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Coeur de mercenaire

De
360 pages
Lorsque son fiancé la quitte juste avant leur mariage, Tiphaine décide de changer de vie. Sur un coup de tête, elle abandonne la France, son métier d'infirmière, son quotidien stable et rassurant pour s’impliquer dans une mission humanitaire au Libéria. À peine arrivée dans le camp auquel elle a été affectée, elle rencontre Carl.
Mercenaire aussi dangereux que séduisant, il incarne tout ce qu’elle déteste. Pourtant, malgré sa violence refoulée et ses réflexes de tueur, il est le seul avec lequel elle se sent en sécurité, et leur attraction l’un envers l’autre est immédiate.
Mais il n’y a pas qu’une attirance physique chez Tiphaine : Carl l’intrigue. Comment un homme qu’elle découvre loyal et honnête, peut-il faire ce métier ? Quel passé cache-t-il derrière son cœur de mercenaire?
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Couverture : © Hachette Romans.
© Hachette Livre, 2017, pour la présente édition.
Hachette Livre, 58 rue Jean Bleuzen, 92170 Vanves.
ISBN : 978-2-01-700791-3À ma grand-mère, qui nous a quittés le 11 mai dernier,
soit neuf mois moins un jour avant la sortie de ce livre.
C’est elle qui m’a fait découvrir et aimer la romance,
c’est elle qui m’a élevée pendant dix ans,
c’est elle qui me manque tous les jours un peu plus.
Je sais que tu aurais aimé ce livre, et c’est à toi que je le dédie, à toi qui ne le liras jamais.
Je t’aime, mémé, pardon de ne pas te l’avoir dit plus tôt.Trois mois plus tôt…
La gifle claqua dans la boutique comme un coup de fusil. La musique classique qui
masquait le brouhaha feutré des vendeuses et de leurs clientes fut, durant quelques
secondes, le seul son qui emplit l’atmosphère. Un silence stupéfait avait succédé à la
détonation. Silence qui fut à son tour brisé par un hurlement de rage :
— Comment peux-tu oser me faire ça ?
Les bégaiements confus qui s’ensuivirent évoquaient plus une chèvre constipée que
les discours pondérés et cultivés auxquels le sémillant architecte – et fiancé de la furie en
robe blanche retranchée dans une cabine au fond au magasin – avait habitué patronne
comme employées.
Au bout d’un instant d’effarement général, le bourdonnement discret des conversations
reprit dans l’espace confiné, chacune détournant le visage de la scène.
Ce qui était en train de se produire correspondait au pire cauchemar de chacune des
jeunes femmes présentes : un homme, le seul dans ce temple dédié au tulle et à la
dentelle, venait de rompre en public, en plein essayage de sa promise.
De nouvelles phrases sèches et brusques interrompirent à nouveau les commentaires
appréciateurs des vendeuses, qui faisaient leur possible pour regagner l’attention de leurs
clientes, puis une silhouette masculine en costume trois pièces traversa la boutique à
grands pas, la marque d’une paume plaquée sur la joue, avant de claquer la porte.
— C’est ça, sauve-toi, espèce de lâche ! Et n’oublie pas de récupérer les clefs de chez
tes parents en préparant ta valise ! T’as intérêt à avoir fichu le camp avant mon retour !
Une adolescente en tenue de demoiselle d’honneur plus gonflée et mauve qu’une
meringue à la violette gloussa devant la diatribe hurlée à l’autre bout du salon. Sa sœur
aînée, affairée à remonter un bustier encore trop large pour elle, lui fit les gros yeux. Plus
près de la cabine où le drame s’était produit, elle venait d’entendre que des sanglots
résonnaient à l’intérieur, à peine étouffés par les épaisseurs de tissu que la fiancée
délaissée avait dû se draper sur la bouche pour masquer sa détresse. Leur mère les
considéra et fit la moue.
— J’ai toujours dit que voir la mariée avant la cérémonie portait malheur ! asséna-t-elle
d’un air sentencieux avant de hocher la tête d’un geste sec. Prenez-en de la graine, les
filles : c’est pas en traînant un homme ici que vous lui donnerez envie de se faire passer
la bague au doigt.
Son aînée avait eu beau lui adresser des signes frénétiques pour lui signifier de baisser
le ton, la matrone, un peu dure d’oreille, n’avait rien remarqué et le salon entier profita de
sa morale.
Quelques instants plus tard, une jeune femme en robe d’amazone ivoire façon
eXIX siècle émergeait de la cabine du fond, échevelée et le visage rougi de larmes,
remontant les épaisseurs bouffantes de sa jupe pour avancer plus vite. Parvenue devant
les trois inconnues, elle pila net et se tordit les mains. Les femmes la scrutaient, l’air
mipaniqué mi-intrigué.
Au bout de quelques secondes, avec un cri triomphant qu’on aurait pu assimiler à une
exclamation de douleur, elle vint à bout de l’objet qu’elle tentait vainement de retirer.
— Tenez ! Elle vous portera peut-être plus chance qu’à moi !Par réflexe, l’autre tendit la paume, juste à temps pour récupérer la bague qui, sans ça,
aurait fini dans la moquette – ou, pire, dans la coupe de champagne qui trônait entre elles
sur un guéridon.
La lourdeur du bijou la surprit. Étonnée, elle baissa le regard dessus.
L’alliance n’avait rien de standard. Elle ressemblait même plutôt à une chevalière
masculine, épaisse et massive, avec un blason entouré d’un cercle de rubis aux facettes
irréprochables.
La fiancée délaissée émit un hoquet et se détourna de la preuve de sa déchéance.
— Je… vous… vous êtes sûre ? Elle doit valoir une fortune, protesta la future mariée
en plissant les paupières. On dirait un bijou de famille…
Sa mère se pencha pour inspecter l’écusson.
