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April & June

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Livres
100 pages

Description

Se confronter au monde moderne : tel était l’objectif de leur voyage, la raison de leur départ de leur village amish. Et de l’avis de June, le séjour qu’elle vient de passer à Boston avec April, sa meilleure amie, a rempli sa mission. Elle en a assez vu et n’a qu’une hâte : retrouver sa famille et le cocon protecteur de Sugarcreek. Mais April, elle, en veut plus : voilà qu’elle souhaite désormais pousser l’exploration jusqu’en France. June ne peut laisser son amie partir seule ; April est si rebelle et impétueuse ! Elle risque de s’attirer des ennuis si quelqu’un ne veille pas sur elle. Alors, direction Paris. Après tout, peut-être que la « ville de l’amour » saura réconcilier June avec ce monde étrange…
 
A propos de l’auteur
Coline Green a toujours été inspirée par les histoires de jeunes filles et de femmes qui se révèlent en affrontant les aléas du quotidien. Elle-même trouve son équilibre en jonglant avec plusieurs vies : maman, épouse, étudiante, auteur… Mais si elle dévore des livres depuis son plus jeune âge, la passion de l'écriture ne l'a prise que récemment. Installée en Suisse depuis presque 10 ans, elle profite de la douceur de vivre au bord du Lac Léman.

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Ajouté le 10 août 2015
EAN13 9782280340151
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Chapitre 1

Carole et Zoé étaient en plein conciliabule à l’autre bout de la pièce. April avait beaucoup progressé en français, mais pas suffisamment pour comprendre clairement ce qu’elles se racontaient. Zoé appuyait ses arguments de grands gestes, comme elle aimait à le faire. C’était cela qui l’avait séduite, à leur première rencontre, cette capacité à envahir l’espace avec grâce et décontraction. Carole, le visage renfrogné, secouait vigoureusement la tête. Ses boucles brunes et courtes dansaient autour d’elle, mais ne lui donnaient pas l’air plus aimable.

Zoé semblait si certaine de son accord, pourtant.

– Carole est une fille géniale, vous verrez. Sa tante lui loue un superbe duplex dans le 8e, et elle cherche des colocataires pour cette année. Elle va vous a-do-rer !

Elle avait ponctué son affirmation de larges battements de bras, mais jusque-là, l’adoration de Carole n’était pas flagrante.

June sortit de la salle de bains et la rejoignit.

– Alors ? On peut s’installer ? murmura-t-elle en anglais.

– Aucune idée. Tu te souviens de ce que notre voisine de chambre à Boston nous a dit à propos des Parisiens ?

– Rude and Proud ?

April désigna Carole d’un mouvement du menton.

– Eh bien, je crois qu’on tient là un exemplaire bien rude.

June se mit à se ronger les ongles, comme chaque fois qu’elle était inquiète. Pourvu que les choses s’arrangent ! songea April. C’était elle qui avait insisté pour venir en France, alors que June était prête à rentrer au bercail, et à retrouver le cadre bien sécurisant de sa grande famille, avec ses dix frères et sœurs probablement impatients de la revoir. Elle-même n’était pas certaine de vouloir retourner dans la communauté amish qui l’avait vue naître. Pas certaine du tout. Elle n’avait été que trop heureuse de réussir à convaincre June de s’en éloigner de quelques milliers de kilomètres. Mais évidemment, ce serait mieux avec un toit sur la tête.

***

Carole soupira. Zoé gagnait du terrain, brassant l’air en tous sens, ponctuant chacune de ses phrases d’un « allez Caro ! » puéril et agaçant. Quant à elle, elle n’avait plus vraiment d’arguments à lui opposer. April et June s’étaient fait embaucher le matin même comme serveuses dans un bar américain du 2e arrondissement. Le patron avait paraît-il sauté sur l’aubaine, ravi à la perspective d’exhiber de « véritables » amish, et non de simples étudiantes affublées de longues robes noires, tabliers en coton et coiffes en dentelle, prêtes à toutes les comédies pour financer leurs études. April et June avaient refusé de travailler en habits traditionnels, mais le patron avait senti le bon coup marketing, et pour les mois à venir, leur place et leur salaire étaient assurés. Carole hésitait pourtant. Est-ce que ces deux prudes n’allaient pas lui asséner à tout moment un verset biblique ? Ça n’entrait pas du tout dans son projet de vie de Parisienne libérée !

– Mais justement, elles font leur Rumspringa ! objecta Zoé, quand elle le lui fit remarquer.

– Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ? Un genre de brioche ?

– Non ! C’est un rite de passage amish. Pendant un temps donné, elles ont le droit de tout connaître du monde : cigarettes, alcool, sorties en boîte, avant de décider de réintégrer définitivement la communauté ou de la quitter pour toujours. Elles te suivront les yeux fermés !

Carole scruta les deux candidates. L’une d’elles subit son examen avec le sourire, la fixant à son tour. Grande, svelte, les cheveux tirant sur le roux et un regard noisette trop franc pour avoir connu les dépravations des nuits avinées. Sa compagne se balançait doucement d’un pied sur l’autre. Elle était assez jolie, elle aussi, brune aux yeux bleus, mais paraissait moins simple d’abord, et surtout très absorbée par les rideaux bordeaux qui encadraient les fenêtres du séjour.

