persévère dans ma quête, un mal de crâne point, en dépit de cela, je m’échine encore. Une autre image, celle d’un prénom. Je me rappelle. Je l’entendais souvent. Levant mes bras difficilement jusqu’à ma tête, je l’enserre de mes mains pour me donner une contenance. J’appuie pour faire sortir ce souvenir. Il est là tout près, perceptible, atteignable. Mentalement, je tends les bras pour l’agripper, mollement, j’y arrive, le saisis. Désormais, je me souviens.
Méline !
Je souris bêtement, heureuse de ma trouvaille. Certaine que c’est mon prénom. Il me parle, me colle à cette peau défraîchie, abîmée par la vie. Je relâche mes membres devenus soudainement trop pesants. Finalement, je me raccroche peu à peu. Qui sait, j’avais peut-être une chouette vie avant cet accident. Éreintée de cette découverte, je me rendors. Mes songes m’emportent vers Méline, vers la découverte de mon moi.
 
 
 
 
2

 
 
 
Ma vie n’évolue pas, elle reste dans l’emprisonnement de mes cauchemars. Entre jour et nuit, je combats mes propres monstres. L’espoir ne me lâche jamais. Insatiable, il résiste, perdure. En vaut-il la peine ? Contradictoire, je ne cesse de peser le pour et le contre.
Lorsque j’ai recouvré l’ouïe et la parole, les blouses blanches m’ont posé un tas de questions.
— Comment vous appelez-vous ? me questionne aimablement le docteur Enul.
— Méline, rétorqué-je, apathique.
— Savez-vous d’où vous venez ? continue simplement l’autre médecin.
— Non ! répliqué-je, agacée par leur interrogatoire.
— Savez-vous si vous avez de la famille ? reprend le chauve.
— Je ne sais même pas quel jour nous sommes, alors, comment voulez-vous que je me souvienne de quoi que ce soit ? leur balancé-je en m’énervant.
Leurs questions ne m’aident en rien, autant qu’ils me foutent la paix.
— Nous sommes le 13 novembre 2017, me répondent les deux toubibs agacés.
J’en ai assez de leurs questions, j’y ai le droit tous les jours, voire plusieurs fois par jour, ils me fatiguent. J’ai juste donné ce prénom que je sais être le mien. À la suite de ces premières lettres, j’ai vu plusieurs images. De moi, essentiellement, les autres personnages sont encore flous, savoir qui ils sont reste abstrait. Mon esprit me fait languir, à croire qu’il ne veut pas sortir d’ici. Mais, égoïstement, les images qui sont correctes, je ne les partage pas, je veux les garder pour moi, pour être certaine de ne plus les perdre.
Ils m’ont confirmé que j’avais été victime d’un accident de la route. Mon pronostic vital était gravement engagé. Après diverses opérations, ils m’ont plongée dans un coma artificiel pour que la souffrance de mon corps soit moindre. La perte de mes sens momentanés serait due à cela. Le petit docteur à lunettes m’a annoncé que cela faisait presque un mois que j’étais en état végétatif, soit depuis le mois d’octobre. Ils pensent que j’ai fait une tentative de suicide. Cependant, je ne me souviens de rien, pourquoi aurais-je fait une chose pareille ? Je perds le fil quelques instants puis pars dans mes recherches cérébrales, entraînée par une sorte de flash.
Une bougie portant deux numéros, un deux et un zéro, vingt ans. Je la souffle, je me redresse, tombe sur le calendrier qui est accroché à côté de la fenêtre. En rouge, une date est entourée, le 27 novembre… Des gens que je ne vois pas scandent « Joyeux anniversaire »…
Je reviens à moi, perdue, apeurée par ces visions brusques, irréelles et pourtant tellement vivantes.
Novembre, le mois de mon anniversaire, quel cadeau ! me dis-je à moi-même ironiquement puis, je me reconcentre sur les explications du docteur qui me fait face.
— Théoriquement, nous ne prolongeons pas plus de deux semaines un coma artificiel. Par obligation, au vu de votre état très critique et des nombreux échecs de réveils, nous avons repoussé votre retour à la vie pour vous donner plus de chance de survivre.
