Délicieux Poison

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« Venir ici était la pire idée que j'ai jamais eue, et de très loin. Bien sûr que je n'allais pas sortir de cette histoire indemne, je me suis voilé la face parce que je crevais d'envie de le revoir. Mais Dorian est un danger, je le sens, je le sais. Et un danger aux multiples facettes. »


Depuis le premier jour, il s'invite dans chacune de mes pensées, dans chacun de mes songes. À cause de lui, mes certitudes s'effondrent et ma vie bien rangée vole en éclats. Je vole en éclats.


Pour quelques heures en sa compagnie, volées à la décence et à la morale, je suis prête à prendre tous les risques.


Lui, Dorian. Sombre et envoûtant.


Ma folie. Ma déraison. Mon délicieux poison.

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EAN13 9782819100232
Langue Français

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Délicieux Poison

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Callie J. Deroy

 

 

 

 

Délicieux Poison

 

 

 

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« Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'article L.122-5, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l'article L. 122-4). « Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal. »

 

 

©2016 Les Editions Sharon Kena

www.leseditionssharonkena.com

 

 

 

 

Plus le temps passe, plus j'ai la chance d'avoir autour de moi des personnes formidables. Sans eux, sans leur aide, leurs conseils ou leur présence, rien ne serait possible. Alors...

Merci à Cyrielle et à toute son équipe. Grâce à vous, Dorian et Sophia ont trouvé leur place. Ils m'ont glissé à l'oreille être très heureux et très fiers d'avoir pris vie sous le sceau des éditions Sharon Kena.

Merci à Pierrette, qui est le point de départ de cette belle aventure. Des camions de bisous et de chocolats ne suffiront pas à exprimer toute ma gratitude.

Merci à Laetitia, mon ange, ma petite moitié, et aussi ma meilleure amie. Tu es toujours là et c'est un cadeau inestimable.

Merci à toi, chevalier. Tu es un bêta-lecteur et un ami aussi exigeant que dévoué, le top du top.

Merci à Pascale et Marie, bêta-lectrices / correctrices indispensables. Vos conseils et relectures me sont et me seront toujours précieux.

Merci à toutes celles qui ont pris de leur temps pour me lire et me donner leur avis. Sans vous, je serais perdue !

Un grand merci à mes proches. Supporter sans faillir et avec tant de patience ma passion dévorante pour l'écriture n'est certainement pas tous les jours facile !

Et enfin, un immense merci à tous les lecteurs qui me suivent, que ce soit sur les salons, sur Facebook, ou ailleurs…

 

Table des matières

 

 

 

PROLOGUE

1.

2.

3.

4.

5.

6.

7.

8.

9.

10.

11.

ÉPILOGUE

 

 

 

 

PROLOGUE

 

 

 

Je m’appelle Sophia, j’ai trente et un ans et, dans ma vie, tout va bien. Je suis mariée depuis deux ans à un homme qui m’aime et que j’aime, j’ai un boulot qui me plaît, des amis. Je viens d’une famille unie, je n’ai jamais manqué de rien. Je n’ai pas connu de trahison, de drame ou d’épreuve impossible à surmonter. Je mène une existence calme et sereine, je suis heureuse, je ne souffre d’aucun manque et mes rêves sont ceux d’une femme ordinaire : posséder un jour une maison avec un grand jardin, où pourront jouer trois beaux enfants et un petit chien qui s’appellera Muffin. Rien d’extravagant, en somme, ce qui me va très bien.

Un long fleuve tranquille, voilà ce qu’était ma vie et ce que je pensais qu’elle resterait toujours. Mais quelqu’un, soudainement, va tout faire voler en éclats.

Mon existence bien rangée, ma vision du monde, mes certitudes. Moi.

Le hasard d’une rencontre, quelque chose de plus fort, la folie qui s’invite là où il n’y avait que raison et tempérance. Un univers nouveau, intense, sensuel et dangereux, où je risque de me perdre et de tomber à chaque pas. Mais un univers aussi irrésistible que celui qui l’a créé.

À cause de lui, plus rien ne sera jamais pareil. Je ne serai plus jamais pareille.