— C’est vrai, ce sont des armoiries. (Elle lança un coup d’œil à l’inconnue.) Vous
devriez peut-être la rendre à votre… (Elle hésita sur les mots.) Enfin, à monsieur. Si c’est
un héritage, il doit y tenir.
La jeune femme crispa la bouche. En face d’elle, l’autre cliente lui tendait l’alliance
honnie entre deux doigts, comme si elle craignait que son contact ne la contamine.
— Vous… vous avez raison, finit-elle par admettre, c’est un objet ancien. Transmis de
père en fils… (Puis un léger rictus amer se dessina sur ses lèvres pleines.) Et il me l’a
offert. Donc j’ai parfaitement le droit de le garder… ou d’en faire ce que je veux. Et je sais
exactement quoi faire avec !
Là-dessus, elle récupéra le trophée et, avec un sourire cruel, le glissa dans la poche de
poitrine de son boléro cintré.
*
— Tu es sûre ? Tu ne vas pas le regretter ?
Tiphaine haussa les épaules et contempla une fois de plus les billets d’avion posés sur
la table basse, entre le virgin mojito de sa meilleure amie et son propre cocktail – qui
n’avait rien de sans alcool.
— Il y a plein de choses que je regrette déjà : la maison qu’on devait acheter, la famille
qu’on devait fonder, le voyage de noces que j’ai annulé – au fait, ils m’ont quand même
retenu des arrhes, les saligauds, malgré les « circonstances dramatiques » –, le mariage
de mes rêves… (Puis elle releva la tête.) Mais tu sais quoi ? S’il y a bien un truc qui ne
me manque pas, c’est d’avoir à subir ma belle-mère ! Et je suis bien contente d’avoir
revendu la bague qui remontait à l’ancêtre préhistorique de Thibault-t’as-tout-faux !
Le surnom qu’elles avaient attribué, soirée célibattantes aidant, à l’ex de Tiphaine était
pour elle la seule façon de réussir à parler de l’homme qui avait brisé sa vie sans se
mettre à pleurer.
— J’en reviens toujours pas, que tu l’aies giflé ! commenta Cécile au même instant,
avec un air réjoui. Je ne t’aurais jamais crue capable de ça ! Cela dit, je ne te voyais pas
non plus réserver des billets pour…
Tiphaine haussa les épaules.
— Qu’est-ce que tu veux, je suis une rebelle !
Son amie éclata de rire.— Mon œil ! Une rebelle qui rêvait d’un mariage de princesse, d’une maison à la
campagne avec une clôture blanche, de deux gosses et d’un chien, hein ! Tu te rends
compte de l’endroit où tu vas te retrouver ?
Autre geste désinvolte de l’intéressée.
— Un hôpital plein de blessés, de malades et de médecins. C’est pas comme si je ne
connaissais pas.
Cécile fit la moue.
— Oui, enfin… Là-bas, ça ne sera pas la même chose qu’ici, je crois ! T’imagines le
quotidien ? L’hygiène ? Le climat ? C’est…
Tiphaine fit la grimace.
— C’est le but : changer de vie. Vu le bilan de la mienne, un nouveau départ, c’est pile
ce qu’il me faut. Et il y aura quand même un truc qui ne changera pas : moi. Cette bonne
vieille Tiphaine, banale, abandonnée et trentenaire.
— Heu, chérie ? Tu n’as pas encore vingt-huit ans, je te signale. Et tu ne t’es pas
engagée dans un ordre religieux. J’espère bien que ce voyage, ça servira juste à dire
« merde » à Thibault-t’as-tout-faux et qu’on va te voir rappliquer pour Noël… (Elle
s’interrompit pour réfléchir.) Tu reviens bien pour les fêtes, hein ? (Hochement de tête
affirmatif.) Donc, j’espère qu’à Noël tu nous annonceras qu’il t’a fait la faveur du siècle en
piquant sa crise d’adolescence, et que tu remontes en selle pour traquer le riche et beau
célibataire !
Cécile saisit son verre et le leva en un toast moqueur. Tiphaine la scruta un long
moment, incapable de se décider à célébrer, même avec ironie, ce qui était toujours à ses
yeux le drame de sa vie. Puis, au bout d’un moment, elle récupéra sa propre boisson et,
avec une moue d’autodérision, la brandit en l’air.
— C’est de la vodka, chérie : on ne trinque pas avec, on la siffle cul sec !
Et elle engloutit son shooter de cocktail kamikaze – vodka, Cointreau, jus de citron
vert –, préparé pile en l’honneur de son nom, qu’elle espérait en accord avec son humeur
depuis qu’elle avait réservé ses billets d’avion.
— Tu pars quand ? demanda Cécile après l’avoir regardée s’étouffer avec sa décoction
pendant une bonne minute.
— La semaine prochaine.
Son amie écarquilla les yeux.
— Mais… tes parents ne seront pas encore revenus de leur cure.
— C’est bien le but. S’ils étaient là, ils chercheraient à me retenir. J’ai pas envie de…
— Ouais, OK, message reçu. T’as pas envie que quelqu’un essaie de t’empêcher de
faire la connerie de ta vie, c’est ça ?
Tiphaine esquissa un sourire triste.
— Personne ne m’a prévenue que c’était une connerie d’épouser Thibault, et personne
ne l’a averti d’arrêter de jouer au gogol quand il a décrété qu’il n’avait « pas eu l’occasion
de vivre » et qu’il m’a plaquée pour piquer sa crise d’adolescence. Donc j’estime que je
n’ai plus besoin qu’on me donne de conseils, je suis assez grande pour me planter toute
seule !
— Bien dit ! Mieux vaut toi que l’avion !Chapitre 1
Quand Tiphaine descendit de l’avion, elle eut l’impression de s’effondrer sous le poids
d’une couette bouillante. L’air était si lourd et imprégné d’humidité moite qu’il lui faisait
l’effet d’un cocon étouffant.
