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Comme tout le monde

De

Isabelle Chardier s'est mariée avec Léon, clerc d'avoué. Promesse de belle vie bourgeoise. Mais celui qui est devenu avoué dans une sous-préfecture d'Ile de France, reste un homme ordinaire à ses yeux... comme tous les hommes !

La vie des notables locaux ne lui offre que des désillusions, Isabelle rêve à d'autres émotions, à plus de sentiment(s) et moins de raison. Elle court après ce rêve et chaque rencontre provoque une nouvelle déception. Peut-on ne pas être comme tout le monde ?

Roman publié en 1910


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COMME TOUT LE MONDE Lucie DELARUE-MARDRUS 1910 Éditions La Piterne – 2016 Mise en page conforme à 1910 – Paris – J. Tallandier, Éditeur
Femme de lettres oubliée Extrait du mémoire présenté par Jean-François Côté à la faculté des études supérieures de l’Université York Toronto, avril 1999 Auteur prolifique, Lucie Delarue-Mardrus a écrit pl us de soixante-dix œuvres parmi lesquelles on trouve des romans, des poèmes, des bi ographies, ses Mémoires et des pièces de théâtre. À ceci, il faut ajouter des chro niques hebdomadaires, des critiques littéraires ou musicales, des conférences aux Annal es, des contes, des nouvelles et des récits de voyage parus dans la presse. Lucie Delarue-Mardrus est née le 3 novembre 1874 d’ un père avocat et d’une mère connue pour être timide. La figure centrale de son enfance : sa mèremaman, indispensable et naturelle comme la respiration. Dans ses gênes déjà, elle porte les deux extrêmes en elle. La base de son moi intrinsèq ue qui marque sa formation, sa pensée, sa vie, sa petite enfance, la dernière de s ix filles, d’où elle apprendra la résignation et l’humilité. Tout le temps de la dern ière grossesse de Madame Delarue, Monsieur Delarue rêvait d’avoir enfin un fils. Cela a-t-il influé en quelque sorte sur le subconscient du fœtus, personne ne le saura jamais. Son monde, dès sa plus tendre enfance seraun monde de légendes, sans commencement ni fin, une intime apocalypse, qui sera le tableau de sa vie. Les contes de fées qui ont meublé son enfance lui apportaient des visions, des appels mys tiques, des rêves qu’elle passera sa vie à rechercher comme l’absolu qu’elle a frôlé si souvent, mais qu’elle n’a jamais réussi à appréhender, ce qui lui apporte tant de dé sillusions. Habituée depuis son enfance à vivre dans son propre monde, dans ses rêv es jamais contentés, elle fait enfin dans sa vieillesse le bilan de ce que fut sa quête. Toute jeune déjà, à cinq ans, Lucie cherche à se pr ésenter comme ayant le sens inné de la poésie, et c’est en petite fille extasié e dans son beau pays de Normandie, qu’elle pressent cette poésie qu’elle définira plus tard :je voyais tout, je goûtais tout, j’aimais tout, […] mais cette sensation ne parvenai t pas jusqu’à mon cerveau. L’enfance, berceau de la poésie, contient dans son innocence tout l’absolu du rêve, la gamme des émotions et l’espérance de l’infini. Sa mère considère le self-control britannique comme un idéal. Elle embauche donc des gouvernantes britanniques. Déjà, à un jeune âge , Lucie s’intéresse aux récits passionnants de ses gouvernantes écossaises, surtou t ceux qui incluent les apparitions et les châteaux hantés. La gouvernante préférée de Lucie et de sa sœur Georgina est Miss Suzanah Corner. Elle est patiente, dévouée et poète. Elle enseigne desNursery rhymesdeux petites Delarue. Grâce aux gouvernantes s uccessives, Lucie et ses aux sœurs bénéficieront de cette poétique éducation ang laise, nourrie de légendes, domaine des fées, dont les traces restent indélébil es. Sur cette féerie de l’enfance heureuse et la véhémence de l’imagination débridée où elle plongeait dans des songeries sans fin, elle écrit :Un tâtonnant instinct de faire des vers me cherchai t