Aurélia et l

Aurélia et l'homme de la lande

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Livres
154 pages

Description

A l'été 2006, les plateaux des Cévennes sont les lieux de rencontre d'Aurélia avec le hasard et l'amour personnifiés par Sergueï, l'homme de la lande, Martin, l'homme des forêts et Alex, le photographe. Une disparition tragique la poussera à quitter la région. Elle n'y reviendra que deux années plus tard. Une femme, Elisabeth, lui prête alors une attention singulière et devient témoin de son récit. Au rythme de leurs rencontres se dessinent l'été 2006 et les incertitudes du nouvel été.
« Les moments de grâce sont de courte durée. Ce n'était plus l'immensité qui fascinait Aurélia, seule la hantait la silhouette aperçue. Un homme blessé avait disparu au haut de la crête et allait peut-être mourir. [...] On a quelquefois un courage que l'on ignore soi-même. »


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Ajouté le 08 juillet 2014
Nombre de lectures 5
EAN13 9782332705716
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-70569-3

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

À Monique, violoniste.

Remerciements

 

 

Mille mercis à Dominique Marie Godfard pour sa présence et ses conseils, ainsi qu’à Gabrielle Montanari pour son soutien avisé.

Citations

 

 

Il existe d’ailleurs certainement un degré de détresse auquel les anges sont sensibles, de formidables irradiations de détresse que les hommes ne peuvent percevoir, qui traversent l’épaisseur de leur monde, et une fois de l’autre côté, irisent le spectre d’un ange d’un violet tendre et tourmenté, comme l’améthyste dans les géodes de crystal de roche.

Rainer Maria Rilke – Lettre à une musicienne

Prologue

Comme tous les étés au pays du Gévaudan, durant les veillées, sont contées des légendes. Un soir de l’été 2010 apparut des profondeurs de la forêt une femme vêtue d’une robe rouge. Auprès des visiteurs du soir, d’une voix ardente elle conta une histoire qui eut lieu deux étés durant au cœur de la région. Cette histoire, interrompue par un orage, abandonna le destin de chaque personnage à la force de la tempête tandis que la dame en rouge entrait dans un léger sommeil. Seul le retour au calme de la forêt donnerait à entendre le dénouement de ce récit.

Chapitre 1
Elisabeth – 2 Août 2008

Je me souviens de notre première rencontre. C’était un bel après-midi d’été dans les remparts d’un village sur le plateau du Larzac, une chaleur dense entourait de brume les enceintes, tel un présage à notre venue dans ces lieux. Aurélia visitait une boutique artisanale de bijoux et tissages. Sa présence évoquait une représentation romanesque sous les couleurs de peintres anglais du XIXe siècle tels John Everett Millais ou Edward Burne-Johns. Cette apparition interpella mes origines anglo-saxonnes héritées de mon arrière-grand-mère maternelle et redessina quelques paysages indomptés. De l’Angleterre, j’ai gardé une curiosité éveillée au moindre rappel du fait de cette filiation pas si lointaine. À la différence d’Aurélia, mon apparence désigne mon ascendance paternelle du Sud méditerranéen.

C’est ainsi qu’Aurélia entra dans ma vie. Femme élégante, affirmée par une belle stature, Aurélia portait une robe parme décolletée. Sa chevelure claire ondulait sur la nuque, torsadée de quelques fils d’or. Une mèche rebelle sur le front lui donnait un air d’adolescente alors que son ovale allongé, comme son allure, laissait planer la question de son âge. Elle avait certainement plus de cinquante ans. À l’observer, on apercevait sur son visage les marques d’une désillusion masquée par la lumière de son sourire.

Je m’approchai de l’étal des bijoux et regardai Aurélia avec un intérêt discret. Celle-ci contemplait les bagues dont une sertie d’une émeraude qu’elle glissa à son annulaire gauche tout en observant le mouvement de sa main avec plaisir. J’essayai plusieurs bagues, puis lasse de mes essais infructueux, abandonnant ma discrétion, je me tournai vers elle et engageai une discussion autour de la bague émeraude, lui précisant la beauté de cette pierre précieuse et combien elle seyait à sa main. Aurélia, visiblement émue, me remercia d’un sourire.

Ce fut notre premier échange.

Je lui proposai de visiter le village et de nous rafraîchir à l’hôtellerie. Aurélia apprécia cette suggestion, évoquant la lumière encore vive sur les remparts.

Est-ce mon attention à son égard qui la séduisit ? C’est en effet avec un certain plaisir qu’elle se prêta, devant une tasse de thé, à notre échange qui, animé par ma curiosité, devint le début d’une aventure.

Ainsi Aurélia me livra des parties secrètes de sa vie, comme s’adressant à une connaissance antérieure.

– Maintenant, loin du tumulte de mes passions, je peux vous dire l’importance de l’émeraude dans ma vie, couleur qui participe de mon retour dans le Sud, cette région que j’ai quittée précipitamment il y a deux ans. Je n’ai pas plus de certitude qu’alors, cependant j’ai décidé de revenir.