C’est pas un kamikaze que j’aurais dû me préparer, mais un kiss cool, songea-t-elle en
repensant avec mélancolie à cette ultime soirée passée avec sa meilleure amie.
Les derniers jours avaient été noyés sous un débordement d’activité. Heureusement,
ses papiers d’identité étaient déjà en règle, mais il y avait néanmoins eu un véritable
parcours du combattant administratif : vaccins, valises, certificats professionnels, cartes,
médicaments, etc. Elle avait également dû trouver en catastrophe quelqu’un pour
récupérer sa maison – Thibault-t’as-tout-faux lui ayant élégamment laissé loyer à payer et
préavis à donner suite à son départ précipité –, régler les problèmes liés à sa démission
de l’hôpital où elle travaillait depuis plus de cinq ans ainsi que les soucis de gestion
bancaire, puisqu’elle allait devoir s’occuper de ses factures à plus de six mille kilomètres
de distance.
Derrière elle, une main adipeuse s’agrippa à la rambarde métallique et la secoua.
— Alors, ma jolie, on admire le paysage ? Dépêchez-vous, on n’a pas que ça à faire !
La nausée qui l’avait tenaillée durant tout le périple entre le grand aéroport international
du Libéria, le Roberts International Airport, et celui, intérieur, de Nimba, revint en force,
accentuée par les relents d’alcool émanant de l’homme d’affaires debout derrière elle.
Elle avait amplement eu le temps de faire sa connaissance durant la traversée
chaotique du pays : le petit zinc dans lequel ils avaient embarqué servait avant tout au
transport de marchandises et d’animaux, et seuls une demi-douzaine de strapontins
inconfortables étaient prévus pour les rares téméraires préférant rallier Sanniquellie par la
voie des airs. Tiphaine avait eu tout le loisir de regretter ce choix en découvrant que
l’unique autre passager de son vol était aussi riche que puant, et surtout désireux de se
faire valoir. Elle savait désormais tout sur les mines de diamants qui se trouvaient dans
les environs, ainsi que sur les meilleures méthodes pour les écouler depuis que les
ÉtatsUnis avaient légiféré le marché des pierres précieuses. Et que son interlocuteur prendrait
le chemin de fer à Sanniquellie pour rejoindre la concession la plus proche, à côté de la
frontière de la Côte d’Ivoire. Aussi avait-elle décidé, après avoir vérifié ses propres billets,
de modifier son itinéraire pour s’épargner le risque de devoir continuer son voyage aux
côtés de cet importun.
Elle descendit les quelques marches et posa enfin le pied par terre. Même à travers la
semelle de ses Converse, il lui sembla percevoir la chaleur du sol. L’air était brûlant.
Après s’être écartée pour permettre au pilote de décharger sa cargaison, elle examina
les alentours.
Rien à dire : un aéroport, quel que soit le continent, le pays ou le climat, restait toujours
un aéroport. À savoir un ensemble de bâtiments modernes en béton, doté d’immenses
fenêtres plus ou moins obscurcies de poussière, avec des barrières, des rampes et des
kilomètres de pistes d’atterrissage.
Lorsqu’elle repéra l’entrée du complexe, elle inspira à pleins poumons. Elle allait se
remettre en route quand le diamantaire l’attrapa par le coude.— Eh ! Votre valise !
Oups.
Elle était tellement pressée de s’éloigner de lui qu’elle en avait oublié le monstrueux
bagage qu’un porteur, marmonnant quelques insultes à l’égard de ces pimbêches
incapables de voyager léger, avait déposé derrière elle.
Elle s’empara de la poignée avec précipitation, bégaya un remerciement inaudible et
s’enfuit en direction de la structure. De l’autre côté de cette énorme construction, c’était le
Libéria, le vrai.
Quand elle pénétra à l’intérieur, le choc thermique fut si saisissant qu’elle crut que sa
sueur s’était transformée en glace. Sous l’effet de la clim, sa tunique, trempée dès sa
sortie de l’avion, s’était alourdie comme du plomb.
La surprise lui coupa les jambes. Elle lâcha sa valise et s’assit dessus, les yeux rivés à
la double porte vitrée qui lui faisait face. Malgré sa taille impressionnante de l’extérieur,
l’aéroport de Nimba n’était pas grand, et son bâtiment principal n’était qu’un simple hall
d’accueil, un sas entre les pistes d’atterrissage et la rue.
De l’autre côté se bousculait une véritable marée humaine.
Incapable de se remettre debout, Tiphaine prit enfin conscience de ce qu’elle avait fait.
Elle avait abandonné la France, son métier d’infirmière, son quotidien stable et
rassurant, sa famille et ses amis pour ça. Un pays en guerre, une mission en bénévolat,
un an d’éloignement au milieu d’inconnus. Un coup de tête.
Des larmes lui montèrent aux yeux. Thibault avait bien fait de la quitter, en fait. Elle était
folle. Irresponsable. Elle en avait la preuve devant elle, sous la forme d’une avenue en
terre, bondée de monde, où les bus avançaient au pas dans une mer de silhouettes
noires aux habits crème ou kaki, écrasés sous une masse effrayante de passagers qui
s’entassaient jusque sur les toits, au milieu des bagages et des cages contenant des
animaux. Même à l’intérieur du bâtiment, elle pouvait entendre la cacophonie qui émanait
du dehors. Un rugissement inhumain d’exclamations, de klaxons, de cris, un brouhaha de
milliers de pieds nus ou chaussés de sandales, de grincements de freins et de pneus, de
rires et de harangues de marchands.
Soudain, un son incongru la tira de sa stupeur.
La voix d’Homer Simpson retentit à sa gauche, près de l’issue, appelant Marge.
Une autre lui succéda.