Lui.

Dorian.

 

 

 

1.

 

 

 

Purée, je suis super en retard ! Heureusement que nous nous étions donné rendez-vous directement sur place ! Après avoir bifurqué dans la bonne rue, je constate avec soulagement qu’il n’y a pas d’autre voiture. Ouf, je suis la première arrivée ! Beaucoup moins stressée, je me gare à cheval sur le trottoir, devant un grand bâtiment en tôle. Je ne gênerai personne, puisque l’endroit est désert. Désert, et, je m’en rends compte en jetant un rapide coup d’œil à l’extérieur, toujours aussi sinistre... C’est peut-être même pire que la dernière fois, parce que là, en plus, il fait nuit.

Lorsque j’ai reçu l’appel de l’homme avec lequel j’ai rendez-vous ce soir, je lui ai fait répéter le numéro d’annonce deux fois, histoire d’être certaine qu’il ne se trompait pas. L’agence immobilière pour laquelle je travaille présente beaucoup de biens sur son site internet, peut-être avait-il relevé la mauvaise référence. Mais non, il voulait vraiment visiter cette espèce d’entrepôt que mon patron a hésité à mettre en catalogue tant il a trouvé l’endroit pourri, se disant qu’on a déjà bien assez de travail pour s’encombrer d’un bien qui ne se vendrait sans doute jamais. D’ailleurs, personne ne s’y est même vaguement intéressé depuis sa mise sur le marché, il y a de cela seize mois. Personne, jusqu’à ce que je reçoive cet appel qui m’a beaucoup surprise. Comme quoi, même après six ans dans l’immobilier, on est loin d’avoir tout vu !

J’attrape un des dossiers posés sur le siège passager, en me disant qu’il ne peut que s’agir d’une plaisanterie : impossible que quelqu’un puisse seulement songer à acheter un truc pareil. C’est tout juste bon à faire une déchetterie, et encore ! L’endroit est sale, vieux, glauque à mourir, et il n’y a pas un péquenot à des kilomètres à la ronde ! Non, franchement, ce déplacement est une perte de temps, j’en suis certaine. Mais puisque je suis là...

Par pure conscience professionnelle, je sors de ma Fiat 500 blanche pour aller ouvrir la porte du local et y attendre mon rendez-vous, qui, vu l’heure avancée, devrait arriver d’une minute à l’autre. Mes talons claquent sur le bitume détrempé, remplissant de façon tout à fait sinistre le néant qui m’entoure. Mais que c’est triste, ici ! La ville n’est qu’à trois petits kilomètres, mais j’ai l’impression d’être au fin fond du monde ! De petites gouttes de pluie recommencent à tomber, ce qui me fournit un excellent prétexte pour presser le pas, me permettant de ne pas m’avouer que me retrouver ici à la nuit tombée me colle carrément les jetons. Si j’avais réfléchi un peu, j’aurais demandé à un collègue de m’accompagner. Trop tard, maintenant, pour faire preuve d’un peu plus de jugeote...

En arrivant devant la lourde porte métallique, je remarque que celle-ci n’est pas verrouillée, ce que je trouve bizarre. Bon, après tout, ce n’est peut-être pas si étonnant  : il n’y a rien à voler, ici. Peut-être les propriétaires sont-ils passés et n’ont-ils pas jugé utile de refermer à clé. L’endroit est complètement vide, dépourvu de chauffage, d’eau courante, ou même d’isolation... Quant à l’électricité, elle n’alimente plus que deux vieilles ampoules, juste de quoi ne pas se retrouver dans le noir complet. D’ailleurs, je devrais aller allumer : tout ça est déjà bien assez lugubre pour ne pas en rajouter ! Quand mon très hypothétique futur acquéreur se présentera, autant qu’il ait la meilleure vision possible de ce taudis. Ou la moins pire, c’est selon...

