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Confidences d'une fleur bleue

De
164 pages

Anaïs cherche l’Amour avec un grand A. Entourée de ses animaux perspicaces et de son amie Sophie, elle multiplie les rencontres et brosse sans retenue les portraits de ses soupirants. D’aventures cocasses en rendez-vous désastreux, Anaïs étudie les comportements masculins et s’interroge sur les raisons de son célibat. Parfois désabusée, elle se ressaisit en évoquant avec humour ses souvenirs d’enfance et pose un regard amusé et décalé sur des confidences bourrées d’autodérision. Son côté fleur bleue affleure et elle sait se laisser guider vers le meilleur.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-54288-5

 

© Edilivre, 2013

 

« A celle qui n’aura de cesse de me manquer. »

« A tous ceux et celles qui éclairent ma vie. »

Personnages

Anaïs, narratrice

Qrèpe, équidé perspicace d’Anaïs

Bidule, dalmatien pacifiste d’Anaïs

Mère, sœur et grand-mère d’Anaïs

Jules, voisin charmant mais lâche d’Anaïs

Carmela, siamoise caractérielle de Jules puis d’Anaïs

Sophie, alias Cocotte revêche, meilleure amie d’Anaïs

Alex, danseur déjanté

Greg, narcissique déficient en grammaire

Manuel, andalou bouillant

Pedro (voire Manuel)

Judith, ancienne copine de Sophie, obsessionnelle de la grossesse

Max, intérimaire postier volage

Jean-Claude, pizzaiolo anti-animaux

Kévin, tagueur et glandeur

Yves, courtisan drôle, sympathique mais girouette

Bertrand, lifté inintéressant

Philippe, pédant zézayant

Spiritus Malus, prétendante démoniaque

Martine, concierge stéréotypée

Pépette, caniche de Martine

Mockymocky, chauffeur routier amateur de lubricité

Cécile, ingénue fébrile

Angelo, victime consentante de Cécile

Alphonse Lebon, père d’Anaïs, spécialiste ès exactions

Mélanie, Paul, Mathieu, Nico, Alex et Marie, jeunes employés en import-export

Betty, cousine peste de Sophie

Stéphane, futur mari de Betty, obsessionnel compulsif

Père et mère de Sophie, parents aimants et attentionnés

Maîtresse ivrogne et vulgaire d’Alphonse

Anne, fille exemplaire de Christiane la voisine

Christiane, professeur de français courageuse

Bryan, Mélissa, Valentin, Maxime, Kévin, Mathieu, élèves dissipés

Marie, Justine, Elise, disciples exemplaires

Lucas, élève déconnecté

Moniteur d’auto-école, obnubilé par les cafards

Didier, ouvrier dragueur invétéré

Olivier, chocolatier séduisant

1
Sandales rutilantes pour pieds tordus

Tout commença ce premier jour de grandes vacances, sous un soleil matinal déjà bien chaud. Qrèpe, mon cheval et moi allions entamer une petite promenade histoire de profiter du beau temps, mais aussi de raffermir les cuissots de l’animal. L’été venu, il fallait, comme nous l’assènent les multiples publicités, penser à sa silhouette, la modeler, l’affiner, la condenser, la rétrécir, bref, la rendre la plus agréable au regard de tout un chacun. Qrèpe n’était pas ce que l’on pourrait appeler un cheval ventru ni potelé, il n’avait pas choisi lui-même son nom et il avait juste besoin d’exercice pour conserver une silhouette élancée.

Seulement, l’animal ne l’entendait pas ainsi, il préférait sans doute qu’on le confonde avec un sanglier haut sur pattes, dans la forêt, et refusa tout de bon de m’accompagner. Il me le signifia clairement en m’écrasant sciemment sous ses fers tout neufs, le troisième orteil du pied droit.

La douleur fut fulgurante. Quand je pus enfin le retirer de sous son sabot, je me dis que mon pied était sans doute devenu la métonymie du pseudonyme de mon cheval. En gros, j’avais le panard écrabouillé comme une crêpe… Mon autre Qrèpe retourna illico presto dans son parc, j’avais bien trop mal pour m’escrimer à vouloir sculpter la silhouette d’un animal ingrat. Qrèpe s’éloigna sans un regard, la queue en panache, s’empressant de rejoindre le troupeau à qui il raconterait en se vantant qu’il avait neutralisé sa cavalière pour un bout de temps, rien qu’en l’effleurant du sabot.

J’allai donc aux Urgences et le diagnostic fut sans appel : mon petit troisième était cassé. On l’accrocha à son voisin par un magnifique sparadrap histoire qu’il ne soit pas tout bancal après réparation. Déjà que j’avais les orteils crochus, si en plus celui-là en venait à dévier, je n’aurais pas fini de me l’entendre répéter.