— Comment ça, la voie de chemin de fer est interrompue ? Comment je fais, moi ?
protestait bruyamment son ex-compagnon de vol. Quoi ? En bus ? Vous me prenez pour
qui, un réfugié de guerre ? Débrouillez-vous ! Louez-moi une voiture, un avion, n’importe
quoi, mais je veux être dans mon hôtel d’ici ce soir ! Et pas question que je m’entasse au
milieu de ces tricards !
Après avoir raccroché, il marmonna quelques insultes et se dirigea d’un pas pesant en
direction de la sortie, maugréant toujours dans sa barbe.
Tiphaine fronça les sourcils. Alors, comme ça, plus de train entre l’aéroport de Nimba et
Sanniquellie. Elle déplia la carte qu’elle avait pensé à ranger dans sa poche avant de
descendre à terre.
Normalement, elle aurait dû aller à Sanniquellie, puis rejoindre un convoi humanitaire à
destination de Gbarnga, où se trouvait le camp auquel elle avait été affectée. Cette
dernière partie du trajet, d’environ une centaine de kilomètres, était censée durer troisbonnes heures, compte tenu du nombre de véhicules et des multiples arrêts auxquels les
milices privées et postes de contrôle soumettaient les caravanes.
Prendre un bus était hors de question. C’était certes le moyen de transport le moins
onéreux du pays, mais elle ne se sentait pas encore capable d’affronter la foule, même si
ce n’était pas pour les mêmes raisons que son odieux compatriote. Par contre, il avait
lancé une idée intéressante…
D’un geste décidé, elle se remit debout et sortit de l’aéroport. De nouveau, la chaleur la
saisit à la gorge, au milieu de ce pandémonium, mais cette fois elle refusa de se laisser
submerger par la sensation et se concentra sur son but. Elle dégaina le sifflet de sa
poche de poitrine, petite astuce que lui avait conseillée un vétéran des voyages en
Afrique sur Internet, et émit un long appel strident qui déchira la cacophonie ambiante.
Aussitôt, comme en réponse, trois coups de klaxon retentirent à l’autre bout de la rue.
Le signal conventionnel des taxis.
Soulagée de constater que le tuyau qu’on lui avait refilé n’était pas percé, elle s’autorisa
un instant de satisfaction et adressa de grands signes au véhicule jaune qui s’approchait,
ralenti par les passants qui ne s’écartaient qu’à contrecœur.
Puis, au bout de ce qui lui sembla une éternité, un break Volvo cabossé et maculé de
poussière s’arrêta devant elle. Le conducteur, un adolescent au teint noir comme l’ébène,
vêtu d’un treillis coupé aux genoux et d’un tee-shirt rose délavé orné du logo d’une
marque de moteurs américaine, en descendit, un immense sourire aux lèvres.
À l’instant où elle lui désignait sa valise, elle fut violemment bousculée sur le côté.
Trébuchant sur les paniers d’une vendeuse de bananes installée sur le parvis du
bâtiment, elle dut s’accrocher à l’épaule du gosse pour éviter de tomber.
— J’étais là en premier ! Et je suis là pour affaires ! Je suis prioritaire ! J’ai besoin que
vous m’emmeniez à Yéképa dans les plus brefs délais, j’ai de quoi vous payer ! rugit une
voix un peu trop familière aux oreilles de Tiphaine.
Une bouffée d’exaspération faillit lui faire renouveler ce qui était devenu, dans son
esprit, « l’accident-Thibault », mais elle fut stoppée dans son geste en découvrant que
son importun compagnon de vol agitait sous le nez du taxi une liasse de billets.
Non, il y a encore des gens qui font ça ? s’indigna-t-elle en son for intérieur. Puis elle
remarqua l’expression du gamin. Ce dernier semblait fasciné par la somme qu’on lui
proposait, à tel point qu’il ne s’aperçut même pas que l’homme ventripotent l’attrapait par
le bras pour l’attirer à lui.
Le diamantaire se tourna vers la jeune femme.
— Vous pouvez bien attendre quelques minutes, vous n’êtes pas pressée, vous, hein !
lui lança-t-il avec morgue avant de pousser son prisonnier en direction de la masse de
bagages qu’un commis épuisé venait de déposer à l’entrée de l’aéroport.
— Bon, vous me rangez ça sans rien abîmer, et on file ! J’ai autre chose à faire, moi !
Tiphaine réprima sa rage. Elle n’avait pas envie de se battre. Ça n’en valait pas la
peine. Au moins, une fois ce blaireau en route, elle n’aurait plus à souffrir sa présence.
— Vous avez effectivement autre chose à faire, monsieur, émit alors un timbre aimable
dans son dos, tandis qu’une main se tendait vers elle comme pour lui proposer son aide.
Oui, c’était bien ça. Les doigts près de son coude s’agitèrent pour lui faire signe de les
saisir et, en une seconde, elle était raffermie sur ses pieds et entraînée vers le voyageur
ventripotent.— Vous avez des excuses à présenter à cette jeune dame, et ensuite vous avez trente
secondes pour disparaître avant que je ne vous fasse avaler vos billets par le fondement,
dont ils n’auraient jamais dû sortir !
De courtoise, la voix s’était faite glaciale et menaçante, sans pour autant que le ton ait
monté.
Surprise, Tiphaine leva les yeux.
Et croisa les iris les plus verts qu’elle ait jamais vus. Encadrés par une peau qui avait
dû autrefois être de cette pâleur qu’affichent souvent les roux, mais qui était à présent
tannée et burinée, couronnée d’une masse de cheveux cuivrés en bataille, raidis de
transpiration.
L’inconnu lui adressa un sourire contrit.
