Au bord des grèves

Au bord des grèves

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Livres
144 pages

Description

L’existence est faite de rencontres, de ces accidents qui font se télescoper les chemins de personnes qui ignoraient la veille tout l’une de l’autre. Elles sont comme le vent qui réveille les vagues et modifie les couleurs du ciel. Elles peuvent être éphémères, lumineuses, ou servir de déflagration pour que les choses changent. Léna, la cinquantaine, originaire des Montagnes Noires de Bretagne, travaille à Paris et revient dès que possible sur les grèves de son enfance profiter du ressac, des criques et du repos. Les yeux clos, seule la plupart du temps, plongée dans une sorte de coma émotionnel à la suite d’une accumulation de peines, cette femme magnétique pour certains hommes, cherche un peu de paix à défaut du bonheur. L’apparition d’un Américain, de quinze ans son cadet, tellement différent d’elle, les cheveux ébouriffés, discrètement tatoué, nonchalant et le contact facile, va réveiller en elle le désir. Il sera comme un soleil noir, de ceux dont le contact réchauffe, qui semblent la vie même et qui peuvent progressivement faire de l’autre un tas de cendre. Une rencontre en forme de séisme lent. La première marche d’un escalier invisible qui mènera Léna vers Maria, femme sereine et forte, et l’idée que, malgré tout, quelque part, toujours, une personne vous attend.

Née en 1955 à Brest, Marie Le Gall est l’auteur de La Peine du Menuisier, prix Bretagne 2010 et finaliste de nombreux prix, dont le Goncourt du premier roman. Au bord des grèves est son deuxième roman aux Éditions Phébus.


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Informations

Publié par
Date de parution 03 avril 2014
Nombre de lectures 18
EAN13 9782752910059
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Image couverture
MARIE LE GALL
AU BORD DES GRÈVES
roman
 
 
 
PHÉBUS

L’existence est faite de rencontres, de ces accidents qui font se télescoper les chemins de personnes qui ignoraient la veille tout l’une de l’autre. Elles sont comme le vent qui réveille les vagues et modifie les couleurs du ciel. Elles peuvent être éphémères, lumineuses, ou servir de déflagration pour que les choses changent. Léna, la cinquantaine, originaire des Montagnes Noires de Bretagne, travaille à Paris et revient dès que possible sur les grèves de son enfance profiter du ressac, des criques et du repos. Les yeux clos, seule la plupart du temps, plongée dans une sorte de coma émotionnel à la suite d’une accumulation de peines, cette femme magnétique pour certains hommes, cherche un peu de paix à défaut du bonheur. L’apparition d’un Américain, de quinze ans son cadet, tellement différent d’elle, les cheveux ébouriffés, discrètement tatoué, nonchalant et le contact facile, va réveiller en elle le désir. Il sera comme un soleil noir, de ceux dont le contact réchauffe, qui semblent la vie même et qui peuvent progressivement faire de l’autre un tas de cendre. Une rencontre en forme de séisme lent. La première marche d’un escalier invisible qui mènera Léna vers Maria, femme sereine et forte, et l’idée que, malgré tout, quelque part, toujours, une personne vous attend.

Née en 1955 à Brest, Marie Le Gall est l’auteur de La Peine du Menuisier, prix Bretagne 2010 et finaliste de nombreux prix, dont le Goncourt du premier roman. Au bord des grèves est son deuxième roman aux Éditions Phébus.

Cet ouvrage a été numérisé avec le concours du Centre national du livre.
CNL - centre national du livre

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ISBN : 978-2-7529-1005-9

En mémoire de Marie-Annick, rencontre éphémère et lumineuse

au moment où les heures et les mots glissaient lentement dans la nuit.

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. »

PAUL ÉLUARD

LA GOUTTE DE PLUIE

 

Je cherche une goutte de pluie

Qui vient de tomber dans la mer.

Dans sa rapide verticale

Elle luisait plus que les autres

Car seule entre les autres gouttes

Elle eut la force de comprendre

Que, très douce dans l’eau salée,

Elle allait se perdre à jamais.

[…]

JULES SUPERVIELLE, La Fable du Monde,
Gallimard, Poésie, 1987.
NAUSÉE
 

« Que fait là votre main ?

Je tâte votre habit, l’étoffe en est moelleuse. »

Molière, Le Tartuffe, III, 3

Il a fait gris en juillet. Les gens d’ici disent qu’il y en a encore pour trois ans. Et cela pour des tas de raisons toutes plus irrationnelles les unes que les autres. Et chaque année, il y en a encore pour trois ans. Et ça ne finit pas.