C’est ainsi que je commençai mes quinze jours de congés, vautrée sur le canapé, des glaçons sur l’orteil et des yeux suppliants cherchant les miens. Bidule, mon dalmatien avait une envie pressante. Nous allâmes donc discrètement dans la cour de l’immeuble pour un soulagement express. Les voisins n’aiment pas que ce qui est à tous soit temporairement le territoire de Bidule. De retour sur mon canapé, j’appelai ma mère pour lui raconter comment Qrèpe avait ruiné mes congés. Elle me dit que cela ne l’étonnait pas car Qrèpe était un animal sournois et mesquin, mais aussi très malin. Il fallait minimiser l’affaire, que devais-je attendre de ma Qrèpe sinon qu’il s’oppose à tout ce que j’envisageais, et puis, ce n’était pas si mal, il ne m’avait amputé que de l’usage d’un seul orteil sur la dizaine que je possède. Statistiquement, ce n’était pas si catastrophique d’autant plus que ce n’était ni le gros, ni le petit, ce qui est apparemment plus douloureux. La rosse avait donc été complaisante, elle avait visé juste et s’épargnait ainsi au moins un mois de footing assidu. Pour moi, pas de repos pédestre envisagé, il faudrait bien que je marche correctement rapidement. Ma mère me proposa donc de m’apporter des chaussures qu’elle destinait à ma grand-mère, laquelle serait très compréhensive et attendrait la commande d’une nouvelle paire.

Les fameuses sandalettes grand-maternelles arrivèrent. Déjà, la boîte me fit peur, dans des tons bruns et sales, il était écrit en gros « Prenez votre pied avec Pedirelax » et on voyait ce qui semblait être un déambulateur barré d’une grosse croix noire en arrière plan et une sandale énorme au premier plan. Je m’attendais donc au pire et j’avais raison. Les sandalettes Pedirelax étaient affreuses. Me vint alors à l’esprit, comme si je participais à un jeu télévisé du style Pyramide, toute une série de synonymes pour les décrire : laides, difformes, abominables… Peu seyantes, c’était sûr ! Pour en donner une image, on pourrait dire que c’était un mélange de spartiates, de sabots d’hôpital et aussi un peu des sandalettes en plastique que j’avais petite pour aller gambader dans les rochers et me baigner dans l’Atlantique. D’ailleurs, j’en garde un très mauvais souvenir de ces sandalettes en plastique transparent. A cause d’elles, j’avais glissé entre deux rochers et je m’étais retrouvée les fesses coincées dans un peu d’eau, en compagnie de crabes et autres coquillages et crustacés qui m’avaient tous fichu une trouille incroyable. J’avais braillé le plus fort possible pour être très convaincante et on était venu me sortir de mon trou avant que je n’ameute toute la plage. Pieds nus, le résultat aurait été le même sauf qu’en plus, les bestioles m’auraient sans doute touché les orteils, ce qui m’insupporte.

En prime, les fameux godillots-cadeau étaient noirs vernis avec une immonde boucle en laiton sur le côté. Ma grand-mère avait tout de suite eu un coup de cœur en feuilletant le catalogue, pour ce modèle précis, moi, c’était plutôt un haut le cœur.

Bidule assista à l’essayage, c’était concluant, je pouvais enfin rentrer mon pied droit et son orteil démesuré dans une chaussure. Je reconnus tout de même que la paire était confortable. Au diable l’élégance, la grâce, la beauté ! A moi le macadam, les pavés, le caniveau ! Ma grand-mère avait eu raison, rien de tel que Pedirelax pour les pieds tordus et foutus. Je me promettais, quand j’aurais son âge, de me souvenir du catalogue de la marque. Moi aussi, je sentirais alors mon cœur s’emballer à la vue de la photo de ma paire favorite sur papier glacé, moi aussi, je trépignerais d’impatience quand le facteur m’apporterait le colis tant attendu, peut-être même que je pousserais un petit cri de satisfaction. Et avec un peu de chance, je pourrais exhiber fièrement mes petits petons racornis et couverts d’oignons dans mes superbes sandalettes.