— Désolé d’avoir interféré de la sorte, si vous êtes une féministe, vous devez déjà avoir
envie de me castrer, mais je ne supporte pas les trafiquants de diamants de sang. Vous
auriez été un mec, j’aurais réagi pareil. (Puis il la considéra de haut en bas.) Enfin, non,
peut-être pas. (Il passa les doigts dans ses mèches emmêlées. Tiphaine ne put
s’empêcher de noter qu’à l’endroit où s’arrêtait sa chemise à manches courtes, son teint,
protégé du soleil, était bien plus clair qu’ailleurs, quoique légèrement doré.) Écoutez, sans
vouloir imposer ma présence, j’ai moi aussi besoin d’un taxi assez rapidement. Si je
promets de garder mes mains pour moi et de vous fiche la paix, vous pensez qu’on
pourrait partager la course ?
Tiphaine déglutit avec difficulté.
— Je… je ne sais pas. Tout dépend de votre destination, j’imagine.
L’autre lui adressa un sourire éclatant. Avec sa peau mate, la blancheur de ses dents
créait un contraste étonnant.
— C’est sûr. Si je vous dis Ganta, ça vous évoque quelque chose ?
Tiphaine fit un effort de mémoire. Pas question de ressortir sa carte et de se trahir
comme ce qu’elle était : une étrangère vulnérable, susceptible d’être kidnappée,
rançonnée ou pire. Elle fronça les sourcils.
— Ganta, petite ville près de la frontière avec la Guinée, je crois qu’une route y mène
directement d’ici. C’est sur mon chemin, énonça-t-elle.
Un applaudissement moqueur lui répondit.
— Bravo, je vois qu’on a étudié son itinéraire avant de partir, beau geste technique. Et
à part ça, vous allez où ?
La jeune femme hésita un instant. Était-il bien prudent de révéler sa destination à cet
inconnu ? En même temps, rien ne l’avait obligé à lui venir en aide, il aurait très bien pu la
laisser en plan et resquiller la course de son détrousseur de taxi comme celui-ci avait fait
avec elle. Or, il avait choisi de lui proposer de partager, au grand dam du diamantaire, qui
les fixait toujours, l’air presque aussi ahuri que l’adolescent libérien.
— Gbarnga, finit-elle par répondre.
Les lèvres pleines de son interlocuteur se pincèrent pour lancer un sifflement
appréciateur.
— Sacré voyage ! Vous en avez pour cinq bonnes heures, vu le trafic.
— On m’avait dit trois.
L’autre émit un ricanement amusé.— Oui, c’est vrai. Sans compter les haltes, les pannes, les patrouilles, les déviations,
les voies de circulation coupées. (Puis il pivota en direction de l’homme d’affaires.) Alors,
ces excuses, elles sortent ou je dois vous arracher la langue pour l’offrir à madame à la
place ?
Après un regard étrange en direction de la ceinture de l’inconnu, le Français dut sentir
que la menace était plus que sérieuse, car il opina frénétiquement et entama une série de
platitudes que Tiphaine écourta d’un geste méprisant. Elle l’avait suffisamment entendu,
celui-là. Le diamantaire interpréta son signe comme une invitation à prendre la tangente,
ce qu’il fit sans demander son reste. Bon débarras ! se dit la jeune femme.
— OK pour la course commune, lança-t-elle avec une fausse désinvolture en se
tournant vers son nouveau compagnon de route. À condition que vous montiez ma valise
dans le coffre, elle pèse un âne mort.
Avec un éclat de rire, l’autre lui serra doucement la main, qu’il n’avait pas lâchée, et
hocha la tête.
— Marché conclu. C’est parti pour un joli voyage à deux, ma belle ! s’exclama-t-il en se
penchant pour récupérer l’encombrant bagage.
Alors qu’il le soulevait, sa chemise s’écarta et Tiphaine remarqua enfin ce qui avait
attiré l’attention de son ex-voleur de taxi.
Passés entre le cuir de sa ceinture et le tissu de son treillis, se trouvaient un couteau de
chasse, certes rangé dans son fourreau, ainsi qu’un holster contenant ce qui ressemblait
à un revolver de gangster.
Tiphaine esquissa un mouvement de recul.
La pression sur ses doigts se renforça.
La panique lui fit écarquiller les yeux et elle tira légèrement sur la prise qui la retenait
prisonnière.
L’autre pivota vers elle.
— Qu’est-ce qui vous arrive ?
Quand il suivit son regard, il comprit aussitôt et rabattit son vêtement sur sa ceinture
d’un geste brusque.
— Si la vue des armes vous met dans un tel état, fallait peut-être pas venir dans un
pays en guerre, ma p’tite dame. (Puis il la fixa, toute cordialité et tout amusement
disparus.) Bon, vous montez avec moi ou pas ? L’inconnu armé jusqu’aux dents qui vous
a donné un coup de main ou la foule anonyme prête à vous piétiner pour une miette de
pain ?
Le ton n’était pas menaçant, juste… fatigué. Voire vexé. C’est cette incertitude blessée
dans la voix qui convainquit Tiphaine, lui faisant dépasser sa peur. Sans parler de ces iris
au vert incroyable qui plongeaient dans les siens, la scrutaient et semblaient fouiller
jusque dans son cœur.
Elle n’hésita pas une seconde de plus.
— C’est parti pour cinq heures de colocation de voiture, alors, sourit-elle en posant une
main sur son avant-bras, avant de froncer les sourcils. Ça vous gêne si je vous demande
de bien vouloir laisser votre revolver dans le coffre ?
Il éclata de rire.
— À quoi bon être armé si c’est pour que ce soit hors de portée ? Si on est attaqués,vous serez bien contente que j’aie les moyens de nous défendre. (Devant sa mine
mihorrifiée, mi-paniquée, il secoua la tête d’un air apitoyé.) Il va vraiment falloir vous
endurcir, ma p’tite dame, vous êtes au Libéria, un pays en guerre, pas à Center Parcs.
Mais, si ça peut vous rassurer, je peux ranger mon flingue dans mon sac ; comme ça,
vous ne l’aurez plus sous le nez et vous pourrez vous concentrer sur mon corps d’athlète,
ma conversation passionnante et mes yeux inoubliables.