Je fais un pas à l’intérieur, referme en empêchant la porte de claquer trop fort et me dépêche d’actionner l’interrupteur. L’ampoule grésille, mais consent à s’allumer, je pousse un petit soupir de soulagement. Me retrouver dans l’obscurité ne m’aurait pas emballée outre mesure, même si le faible éclairage ne rend pas l’endroit beaucoup plus rassurant. Je jette un regard circulaire autour de moi, dans cette « pièce » d’une centaine de mètres carrés à l’atmosphère plus déprimante que la maison de retraite de ma pauvre tante Joséphine. L’odeur de moisi, de rouille et de poussière m’agresse les narines, j’ai presque envie de sortir mon flacon de parfum et d’en pulvériser autour de moi. Pour ne rien arranger au charme naturel de cet ancien entrepôt, la plus grande surface ne se trouve pas ici, mais un étage en dessous, au sous-sol. Cent cinquante mètres carrés sans fenêtre, sans aucune autre ouverture sur l’extérieur qu’une porte en métal rouillée et presque impossible à ouvrir... Tout pour plaire, quoi !

D’ailleurs, je devrais également aller allumer en bas. L’escalier est aussi atroce, sale et délabré que le reste, il ne faudrait pas que mon client se rompe le cou en l’empruntant. J’avance donc vers le fond de la pièce et, ce faisant, réalise que je porte mes escarpins noirs. Descendre ces marches effritées et inégales avec des talons hauts relève de la folie pure, mais tant pis. Je vais faire attention et tout se passera bien.

En gardant mon téléphone allumé dans une main, afin d’y voir un minimum, je pose l’autre sur le mur pour pouvoir me retenir en cas de chute. Après une profonde inspiration, je me lance, espérant arriver en bas sans me casser un os. L’escalier en colimaçon ne me permet pas de voir ce qu’il se passe en bas, mais après avoir descendu quelques marches, je remarque tout de même quelque chose d’étrange : le sous-sol n’est pas aussi obscur qu’il le devrait. Encore plus étonnant : j’ai même l’impression que la lumière y est déjà allumée.

Ça alors...

Je continue ma descente, pour m’arrêter à peine deux marches plus bas. Je rêve ou j’ai entendu des bruits de pas ?

Non, c’est impossible, ne sois pas idiote. Il n’y a pas un chat, ici !

Je descends encore, doucement, sans pouvoir m’empêcher de tendre l’oreille. Entre les battements un peu désordonnés de mon cœur, j’entends quelque chose qui me fait stopper net : une voix masculine. Il y a quelqu’un au sous-sol, cette fois c’est sûr ! Un jeune en mal de sensations fortes ? Un squatter ? Ou... un psychopathe ?

La panique monte soudainement et mon cœur s’emballe pour de bon. J’en oublie que je suis une femme adulte de trente et un ans, dotée d’un esprit raisonnable et capable de se maîtriser. La seule chose à laquelle j’arrive encore à penser, c’est à me tirer d’ici vite fait ! Et si le type m’entendait et se jetait à ma poursuite pour m’agresser sauvagement ? On entend ce genre d’histoires tous les jours ! Oh, non, voilà que j’ai du mal à respirer. En me débattant avec toutes les images atroces que j’ai déjà en tête (sur lesquelles je gis, sauvagement assassinée, à même le sol de ce trou à rats), je me retourne lentement afin de pouvoir remonter les quelques marches déjà descendues. Surtout, ne pas faire de bruit ! Mais alors que je pose doucement le pied sur la pierre poussiéreuse, mon portable me glisse des mains et atterrit bruyamment par terre. Il dévale aussi peu discrètement plusieurs marches et finit sa course un bon mètre plus bas. Je me fige, les yeux grands ouverts sur l’obscurité quasi complète qui m’entoure. Mais quelle imbécile ! Maintenant, c’est sûr, le meurtrier (ou le dirigeant du cartel de drogue colombien) qui est en bas sait que je suis là ! Bon sang, il va falloir que je coure jusqu’à ma voiture si je veux sauver ma vie !

Alors que je m’apprête à m’élancer, telle une biche paniquée bondissant pour échapper à un prédateur, une autre voix d’homme s’élève depuis le sous-sol.

— Mademoiselle Lessange ?

Je me fige.

— Sophia Lessange, c’est bien vous ?