Je testai immédiatement mes Pedirelax, Bidule ne tenait plus. C’est là que je me rendis compte du pouvoir, de l’aura, du charisme qui à présent m’auréolaient. Comme d’habitude, Bidule et moi, nous traversâmes la rue, puis nous continuâmes le long des arbres. Comme le temps était clément et que je marchais bien, je décidai d’allonger la promenade. Nous passâmes alors devant l’arrêt de bus, comble à cette heure. On se fit remarquer, comme souvent. Les gens, en général, quittaient leur attitude d’attente morne quand ils apercevaient Bidule. Certains s’approchaient pour le caresser, d’autres s’éloignaient pour l’éviter mais tous le regardaient, et puis moi, après, et lui, de nouveau. Aujourd’hui, leur mouvement ne fit pas d’aller-retour. Il était 14h, tous les voyageurs étaient attendus au loto, à l’autre bout de la ville, sauf un ou deux peut-être avec écouteurs vissés sur la tête, casquette de travers et survêtement blanc, ceux-là, c’est sûr avaient une autre destination. La population qui attendait le bus dépassait ainsi, en majorité, la soixantaine d’années. Je disais donc, aujourd’hui, leur mouvement se dirigea vers Bidule, puis vers moi et se figea. Bidule était désemparé. Qu’est-ce qui pouvait bien, à ce moment-là, monopoliser toute leur attention ?

– Trop pourries les godasses, t’as vu ça ? En plus, ça brille trop, vas-y, je remets ma casquette tellement que ça m’éblouit !

Et de s’esclaffer en s’éloignant. Je baissai les yeux, non par honte, qui aurait voulu être attifé d’une casquette aussi éblouissante que mes sandales et porter le bas du survêtement remonté sur une jambe et pas l’autre ? Pas moi, en tout cas, je n’aimais pas ce qui était asymétrique. Je contemplai donc mes pieds, les autres aussi. Les mamies de l’arrêt de bus étaient dans le même état, sans doute, que ma grand-mère devant sa page de catalogue. Elles montraient du doigt mes belles chaussures noires et vernies en chuchotant. On voyait bien qu’elles étaient toutes excitées à l’idée de les voir en vrai. L’une d’elles osa :

– Mademoiselle, ce sont des Pedirelax ?

– Oui.

Elles reprirent leurs commentaires en lorgnant mes pieds. Les papis qui les accompagnaient eux aussi regardaient par terre. Ah, si leur femme pouvait avoir les mêmes ! Ils se promettaient d’y penser pour le prochain anniversaire. Ce fut presque s’ils ne se retournaient pas pour encore profiter de la vue quand je repartis. J’avais fait l’unanimité (enfin presque) et surtout l’unimamité.

C’était plutôt drôle finalement, je portais le best-seller, que dis-je, la Rolls Royce des chaussures qui combattent et anéantissent les déambulateurs. Je faisais des envieuses à l’arrêt de bus et j’alimenterais certainement les rêves post-déjeuners les plus fous de sexagénaires en mal de glamour. Parce que glamour j’étais ! Ma grand-mère déteste les pin-up décolorées et siliconées qui envahissent sa télé pour se trémousser et glousser bêtement. A chaque fois, elle précise :

– Elle est toute refaite celle-là, y a qu’à regarder, c’est pas du naturel.

Elle préfère les femmes d’un certain âge qui assument les années sans céder à la tentation du bistouri. Elles, elles sont glamours, c’est-à-dire, charmantes, sensuelles et pour ma grand-mère, naturelles. J’étais donc glamour avec ma petite robe toute simple, mes cheveux attachés à la va vite et mes Pedirelax. Si les papis de l’arrêt de bus avaient réagi comme les jeunes d’aujourd’hui, au mieux m’auraient-ils sifflée, au pire auraient-ils crié avec beaucoup de délicatesse :

– Ouah, trop bonne !

– T’as raison, j’la kiffe, j’me la f’rais bien, entre Derrick et Arabesque ! On irait dans ma chambre en prenant le monte-escalier, j’la mettrais sur les genoux, ça serait chant-mé !

Je pris la bonne résolution de ne plus passer accoutrée de la sorte devant l’arrêt de bus et de prévenir ma grand-mère d’éviter cet endroit, on ne sait pas quelle racaille libidineuse en charentaises pourrait y traîner, surtout en pleine après-midi.

Je rentrais tranquillement, mon appartement en vue, quand, sur le trottoir d’en face, je l’aperçus. Toujours aussi fugace, il se hâtait, venant droit vers moi. Malheureusement, la rue nous séparait. Heureusement, ce fut le moment que choisit Bidule pour pousser son aboiement tonitruant de reconnaissance d’immeuble. Son regard se dirigea dans notre direction et il esquissa un petit sourire que je lui rendis, sans trop en faire non plus. Il m’avait vue ! Il m’avait souri ! Mon petit air béat disparut aussi vite qu’il était apparu devant ma vision préférée. Et s’il ne m’avait pas souri, mais qu’il avait ri de moi, de mon glamour ? Avait-il seulement lui aussi été aveuglé par mes pieds ? C’est un peu comme si Cendrillon avait jeté sa chaussure en vair à la tête du Prince, moi, j’avais bousillé la rétine de mon prince charmant avec mes Pedirelax ultra brillantes ! Est-ce que j’allais être réduite à couper mon orteil cassé, comme les affreuses sœurs du conte, pour faire rentrer de force mon pied biscornu dans cette maudite pantoufle de vair ?