déjà. Et c’est ainsi qu’elle composa son premier poème, e n anglais, pour sa gouvernante anglaise, ce qui lui attira les quolibets de ses sœ urs. Déjà les critiques s’annoncent difficiles à son éga rd. Jamais personne ne s’intéresse vraiment à ce que Lucie veut dire, à ce qu’elle aim e, et c’est toute jeune déjà, qu’elle apprend à se recroqueviller sur elle-même, en appar ence indifférente mais, au fond, déçue et blessée :nimentPas une parole, pas une révolte. L’acceptation infi douloureuse, peut-être la prescience que la vie, c’ était comme ça…Le père de Lucie n’a qu’un principe, la liberté, c’ est pourquoi Lucie ne vivra pas comme ses contemporaines dans un pensionnat, mais r ecevra, comme ses sœurs, son éducation à la maison avec des précepteurs, ce qui est différent de l’éducation des autres enfants de son milieu. En 1880, la famille Delarue quitte Honfleur. Lucie a six ans. Ce départ marque la fin
de sa petite enfance, ce temps que, selon elle,passons le reste de notre vie à nous regretter,(l’âge)le plus intime, le seul où, poète je n’aurai vécu que de poésie.Chose curieuse, elle n’aimait pas les études, mais dévorait les livres avec une prédilection pour les Romantiques. Elle écrivait sa ns cesse,il ne se passait pas un soir sans que je fis un poème ou même deux. Elle a, inné en elle, le désir de s’exprimer en écrivant et en décrivant. Elle veut se dévoiler pou r qu’on la comprenne mieux et pour paraître moins complexe. Romantique, Lucie l’était à part entière. Déjà à tr eize ans, elle décide de devenir comédienne, affiche dans sa chambre ce slogan :La scène ou la Seine. Elle découvre sa beauté et sa féminité à l’adolescence, vers les treize ou quatorze ans. Cette découverte se fait par le jeu du miroir où, soudain ement, elle se regarde un jour dans la glace et avec surprise constate qu’elle est jolie. Mais les railleries fraternelles, encore une fois, ont coupé ses premiers élans de coquetterie. Elle ressent l’appel à l’amour, sans savoir exactem ent envers qui, l’amour pur, romantique, parfait, qui s’accompagnait de soubresa uts physiologiques qui entachaient l’esthète qu’elle était : le bestial versus l’amour lyrique. Mais sous ses appâts féminins, se cachait un tempérament viril. Encore une fois, o n retrouve chez elle l’ambivalence romantique. Elle se décrit comme timide et prétend être surpris e quand on publie un de ses articles ou qu’on l’invite à donner une conférence, à écrire un roman ou une pièce de théâtre. Son mariage avec J.C. Mardrus tient des contes de f ées. Tout en contraste, leur union se fait à travers la poésie, et leur amitié b asée sur l’amour commun de la Beauté, survivra à l’échec de leur mariage et ira jusqu’au bout. C’est lui qui l’encourage à écrire. Il l’organise et lui donne une sorte de plan de tra vail parce qu’elle a tendance à être désorganisée et lui, au contraire, très organisé. D ’octobre 1900 à mai 1902, tout le monde littéraire se retrouve chez eux. La musique s e mêle à la littérature. Tout ce beau monde n’est pas pour rien dans sa mont ée. Rebutée par certains, elle est introduite dans les cercles littéraires par d’a utres qui reconnaissent en elle le poète. Le Dr Mardrus a été d’un grand soutien dans le succ ès de Lucie, dans cette époque où le mari est souvent pour quelque chose dans la réus site d’une femme écrivain, comme ce fut le cas également pour ses contemporaines Col ette et la comtesse de Noailles. Telle était la condition des femmes de lettres de l a société bourgeoise de cette première moitié du siècle. Après maints voyages en Égypte, en Syrie, au Liban, les Mardrus sont enfin de retour en France, dans la période de l’avant-guerre . Ils recommencent à vivre fébrilement entre Paris et Honfleur. Dans sesMémoires, Lucie Delarue-Mardrus parle beaucoup de la Normandie et particulièrement de Hon fleur, terre natale