Tiphaine masqua son trouble sous un rire gêné. L’inconnu avait-il remarqué son
inspection insistante ou était-il juste très conscient de sa plastique ?
Une fois leurs valises entassées dans le coffre, il lui ouvrit la portière arrière.
— Après vous, ma p’tite dame, fit-il en enfournant sa besace sous le siège avant droit.
Au fait, ce n’est pas un « revolver », c’est un pistolet semi-automatique Vektor Z-88. Un
cousin du Beretta M-9, que vous verrez fréquemment dans ce pays si vous y restez un
moment car c’est celui que la police et la plupart des milices privées utilisent.
Tiphaine s’engagea dans la voiture en haussant un sourcil. Son interlocuteur faisait-il
partie des forces de sécurité du Libéria ? Puis elle regarda de nouveau son teint et sa
coupe de cheveux. Non, impossible. Il n’avait rien d’un militaire. Et, vu l’air avec lequel il
l’observait, il avait parfaitement saisi le dilemme qui l’agitait. Elle continua à le fixer
quelques instants, fascinée par la confiance qui exsudait de sa posture. Plaqué contre la
porte grande ouverte, indifférent au tumulte de gens et d’animaux qui passait derrière lui,
il semblait persuadé que personne n’oserait le bousculer ou même s’approcher de lui,
comme s’il se savait invulnérable, plus puissant et plus grand que n’importe qui.
Au bout d’un moment, la mine narquoise qu’il affichait s’accentua, et il se pencha vers
elle.
Tiphaine retint sa respiration.
Il se dégageait de sa proximité un parfum enivrant, un concentré d’après-rasage
musqué, de sueur virile très légère et d’une eau de toilette boisée, certainement à base de
cèdre et de gingembre, qui lui donnait envie de nicher le nez au creux de son cou pour
inspirer à pleins poumons cette fragrance envoûtante.
En réalisant qu’elle était restée figée à le contempler, bouche bée, pendant plusieurs
secondes, comme hypnotisée par son odeur et son physique, Tiphaine sursauta.
Avec une mimique prédatrice, il approcha les lèvres de son oreille.
— Si vous continuez à me fixer comme ça, je risque de ne pas pouvoir résister plus
longtemps à l’envie de vous embrasser, comme ça, en pleine rue, devant tout le monde,
et ce serait terriblement gênant pour tous les deux… ma p’tite dame !
Tiphaine s’empourpra jusqu’au front et s’arracha à sa paralysie pour s’engouffrer dans
la voiture ouverte sans plus tarder. Le chauffeur s’était déjà installé derrière le volant et
attendait que ses passagers montent, retourné sur son siège pour mieux les regarder, l’air
fasciné, comme s’il assistait à une comédie.
— Oh, c’est bon, vous ! Occupez-vous de votre conduite ! lui lança la jeune femme,
reportant son embarras sur le témoin importun.
Son compagnon la rejoignit une seconde après sur la banquette arrière, tassant son
grand corps musclé dans l’habitacle, qui parut soudain rétrécir.
— Et je ne m’appelle pas « ma p’tite dame », si vous voulez tout savoir, asséna-t-elle à
son voisin.
Il haussa un sourcil moqueur dans sa direction tandis que le taxi démarrait.— Et comment dois-je vous appeler, alors ? Miss-perdue ? Demoiselle-en-détresse ?
Princesse-au-petit-pois ?
Tiphaine pinça les lèvres. Comme d’habitude, son physique de poupée de porcelaine la
rabaissait à une image de potiche fragile et sans défense. Une fois de plus, elle maudit le
hasard de la génétique de lui avoir fait hériter des traits délicats et de la peau d’albâtre de
sa mère, ainsi que sa petite taille – moins d’un mètre soixante – et de sa silhouette fine.
Seul trait qu’elle tenait de son père, ses cheveux épais et noirs, issus de son ascendance
espagnole, venaient contraster avec son teint clair et ses yeux si bleus qu’ils en
semblaient parfois transparents. Elle avait d’ailleurs pris soin, en préparant son séjour en
Afrique, de couper la longue crinière d’ébène qui lui tombait quelques semaines plus tôt
jusqu’aux reins – non seulement en signe de nouveau départ, mais également parce que
ce serait beaucoup plus pratique et confortable dans un pays tropical, humide et en
guerre –, mais aussi d’emporter quantité de crèmes antimoustiques et protectrices pour
ne pas se transformer en écrevisse au premier coup de soleil.
— Je m’appelle Tiphaine, mais pour vous, ce sera madame Joly.
Sa grimace le fit presque rigoler, malgré le regard en coin qu’il lançait à ses mains.
— « Madame ». Dois-je en conclure que vous êtes mariée ?
— Je dirais bien que ce n’est pas vos oignons, mais non. (Victoire, elle n’avait ni rougi
ni fondu en larmes au souvenir de Thibault-t’as-tout-faux et de sa lâcheté.) Je refuse juste
d’être catégorisée par un titre qui me juge selon mon appartenance ou non à un homme.
Cette fois, il éclata de rire. Avant de hocher la tête d’un air entendu.
— Je trouve ça assez exagéré, mais je crois que je n’apprécierais pas forcément qu’on
me donne du « damoiseau » à toutes les sauces non plus. (Puis il la regarda avec une
franche admiration.) Et même si vous ne l’avez pas demandé, je vous autorise à
m’appeler Carl, jolie madame.
— Aha. Pas de nom de famille ?
Il lui fit un clin d’œil.
— Si je vous le disais, je devrais vous tuer après.
— OK, mieux vaut m’abstenir d’insister. Et donc, monsieur le mystérieux armé
jusqu’aux dents, vous faites quoi, dans la vie, hormis sauver les demoiselles en détresse
qui n’en sont pas et vous promener avec un Velcro machin-truc-chose ?
