Dérapages

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Sa vie ne tient qu’à un fil. Le moindre dérapage peut être fatal. Pour lui, comme pour elle.


Émeric n’a rien pu offrir à Sophie hormis une histoire dévastatrice sans lendemain. Atteint d’une maladie cardiaque qui ne lui laisse aucune perspective d’avenir ni la liberté de rester en France, il s’interdit d’avoir une petite amie sous peine que sa mort l’anéantisse. Il a vécu une après-midi de rêve avec elle. Un bonheur éphémère car sa santé décline et le condamne à regagner au plus tôt Miami. Un flirt dont il se contenterait s’il n’était pas aussi épris.

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EAN13 9791034808755
Langue Français

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Quand le cœur s’emballe

Tome II

Dérapages













Sylvie Camylle


Quand le cœur s’emballe

Tome II

Dérapages


Couverture : Maïka


Publié dans la Collection Vénus Rose




© Evidence Editions 2018




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À mes filles
À mon fils



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I



Samedi 23 juin 1990 – 23 heures

Julie aurait renoncé à sa sortie à la RockSphère si Émeric ne s’était décidé à l’accompagner. Son ami
Tommy avait pourtant plaidé sa cause auprès d’elle pendant près d’une heure. Émeric avait besoin de repos et
d’un climat exempt de stress, ce qu’elle n’était pas sujette à lui procurer. Trop inquiète depuis sa syncope, elle
entrait et sortait sans cesse de sa chambre. Émeric s’était même isolé avec elle pour tenter de la rassurer, mais
rien ne pouvait la calmer. Il culpabilisait. L’angoisse de Julie, c’était lui, son jumeau, qui en était responsable.
Il lui avait répercuté son mal-être dès son arrivée chez lui, auquel s’étaient associés les signes d’une récidive de
sa maladie. Il avait ni par l’apaiser en la serrant un moment contre lui pour qu’elle puisse véri er que son
rythme cardiaque était régulier. La panique qu’il lisait dans son regard, il l’avait vue à maintes reprises dans les
yeux de Kaelee, son ex-petite amie américaine, et cela l’a ectait. La téméraire Julie s’était transformée en
fillette soumise au bon vouloir de son frère, et l’avait poussé à lever l’indécision quant à sa sortie en boîte.
Maintenant, il était là, appuyé contre le mur, avec les autres gars de la bande. Il était vingt-trois heures et il
n’arrivait pas à détacher son regard du hall d’entrée, fumant cigarette sur cigarette. Il ne comprenait pas
pourquoi Sophie ne venait pas. Avait-il bien traduit en américain ce qu’elle lui avait dit au téléphone ? Elle
avait parlé si vite. Avait-elle bien employé le mot « con rmer » ? À vingt-deux heures, sa copine Estelle avait
fait son apparition seule et, depuis, feignait d’ignorer les regards qu’il lui lançait régulièrement. Malgré son
envie de savoir si Sophie allait les rejoindre, il ne l’avait pas abordée. Cette demande aurait été paradoxale vu
sa résolution de ne donner aucune suite à leur 5irt. Questionner Julie à propos de sa meilleure amie aurait
éveillé un doute chez elle, vigilante à ses moindres caprices ou écueils.
Tommy était vraiment un gars super. Il s’était renseigné pour lui. Sophie n’avait pas été a rmative. Que
ferait-il sans lui ? Il appréciait la tendresse qu’il lui témoignait ce soir-là et qui semblait incommoder
JeanPhilippe et Francis à chaque geste. Elle ne compenserait jamais l’absence de sa sirène à ses côtés, mais
l’empêcherait de plonger au fond de l’abysse. Tommy le savait et n’avait que faire des jugements d’autrui qui
n’avait aucune largesse d’esprit. Ne pouvaient-ils pas admettre que des hommes puissent entretenir des liens
a ectifs entre eux sans être pour autant déviants ? Julie ne s’immisça pas dans leur complicité. Peut-être
comprenait-elle en n qu’ils étaient liés autrement que par une amitié puérile et que ce n’était pas le moment
opportun pour les séparer. En réalité, elle n’avait pas tous les atouts en main pour braver son rival américain.
Tommy avait un point d’avance sur elle et le garderait inexorablement. Il était le seul à savoir comment agir
en cas de crise cardiaque.
Préoccupé, Émeric faisait abstraction de la conversation qui se tenait à ses côtés. Pierre, Jean-Philippe et
Francis bavassaient avec un gars. Quand ce Frenchie leur demanda où était cachée sa petite Sophie, Émeric se
retourna sur lui et le détailla de la tête aux pieds. Il n’avait jamais rencontré ce gars basané au charme
manifeste.
— Elle devait nous rejoindre, mais elle a dû avoir un imprévu.
— J’espère qu’elle va venir. J’ai une surprise pour elle… Je suis célibataire.'
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— C’est une sacrée nouvelle, elle va être folle de joie. Si elle ne vient pas, je te promets de le lui dire. Non,
se reprit Pierre, appelle-la demain.
Enchanté, le gars s’éloigna laissant derrière lui Émeric ravagé. Sophie était trop belle et trop émouvante
pour ne pas attiser la convoitise autour d’elle. Trop de prétendants se précipitaient à ses basques pour qu’elle
reste insensible aux attraits de l’un ou de l’autre. Elle était amoureuse de lui et elle le ménagerait autant que