à laquelle elle est très attachée. On apprend à connaître les Norma nds à. travers les personnes qui ont côtoyé sa vie quotidienne et qui se retrouvent dans beaucoup de ses ouvrages. Elle voit à travers sa Normandie le cadre de ses romans et l’âme de ses personnages. Elle peint non seulement les siens, mais aussi son paysa ge. Dans le Pavillon de la Reine, maison qu’elle s’est fait construire à Honfleur du temps de son mari, elle se retrouve de plus en plus seule , son mari commençant à lui être infidèle, du moins, précise-t-elle, sur le plan con jugal uniquement, car la fidélité de l’âme lui restera toujours jusqu’au bout. La vérité est qu’elle est seule et souffre de n’être indispensable à personne. Dans ce désarroi, Honfleur lui sert de refuge. C’est là que seule, elle accueille ses hôtes imaginaires, le s seuls avec qui elle se sent à l’aise. À l’annonce de la Guerre (1914), son âme enflammée d’ardeur épique, Lucie écrit : La France, en route pour l’épopée, chantait la Mars eillaise. Union sacrée, lyrisme, espoir, un grand souffle passait sur nous. Le pays tout entier se réveillait poète. Sa vocation de poète ne l’empêche pas de prendre une p art active aux événements : elle offrit ses services d’infirmière à la Croix-Rouge d e Honfleur ; les élèves du cours
l’accueillirent avec méfiance, voire hostilité. Ell e sort du romantisme et tombe dans la réalité, la dure réalité de la guerre. Elle se voit , à travers les gens, différente : à cette époque, une femme se devait d’être rangée et rester à la maison. Lucie voit le rôle qu’elle doit jouer en s’impliquant davantage ; d’ai lleurs, lors de la Seconde Guerre mondiale, on verra les femmes jouer un rôle importa nt. Dans ce sens, Lucie est un peu avant-gardiste car dès la Première Guerre, elle s’e st impliquée. Depuis son divorce, il lui faut gagner sa vie. C’es t à ce moment que sa vie prend un tournant bien différent. Elle n’écrit plus pour son plaisir ou celui de son mari, mais bien pour son gagne-pain. Elle devient femme écrivain qu i vivra de sa plume. Au début, elle était scandalisée de devoir monnayer son esprit et sa poésie. Mais quelque temps plus tard, au moment où le couple Mardrus a décidé de se séparer et de vivre chacun chez soi, subvenant chacun à ses besoins, elle écrit ave c fierté :J’étais capable désormais, de gagner ma vie toute seule avec mes écrits.Elle écrit pour des journaux des poèmes sur la guer re, qui ne furent jamais acceptés. La prose n’est pas la plume de son âme. C ertains de ses romans resteront romans-feuilletons, les exigences de son budget vou lant de la production ; d’autres écrits seront plus littéraires et plus poétiques. Version intégrale du mémoire de Jean-François Côté :lien
Première partie I – Le gentil ménage C’est un wagon de deuxième classe, en route, avec s on long train noir, parmi la campagne du mois de mai. Il y a, contre la vitre, u ne petite demoiselle de quatre ans qui regarde les paysages, puis, à côté d’elle, une jeune maman qui tient, endormi sur ses genoux, un petit garçon de quelque huit mois, p uis un père d’une trentaine d’années, assis en face de sa femme. Seules dans le compartiment, ces quatre personnes constituent la famille Chardier. Isabelle Chardier, qui tient si tendrement le bébé contre elle, montre, dans l’ombre d’un chapeau simple, assez fané, son visage ovale e t frais, où les grands yeux, légèrement à fleur de tête, sont d’une couleur tout e unie, exactement pareille à celle des cheveux bouffants, c’est-à-dire châtain-roux. « Couleur lièvre », disait jadis le père d’Isabelle. Sous son nez mignon, gentiment relevé, sa bouche es t humide et rouge. Il y a, derrière ses lèvres, des petites dents pointues, sa ines, pas trop bien rangées. Elle est de moyenne taille et bien prise. Léon Chardier, son mari : un monsieur comme beaucou p d’autres, ni