Aurélia m’avait instantanément séduite. Je fus surprise par son aisance à me parler de sa vie, aimantée à son histoire par une force étrange à laquelle je ne pouvais me soustraire.

Je me souviens lui avoir dit :

– C’est un plaisir de vous écouter. Peut-être, en écho à vos propos, serai-je tentée de me confier à vous.

En effet l’intensité donnée à son retour incita ma curiosité à la connaître. Peut-être pourrais-je lui parler de moi si peu incitée à dévoiler ma vie ? Qu’aurais-je à lui révéler puisque l’intensité se situait là où elle interrogeait la sienne. Ma vie se déroulait avec calme, du moins le pensais-je, et Aurélia ne manquait pas de susciter le désir de vivre son événement.

Pour Aurélia, c’était l’histoire d’un été qui durait toujours. Dans l’imprévu de la rencontre, l’énigme du rêve initial provoqua une résonance au point de prolonger mon écoute au-delà des derniers rayons solaires.

Chapitre 2
Le rêve d’Aurélia – Août 2006

Alex, je le revois enfin.

Une lumière silencieuse donne à son visage un teint inattendu. Je reconnais le regard vif, le profil ferme, la bouche aux lèvres fines entrouvertes, le brillant de son sourire. Torse nu taille étroite, d’une pagaie simple il dirige un canoë sur la rivière jusqu’au Point sublime. J’entends sa respiration au rythme régulier et j’entrevois les mouvements de son corps accordés aux élans de l’embarcation. Hors d’atteinte. Pour le rejoindre, je pénètre les gorges au sein des roches avec la patience acquise après une longue attente. Issue des eaux invisibles, je deviens naïade du fleuve émeraude, les herbes folles collent à ma peau, les pierres rondes frôlent mon corps dans un frémissement de fraîcheur au cœur d’une végétation dense où se dessine, en un sillon sensuel, l’origine du monde. De cette profondeur, mon regard atteint d’étranges troglodytes, ruines de granite, châteaux fantômes érigeant vers le ciel de somptueuses sculptures. Un grand silence enveloppe l’univers, un silence d’ombres et d’étoiles. Une nuit habitée s’étend sur les roches. Il n’y a plus d’ailleurs.

Au matin, Aurélia écrivit à Alex. Elle lui évoquait la rivière, les roches et son désir de le retrouver.

Elle n’avait pas revu Alex depuis un an. Elle se souvenait de leurs dernières rencontres distancées, l’un et l’autre arguant de leurs activités comme raison de cet éloignement, ils demeuraient campés dans leurs secrets, les pensées ne se déliaient plus, les mots n’entraient plus en résonance, leurs corps ne s’enlaçaient plus. L’intimité leur avait échappé. Sans prévenir un gel s’était glissé dans leurs vies. Ils étaient devenus solitaires.

Prise de cours dans un désert, leur intimité se renouerait-elle par l’initiative d’une lettre ? La splendeur ne se rattrape jamais ou prend un autre visage, pensait-elle. Serait-elle à la hauteur de ses propres espérances ? Alex serait-il disponible ? Pourtant, quelle que soit la distance installée, elle appréciait sa vivacité d’esprit et cette sensibilité qui le portait à la photographie. Alex demeurait celui qui photographie le monde.

Elle serait belle pour cette rencontre. Elle choisirait une robe claire comme la rivière. Ses rides, plus visibles sous le soleil, donneraient un éclat au regard, sa peau aurait une couleur ambre. Rayonneraient à nouveau les lumières d’un été qui avait donné ardeur à leur première rencontre.

Le défi lancé, Aurélia serait patiente, savourant le plaisir de cette initiative et de ne rien savoir.

Chapitre 3
Journal d’Aurélia – 2 Août 2008

C’est dans les remparts que j’entrevois la femme en rouge. Le lieu n’est pas un hasard, revenir à La Couvertoirade inaugure mon retour au pays des roches et concourt à cette imprévisible rencontre. La femme en rouge se présente sous le prénom d’Elisabeth. C’est une femme bien proportionnée. Son maintien ajuste la finesse de sa taille etdésigne un corps de jeune femme avecde petits seins qui pointent à travers le tissu soyeux de sa robe. Sa chevelure brune assemblée par un ruban sur la nuque entoure un visage hâlé par les couleurs du Sud. Au premier abord, Elisabeth offre un certain retrait, celui de l’observation, pourtant son regard noisette exprime une ardeur que rien ne semble contredire. En effet, lorsqu’elle entre en scène, on est surpris par son audace, la retenue disparaît dans l’intensité de sa demande. Ainsi elle m’aborda, regarda ma bague et exprima son admiration pour mon choix. Je lui dis – Cette bague émeraude est un coup de cœur, comme un retour vers le passé. Je n’eus aucune hésitation à la choisir, la taille brute de l’émeraude, par son inachèvement, m’a aussitôt séduite.