Hein ? Parce qu’en plus, il connait mon nom ? Mon Dieu, ça doit faire des mois qu’il me traque !

— Mademoiselle Lessange, si c’est bien vous, je suis Dorian.

Un silence.

— Nous avions rendez-vous.

Ah, oui. Évidemment. C’est nettement plus plausible, comme explication...

Je me pince les lèvres, laissant ma pression artérielle revenir peu à peu à la normale. Puis, en essayant de parler d’une voix claire et posée :

— Euh... Oui, je... euh... j’arrive...

Je souffle doucement pour finir de me calmer, ajuste ma veste et relève le menton. Non, je ne me sens pas stupide du tout. Enfin... peut-être un tout petit peu.

Je descends prudemment une marche et tente de repérer mon portable, mais il fait trop sombre pour que j’y voie quelque chose. Je savais que j’aurais dû le prendre en blanc, ce fichu téléphone ! Soudainement, quelqu’un se matérialise à cinquante centimètres de moi, me faisant violemment sursauter. Je laisse échapper un cri de stupeur aigu légèrement ridicule et porte une main sur ma poitrine. 

— Tout va bien ? s’enquiert l’homme de tout à l’heure, toujours en bas. Ne craignez rien, je vous ai envoyé Viktor.

Ledit Viktor, un homme apparemment très grand et, à ce que je peux en voir, bâti comme le Colosse de Rhodes, me tend mon téléphone. Je soupire en silence et attrape l’objet tout en me maudissant intérieurement. Mais quelle gamine ! Heureusement, mon portable n’est pas cassé, je vais pouvoir bénéficier d’un minimum de lumière pour descendre. Peut-être même arriverais-je à ne plus me couvrir de ridicule jusqu’à la fin de cet entretien, qui sait ? 

Je marmonne un vague « merci », pas encore tout à fait remise de mes émotions. Sans me répondre, Viktor tourne les talons et descend. Il a visiblement beaucoup moins de mal que moi avec l’obscurité, mais lui ne porte pas de talons, c’est pour ça.

En peignant sur mon visage un air que j’espère confiant et détendu, je lui emboîte le pas pour rejoindre mon client. Lorsque je sors, indemne, de ce fichu escalier en colimaçon, je me retrouve en compagnie de trois... non, quatre personnes. Tant de monde pour constater la décrépitude de l’endroit, est-ce vraiment bien utile ? Bref, peu importe. Il n’y a de toute façon aucune chance pour que l’un d’eux se porte acquéreur de ce taudis ! Malgré cela, je dois me montrer aussi professionnelle que possible. En lissant ma jupe, j’avance vers le petit groupe, un sourire commercial dûment plaqué sur le visage.

— Bonsoir, messieurs.  

Je tends la main vers celui que j’identifie désormais comme Viktor, mais celui-ci, les bras croisés sur le torse, se contente de m’adresser un bref signe de tête. Un peu désarçonnée, je récupère ma main et ajuste le col de ma veste, histoire de me sentir un peu moins cruche. Deux des trois autres types me gratifient d’un vague salut, sans se soucier de paraître plus agréables que leur copain.

OK. Bonjour l’amabilité !

Lequel peut bien être celui que j’ai eu au téléphone ? Pas le temps de me poser la question plus longtemps, car le quatrième homme, jusqu’à présent resté en retrait, s’avance. 

— Bonsoir, mademoiselle Lessange. Je suis Dorian.

Ok. Calme.

Je cligne plusieurs fois des paupières, en essayant de sortir quelque chose qui ressemblerait à une phrase, ou même plus simplement à un mot, mais rien ne me vient.

Ce n´était pas un psychopathe qui était caché au sous-sol, mais une bombe atomique...

Pendant quelques secondes, je reste sans bouger, à dévisager l’homme en costume sombre se tenant devant moi. Un homme grand et brun, avec des yeux incroyables, dont la couleur me rappelle celle d’un pendentif en pierre de jade que mon mari m’a offert il y a deux ou trois ans.  

— Tout va bien ? reprend le dénommé Dorian.