Il a fait gris mais ça ne l’a pas empêchée de se baigner dans la crique de Pors-Don ombragée par les chênes, à l’abri du vent. Parce qu’il y a aussi, parfois, du vent. Et une pluie fine qu’on appelle le crachin. Et tout cela est souvent d’une tristesse infinie avec laquelle il faut bien vivre. « Pourtant, songe Léna, autrefois… il faisait beau. » C’est une certitude mais qui sonne comme une interrogation. Il faisait beau ? Ou peut-être n’y a-t-il que des souvenirs de beau temps, de baignades tranquilles ou mouvementées dans les rouleaux des grandes plages, de soleil, de sable qui brûle la peau ? Elle en est certaine, le sable brûlait la peau. On ne pouvait ni s’y allonger, ni s’y asseoir. Même les rochers…

Les yeux clos, elle se laisse dériver vers une douce torpeur lorsque la sonnerie du téléphone portable, un miaulement de chaton, interrompt sa rêverie solitaire sur la grève.

 

– Allô Léna ? C’est Coline. Ça va ?

– Ça va. Je suis en bas de chez toi. Il fait bon, je me suis baignée à l’instant. Là, je sèche.

– Bon ! Tu sais qu’on arrive à la fin de la semaine ?

 

Le masque de la tristesse qui assombrissait le visage de Léna s’envole tout à coup à l’idée de voir Coline et Jean. Léna et Jean sont cousins, il est question d’une randonnée à la campagne, dans les Montagnes Noires où leurs ancêtres ont vécu depuis le début du XVIIe siècle dans des fermes abandonnées aujourd’hui à d’autres mains qui les restaurent. L’une d’entre elles n’est plus qu’une ruine inaccessible tout au bout d’un chemin, un entrelacs de ronces qui s’ouvre sur un toit dont les ardoises se détachent au fil des ans.

 

– Au fait, tu sais qu’on refait toutes les peintures. C’est l’ami d’une amie qui s’en occupe. Va voir ! Tu ne reconnaîtras pas la maison.

 

Il n’y a personne sur la grève. C’est vendredi. Le fond de la rade est paisible. On entend parfois le cri d’une mouette ou le ronronnement d’un bateau de pêche dans le lointain. Mais le plus souvent, c’est le bruit très doux et régulier du ressac qui accompagne le silence. Il n’y a pas de vagues ici. On pourrait se croire face à un grand lac. Le port est à gauche de la crique. On aperçoit la jetée et les quelques voiliers à l’ancre. Des adolescents naviguent chaque jour sur des catamarans, d’autres longent le rivage en canoë. L’école de voile est réputée, nichée dans un coin tout au fond de la ria près du vieux moulin.

Léna rassemble ses affaires dans un sac en coton, souvenir d’une époque où elle passait ses vacances dans une île au soleil, une île parsemée de petites maisons blanches avec des tuiles rousses sur les toits, des roses trémières près des portes, des marchés très chers chaque jour et des gens très snobs et très riches qu’elle observait avec curiosité. Tout cela était si loin de sa Bretagne calme et discrète qu’elle retrouvait assoiffée, en manque d’authenticité et d’air marin, loin des relations superficielles qu’elle pouvait nouer dans ces lieux tout compte fait inhospitaliers.

Depuis une rupture sentimentale qui avait suivi de peu la mort de sa mère malade pendant plus de dix ans, Léna vit seule. Son fils est adulte et la terre de ses ancêtres ne l’intéresse guère. Autour d’elle, la plupart du temps, on a feint d’ignorer son chagrin, son isolement après ce deuil et l’arrêt brutal de la relation qui l’emprisonnait corps et âme à cet homme violent qui l’avait si mal aimée. Pourtant, elle le savait par ses lectures, la Comédie humaine, les comportements des uns, des autres, lorsque l’on est à terre et que l’on a besoin d’un secours ! Personne. On est seul. Nul n’est prêt pour vivre l’isolement. Chacun peut le sentir, fuir alors le frère ou la sœur blessés ; et vite, rejoindre le troupeau aveugle et sourd.

Depuis bientôt deux ans Léna vit une sorte de coma émotionnel, un cheminement sombre et lent avec de longues pauses silencieuses pendant lesquelles son esprit s’égare. Elle assiste, impuissante, à un véritable phénomène de déconstruction qui se manifeste par une terrible sensation de liquéfaction de tout son corps. Tout mouvement devient impossible, et l’immobilité elle-même n’est pas supportable. Elle se perd. Les contours de son être disparaissent. Allongée, sur le côté, elle cogne ses genoux l’un contre l’autre comme si elle voulait provoquer un courant électrique et redonner vie à son enveloppe corporelle. Très vite la terreur s’empare d’elle. Plus aucun mot ne peut l’exprimer. Quand elle revient de ce voyage intime elle est exsangue, hébétée et ne retrouve son chemin qu’après plusieurs heures d’errance.