Je regagnai mes pénates en courant. J’avais peut-être définitivement fait une croix grosse et noire sur l’homme de ma vie. L’homme de ma vie est mon voisin. Bidule et moi, on a décidé qu’il nous convenait à tous les deux. On n’a pas demandé son avis à Qrèpe, il pense que la gent masculine n’est bonne qu’au rodéo (sûrement l’influence de la télévision) et s’il la laisse s’asseoir sur son dos, c’est pour un temps très limité marqué par quelques contusions mêlées de jurons. L’homme de ma vie, c’est Jules, un garçon souriant et timide, réservé et bien élevé et qui vit dans l’appartement juste au dessus du mien. Il est souvent seul, je le sais, pas de fille trop pressante à ses côtés, je guette. Juste une petite minette capricieuse qui lui fait les yeux doux et ondule pour le charmer. Bidule est prévenu, si un jour, elle se met entre Jules et moi, il choisira son aboiement le plus terrifiant, celui qui me fait sursauter et la demoiselle toute hérissée, les pupilles dilatées et la queue dressée, s’enfuira sans demander son reste. Pas de risque donc, de ce côté-là.

On ne s’était jamais beaucoup parlé, avec Jules, mais je me souviens de notre première rencontre. C’était grâce à sa colocataire, sa minette, Carmela, une mignonne petite siamoise. Il la cherchait partout, elle s’était échappée par la porte de l’appartement et errait dans les escaliers. Moi, je rentrais du travail, j’avais ouvert ma porte et elle s’était engouffrée chez moi sans que j’aie le temps de la voir. Elle n’était pas allée bien loin, elle était restée figée à l’entrée, face à Bidule qui grognait. Elle s’était aplatie sur le sol et avait détalé sous le canapé. J’étais allée chercher Jules qui examinait les moindres recoins du couloir.

– Votre chat est sous mon canapé.

C’était la seule chose que j’avais pu articuler, non sans mal, quand il avait levé les yeux sur moi. Même pas « Bonjour, je m’appelle Anaïs, je suis la voisine du dessous, j’ai retrouvé votre chat… ». Non, j’avais synthétisé l’affaire. Il m’avait suivie sans un mot, il avait soulevé le canapé, j’avais attrapé la fugueuse. Il m’avait dit merci et là, j’avais juste demandé bêtement son nom à elle, qu’est-ce que je m’en fichais ! Mais, c’était là que j’avais appris qu’elle s’appelait Carmela. Ça s’était arrêté là. Après, on s’était croisé deux, trois fois en allant chercher le courrier ou en descendant les poubelles, rien de très glamour en sorte.

J’avais déjà échafaudé des tas de plans dignes des plus grands stratèges militaires pour créer des rencontres, mais tout avait échoué. J’avoue que je rêve qu’il inonde mon appartement avec sa machine à laver pour que nous ayons l’occasion de nous croiser, sans l’expert de l’assurance bien entendu ou qu’il fasse tomber une pince à linge qui s’échouerait sur mon balcon et que je lui rendrais très humblement. J’espérais aussi que Carmela fasse une nouvelle fugue ou que le facteur se trompe de boîte aux lettres et que je doive rendre à Jules un courrier perdu.

Mais là, je crois qu’avec le coup de la savate qui aveugle, Jules mon prince ne me verra plus de la même façon, sauf s’il veut faire un cadeau époustouflant pour la Fête des grands-mères et qu’il veut bluffer la sienne, je pourrais être de bon conseil. Autrement, c’était cuit. Si je laissais traîner une de mes chaussures à la Cendrillon dans les escaliers, il y avait de fortes chances pour qu’il trébuche et dévale quelques marches ou qu’il la ramène à sa voisine de palier, Mme Dureuil, quatre-vingts ans, plus toutes ses dents et plutôt du genre vieille Belle au Bois dormant. Elle ne me rendrait certainement pas ma Pedirelax et j’en serais quitte pour me déplacer en boitillant comme un pirate unijambiste sur son rafiot secoué par les vents.