grand, ni petit, ni beau, ni laid. Des yeux verdâtres, des cheveux t aillés en brosse, une grande moustache foncée qu’il aime à mordiller. La petite Chardier, Louise ou Louison, et qu’on a f ini par appeler Zozo : c’est une gamine blonde qui sera brune plus tard, cinq grosse s boucles luisantes, deux yeux gris plutôt jolis, et c’est surtout une paire de joues b ien portantes. Boudinée dans un paletot rouge de l’année dernière, déjà trop étroit pour el le, son béret de marin à lettres dorées dans le dos, elle ne cesse de remuer ses jambes en bas de laine noire côtelée, ses pieds en bottines lacées, toutes neuves. Quant à l’enfant de huit mois, le petit Léon, ou pl utôt « le petit lion », paquet de vêtements chauds et blancs, il ne laisse voir de sa personne qu’un morceau de minois pareil à ceux des bébés incassables. Justement, le voici qui s’éveille et sourit avant m ême d’avoir ouvert les yeux. Le petit lion est ce qu’on appelle « un enfant facile ». — Passe-moi sa bouteille, Léon, demande Isabelle. Elle a dit cette petite phrase en soupirant, car el le n’est pas encore habituée à l’idée qu’elle ne peut nourrir ses enfants. Humiliée déjà d’avoir élevé sa fille au biberon, elle a dû renoncer une seconde fois, lors de la naissance de son fils, à la joie d’allaiter. Penchée sur le poupon, la voici qui s’absorbe à le faire boire. La petite Zozo regarde et bavarde. Les paysages, déjà, ne l’amusent plus. Léon Chardier a développé son journal, qu’il tient à deux mains devant sa figure. Une vague joie habite aujourd’hui le cœur des époux Chardier, parce que ce wagon de seconde classe qui les secoue les emporte vers u ne nouvelle vie. Ce matin, dès l’aube, ils quittaient quelque ville de l’Est, Nancy, peut-être. Depuis deux ans, ils y habitaient en attendant que ce Léon eût acheté l’étude d’avoué, but de ses désirs, qu’il vient enfin d’acquérir dans une t oute petite sous-préfecture de l’Ile-de-France. Il va donc, après avoir été troisième, puis second, puis premier clerc dans des cités diverses, devenir à son tour avoué dans cette sous- préfecture de l’Île-de-France ! En somme, c’est maintenant qu’il va commencer sa vie. Jusque-là, marié, père, mais n’habitant pas chez lui, Léon Chardier n’avait pas de vrai foyer. Que de patience, que de recherches, que de difficil es combinaisons pour aboutir à l’achat de cette étude ! La mère d’Isabelle, madame veuve Quetel, a bien vou lu prêter une partie de la somme demandée par le vieil avoué vendeur de l’étud e. Les parents et le frère de Léon, en outre, ont avancé quelque chose. Ainsi, la moitié de la somme, soit vingt-cinq mille francs, s’est trouvée constituée. Les autres vingt-cinq mille francs sont la dot d’Isabelle. Quant à la « contre-lettre », ce prix s upplémentaire que l’acquéreur d’une
étude paie en dehors du prix reconnu par la loi, so n montant reste dû par Léon au vieil avoué. Cela représente une quinzaine de mille franc s encore de dettes. Léon paiera chaque année les intérêts de l’argent prêté par ses parents et par sa belle-mère, en attendant qu’il puisse rembourser, et par annuités, la contre-lettre. Mais il est jeune, l’étude est bonne, il viendra bien à bout de ces de ttes. D’ailleurs, Isabelle est très raisonnable. Elle se contentera d’une petite bonne pour les enfants et d’une femme de ménage pour faire la cuisine. Léon Chardier, tout en parcourant son journal, ress assait ces idées. Il écartait volontairement les soucis pécuniaires. Il songeait à la joie d’être enfin patron dans une étude, à la joie d’être chez soi. Il songeait que P aris n’était pas trop loin de la petite sous-préfecture, et qu’il irait quelquefois à Paris . Puis, dans une brume qu’il ne voulait pas éclaircir, il entrevoyait quelque chose comme l e visage d’une cocotte. Alors, il lançait un regard poltron du côté d’Isabelle. Elle, fraîche et gentille