La sonnerie du téléphone se fait parfois entendre dans la monotonie de son existence, de petites lumières clignotent alors dans la nuit et se reflètent sur l’eau comme le pinceau d’un phare. À ce moment-là, elle s’avance, guidée, sans crainte. Coline et Jean, tiens ! Et quelle bonne idée d’aller voir les nouvelles peintures, d’échanger quelques paroles.

 

Elle porte une robe de lin grise achetée au marché du dimanche matin et des sandales. Le sable lui colle à la peau, le sel aussi, les cheveux sont encore mouillés, ramassés. Elle ne pense plus à plaire, elle a oublié, ça lui est égal. Elle est tout à fait naturelle, peut-être aussi morose que la couleur de brume du tissu. Après avoir monté la pente douce du champ au-dessus du chemin côtier, elle sonne à la grille de la maison.

 

– Bonjour, je suis une amie de Coline et de Jean. Coline vient de me téléphoner. J’étais en bas sur la grève… Elle m’a dit que je pouvais venir voir les peintures… Je ne vous dérange pas ?

 

Le peintre porte un jean avec des taches blanches. Il se prénomme Ben. Il est jeune. « Dans les trente… trente-deux ans », pense Léna qui en a cinquante. Ses yeux sont malicieux derrière de petites lunettes rondes, et ses cheveux tout ébouriffés.

 

– Non, non. Entrez, entrez ! dit-il avec un fort accent anglais.

 

Debout sur la première marche de l’escalier qui conduit aux chambres, il raconte, la peinture, la moquette qu’il faut changer, la salle de bains « très moche »… Léna l’écoute mais ses yeux s’attachent malgré elle au-dessus de sa hanche droite, à la naissance de la ceinture du pantalon. Un chat tatoué a l’air de la dévisager. Un beau chat noir au poil long avec une petite « cravate » blanche sous le menton.

 

– Qui est-ce ? demande-t-elle soudain en désignant l’animal.

– Oh ! C’est Tibbles… Dix-neuf ans…

– Vous voulez dire qu’il a vécu dix-neuf ans ?

– Oui, c’est ça, répond l’Anglais.

 

Léna pense à Jane Birkin et elle trouve que ça va bien aussi à un homme, cet accent, ces maladresses assez touchantes. Il suffit parfois de peu de chose pour qu’une mince barrière s’ouvre entre les humains, pour que l’on se retrouve instantanément dans la sphère de l’autre, dans son périmètre, son territoire. Et on n’a rien vu venir. Elle avance dans le couloir, il la précède. Elle admire le travail, la fraîcheur des couleurs pâles, le blanc lumineux du salon. La conversation prend rapidement une tournure amicale.

 

– Est-ce que vous voulez venir dîner un soir ? ose-t-elle avant de s’en aller.

– Oh ! oui ! Merci ! acquiesce l’Anglais.

– Bon ! Je vous rappelle, d’accord ?

– OK ! Great !

 

Les numéros de portables sont échangés et Léna s’en retourne à quelques centaines de mètres dans sa vieille maison de pêcheur où elle retrouve les chats, Kyrie le noir et Leison le roux. Et le feu de bois, et la solitude près de la cheminée. Mais qu’importe ! Elle a un projet, quelqu’un à inviter, une simple soirée à venir.

 

Étoile

 

Le lendemain, c’est dimanche, jour de la messe dans la vieille église, jour de marché sur la place du village. Il fait beau ! Un soleil, un vrai, chaud. Les gens d’ici disent n’importe quoi avec leurs « trois ans encore… », la lune et les planètes. Il y a bien quelques petits nuages qui arrivent de l’ouest mais Léna les ignore.

« Ça, ça va encore virer à la pluie », dit Job Muzellec en montant sur son tracteur après avoir réajusté ses lunettes à double foyer. Job n’a qu’un tracteur. Pas même une mobylette. Quand il va au supermarché, il se gare sur le parking et prend un cageot en guise de panier, le même que pour les échalotes qu’il ramasse dans son champ pour les suspendre dans la grange. « À cause des vampires » se dit Léna même s’ils ne sont pas connus dans la région où l’on raconte plutôt de vieilles légendes, des histoires d’âmes errantes, l’Ankou et sa « karriguel 1 » ou les feux follets.

