Boy

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137 pages
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Après « United Colors of crime », salué par la critique, Richard Morgiève poursuit avec Boy l’exploration des thèmes qui le hantent : l’amour, l’honneur, le courage, la rencontre avec l’autre.
« Une panne d’électricité éteint la ville devant eux. À chaque mètre qu’ils font, la lumière recule. Les rues s’enlisent lentement dans l’obscurité, les passants semblent sortir de rien. De temps en temps une enseigne lumineuse résiste, notamment cet Oasis Kaboul jaune et orange, vert. Les phares des voitures entretiennent une illusion, celle d’un monde à la merci de l’homme, un monde sécurisé. Mais le monde n’existe pas, songe Boy. On l’invente pour ne pas crier, ne pas se percer les tympans. »
Une histoire d’amour, comme toujours chez Morgiève : amour-haine pour un père-voyou, amour-haine pour la lâcheté, amour-haine pour soi-même – mais quoi de plus proche de l’amour que la haine ? L’amour de Boy est à la hauteur de ses impossibilités. Elle ne sait pas qui elle est. Elle cherche désespérément l’amour d’un, d’une autre. Roman tragique aux allures de thriller, roman épique sur décor sanglant du monde d’aujourd’hui. Roman sexuel, noir, où les fantasmes se disent à chaque page.

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Ajouté le 05 janvier 2013
Nombre de lectures 629
EAN13 9782355361180
Langue Français
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© Carnets Nord, 2014 12, villa Cœur-de-Vey, 75014 Paris www.carnetsnord.fr ISBN : 978-2-35536-119-7
ÀAlice Massat et François Gladel. À Estelle Zymny.
Boy est blessé le 7 octobre 1951 à Bo-Sien, au nord du Tonkin. À l’aube, lorsque son bataillon décroche. Touché à la cuisse, Boy roule dans les bambous et s’assomme. Il revient à lui, seul avec les autres. Il ne bouge pas. Ils s’approchent. Ils ne font pas de bruit. C’est leur silence qui les trahit. Plus il y a du silence, plus ils sont là. Boy se bat depuis 1944. Il a fêté ses dix-sept ans sur le front, en Normandie, avec une Croix de fer. Son manuel de survie est au point, détaillé. En plusieurs langues, multiculturel. Enrichi d’observations faites sous diverses latitudes. Le résumé : vivre. Vivre coûte que coûte ? Non. La vie a un prix. Les autres vont repartir… Les autres sont des criminels, prêts à tout. Boy les comprend parce que lui aussi est prêt à tout. Il faut savoir que la vie ne vaut rien pour ceux qui tuent. Boy attend. C’est tout ce qui reste à ceux qui se battent pour de mauvaises raisons, ce que Boy fait depuis toujours. Sans pouvoir e échapper à son sort. Il a commencé avec la 12 SS Panzer-Division, il continue avec la Légion. Une sirène hurle à l’horizon et déconcentre Boy. Il se force à revenir dans l’histoire… Il rampe, s’adosse à un arbre. Dans son sac en toile kaki, il trouve la trousse d’urgence, une boîte en fer, attaquée par la rouille. Il l’ouvre. Il y a tout le matériel pour pratiquer les premiers soins. Il découpe son pantalon de treillis. C’est assez profond, ça saigne. Il faut le faire. Pas reculer. Il nettoie sa blessure à la cuisse droite à l’alcool à 90º. Il désinfecte l’aiguille, mord son chapeau de brousse. Il recoud la plaie. Il pleure. Il persiste. Il est fier de lui, c’est fait. Il est crevé, boit de l’eau. Il n’aurait pas cru que ça serait aussi insupportable. Il fume une Lucky pour décompresser. Pas en entier. Il faut qu’il y aille. Il faut respecter le plan. Il se lève et empoigne son fusil ak-47 – pris à un Viet mort. Il avance avec difficulté. Sa blessure à la jambe est douloureuse. Ça tire, ça brûle. Il boite. Il se baisse et s’empare d’une branche. Elle lui servira de canne. Il se remet à marcher sous le couvert des arbres. Ça va mieux. Il fait quelques dizaines de mètres… Et les Viets lui tombent dessus. Boy est surpris. Il ne s’y attendait pas. Pas là. Pas maintenant. L’un des deux Viets appuie le canon de son mas 36 sur son front. Ce Viet est noir. Boy lui balaye les jambes avec sa jambe gauche : il s’effondre. Boy se retourne. L’autre Viet se jette sur lui. Il a une mitraillette Sten, n’importe quoi. Il est blond et sent la bière. Il renverse Boy, diminué par la souffrance, empêché par la branche. Ils s’écroulent. Boy gémit, la faute à sa blessure. — Mais tu es une fille, murmure le blond, sidéré. Le Noir essaye de maintenir les jambes de Boy qui se débat. — C’est quoi ce bordel, s’écrie le Noir. C’est quoi ce sang ? Boy est embêtée. Elle s’est mal recousue ? Le blond se redresse. Boy soulève le pansement. Ça va, la couture tient. — Boy, dit le blond. Boy… C’est plutôtGirl, ton pseudo. Je rêve ! — Ah putain, dit le Noir. Une fille ! J’y crois pas. — C’est quoi ce sang, demande le blond. C’est quoi l’arnaque ? — Vous avez lu le scénario du jeu ? répond Boy. Vous l’avez lu ou pas ? — Comme ça, dit le blond. La guerre d’Indochine, un légionnaire blessé… Un, pasune. — Tu sais…, lire, marmonne l’autre. Lire… Nous, on joue. — Je suis blessée dans le scénario, dit Boy. Oui ou non ? — Oui, dit le blond, oui. Tu encaisses une balle… Et tu te recouds… Le blond dévisage Boy, puis bredouille : — Non… Tu t’es fait ça pour… Tu t’es charcutée et tu t’es recousue ?