en face de lui, la figure penchée sur le bébé, répondait, monotone, aux « pourquoi » que Zozo posait d’une vo ix d’argent. Comme son mari, cette Isabelle « couleur lièvre » r êve. Mais ses songes ne sont point coupables. Petite bourgeoise et provinciale, c’est-à-dire d’une caste et d’une race plus facilement vertueuses ou plutôt moins facileme nt légères que les autres, Isabelle n’a jamais été même effleurée par l’idée de l’adult ère. Cela fait, pour elle, partie d’un ensemble de crimes inconcevables, ce qu’on appelle, au catéchisme, les péchés mortels. Et les péchés mortels demeurent bien loin d’elle. Simplement, bercée par ce train, elle se revoit, da ns un chaos de pensées, durant ces deux ans de Nancy qui lui parurent si longs à v ivre. On lui avait donné, dans la maison de ses beaux-par ents, l’une des grandes chambres, plus un petit cabinet de débarras. La fen être de ce cabinet donnait seule sur la rue. Mais, à cause d’un grillage, on ne pouvait avancer la tête dehors. Que d’heures Isabelle a passées là, le front contre l’obstacle, essayant de voir dans la rue ! Elle savait bien, pourtant, qu’on n’y rencontre que des visages sans événements. À peine si, le dimanche, à la promenade, un petit frisson v aniteux la traversait quand elle entendait murmurer : « Voilà les jeunes Chardier. Quel gentil ménage ! » Avec une certaine malice intérieure qu’elle dirige souvent contre elle-même, elle se disait, durant ces longs jours d’ennui : « Je suis, derrière ce grillage, comme dans un garde-manger. » Et ces deux ans de garde-manger ne lui laissaient qu’un souvenir bien morne. Vieux beaux-parents maniaques, mari préoccup é, bébé difficile : la petite Zozo n’était guère commode à l’âge du maillot. Ensuite, neuf nouveaux mois de grossesse, un nouvel accouchement, un nouveau bébé : le petit lion. Et c’est tout. Oui, ce passé reste derrière Isabelle comme une tra înée sans charme. Mais aujourd’hui, rien que le fait d’être dans un t rain, en partance pour un pays qu’elle ne connaît pas, cela, déjà, ressemble un pe u plus à cette espèce de merveilleux qu’Isabelle attend depuis si longtemps de la vie. À mesure que la journée s’avance, son cœur se regonfle d’illusion. Elle a comme une envie de jacasser, de battre des mains, et même de se jeter au cou de son mari. Mais, derri ère ce journal qu’il lit, on ne peut pas voir sa figure. Alors elle préfère passer sa fr énésie sur les joues de sa fille. Elle a posé, comme un objet, le petit lion à côté d’elle. — Ma Zozo chérie !! Zozo, mangée de baisers, rit d’abord, puis s’essuie la joue avec sa manche, puis se débat, boudeuse. Isabelle, enfin, la laisse aller. Elle a repris le bébé qu’elle berce un peu plus nerveusement. « Plus de beaux-parents, pense-t-elle, plus de Nanc y ! Être chez moi !… » Et ainsi de suite. En regard du présent qui s’approche, elle approfond it encore son passé. C’est l’enfance où l’on vivait de si bon cœur, l’en fance dans la petite commune située sur la côte française, en face de l’Angleterre. La mère d’Isabelle, madame veuve Quetel, appauvrie par la mort de son mari, tenait u ne pension de famille pour les Anglaises de condition modeste qui habitent cette c ôte. C’est pourquoi des petites Anglaises élevées avec elle ont été, pour Isabelle, comme des sœurs. Charmantes