— Vektor. Z-88. Le Velcro, ça sert à réparer les trous que ça provoque. Et je suis
mercenaire. (Devant son air à nouveau horrifié, il leva les mains.) Tout va bien, pas de
panique, je n’ai pas prévu de déballer la marchandise pour tirer à tout-va. Je suis juste
comme un policier, sauf que j’appartiens à une force privée et qu’on m’envoie en mission
un peu partout. Protéger des civils, accompagner des convois, récupérer des cargaisons
volées, surveiller des lieux sensibles, dénicher des renseignements dans un pays en
guerre ou… (nouveau clin d’œil) m’attribuer le rôle de garde du corps pour un trajet de
cinq heures dans une zone dangereuse et inaccessible. Et vous, vous faites quoi, dans la
vie, à part me rendre fou ?
À ce moment-là, la voiture fit une embardée pour ne pas écraser un poulet fugueur.
Tiphaine en profita pour dissimuler sa rougeur sous l’effet de la chaleur, et sa gêne dans
les cahots du véhicule.

Deux heures plus tard, alors qu’ils s’arrêtaient pour un énième contrôle, la jeune femmeavait compris trois choses :
– La présence de son compagnon et sa connaissance des mœurs locales –
pots-devin, menaces voilées et échange de documents dont elle n’avait jamais entendu parler à
l’ambassade – lui avaient probablement sauvé la mise et évité de finir sur le bord de la
route.
– Carl-pas-de-nom-de-famille lui avait présenté son métier sous un jour inoffensif, mais
la réaction des paramilitaires et soldats à qui il avait montré ses papiers – ou, parfois,
négligemment laissé observer le contenu de son sac – avait suffi à lui faire piger que la
réalité était tout autre et que son voisin de siège était sans doute aussi dangereux que
séduisant.
– Et que, malgré ce que toute la partie droite de son cerveau et son instinct de survie lui
hurlaient, elle était irrépressiblement attirée par lui et brûlait, à la prochaine halte, de se
jeter sur lui pour l’embrasser à pleine bouche, coller le nez au creux de son cou pour
respirer à nouveau son parfum, plonger les doigts dans ses cheveux emmêlés et passer
une main dans l’entrebâillement de sa chemise pour vérifier si la bande de peau lisse et
bronzée qui transparaissait là était aussi douce et sensible qu’elle le supposait.
Le véhicule qui brinquebalait sur les cahots de la route, au gré des coups de volant du
gamin qui ne devait jamais avoir passé un semblant de permis de conduire, les projetait
sans cesse l’un contre l’autre. La cuisse ferme de Carl-pas-de-nom-de-famille se
retrouvait fréquemment pressée contre la sienne, encore plus brûlante que la main par
laquelle il lui saisit le coude pour la maintenir alors qu’une secousse plus violente que les
précédentes manquait de l’envoyer valdinguer entre les sièges. La proximité avec cet
homme était aussi dangereuse que l’arme qu’il avait déposée dans son sac. Et, si
Tiphaine n’avait pas eu une boule d’angoisse à l’idée d’arriver bientôt à destination sans
savoir ce qu’elle trouverait sur place, elle se serait volontiers blottie dans l’odeur chaude
et fascinante de cet homme qui lui paraissait plus rassurant que tous les « policiers »
qu’elle avait croisés jusque-là.
Soudain, leur chauffeur pila, la projetant quasiment sur les genoux de Carl. Celui-ci
passa aussitôt un bras autour de sa taille pour la maintenir, leur peau collée l’une à
l’autre, moites de transpiration, comme s’il avait l’intention de la garder contre lui à tout
jamais. De l’autre, il lui saisit un poignet pour l’empêcher de heurter le dossier du siège
passager avant.
Durant un instant, ils se retrouvèrent face à face, leurs visages à quelques centimètres
l’un de l’autre. Celui de Carl exprimait un étrange regret. Ils restèrent ainsi, si près qu’elle
pouvait sentir son haleine chaude contre sa bouche. Ses lèvres s’entrouvrirent. Ils se
rapprochèrent encore plus.
— Ganta ! hurla leur chauffeur en se retournant entre les sièges avant pour les
regarder.
Ils devaient offrir un spectacle fascinant, car il émit un petit gloussement sans les quitter
des yeux, ses dents blanches tranchant sur son visage sombre maculé de poussière.
— C’est là que je descends, jolie madame, murmura Carl, les lèvres toujours
dangereusement proches des siennes.
Le sens de ces mots mit quelques secondes à parvenir à l’esprit de Tiphaine. Il… il
descendait ? Ah oui, effectivement, il avait bien mentionné qu’il n’allait pas jusqu’à
Gbarnga. Une pulsion subite l’incita à l’attraper par le col de sa chemise pour le forcer à
rester avec elle. Elle ne voulait pas qu’il parte. Elle avait besoin de lui, de sa protection, desa présence rassurante, de son odeur virile qui l’enivrait et là… Puis un instinct féministe
lui reprocha cette pensée. Elle venait à peine de quitter un blaireau pas possible, s’était
engagée dans l’humanitaire en toute connaissance de cause, hors de question qu’elle
cède à la voie de la facilité promise par un vulgaire mercenaire, si séduisant soit-il.
— Ma route va donc continuer sans vous, murmura-t-elle.
Carl lui lâcha les mains pour ouvrir la portière de son côté du véhicule. Puis il s’éloigna
d’elle, effleurant sa chute de reins au passage, laissant un sillon brûlant contre sa peau
enfiévrée.
— Vous allez survivre, sans moi ?
Curieusement, sa voix trahissait un certain regret. Forte de son regain d’énergie,
Tiphaine lui adressa un sourire rayonnant.
— Maintenant que j’ai franchi le plus gros des barrages, je pense pouvoir m’en sortir.
Au pire, je mentionnerai votre nom et votre copain Velcro, ça devrait leur faire assez peur
pour qu’ils me laissent passer.