Sans trop prêter attention à ce qu’il vient de m’expliquer, je leur demande, inquiète :
— Pourquoi je ne me rappelle encore rien ?
Un des deux médecins me répond laconiquement :
— Comme nous vous l’avons déjà expliqué, Méline, vous avez une amnésie dissociative, certainement un trouble dû à l’expérience traumatisante de cet accident. Mais ne vous en faites pas, elle n’est que temporaire. Avec l’aide d’un psychiatre, vous devriez vite vous souvenir.
Je ne l’écoute plus, je me contente d’acquiescer. Bientôt, je me souviendrai de tout… Néanmoins, je limite l’usage de ces sens. Je retarde l’échéance. Je ne me sens pas prête à affronter le monde extérieur. Ma force reste imperceptible. Je me fatigue très vite lorsque je souhaite me déplacer seule, mes jambes ont du mal à me tenir. Amorphes, mes bras ne sont qu’os saillants. Je suis laide. Sans chair, sans esprit. Je suis une coquille vide le jour, un papillon la nuit. Mon humeur n’est que contraste, instable. Mon cœur s’emploie à vivre. Nécessité, obligation, acharnement, survie, pourquoi résiste-t-il ? Pourquoi suis-je dans cet état de décrépitude ? Les prochains jours seront certainement plus parlants.
Régulièrement, on vient me chercher, on m’assoit sur un fauteuil roulant, m’emmenant vers une salle où l’on me place sur des barres parallèles. Je réapprends à marcher, lentement, progressivement. Je procède également à des exercices de motricité pour remuscler mes bras et les faire travailler. Mon quotidien dans l’hôpital est écrit, cadré, net et précis. Sentiment de sécurité que m’apportent ces murs blancs. Toujours le même programme, toujours les mêmes gens. Lever six heures trente, prise de médicaments de toutes sortes. Sept heures trente, douche et entretien avec un psychologue que je ne supporte pas. J’écourte les séances, car je n’avance pas avec cet homme. Neuf heures, direction la salle de marche, suivie de l’orthophoniste. Onze heures trente, déjeuner en tête à tête avec moi-même suivi d’un temps de repos. Quatorze heures trente, activité créative et manuelle. Seize heures trente, je finis à la petite bibliothèque, privilège acquis au fil de ces derniers jours. Mes crises de folie m’empêchent d’avoir du matériel dans ma propre chambre. Les blouses blanches ont peur que je me suicide à l’aide d’une feuille de papier ou d’un livre. Cependant, lorsque je vais à la bibliothèque, je m’autorise l’écriture, ils ne peuvent m’en empêcher. Pour le moment, elle est abstraite, floue, comme moi. Lentement, mon style se délie. Maladroitement, j’écris la date du 7 décembre 2017, les lettres se forment subtilement. Mon apprentissage est un plaisir, une envie, un exutoire. Endroit fétiche où je peux laisser libre cours à mon imagination. Aimais-je lire ou écrire avant ? Une des nombreuses questions auxquelles j’aurai une réponse ultérieurement. Dix-huit heures, je regagne mon antre avec, comme seule amie, mon éternelle solitude.
Il faut croire que je n’avais ni amis ni famille. Depuis que je me suis réveillée il y a trois semaines, je n’ai vu personne et personne ne m’a demandée. Les quelques souvenirs qui resurgissent sont anciens. L’espoir me fait toujours penser que quelqu’un viendra me retrouver.
Je suis au lycée, je me vois belle et sûre de moi . J’ai de nombreux amis avec qui je passe le plus clair de mon temps…
Et ensuite ? Ensuite rien. Absolument rien. J’ai beau m’entêter, je n’arrive pas à déceler la moindre trace de ce qu’a été ma vie après cela. Pourquoi mon esprit ne veut-il pas se rappeler ? Pourquoi a-t-il oublié mon passé ? Le diagnostic des médecins ne serait-il pas biaisé ? Sans arrêt, je m’étouffe de questions, j’en vomis. Quand aurai-je ces satanées réponses ?