Sa voix est froide, en totale adéquation avec l’expression impassible et fermée de son visage. Dans cet endroit sale et humide, il ne semble pas du tout à sa place : son costume est impeccablement repassé, tout comme la chemise noire qu’il porte en dessous. La façon dont il a coiffé ses cheveux est elle aussi très soignée.

Alors que j’ouvre la bouche pour tenter de lui répondre enfin, un long frisson me parcourt la colonne vertébrale. Là, au milieu de la cave, les yeux comme aimantés par ceux de l’homme qui se tient en face de moi, je me sens prise d’un sentiment de malaise comme je n’en ai encore jamais ressenti. Pendant de longues secondes, je reste aussi immobile qu’une poupée, essayant de comprendre d’où peut bien venir cette envie irraisonnée que j’ai de m’éloigner. Irraisonnée, car il n’a rien de vraiment effrayant, bien au contraire. Il est même spectaculairement beau. Pourtant, ce que je vois dans ses sublimes yeux verts a quelque chose de... dérangeant. Je tente de chasser ce désagréable sentiment qui n’a aucune raison d’être en me disant que, décidément, cet endroit me fait un drôle d’effet !

La lumière vacille, m’offrant une diversion qui me permet de retrouver mes esprits. Je me racle la gorge, tout à coup gênée de me rendre compte que j’étais en train de le dévisager.

— Bonjour, réussis-je enfin à articuler.

— Désolé de vous avoir fait peur, reprend le dénommé Dorian, sans paraître surpris de mon comportement. Nous étions en avance et avons décidé de commencer la visite. J’allais vous appeler.

Il se retourne pour jeter un regard circulaire sur la pièce et, enfin, je parviens à me ressaisir complètement. J’inspire en secouant doucement la tête et tente de retrouver un semblant de concentration.

— Vous ne m’avez pas fait peur, ne vous en faites pas.

— Ah, vraiment ? demande-t-il en reportant son attention sur moi.

Le ton est un brin moqueur, ou c’est moi ? J’élude la question.

— Bon, et si nous faisions le tour ?

— Ce ne sera pas nécessaire, mademoiselle Lessange.

— C’est madame Lessange, dis-je machinalement, me préparant déjà à m’en aller.

Et voilà. Ils ont déjà vu ce qu’il y avait à voir, c’est-à-dire absolument rien. Je savais que ce déplacement serait inutile !

— J’ai quelques questions à vous poser, cependant.

— Ah, euh... Bien sûr.

L’apollon en costume sombre promène à nouveau son regard couleur de jade autour de lui, avant de le reporter sur moi. Puis, pendant un long moment, il garde le silence, les yeux obstinément posés sur moi. Pour une raison que je n’arrive pas à identifier, ma bouche s’assèche.

Mais qu’est-ce qu’il attend, au juste ? Ne vient-il pas de dire qu’il a des questions à me poser ? Alors pourquoi reste-t-il là, les mains dans les poches, à me regarder comme ça ? Je me mets à feuilleter nerveusement mon dossier, qui est quasiment vide, troublée par cet homme et son étrange aura.

— Et... euh... que vouliez-vous savoir, au juste, monsieur Dorian ?

— Pas de monsieur, mademoiselle Lessange. Juste Dorian.

— Ah, d’accord. Mais moi, c’est madame.

— Quoi ?

— C’est madame Lessange. Je suis mariée.

Et le voilà qui recommence. Il me détaille sans prononcer le moindre mot. Je me mets à respirer trop vite, je me sens bizarre. La façon dont il me regarde est franchement perturbante.

— Vous avez dit avoir des questions à me poser, reprends-je pour couper court à mon malaise grandissant.

— Oui, excusez-moi, mademoiselle Lessange. Je me suis perdu dans mes pensées.

« Mademoiselle » ? Là, il le fait exprès... Et en plus, il sourit. Un sourire léger, qui s’efface presque aussitôt, mais qui, l’espace d’une seconde, fait briller ses yeux verts d’un éclat qui m’interpelle.

— Pour ce qui est du reste de l’entrepôt, la partie qui n’est pas en vente, savez-vous ce que les actuels propriétaires comptent en faire ?