Sa repartie eut le mérite de tirer à son interlocuteur un bref sourire. Il émergea de la
voiture, qui donna soudain à Tiphaine l’impression de se vider de toute vie. Il retira son
sac de sa place et remit en premier son arme à sa ceinture. L’instant suivant, il adressait
une longue tirade dans une langue que Tiphaine reconnut comme du kpellé, pour en avoir
appris quelques mots avant son départ, à leur chauffeur, qui parut se ratatiner sur place.
À part « bonjour », « merci » et « où avez-vous mal ? », les trois choses les plus
importantes dans son métier, elle ne savait rien dire de plus, mais l’intonation lui sembla
tout sauf amicale. Puis il se repencha vers elle, le regard malicieux.
— J’ai expliqué à votre chauffeur que, si vous n’étiez pas dans deux heures à bon port,
je le retrouverais et je lui couperais les oreilles et le nez pour les donner aux crocodiles. Il
ne devrait rien vous arriver.
— Deux heures ?
— Deux heures, confirma Carl, toute trace d’humour envolée. Le soir tombe et la piste
est parsemée de barrages. Tenez. (Il fourragea dans sa poche et lui tendit un papier
froissé et couvert d’auréoles diverses. Tiphaine espéra qu’il ne s’agissait que de
transpiration et d’humidité.) Si on vous cause le moindre problème, ne le donnez surtout
pas, contentez-vous de le montrer et de dire que vous êtes sous la protection de Security
System Inc. Ça devrait vous protéger d’à peu près tout.
Tiphaine le regarda attentivement.
— Security System, c’est le nom de votre… entreprise ?
Il hocha la tête.
— Vous savez que ces initiales sont très connotées, quand même ?
Il haussa les épaules, l’air plus las que gêné de sa remarque, puis tendit une main vers
elle, paume vers le bas. L’espace d’un instant, Tiphaine se demanda s’il ne s’attendait pas
à ce qu’elle lui fasse un baisemain quand elle remarqua, à son annulaire droit, une grosse
chevalière d’où dépassait un motif tatoué. Les initiales de sa corporation.
— Ce n’est pas moi qui les ai trouvées, mais je suis d’accord avec vous. C’est parfois
difficile à porter, au quotidien.
Elle le regarda un instant, une boule de plus en plus lourde dans l’estomac.
— Alors, c’est là qu’on se dit adieu, Carl-pas-de-nom-de-famille ?Il esquissa un sourire en coin.
— Monroe. Carl Monroe. Mais je préférais quand vous m’appeliez Carl, c’était plus…
— … intime, chuchota-t-elle.
Il hocha de nouveau la tête et ils restèrent ainsi quelques secondes, leurs regards
plongés l’un dans l’autre, apparemment en proie au même regret.
Puis, alors qu’il ressortait le buste de l’habitacle, il s’interrompit soudain.
— Et puis merde, si ça se trouve, demain on sera morts.
Il se renfonça à l’intérieur, saisissant Tiphaine par la taille et par la nuque, et la plaqua
contre lui, l’arrachant à son siège dans une étreinte vorace. Leurs bouches se soudèrent
l’une à l’autre, leurs dents s’entrechoquèrent, leurs langues se mêlèrent. Leur baiser n’eut
rien de tendre ni de timide. Il fut aussi brutal que Carl l’avait été, et empreint du même
désir à peine contenu, de la même faim qu’ils avaient tous deux manifestée. Il plongea les
doigts dans ses cheveux et la serra contre lui. Plaquée contre son torse puissant,
tâtonnant en quête d’une ouverture pour trouver sa peau, Tiphaine se sentit transportée
par ce baiser ; elle perdit toute notion d’heure et de lieu, l’univers entier disparut pour ne
plus laisser place qu’à la bouche de Carl, qu’à son goût, qu’à sa saveur.
Elle aurait pu se perdre dans ce baiser.
Mais vite, trop vite, il prit fin.
Aussi brutalement qu’il l’avait saisie, Carl la lâcha pour ne plus la tenir que par la taille,
la gardant à distance de lui comme s’il avait peur de ce qu’il aurait pu faire si elle était
restée plus près.
Les lèvres de Carl tracèrent un chemin brûlant de sa bouche jusqu’à son oreille.
Tiphaine poussa un petit halètement quand il lui en mordilla le lobe.
Puis même ses lèvres la quittèrent. Elle réprima un gémissement de frustration.
— Si je n’avais pas mon boss qui m’attend, je dirais à notre chauffeur d’aller voir
ailleurs si la brousse est moins chaude qu’ici, et je vous ferais l’amour ici et maintenant,
jolie madame…
Tiphaine se sentit brûler d’ardeur en entendant sa voix rauque de désir.
— Moi aussi, on m’attend.
— À Gbarnga.
— À Gbarnga, répéta-t-elle.
Il secoua la tête.
— J’espère que vous savez dans quel foutoir vous mettez les pieds… (Elle haussa les
épaules.) En tout cas, de mon côté, j’espère bien avoir l’occasion de vous revoir un de ces
jours, jolie madame…
Après un ultime baiser, il se redressa, cette fois définitivement, et asséna une claque
sur la carrosserie du véhicule. Ce devait être un signal connu, car leur chauffeur se remit
aussitôt au volant et passa la première.
Assise toute seule sur la banquette, à présent tristement vide et froide – enfin, tout était
relatif, compte tenu de la chaleur suffocante –, Tiphaine se tortilla jusqu’à pouvoir
regarder par le pare-brise arrière. Et, à travers la vitre presque opaque de poussière et de
boue, elle vit la grande silhouette de l’inconnu qui l’avait embrassée comme elle n’avait
jamais été embrassée rapetisser et disparaître dans le lointain.Il lui sembla qu’il n’avait pas bougé et restait, lui aussi, à la regarder s’éloigner petit à
petit…