Le psychologue que je consulte tous les matins est un bon à rien. Je le vois encore me dire agacé : « Méline, je suis persuadé que votre état vous convient, que vous ne faites aucun effort pour vous en sortir ! Vous vous complaisez dans votre situation, mais sachez que cela ne durera qu’un temps… » Ce jour-là encore, il se trompait. S’il savait comme il a tort. S’il savait comme je voudrais savoir qui je suis. À maintes reprises, nous nous sommes disputés. Plusieurs fois, j’ai quitté son cabinet en claquant la porte. Chaque fois me retrouvant larmoyante, enrôlée dans mes horreurs, je m’effondre. J’avance d’un pas, puis je recule de deux. L’espoir du début fait signe à la désillusion. Perpétuellement, les abîmes m’entraînent vers ce noir magique, emmitouflant. À certains moments, je me tâte à me laisser glisser. Me laisser m’échapper vers cet endroit que j’affectionne pour qu’enfin la bataille cesse. Je me retrouve prostrée dans cette couche qui me colle à la peau. Sans odeur, sans forme. Impersonnelle comme mon être. Recluse dans mon esprit, j’ouvre les portes de ma cage dorée. Enfin, je me repose.
Un gâteau d’anniversaire, sept bougies, des ballons partout. Des copains me donnent la main, je souris, je rigole. Dehors, il fait froid, mais l’intérieur de la maison est réchauffé par le feu dans la cheminée et par le soleil extérieur. J’ouvre mes cadeaux, de nombreux cadeaux. Je ris encore, sans pouvoir m’arrêter…
Nouveau jour, nouveauté. Un sourire figé de mon songe passé est affiché sur mon visage émacié. Bonne ou mauvaise, je ne saurais dire. J’attaque ma journée, doux rituel. Le grain de sable bloque le rouage aux alentours de midi. Attablée comme à mon habitude, seule devant l’écran que je fixe sans en voir les images, je suis étonnée par une personne qui frappe à ma porte. Je lance un « oui » à peine audible, mes vocalises se rodent. Un homme de grande taille, corpulent, passe la tête dans l’entrebâillement. Son visage ne me dit rien, il s’est certainement trompé de chambre. Il insiste et entre. Pas un mot ne sort de ma bouche. Vêtu d’un costume trois-pièces, il paraît correct, pourtant quelque chose de malsain passe sur son faciès mal rasé. Il se dirige vers moi. Intérieurement, je tremble. Extérieurement, je suis de marbre. Qui est-ce ? Sans me demander la moindre autorisation, l’homme aux yeux foncés s’assoit. Instinctivement, je recule. Des frissons d’angoisse me parcourent entièrement. Serait-ce de la peur ? Mon malaise augmente. Lui sourit. Une voix de ténor finit de m’acculer au rebord de mon lit.
— Te rappelles-tu qui je suis ? me dit-il.
Les mains moites, j’ai peur. Tétanisée, je ne peux ouvrir la bouche. Je fais un signe négatif. Figée sur son regard, j’observe ses pupilles envieuses et noires. Je suis hypnotisée par ses iris qui me paraissent sombres, finalement, j’y discerne des filaments marron. J’y vois les ténèbres, mauvaises, ensorceleuses. À part bouger la tête en signe de négation, je ne peux rien faire d’autre. Un sourire diabolique s’affiche sur sa face légèrement hâlée.
— Ton mari, Ayan ! s’exclame-t-il, trop enjoué.
Je reste bouche bée par cette révélation. Dit-il vrai ? Pourquoi ne pas être venu me retrouver avant dans ce cas ? Qui est cet homme, d’où sort-il ?