Elisabeth manifestait une grande curiosité à mon égard. Aussi je ne tardai pas à projeter sur elle des sentiments contradictoires. Je ressentis un étrange malaise, comme cetrouble qui emplit l’âme lorsque se révèle le sentiment d’en avoir trop dit et, par ailleurs, s’exprime en moi le plaisir de lui raconter pourquoi je reviens. Lors d’une première rencontre, par pudeur je me garde de poser des questions sur l’intimité de l’autre. Pourquoi ces réponses hâtives ? Je connais cette fragilité qui entrouvre des portes que l’on souhaite garder closes.

Dans mon enfance on voulait me dérober mon silence. Mes secrets dérangeaient mes parents qui posaient des questions auxquelles je ne répondais pas. Parfois je perdais ma vigilance et leur livrais ma liberté qu’ils enfermaient aussitôt dans un placard, instillant en moi une peur de la pensée. Plus tard, bien souvent j’ai caché mes émotions de crainte qu’elles ne soient mal interprétées. Adulte, je me suis délivrée en partie de cette prudence, mon regard sur l’autre redevenu confiant.

De la fenêtre ouverte pour Elisabeth, je réalise le temps écoulé et les appréhensions que provoque ce retour. Et contrairement à mes premiers propos auprès d’elle, c’est moins l’absence d’Alex qui me préoccupe, car nos liens sont renforcés par des affinités artistiques, que celle de Martin, cet homme quitté il y a presque deux ans – Martin dont Elisabeth ne sait rien encore. L’absence crée une telle incertitude. Sans nouvelles, que sommes-nous devenus l’un pour l’autre ? Une part de moi a disparu dans la tragédie de la caverne, et pourtant mon désir est de le retrouver à La Châtaigneraie.

Ainsi, subtilement par la porte dérobée, Elisabeth devient la meilleure des confidentes et m’entraîne à dévoiler mon existence avec l’espoir de donner forme à ce retour. Ce soir, comme une musique qui suscite une émotion vive, les monts, les forêts et le bleu du ciel provoquent un trouble en mon âme.

Chapitre 4
Aurélia – Août 2006

Ce jour-là le temps était lumineux, les montagnes bleues clairement alignées à l’horizon. Aurélia conduisait sur une route déserte. Elle écoutait la radio qui retransmettait une émission sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl du 26 avril 1986. Cette émission contrastait avec l’univers limpide des lieux. Seule une transparence pâle enveloppait les monts et les forêts estompant leurs contours.

Un journaliste évoquait les radiations invisibles : « Le mur invisible, le mal invisible, l’irradiation du monde, c’est l’enfance touchée, des milliers de morts et des millions de malades, c’est l’enfer. » Il poursuivait : « Demain les Ukrainiens, comme chaque année commémorent la plus grande catastrophe de l’histoire du nucléaire civil. C’est aussi une commémoration en France pour de nombreux malades de la thyroïde qui ont alors porté plainte. »

Elle se souvenait en effet. A l’époque, l’explosion lointaine ne dépassait pas les frontières de l’Est, les autorités françaises annoncèrent un nuage radioactif immobile aux frontières ! Pourtant on parlait de contamination de salades du Sud de l’Europe – « Il ne faut pas en manger ! » disaient les agriculteurs. Celles-ci, comme toutes les salades, étaient vertes mais irradiées, distribuées et consommées.

Sur les ondes, le journaliste poursuivait – À Tchernobyl, des ouvriers furent envoyés sans protection pour « nettoyer » la centrale. Ces hommes appelés « liquidateurs » sont presque tous morts aujourd’hui. Sous le sarcophage, c’était « deux secondes ou la mort », rapportaient des survivants d’Ukraine.

L’émission se poursuivait par leurs témoignages :

– Si l’on commence à se souvenir, c’est le cauchemar, disait un homme de Tchernobyl. La radiation, on n’en savait rien. Le pays n’a rien voulu dire, il a caché la vérité. La pluie n’a cessé de tomber noire, tout était radioactif. J’arrosais la route, la radioactivité était dans la voiture. J’avais des boutons sur tout le corps. Depuis je suis en fauteuil roulant. J’ai maintenant une respiration impossible. Je n’ai pas d’argent, je ne peux aller nulle part.

C’était un nouvel Hiroshima !

Un spécialiste ajoutait que Tchernobyl avait provoqué un coup d’arrêt au développement de l’énergie nucléaire. Mais depuis l’accord de Kyoto sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, l’atome relevait la tête au motif qu’« une centrale nucléaire n’émet pas de gaz carbonique, contrairement au pétrole ou au charbon. » Et on continue toujours et encore. La mort n’arrête rien, pensait Aurélia. Aujourd’hui, les Ukrainiens attendent toujours les travaux de sécurisation du site et la construction du nouveau sarcophage sur la Centrale.

Aurélia songeait à la zone interdite – Cette zone appelée la forêt rouge, cette forêt où des milliers de personnes ont perdu la vie. Depuis, dit-on, la zone reprendrait une forme d’existence, s’y développerait une flore inconnue, se reproduiraient des animaux en nombre. La nature aurait une force qui étonne les chercheurs...