Ah ! Enfin un échange en relation avec l’immobilier ! J’ouvre mon dossier et regarde à l’intérieur, heureuse de pouvoir focaliser mon attention ailleurs que sur ce Dorian. Une dizaine de secondes s’écoule avant que je réalise avoir déjà complètement oublié sa question.

C’est pas vrai...

Je relève la tête et constate qu’il me fixe encore, alors je me replonge précipitamment dans mon dossier, tentant de me souvenir de ce que je suis supposée y trouver. Mince, mince et mince ! Impossible de me rappeler ce que je cherchais ! Je vais devoir lui reposer la question et passer pour une demeurée complète ! Encore !

— Excusez-moi, monsieur... Non, juste... Dorian. Que m’avez-vous demandé, déjà ?

Merveilleux. Maintenant, c’est sûr, il va me prendre pour une idiote finie. Je retiens un soupir et, après une courte hésitation, ose lever les yeux vers lui.

— Je vous demandais ce que les propriétaires de l’entrepôt comptaient faire de la partie qu’ils souhaitent conserver, me rappelle-t-il, en haussant un sourcil.

— Ah, oui, bien sûr. Eh bien... rien, d’après ce que j’ai compris. Il s’agit des anciens locaux de l’entreprise familiale, laquelle a fait faillite il y a des années. Ils ne le gardent que pour le symbole mais semblent y être très attachés. Si vous voulez je... je...

Et je perds de nouveau le fil. Il vient de se passer la langue sur les lèvres, ses yeux verts toujours posés sur moi : je crois que c’est l’événement le plus sexy auquel il m’ait été donné d’assister de toute ma vie.

— Eh bien, mademoiselle Lessange, tout va bien ?

— C’est « madame ». Et, oui. Oui, tout va bien. Parfaitement... bien...

Le mensonge est si évident que cela en devient consternant. Mais, bon sang, qu’est-ce qui m’arrive ?

C’est alors que Dorian avance dans ma direction, d’une démarche assurée et souple qui me donne l’impression de voir un fauve approcher. Un léger vent de panique se met à souffler à l’intérieur de mon corps. Il s’arrête juste à côté de moi et mon sang se fige dans mes veines. Nonchalamment, il se penche sur le dossier que j’ai dans les mains, en me frôlant l’épaule, propulsant sous mon épiderme une dose massive d’adrénaline. Je crois que, pendant quelques secondes, j’en oublie même comment je m’appelle. L’émotion est violente, mais je n’arrive pas à vraiment l’identifier. Il est extrêmement attirant, c’est un fait, mais... il y a autre chose. Une chose qui me procure un sentiment presque désagréable. 

Tandis qu’il jette un œil aux quelques notes que, très raide, je lui présente bien malgré moi, sa proximité me submerge, l’odeur de son parfum musqué m’enveloppe et tous mes sens s’aiguisent. Ce qu’il dégage est si intense que cela efface tout ce qu’il y a autour de moi, tout ce qui n’est pas lui.

— Le quartier est calme, d’après ce que j’en ai vu, reprend-il sans se redresser.

— Très calme. C’est une vieille zone industrielle et beaucoup d’entreprises ont malheureusement mis la clé sous... sous... enfin, euh... 

Sous quoi ? Qu’est-ce que j’étais en train de dire, déjà ? Bordel, mais c’est pas vrai ! Pourquoi faut-il qu’il se rapproche autant ?

— Vous avez quelques soucis de concentration, mademoiselle Lessange ? demande-t-il posément.

Surprise par cette réplique, je tourne la tête vers lui, ce qui s’avère être une grossière erreur. Son visage est bien trop près du mien pour que je ne perde pas le fil une fois encore. Suspendue à ses lèvres, que je n’arrive pas à quitter des yeux, je réprime un petit sursaut quand il reprend la parole.

— Est-ce moi qui vous fais cet effet-là, mademoiselle ?

Il a bien appuyé sur le dernier mot.