— J’y crois pas, marmonne l’autre. Avec quoi tu t’es ouvert la barbaque ? J’y crois pas… — Au poignard, répond Boy. — Et tu t’es recousue, dit le blond. Là ? T’es barrée. Complètement. — Ça fait mal ? demande le Noir. — Très. Boy rit, le blond et le Noir aussi. Ils allument des cigarettes. Boy non. — Même un vrai légionnaire ne fait pas ça, dit le blond. Dans la réalité, personne ne fait ça. — Vous deviez être quatre, dit Boy. — Des bouffons. Ils sont pas venus. — Mais pourquoi Boy ? demande le Noir. — C’est mon nom. — Et ton prénom ? — Erwin… — Mais c’est un nom de garçon, dit le blond. — Mon père croyait que j’étais un garçon… Et je suis une fille. Le blond et le Noir sont perdus. Boy est songeuse. Elle pense à la suite de l’histoire.Il est prisonnier des Viets. Ils rejoignent d’autres prisonniers, d’autres Viets. On leur enlève leurs chaussures. Leurs bras sont liés dans le dos. Ils marchent pendant des jours et des jours. Beaucoup meurent. Leurs pieds s’infectent. La brousse pourrit les Européens, a dit Giap. Trois semaines de marche pour arriver au camp 113, à l’extrême nord du Tonkin. À la frontière avec la Chine. Mortalité supérieure aux camps nazis… Le Noir joue avec l’arme de Boy. — On dirait une vraie, marmonne-t-il, une putain de vraie kalachnikov. — À cette époque, le reprend Boy, on disait ak-47. — Tu l’as achetée où ? — Sur Internet. En fait, c’est une vraie kalachnikov. En service depuis 1947, elle peut jouer dans toutes les histoires. Boy s’en veut d’avoir mal ciblé les deux guignols. Mais elle a joué jusqu’au bout. Elle s’est entaillée, cousue. Quel homme fait ça, quel fils ? — Sans vouloir te vexer, dit le Noir, ton Indo, c’est chiant. C’est lourd. On s’est emmerdé en t’attendant. Notre rôle, c’était quoi ? Je savais même pas que ça avait existé ton Indo. Et puis c’est où ? C’est moins bien que la guerre en Afghanistan, au Mali. Moins d’hélicos, pas de jets. Ça va pas. C’est pas moderne. Tu nous suces ? Puisque tu es une fille… — J’ai des capotes, déclare le blond. Tu es notre prisonnier. Les prisonniers, ils morflent… Boy dégaine son poignard us 17… Une baïonnette retaillée. — Comme tu veux, dit le blond en se levant. Mais compte plus sur nous pour jouer. — Et on n’est pas des violeurs, dit l’autre. On est… Il ne sait pas au fond ce qu’ils sont. Boy se lève avec difficulté. Elle est triste. Les histoires lui échappent. Elle ne parvient pas à les tenir. À les faire marcher droit. — Je suis sûr que c’est parce qu’on est des Viets, dit le Noir. Si on était des Forces spéciales, des agents cosmiques, tu nous sucerais… Ils avancent en lisière de la forêt, tous les trois. Quel ennui, pense Boy. Elle ne voudrait plus vivre. Plus se forcer. Fin de l’histoire. Marre des histoires. Entre la forêt et l’autoroute qui apparaît derrière les grillages, un exhibitionniste marche nu sur le no man’s land où quelques plaques de neige s’accrochent. Il doit cailler. Boy imagine la peine qu’il doit avoir. Il se montre. Il veut qu’on le voie. Mais qui le voit pour ce qu’il est ? — On a entendu parler de toi sur la Toile, dit le Noir. — Que tu joues à fond, dit le blond.