Je suis un pirate fleur bleue, j’aime passer des heures, allongée sur le dos à rêver de Jules, à inventer une rencontre, à imaginer sa vie à lui dont je ne sais rien. Par contre, je n’agis pas vraiment, j’attends que le ciel s’en mêle et ça n’arrive pas. Enfin, ça n’arrivait pas jusqu’à ce pluvieux jour de novembre.

2
L’homme de mes rêves éperdus

Le ciel était couvert, il faisait froid et le vent se levait. Une pluie fine commença à mouiller mes cheveux. Trop de pluie et ce sont les frisouillis ! Je me hâtai de traverser la rue et de monter les marches qui mènent à l’immeuble. La pluie plus intense rythmait les allers et venues d’hommes en rouge portant cartons et meubles. Le hall était totalement encombré d’affaires en tout genre. Qui pouvait donc déménager ? Il me sembla comprendre quand je vis, entre une table à repasser et une machine à laver, posée sur une pile de cartons instables, un petit panier pour chat, rose et blanc. Je gravis les escaliers on ne peut plus promptement et me retrouvai un étage au dessus du mien. C’était bien mon Jules qui s’en allait et ce fut là que nous eûmes la plus grande conversation de toute notre vie :

– Vous déménagez ? (question stupide et totalement phatique, c’est sûr, il ne se préparait pas à une Carton Party avec ses amis)

– Oui, je vais à Lyon.

– Ah… (vite une autre question…) C’est pour le travail ?

– C’est ça, je suis muté au collège d’Ecully. Vous connaissez ?

– Non, je situe Lyon. (Il était donc enseignant… Je m’en doutais un peu à vrai dire, à cause de son petit cartable en cuir)

Il ouvrit grand la porte de son appartement et se recula, comme s’il m’invitait à entrer. Je ne bougeai pas. Il poursuivit :

– Je voulais vous demander quelque chose d’important.

Je retins un sourire idiot et me souvins qu’il n’y a que dans les films que les demandes en mariage sont si incongrues. Je l’encourageai :

– Oui ?

– A Lyon, je vais vivre en colocation et mes deux camarades de chambrées sont allergiques au poil d’animaux. Je me demandais si vous vouliez bien vous occuper de Carmela. Dès que je pourrai, bien sûr, je reviendrai la chercher, j’y tiens beaucoup.

Dans ma tête, mille calculs se bousculèrent. S’il y tenait et qu’il me la confiait, c’est qu’il estimait que j’étais une personne digne de confiance, et s’il venait la récupérer, ce serait l’occasion de nous revoir, et si… Je ne pensai pas une seconde à ce que dirait Bidule, je criai :

– Mais bien sûr, Bidule sera ravi.

Ni une, ni deux, je me retrouvai avec Carmela et un paquet de croquettes dans les bras, de nouveau sur le palier. Un bref « Au revoir, à bientôt » me signala que je devais rentrer chez moi.

Le lendemain matin, le camion de déménagement et Jules étaient partis.

Bidule et moi, nous eûmes beaucoup de mal à nous adapter à Carmela, car bien vite, elle fit la loi. Finie la minette aux doux yeux qui miaulait avec délicatesse et faisait sa toilette comme une diva, ce fut à un tyran à moustaches que nous fûmes confrontés. Bidule se fit chasser de son panier sans rien y comprendre. En moins de deux, il céda son territoire à une boule de poils d’à peine quatre kilos. Il tenta plusieurs fois, sous mes encouragements, d’en reprendre possession, mais la Terreur, en planque derrière le radiateur surgissait de nulle part, jaillissait aux abords du panier tant convoité, poussait un hurlement qui aurait fait fuir n’importe quel guerrier chevronné et se jetait sur le pauvre chien tétanisé, griffes sorties. Bidule se rendit et fit une croix sur feu son panier. Le problème fut heureusement réglé quelques semaines plus tard. Bidule tomba malade à cause de ses nouvelles croquettes et se trouva obligé de vomir dans son ex panier qui finit donc à la poubelle. Carmela, dépossédée, vécut cet affront comme une vengeance perfide et attaqua Bidule pendant l’une de ses siestes.

Une fois le chien maîtrisé, Carmela décida de me faire plier sous le joug de sa diabolique puissance. Elle aiguisa ses griffes sur ma tapisserie puis s’en servit contre moi pour me signifier qu’il ne fallait en aucun cas oser la réveiller, même si elle dormait sur mon oreiller et que je prétendais y poser ma tête. Elle mordit aussi avec beaucoup de vigueur le malheureux pied qui osait s’aventurer hors des couvertures. Elle agissait toujours en traîtresse : camouflée sous une couverture, elle jaillissait en hurlant, planquée près de l’accoudoir du canapé, elle guettait la...