La grande surface est ouverte le dimanche matin pendant tout l’été et Léna quitte le marché en direction du magasin où elle va acheter du champagne pour l’invité. Elle ne fume pas et ne boit jamais, sauf du champagne de temps en temps. C’est tout ce qu’elle a trouvé pour éprouver la légère griserie qui fait un peu tourner la tête et qui apaise les tourments. Mieux que le Lexomil qu’elle croque comme de minuscules morceaux de sucre quand l’angoisse la submerge telle une vague, une déferlante qui l’empêche de trouver le sommeil, vient et revient sans cesse comme ces lames qui n’arrêtent jamais, semblent mourir sur le sable quand d’autres suivent, suivent encore jusqu’au calme passager. Des heures entières, du ventre à la poitrine plus sensible que le reste du corps, à la gorge toujours serrée malgré la fuite dans le travail ou la lecture quand la nuit est tombée.

Elle court maintenant vers l’entrée du parking. Il est midi vingt, le supermarché va bientôt fermer ses portes.

 

– Ah ! Ça alors !

 

Elle vient de bousculer un homme qui porte deux sacs de provisions. C’est Ben. Ils rient tous deux de cette rencontre inattendue.

 

– Incroyable, dit-il, je suis seul ici depuis trois semaines… je ne connais personne… je vous rencontre pour la deuxième fois et…

– Merci pour moi, réplique la femme de ménage de Coline et de Jean qui l’accompagne ce dimanche matin.

– Sorry… Enfin, je voulais dire… Au fait, Léna, j’ai acheté du vin pour le dîner.

 

Léna se demande s’il a compris qu’il était invité le soir même. Elle n’était pas si pressée.

 

– Ah ! Très bien ! dit-elle, alors… on dit à ce soir ?

– OK ! À ce soir !

 

Merde, merde… Du vin ! Pour quelqu’un qu’elle voit pour la première fois, elle ne pourra pas refuser. Comment faire ? Le vin la rend malade et gâche le reste d’un repas. Avant de vivre loin de tout, elle savait à quel point c’était compliqué de refuser de l’alcool au cours d’une soirée. Les gens ouvraient toujours de grands yeux étonnés quand on lui proposait un verre et qu’elle refusait. Quand ce n’était pas une réflexion comme « T’es pas rigolote ! Allez ! » Faire plaisir et se rendre malade, ou avoir l’air de faire la sucrée et passer pour une rabat-joie ? Neuf fois sur dix, elle choisissait la deuxième solution. Et puis un jour, elle a découvert un très bon champagne et elle pouvait dire dès l’apéritif : « Pas de mélange ! Tout au champ’ ! » Bonne excuse ! Alors elle buvait bien, parfois trop, et on la ramassait par terre parce qu’elle tombait de sa chaise d’un seul coup. Maintenant, elle sait doser. Deux coupes, pas plus. Et elle ouvre parfois une demi-bouteille. Pour elle seule.

 

Pour Ben, il n’y a ni samedi ni dimanche. Il se repose quand il est fatigué. Ce dimanche soir, il prend un bain pour se détendre, fume une cigarette et se sert un verre de vin. C’est un moment de plaisir très simple, un rituel quotidien avant le repas et la nuit.

 

Étoile

 

Le dimanche soir, Léna a tout préparé. La vieille maison aux volets rouges est prête pour accueillir le visiteur. Des lampes éclairent chaque coin de la pièce du rez-de-chaussée. Il y a un feu de bois et des hortensias sur la cheminée, les chats ronronnent tranquillement. L’image pourrait être celle du bonheur. Tout est calme dans ce refuge où Léna manifeste parfois quelques joies, où elle enfouit toutes ses peines, là-haut surtout, dans le vieux lit de coin en merisier, sous le toit pentu tapissé de larges planches blanches. Une très ancienne lucarne qu’elle se refuse à changer s’ouvre sur la cime des arbres du voisin. Au printemps, elle regarde longtemps les bourgeons et les premières fleurs dès le réveil. Le soir, elle guette la nuit qui tombe, la nuit bleue de l’été jusqu’à l’obscurité totale. La vitre alors devient noire et le monde se referme sur elle, sur son corps ramassé dans le drap de lin et l’édredon gonflant, comme autrefois quand elle s’endormait dans un lit-cage, dans une autre maison au pied de l’église d’un village voisin.