Presque deux mois que je suis ici et jamais personne ne m’a parlé d’un homme, et encore moins d’un mari. Je ne réponds rien, je n’ose même pas lui demander pourquoi. Je n’ai pas envie qu’il soit mon mari ni quiconque d’ailleurs. Toujours perdue dans ses yeux, je sens ses mains. Des mains si larges qu’elles recouvrent ma maigre cuisse. Dépourvue de force, je n’ose ôter cette main offensive de ma jambe. Le laissant me caresser agressivement, la nausée m’envahit, il me répugne. Sa perfidie me débecte. Le contraste de l’habit et de ce qu’il est me surprend. Il rapproche sa bouche emplie d’une odeur repoussante, l’alcool. L’hypnose cesse subitement. Vacillante, je descends du lit, me dirige vers la petite salle d’eau et rejette le peu d’aliments que je viens d’ingurgiter. Le malaise m’envahit entièrement. Cet homme, mon corps, mon cœur n’en veulent pas. Il ne peut être mon compagnon. Comment aurais-je pu tomber amoureuse d’une personne comme lui ? Je m’asperge le visage d’eau, la gêne qui me comprime le thorax est là, grandissante, oppressante. L’effort d’être descendue du lit et d’avoir marché rapidement jusqu’ici me fait choir. La tête me tourne, je me sens molle, de petites étoiles dansent devant mes yeux, le malaise point. Je me sens chancelante puis je tombe lourdement au sol. Une fois de plus, je me renferme dans ma cage obscure. À l’abri de cet être plus noir que ma prison.
Je le pressens, le démon vient d’entrer dans ma vie. Mon cauchemar n’est que le commencement.
 
 
 
 
3

 
 
 
Je suis sur le ventre, une table massive me sert de lit. Je suis nue, totalement nue, je sens un courant d’air glacial qui me fait frissonner. Les bras menottés dans le dos, je ne peux me défendre. Mon visage est empli d’eau. Bien assez tard, je comprends qu’il s’agit de mes propres larmes. Je geins de douleur pendant qu’un assaillant dont je ne vois pas le visage me prend sauvagement par mon postérieur…
Allongée sur mes draps, je m’éveille en sursautant. Qu’est-ce que ces songes étranges et obscènes ? Pourquoi est-ce que je ne vois pas le visage de celui qui me fait subir toutes ces horreurs ? Aurais-je rêvé de lui, cet homme scabreux ? Serait-ce le type qui se dit être mon mari ? Certainement. Je regarde, interloquée, ce qui m’entoure. La pièce est vide de toute humanité. Comment aurais-je pu tomber amoureuse d’une pareille bête ? Cela ne peut être qu’un cauchemar ? En pensant cela, une sorte de flash-back me saisit.
À la télévision se joue mon dessin animé préféré, celui de La Belle et la Bête . Je suis attablée devant la petite télévision de mes parents, sur un canapé de cuir passé dégustant un bol de céréales. À la scène finale, lorsque Belle pense que sa Bête meurt, je pleure, inconsolable. La fin ne m’est pourtant plus inconnue. Malgré tout, de chaudes larmes jaillissent en nombre. Pour me calmer, cette femme très jolie avec son nez particulier me prend dans ses bras et m’enlace, me berce, jusqu’à ce que mes larmes se tarissent.
Ma mère m’aimait, il ne peut en être autrement. Cela m’apaise, me rassure. Néanmoins, je me demande où elle est aujourd’hui. Mes méditations se terminent quand le binôme de médecins arrive. Pour la première fois, je leur adresse la parole en leur souhaitant le bonjour, mon dernier souvenir m’a empli de joie.
— Docteur Assaf, docteur Enul, que me vaut votre visite en ce beau jour ?
— Méline, vous avez l’air très bien aujourd’hui, serait-ce la visite de votre mari qui vous rend si joviale ? me répond l’homme à lunettes, très surpris.
— Mon mari ? Quel mari ? m’embrumé-je aussitôt.
— L’homme que vous avez vu hier midi, bien sûr. Je pense que vous vous êtes évanouie à la suite de cette annonce, me lance le docteur à lunettes.
— Écoutez, c’est impossible que ce soit mon mari, vraiment, je ne le connais pas, il ne me dit rien. Physiquement, je ne vous cache pas qu’il me dérange. Il y a quelque chose de malsain chez lui. Alors comment croyez-vous que je vais l’aimer ou même que je l’ai aimé ? leur dis-je en haussant le ton.