D’abord surprise, je commence à me dire que, quand même, il ne manque pas d’air. Même si c’est un peu vrai, ou justement parce que ça l’est tout à fait, je trouve franchement déplacé le fait de me le faire remarquer. Je me redresse, le visage soudainement fermé et les lèvres pincées. Cette réflexion aura au moins eu le mérite de me sortir de cet état second dans lequel je semblais inextricablement empêtrée. Je fais un petit pas sur le côté, instaurant entre cet homme sans gêne et moi-même une distance loin d’être superflue.

— Non, pas du tout. Je suis juste un peu fatiguée, j’ai commencé ma journée très tôt.Et, pour la énième fois, c’est « madame » Lessange.

Ah ! Prenez ça dans les dents !

Je tourne la tête vers lui, pas peu fière, m’attendant à lui trouver un air vexé, mais ce que je vois en rencontrant ses yeux est bien plus intense que cela.

Il n’a pas bougé d’un millimètre, n’a pas prononcé le moindre mot, même l’expression de son visage n’a pas changé. Malgré cela, je sens très nettement le feu de sa colère se répandre dans toute la pièce, comme une explosion silencieuse. L’air me semble soudainement trop chaud, trop épais, j’inspire avec difficulté. L’animosité qu’il ressent à mon égard est palpable et une impression de menace sous-jacente me prend aux tripes. Pourtant, je suis comme hypnotisée par ce regard sombre et furieux qui paraît vouloir me transpercer. Car, au-delà de l’agressivité et de la fureur qu’il laisse transparaître, je discerne quelque chose d’autre. Quelque chose qui me trouble au plus haut point. Derrière la colère intense et manifeste qu’expriment ses iris couleur de jade, j’entrevois, l’espace de quelques secondes, une lueur sauvage. Sauvage au sens... érotique du terme.

Heureusement pour moi, qui luttais avec de plus en plus de peine pour garder un visage impassible, il retrouve l’expression froide et hautaine qu’il affiche depuis le début de notre entrevue.

— Bien, mademoiselle Lessange.

Enfin, il se redresse et fait quelques pas, s’éloignant de moi. Mon soulagement est immédiat.

— Vous avez les papiers sur vous ?

Quoi...? Quels papiers ?

Voyant que je n’ai pas l’air de saisir, il s’explique :

— Pour l’acquisition, mademoiselle Lessange.

Ça y est, la lumière se fait. Pourtant, l’idée me semble si inconcevable que je ne peux m’empêcher de lui poser la question.

— Vous voulez... acheter cet endroit ?

— Oui. Immédiatement.

Alors ça, c’est tout bonnement incroyable ! Sans rien montrer de ma surprise — je suis une professionnelle aguerrie, même si ça n’est pas ce qui saute aux yeux aujourd’hui —, je lui réponds :

— C’est que cela va prendre un peu de temps. Il y a toujours quelques formalités.

— Incontournables, ces formalités ?

— J’en ai bien peur, oui. Vous avez déjà consulté votre banque, pour l’emprunt ?

Il semble franchement agacé par la question.

— Pas besoin d’emprunt, mademoiselle Lessange. Je paie cash.

Non mais quel crâneur, celui-là...

— Bien. Mais cela ne vous permet pas d’outrepasser la loi, lâché-je sans le regarder.

Comme il ne répond pas, je relève un peu la tête, juste à temps pour voir passer dans ses yeux verts la même lueur flamboyante que tout à l’heure. Je déglutis, aussi discrètement que possible, j’ai le sentiment étrange d’être en train de jouer avec le feu.

— Vous ferez établir le compromis au nom de Viktor Van Haag. Je veux que les choses aillent aussi vite que possible.

— Comme vous voudrez.

Il penche légèrement la tête sur le côté et me fixe un instant, froid, intimidant et incroyablement séduisant tout à la fois.

— Oui, comme je veux, mademoiselle Lessange. C’est exactement ça.

Puis, de son regard perçant, il se met à me détailler de haut en bas, sans aucune gêne, comme s’il cherchait à jauger de la qualité d’un cheval de course qu’il aurait dans l’idée d’acquérir. Bien malgré moi, cet acte grossier affole tous mes sens.