Deux Rafale passent au ras des arbres. — Faut aller à l’hôpital, dit le blond. Va te faire soigner… Il se tait. Il voudrait trouver les mots, mais les mots sont libres. Boy pense qu’elle a sûrement de la fièvre comme l’autre Boy. C’est la contagion des histoires. Les histoires prolifèrent, lancent leurs métastases et s’étendent… Tuent à la fin comme le cancer. Les histoires tuent ceux qui les écrivent. Boy le sait. Elle le vérifie tous les jours. Le blond et le Noir trouvent leurs sacs qu’ils avaient planqués dans un taillis. Ils passent des survêtements. Des parkas. Des baskets. Ils rangent leurs armes factices dans leurs sacs. Ils repartent tous les trois. — T’as entendu parler de Bill ? demande le blond à Boy. Y a une rumeur… — Tu veux dire ? — Menace sur les joueurs. Tu vois le genre ? — Non. — Un mec qui tuerait les joueurs. En ligne, pas en ligne. Tous ceux qui jouent. — Et pas que ça, ajoute le Noir. C’est un hacker de la mort. Il bousille les réseaux… Et les gens autour… Enfin, à ce qui se dit. — Il t’envoie une petite tête de mort qui sourit, poursuit le blond. Elle s’appelle Bill. Signé Bill, quoi. Bill, l’addition ? Boy pénètre dans une ruine. C’est là qu’elle a caché son sac. Elle leur dit de rester dehors. Elle se déshabille. Le blond et le Noir la matent par un trou : musclée, les seins bandés, un boxer kaki qui moule sa vulve. — Elle est pas tatouée, remarque le blond. C’est pas normal. Tout le monde est tatoué, même le président… Boy sort en survêtement, baskets. Parka. Ils s’en vont. Un peu plus loin, sur un mur à moitié écroulé, quelqu’un a peint il y a longtemps : us go home. — Ça veut dire quoi ? s’étonne le Noir. Il avait quoi dans la tête le tagueur ? Il allume une cigarette et marmonne que le président a dit qu’il fallait affronter la nouvelle réalité. — Il veut dire quoi avec ça ? La 5 G ? — Moi je dis qu’on va avoir la guerre, déclare le blond. La guerre atomique. Je voudrais bien être un survivant. Tu te sers dans les magasins. Ce que tu veux… Hé Boy, tu me donnes ton portable ? — J’en ai pas. — Tu déconnes ? Personne a pas… Ils la dévisagent ébahis. Ils marchent en silence. Boy se sent observée. Le jeu rend parano. Elle baisse les yeux sur sa poitrine, voit le point lumineux rouge du pointeur laser d’un fusil… Il remonte vers son cou. Un chevreuil surgit, passe devant eux comme un rideau tout chaud. Il s’écroule, le front en sang. Sans bruit de détonation, comme dans un songe. Ses pattes frémissent… — Putain, marmonne le Noir, j’y crois pas. Ils tirent avec des silencieux les chasseurs maintenant. Ça devrait pas être permis. — C’est de l’arnaque, dit le blond, ils auraient pu nous déglinguer. Le chevreuil se raidit, meurt devant les joueurs. Le sang coule de sa tête, se répand sur les feuilles mortes. — Barrons-nous, dit le Noir. Ils jouent à un autre jeu, ces cons-là. Pauvre bête, elle avait rien demandé. Moi, je mange que des pizzas… Boy n’arrive pas à réfléchir. Elle est saturée. La douleur, l’échec. Elle se retourne. La bête la regarde, avec ses grands yeux immobiles et tristes. Un bruit de moteur. C’est un type qui fait du trial, debout sur les cale-pieds de sa moto orange, il zigzague entre les arbres, accélère pour grimper un talus, décolle et s’élève entre les branches. Se distraire, c’est tout ce qui reste aux hommes ordinaires, pense Boy, qui voudrait être un gisant, un
souvenir, mais pas elle. Ils sortent de la forêt. Boy embrasse le blond et le Noir. Le blond lui adresse un signe de la main. Ils disparaissent. Comme dans le néant. Cette structure invisible qui fait peur à Boy, cette sorte de vide qui tient tout. Boy pense qu’ils étaient gentils, ces deux types. Elle ne les reverra pas, ils ne se reverront pas. Les jeux les séparent. Ils vont aller dans un autre jeu. Trouver un peu de substance. Boy augmente le volume sonore de la musique. Ses écouteurs la séparent un peu de la banalité terrassante. Un gosse passe sur une trottinette. Derrière lui, sa mère. Assez laide, jeune encore mais usée. Délavée. Vivre pour quoi ? Pour écrire des histoires, dit le père de Boy. Pour écrire des histoires tant qu’on peut. La gare de Fontainebleau apparaît. Droite, terne, les rails rouillés, le ballast rouillé. Des publicités, des tags. Les réverbères qui s’allument. Des gens qui attendent. Pas riches, pas joyeux. Boy se souvient quand elle dansait avec son père, elle avait quel âge ?