promenades au bord de la mer ou dans les chemins cr eux du printemps et de l’automne, jolies chansons, contes, légendes, toute la féerie de l’enfance britannique a mis dans l’âme quelconque d’Isabelle un petit tréso r de poésie. D’ailleurs, son père, marchand de bois du Nord, dont elle se souvient à p eine, était, paraît-il, un « original ». Il aimait les livres et les arts. De lui, sans doute, Isabelle tient son goût de la musique et cette jolie voix qu’elle a, cultivée à peine par qu elques mauvaises leçons de chant données, alors qu’elle était jeune fille, par une d es pensionnaires de sa mère. Isabelle, dans ce wagon qui l’emporte, sourit maint enant, de loin, à son enfance heureuse, qui semblait si bien être un départ pour le bonheur. … Le bonheur ! N’a-t-elle pas cru le voir arriver p our bouleverser sa vie maussade de jeune fille, quand, après les allées et venues d ’une vieille amie de sa mère, le jeune Léon Chardier, premier clerc d’avoué dans la ville proche, est venu lui faire la cour, puis la demander en mariage ? On lui avait dit : « Il es t licencié en droit », et ce mot représentait, pour elle, toute la science et toute la distinction du monde. On lui avait dit aussi : « Léon Chardier, c’est un beau causeur. » A lors elle s’était nourrie d’orgueil tout le long des fiançailles, et cela, dans son cœur, av ait tenu la place de l’amour. Mais elle se souviendra toute sa vie du premier éto nnement qu’elle a eu, sans parler des autres, le jour que, mariée, elle a constaté qu e le mari ne ressemble guère au fiancé. C’était lorsqu’ils demeuraient encore chez sa mère. En rentrant, le soir, de la ville, Léon, au lieu de s’asseoir près de sa jeune femme et de flirter avec elle, a pris son journal, le même dont il se cache maintenant la fig ure, et s’est enfoncé dans une lecture profonde et sans distractions. Isabelle, ce soir-là, s’est rendu compte que la lun e de miel finissait déjà. Et, quoique sans aucun tempérament, elle s’en est sentie gravem ent humiliée. Puis, de jour en jour, elle s’est habituée, comme les autres. Elle a lente ment vécu ce collage sans passion : le mariage bourgeois. La promiscuité du lit, c’est peu. Il y a le boire e t le manger en commun, le caractère en commun, les ennuis en commun, l’argent en commun . Et que tout cela ressemble mal aux fiançailles, aux bouquets blancs, aux bonbo ns, à la bouche en cœur, au baiser furtif sur les mains, lorsque le futur mari représe nte le maître de l’avenir, une sorte de dieu qui sait tout, qui vous apprendra tout ! Lui, pauvre jeune homme, fait simplement, alors, so n devoir de fiancé. Sans doute est-il assez amoureux de sa future femme, première vierge qu’il courtise. Mais le fond de sa pensée est si raisonnable ! Il songe surtout au foyer qu’il va fonder. Ne va-t-il pas « enterrer sa vie de garçon » ? Le foyer ! Il faut vraiment que l’homme en ait un g oût bien vif. Pourquoi, libre, se marierait-il ? Il se marie, en somme, pour s’enchaî ner. Mais la jeune fille, elle, se marie pour se libérer. Ainsi, le mariage, pour l’homme, e st une fin ; pour la femme, un commencement. Fin de l’aventure masculine d’une par t, commencement de l’aventure féminine de l’autre. Or, cette différence, dès les premiers jours, creuse, entre les époux, un fossé. C’est pourquoi le cœur des jeunes épouses , en attente du merveilleux qui ne vient point, se serre chaque jour davantage, tandis que celui des jeunes époux se veut toujours plus assoupir dans le bon repos du mariage . Arrive l’enfant. Isabelle, à ce moment, a retrouvé ce fort battement du cœur en attente de joie. Son désir d’être mère abolissait t outes les gênes de la grossesse ; et l’horreur de l’accouchement a passé si vite ! La vo ici mère. Elle va rejeter sur la petite fille qu’elle a mise au monde toute cette avalanche d’espoirs vagues que le mariage n’a pas réalisés. « Avoir beaucoup d’enfants », c’était une de ses idées de jeune fille. Elles pensent cela comme les petites filles : « Avoir bea ucoup de poupées. » Cependant, la maternité, maintenant qu’elle est dev enue un fait, se présente aux yeux d’Isabelle comme un dédommagement, presque com me une consolation. Pourtant, elle aime bien son mari. Mais « aimer bie n » n’est pas aimer ; et, sans l’amour, la vie, pour une femme, sera toujours médi ocre. On peut très bien être heureuse et ne pas avoir le bonheur. À cette époque, elle quitte sa mère et son pays pou r aller vivre à Nancy. Les parents de Léon ont trouvé pour leur fils un poste de premi er clerc, plus avantageux que l’autre,