– Tu es sûre qu’elles sont là pour faire la fête ? Qu’est-ce qu’elles ont fait depuis six mois qu’elles sont dehors ? Je n’ai pas l’impression qu’elles ont mené grand train.

– Je reconnais que j’ai eu un peu de mal à les sortir à Boston. À leur décharge, elles débarquaient d’un État proche de l’Ohio. Mais crois-moi, elles ont fait beaucoup de progrès. À présent, elles descendent un ou deux cocktails sans ciller.

– Elles sont pompettes après deux cocktails ? Merde, Zoé, ce sont des enfants de chœur ! Qu’est-ce que je vais faire d’elles ?

– Allez Caro ! Les initier à ce que doit être la vie quand on est jeune et sans attaches, ce n’est pas rien ! Prends-le comme un défi.

– Mmm… C’est vrai que ça pourrait être marrant. Mais pourquoi tu t’en occupes pas, toi ?

– Je leur ai appris à prendre le métro, à ne pas sourire aux inconnus, à laisser tomber les tresses et les jupes en lin. À présent, il leur faut passer au niveau supérieur et t’es la mieux armée pour ça. Moi, accessoirement, j’ai un doctorat à finir en Italie. Je ne peux pas rester à Paris.

– T’es pas croyable ! Bon, OK. Je les prends à l’essai. Mais je te préviens, si elles commencent à faire des confitures maison ou à garnir mes armoires de pots-pourris, je les mets dans l’avion du retour !

– Ça devrait pouvoir se négocier.

***

Zoé avait passé le reste de la semaine chez Carole, moins pour prolonger ses vacances que pour s’assurer que ses « cop’amish », comme elle les appelait, trouvaient leurs marques. Elle n’était pas peu fière de son coup. Contrairement à ce qu’elle avait affirmé à April et June, elle n’était pas du tout certaine de pouvoir compter sur l’hospitalité de Carole. Elle savait celle-ci trop jalouse de son indépendance pour s’acoquiner avec deux Américaines mal dégrossies, aussi douces et serviables soient-elles. Mais elle n’avait pas le choix. Ce doctorat en histoire de l’art, elle y tenait, et Florence l’attendait. Elle n’avait pourtant pu se résoudre à abandonner les cop’amish aux aléas parisiens, sans ressources. Elle s’y était attachée, finalement, à ces étranges jeunes femmes, débarquées d’une époque révolue, et croisées un semestre plus tôt dans le train reliant Newton à Boston. Elles étaient montées, fraîches et souriantes, dans son wagon, robes sombres jusqu’aux chevilles, capes sur les épaules et chignons sévères. Même si tabliers et coiffes avaient été judicieusement relégués au fond de leurs valises usées, leur air ingénu et leurs tenues surannées avaient fait naître des sourires moqueurs et des remarques mordantes parmi les passagers. Zoé n’avait pas réfléchi. Elle s’était levée et, d’une main, les avait invitées à venir la rejoindre sur sa banquette. Ces filles-là étaient trop rayonnantes pour être abîmées par le cynisme de banlieusards incapables d’émerveillement.

Du coup, April la rousse et June la brune s’étaient accrochées à elle, percevant dans leur rencontre un signe de la Providence divine. La Providence, Zoé ne voyait pas trop en quoi ça la concernait, mais ça lui semblait avoir de la gueule, alors elle s’était démenée pour qu’April et June fassent leur trou à Boston. Elle était parvenue à les faire admettre dans le foyer pour jeunes filles où elle logeait. Et parce que la principale condition pour y obtenir une chambre était d’être étudiante, elle les avait inscrites à l’école de langues où elle enseignait ; elles avaient tout naturellement choisi d’assister à son cours pour débutants et d’apprendre le français. Les choses se faisaient sans heurt avec les cop’amish. Elles se laissaient porter par le quotidien qui s’offrait à elles. Zoé s’y était habituée, mais elle devinait que ce serait plus dur pour Carole. C’est pourquoi, la veille de son départ, alors que Carole et elle sirotaient un rosé dans la cuisine, elle voulut obtenir la promesse que son amie ferait preuve de patience envers ses deux protégées.

– J’suis pas leur mère ! râla Carole. Et je leur ai pas demandé de débarquer à Paris ! Qu’est-ce qu’elles font là, d’ailleurs, si elles sont si fragiles ?

– Je ne sais pas trop. C’était l’idée d’April. Elle disait que si elles avaient été amenées à prendre des cours de français, ça n’était sûrement pas pour retourner parler le Pennsylvania Dutch à Sugarcreek. Elles m’ont suivie, une fois de plus.

– Je vois pas pourquoi tu t’inquiètes, alors… Elles semblent plutôt douées pour se trouver de bons plans et de bonnes poires.

– Sois gentille avec elles, s’il te plaît. Essaie, au moins.

– Et dis-moi, juste par curiosité, tu sais pourquoi elles se prénomment April et June ?

– April est née le 1er avril et June le 1er juin de la même année. Elles ne se sont jamais quittées.

– J’aurais dû m’en douter !

– Tout est très simple avec elles. Ça peut paraître extrêmement agaçant, mais c’est aussi reposant, d’une certaine manière. Je crois que je regretterai cette tranquillité de vue, lorsque je serai face à mon lot d’universitaires doctes et volubiles.

4eme couverture