L’autre blouse blanche, le chauve prend la parole :
— Méline, vous devez être raisonnable. Il nous a apporté de nombreuses preuves ; des photos, des documents administratifs, des vêtements. Tant de choses qui vous ressemblent, qui vous appartiennent.
— Alors pourquoi n’était-il pas là, avant ? Pourquoi cela fait-il deux mois que je suis seule, enfermée dans cette vie merdique ? crié-je à présent. Il aurait très bien pu monter ça de toute pièce, non ?
— Quel intérêt de s’occuper d’une femme plus ou moins en thérapie à la suite d’un grave accident de la route ! dit l’autre.
Je reste ahurie parce qu’il vient de me dire. Il me prend pour une folle, lui, mon propre médecin. De ce qu’il me dit, je ne suis pas assez bien pour qui que ce soit. Il reprend simplement sans aucune compassion, impatient d’en terminer :
— Effectivement, nous lui avons posé la question concernant son absence depuis que vous avez été admise. M. Blême pensait que vous l’aviez quitté à la suite d’un désaccord. C’est pourquoi il n’a pas pris la peine de se renseigner et, d’après lui, « il rongeait son frein » et attendait que vous reveniez. Puis n’ayant vraiment plus de nouvelles de vous, il a commencé à chercher. Lorsqu’il a appris que vous étiez ici, il était consterné de votre état, mais ravi et soulagé de vous savoir en vie, me débite simplement le toubib.
Je les observe tous les deux. Toujours ensemble, ils me font penser à des personnages de dessins animés dont j’ai rêvé il y a peu. Tic et Tac, si mes souvenirs sont bons, leur ressemblent parfaitement. Sortant de ma pensée amusante, je reprends en soupirant d’exaspération :
— Et vous y croyez, réellement ? Moi, pas du tout. Cet homme ne m’inspire aucune confiance. De toute façon, je ne suis pas prête à sortir, encore moins avec ce type. Je ne me rappelle toujours rien. Ma marche ne s’améliore que très peu. Mes séances avec le psy ne m’avancent en rien. Bref, vous allez devoir me supporter encore un long, très long moment.
J’appuie mes dires par un sourire forcé en croisant les bras sur ma poitrine. Telle une enfant gâtée tapant du pied pour une sucrerie. Ma gourmandise à moi serait de me souvenir de ma vie entière.
Les blouses blanches me paraissent préoccupées, dansant un pied sur l’autre pour l’un et se triturant les mains pour le second, ils ne savent comment m’annoncer une nouvelle.
— Justement, à ce sujet… Le docteur Enul et moi-même, après concertation, avons trouvé un autre psychologue pour que vous progressiez davantage et plus rapidement. Celui-ci est expert dans les traumatismes d’accident de la route. Il a d’autres méthodes, cela vous conviendra certainement.
— Bien, comment s’appelle-t-il ? lancé-je, enjouée.
— D r Ynom Maxime. Vous aurez un entretien approfondi avec lui demain matin. Cela ne vous dérange pas ?
Ils ont l’air étonnés de ma réponse, pourtant je n’ai jamais caché que le vieux psychiatre et moi ne nous entendions pas.
— De toute façon, je suppose que je n’ai pas le choix ? rétorqué-je, acerbe.
— C’est bien ça, me répond Tic.
Sur ces derniers mots, le silence prend possession de ma bouche. Je change de psy, pourquoi pas ? Peut-être que celui-ci voudra bien m’aider, et non me juger. Si lui peut m’aiguiller dans mes réminiscences, je suis partante. Étant donné que je ne moufte plus, Tic et Tac s’en vont. Ces deux-là me fatiguent.
Seule dans cette chambre qui m’abrite depuis toutes ces semaines, je réfléchis. Cet homme, mon nom, M me  Blême… Perplexe quant aux raisons de son investissement pour me retrouver, Ayan me paraît sournois, manipulateur. Rien qu’en y pensant, j’en ai la nausée. Épuisée, je m’assoupis.
Je suis dans une chambre, il fait noir. Mon lit est souillé et l’odeur nauséabonde me dégoûte. Je constate qu’il s’agit de ma propre odeur. Seul un haillon m’habille...