et qui leur permettra d’avoir ce fils près d’eux. L éon est joyeux, Isabelle triste. Leurs sentiments cachés sont en désaccord, parce qu e leurs passés sont dissemblables. Il faudrait, pour qu’ils se compriss ent, que leurs racines se rencontrassent dans le même sol. La différence de l eurs enfances les sépare profondément. C’est à Nancy, exilée chez ses beaux-parents, qu’Is abelle commence à soupçonner que sa fille non plus ne sera pas pareille à elle. Elle avait pensé revivre l’enchantement de ses premières années en cette gamine sortie d’el le et qu’elle imaginait toute semblable à sa propre enfance. Mais un autre sang q ue le sien court dans les veines de mademoiselle Zozo. Isabelle ne se reconnaît pas sous les traits ni dan s l’âme de cette petite folle qu’elle a faite. Du reste, cette petite fille ne sera ni co mme son père, ni comme sa mère. Les deux races, en s’unissant, en ont constitué une tro isième. Et puis mademoiselle Zozo est d’une autre génération. Elle a vu passer les pr emières automobiles. Elle goûte peu les contes de fées ; les chansons anglaises ne la font pas rêver. Isabelle ne s’avoue pas encore sa tristesse. Mais c omme elle surveille anxieusement l’âme de sa petite fille ! Aujourd’hui, pourtant, son exaltation la porte à vo ir tout en beau. C’est à partir d’aujourd’hui que la vie va commencer. « La maison que nous habiterons, Léon me l’a dit, est au milieu d’un jardin. Zozo ne connaît pas les jardins. Lorsque je lui raconterai de belles histoires, autour de la pelouse, elle com prendra tout. Quant au petit lion, c’est un garçon, je ne connais pas cela. Mais je tâcherai tout de même de lui apprendre les fées. » Isabelle se redressa sur les capitons de la banquet te, embrassa le bébé pacifique qui gazouillait en remuant les bras. Son mari lisai t toujours. Zozo, dans un coin, essayait, tout en tirant la langue, de délacer ses bottines neuves qui, sans doute, la gênaient. Le train passait sur un pont, au-dessus d’une riviè re. L’enthousiasme d’Isabelle enfin éclata : — Viens voir, Zozo ! Viens voir l’eau ! Zozo se précipite sur la vitre. — C’est joli, n’est-ce pas, ma fille ? — Oh ! oui, maman !… dit la voix d’argent. Puis elle se tait. Isabelle essaie de suivre le pet it rêve de sa fille. Au bout d’un instant Zozo se tourne vers sa mère : — Combien qu’elle a de profondeur, maman, la rivière ? Mais Isabelle ne veut pas être déçue. Il faut qu’el le parle, qu’elle s’exalte, malgré tout. — Léon ?… appelle-t-elle. Il a laissé tomber son journal. Isabelle précipite les mots : « Le jardin, la maison, mon salon, ma bonne… » Ils goûtent dix minutes de camaraderie. Mais comme Léon, beau causeur, commence à faire l’historique de la région qu’ils v ont habiter, Isabelle s’agite. Elle n’a pas envie d’écouter. Elle voulait surtout parler, e lle. — Ça ne m’amuse pas !… déclare-t-elle enfin. Isabelle a la maladresse naturelle des femmes froid es. Elle ne sait pas qu’un homme, fût-il un mari, veut être flatté par sa comp agne dans toutes ses vanités de mâle. Léon, vexé, change de figure. Une colère sans bruit , qu’Isabelle connaît bien, pétrifie ses traits. Alors, tous deux s’observent en silence avec amertu me et rancune. Des reproches accumulés, anciens, leur remontent aux lèvres. Il e st plus difficile de se pardonner des griefs mal définis que des torts précis. Léon mordille fiévreusement sa moustache. Isabelle surveille ce tic avec agacement. Mais tout à coup, Zozo, réussissant à retirer l’une de ses bottines neuves, annonce
en pleurnichant : — Maman !… J’ai mal à les trois pieds ! Là-dessus, le mari et la femme se regardent et ne p euvent s’empêcher d’éclater de rire. Le gentil ménage, une fois de plus, est réconcilié.