Ben est ponctuel. Il est vingt-heures lorsque Léna aperçoit sa silhouette derrière le carreau de la porte. Il porte un jean un peu usé et une chemise froissée. Il n’a pas vraiment le temps de prendre soin de lui mais ne manque pas de charme. Avant d’embrasser Léna, il avoue qu’il a oublié la bouteille de vin et lui demande de l’en excuser. Elle se réjouit sans rien dire mais lorsque sa joue effleure celle de son invité, elle sent, l’espace d’une seconde, une évidente odeur d’alcool. Elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter. De brefs questionnements se pressent tout à coup. Il ment ? Il a fait exprès ? Il n’a pas pu s’empêcher d’ouvrir la bouteille qu’il destinait à son hôte ? Est-ce qu’il boit ? Ces quelques secondes la déstabilisent vite. Elle devient craintive, instantanément à « fleur de peau ». Un contact aussi banal l’a déjà écorchée. Que cache-t-il derrière les apparences ? Qui est cet homme charmant, souriant, à qui elle propose le champagne et qui refuse parce que ça lui donne mal à la tête ?

 

– Vous voulez du cidre alors ? Ou de la bière ?… Je peux vous tutoyer ?

 

Léna ouvre le réfrigérateur et sort deux Heineken fraîches qui les réunissent autour de la table basse près du foyer. Ben regarde la pièce, les murs chaulés, les poutres du plafond, les très vieilles statuettes bretonnes et les faïences Henriot, pose des questions, trouve cela très beau. Léna regarde Ben, répond aux questions. Elle apprécie cette présence inattendue dans sa vie, cette rencontre qui signifie que tout peut arriver, n’importe quand et surtout quand on s’y attend le moins. Elle revient doucement à la vie, à l’approche de l’autre, au contact, aux paroles échangées dans l’intimité de sa maison. « Quel âge a-t-il ? s’interroge-t-elle encore, plus jeune que moi, c’est évident. » Mais cette différence ne la dérange pas. Avant, elle n’aurait jamais regardé un homme comme Ben, marginal manifestement, qui vit de chantiers, qui ne lit peut-être pas. Il a l’air d’un artiste. Elle l’imaginait volontiers peintre ou sculpteur. Sur les marches de l’escalier au moment de leur première rencontre, elle lui avait posé la question : « C’est votre métier… les chantiers ? » Il avait répondu que oui… mais non… En fait, avant de venir en France, il travaillait au Muséum d’histoire naturelle. « Je remettais les os des dinosaures », avait-il précisé maladroitement.

 

– Vous avez fait les Beaux-Arts ?

– Oui, c’est ça !

 

Un artiste, avec un chat sur le ventre, et qui avait choisi de rénover les maisons. Tout cela a paru très sympathique à Léna qui cherche ce soir à en savoir davantage.

 

Le dos à la cheminée, elle l’écoute sans rien dire tant il se plaît à raconter ses origines. Elle apprend qu’il n’est pas anglais comme elle l’avait supposé mais américain. Toute sa famille vit dans le Connecticut. Il lui parle des lacs, des forêts et des couleurs de l’automne, des écureuils sur le bord d’une cabane en rondins. Léna qui n’a jamais traversé l’Atlantique y séjourne déjà par la pensée. Les images défilent devant ses yeux. La soirée est calme et douce et les maladresses lexicales de Ben comptent tout autant que l’évocation de sa vie dans le récit qu’il poursuit longuement. Il est le plus jeune d’une famille de six enfants. Son père est mort l’an dernier et « depuis, dit-il, ma mère va beaucoup mieux ». Il a trente-cinq ans. Il n’a pas d’enfant.

 

– Mais, ce n’est pas trop tard, dit Léna.

– Oh ! non, non… Et puis, j’ai des neveux…

 

Il est question de son arrivée en France, encore marié. Il reste évasif sur son divorce, évoque un peu l’Ardèche où il vit désormais avec sa « copine ». À ce mot, Léna sursaute. Elle éprouve un vague, très vague malaise devant cet homme qu’elle ne cesse d’observer. Qu’il ne vive pas seul ne l’étonne guère. Il reste pourtant un peu trop silencieux au sujet de cette « copine » qu’il ne nomme même pas. Elle poursuit son écoute attentive mais constate que Ben, malgré sa volubilité, demeure mystérieux sur sa vie sentimentale qui ne semble pas le rendre heureux. Tout cela la renvoie peu à peu à sa solitude et à la répétition sans fin des journées identiques. Cette soirée est une simple parenthèse et elle se demande si elle a raison de continuer la conversation. Insidieusement, la lassitude qu’elle connaît bien a engourdi son corps, sa tête. Même son cœur paraît réclamer le repos tandis qu’elle s’efforce de se tenir droite, le dos contre la chaise. Voilà deux heures qu’ils parlent, le feu va bientôt s’éteindre et elle se penche pour prendre une dernière bûche...