possible de la jalousie, elle le lui avait garanti. Il n’empêchait que ce sentiment honteux, relégué au second
plan depuis quelques jours, resurgissait et allait accaparer tout son esprit à présent. Il n’avait pas le droit de lui
interdire de saisir une chance de tourner la page. Une telle occasion ne se présenterait peut-être pas de sitôt.
Émeric devait apprendre à vivre loin d’elle, avec ce souvenir merveilleux et oh combien douloureux, et l’aider
à franchir le cap de l’amertume. Si cela devait nécessiter l’intervention d’un tiers, il devait la convaincre
d’ignorer ses sentiments pour lui.
Quand Sophie franchit la barrière des vigiles à vingt-trois heures vingt, elle sentit son regard pénétrant la
happer au loin et elle découvrit son visage désemparé s’illuminer. Pour Tommy en face de lui, ce revirement
d’humeur qu’Émeric tentait de contenir était révélateur. Elle était arrivée. Et sa lutte pour ne pas succomber
allait commencer. Il lui tapota l’épaule avant de se tourner vers les autres. Il devait le laisser reprendre ses
esprits. Pour maîtriser sa nervosité, Émeric alluma une cigarette en fixant le parquet.
Sophie hésita avant de se résigner à rechercher ses amies parmi les danseurs de reggae. Dès que Marie
l’aperçut, elle la héla de la main pour qu’elle les rejoigne. L’entrain de Marie et d’Anne contrastait avec la
détresse qu’elle lut dans les yeux de Julie. Son amie de lycée n’allait pas bien et cela l’aB igea. Avait-elle appris
qu’elle était sortie avec son frère cette après-midi ? Sophie se sentit rongée par la culpabilité. Elle aurait aimé
l’attirer à l’écart pour lui demander pardon de l’avoir trahie. Elle n’avait jamais eu l’intention de la blesser, de
l’atteindre dans sa vulnérabilité. Elle était simplement tombée amoureuse de son talon d’Achille. Elle n’avait
pas voulu le lui dérober, mais s’était montrée impuissante à dominer la violence de ses sentiments. Elle aurait
pu le lui expliquer. Mais, compte tenu de sa promesse faite à Émeric, elle s’abstint et s’empressa de les quitter,
honteuse, en prétextant qu’Estelle l’attendait. Elle regagna le côté droit de la piste où se trouvait son amie
d’enfance, à quelques mètres des gars. Dos à eux, elles discutèrent ensemble. Il était super5u de dire à Émeric
ce dont elles parlaient. Il savait qu’il était au cœur de leur sujet. Dix minutes passèrent avant que
JeanPhilippe ne l’interpelle. Le cœur serré, Sophie alla les saluer.
— Alors, tu fais ta bêcheuse avec Madame Je-ne-dis-jamais-bonjour ? la taquina Pierre.
— Disons plutôt que j’évite les machos dans ton genre, Monsieur Tu-la-terrorises, le titilla-t-elle avant de
l’embrasser et de s’approcher de Francis.
— En parlant de machos, sais-tu qui nous a accostés pour avoir de tes nouvelles ?
— Comment le saurais-je ? Des gars comme ça, il y en a plein la boîte !
— Pedro.
— Il a l’autorisation de sortir maintenant ? plaisanta-t-elle pour cacher sa gêne qui redoublait à cause de
l’orientation que prenait la conversation en présence d’Émeric.
— Il a plaqué sa nana et semble porter un grand intérêt à une chipie comme toi.
Arrivée à la hauteur de son bien-aimé qui regardait sa cigarette se consumer, elle marqua une hésitation.
Quand il releva la tête, elle perçut une pointe d’inquiétude dans ses yeux. Indécise, elle attendit qu’il prenne
l’initiative de porter ses lèvres sur ses joues. Par mégarde, aurait-elle pu penser si elle ne le connaissait pas
su samment, la dernière bise qu’il lui t frôla le coin de sa bouche. Sophie rougit de son audace et s’éloigna
de lui avec la certitude que ce glissement n’était pas accidentel. Faisait-il ainsi avec chacune de ses ex ? Ou
était-ce à elle qu’il destinait cet écart peu conventionnel ? L’attitude de repli qu’il adopta par la suite ne luifournit aucune indication sur ses intentions réelles.
— Sophie, tu ne sautes pas de joie ? Depuis le temps que tu attends que Pedro largue sa rombière…
— L’eau a coulé sous les ponts depuis.
— Pedro, tout de même !
— Pedro, dans le même panier que les autres !
— Tu rigoles ?
— J’en ai l’air ?
— Tu me sidères. Que vais-je lui dire ?
— La vérité.
— Je m’en garderai bien. À toi de le faire. Quelle claque il va prendre ! Toujours aussi blessante avec les
gars !
— Je t’interdis de me juger, Pierre. Je suis encore libre de fréquenter qui je veux.
— C’est vrai que tu fricotes désormais en solo…
— Non, on était deux.
— Effectivement, ça va mieux à plusieurs. Il va venir, ton prince charmant ?
— Pour que vous lui tailliez un costard ?
— Non, pour savoir ce qu’il a d’exceptionnel. Si tu lui as cédé, c’est forcément qu’il l’est.
— Tu te trompes royalement. C’est un salopard de première… laid, antipathique, bête et vantard, et je
m’en suis débarrassée avec perte et fracas.
— Et tu penses qu’on va te croire ?
— Non, il n’est pas comme ça… Je peux même t’avouer qu’il est très… très… si… si… Bref, il me plaisait
tellement que je l’ai abattu en plein champ, à coup de pierres, pour le garder près de moi, avant de l’enterrer
dans mon jardin entre les carottes et les navets…
— C’est ta mère qui sera contente cet automne.
— Surtout quand elle découvrira que je lui ai crevé les yeux, il était vraiment trop amoureux…
— De plus en plus plausible. Vivement qu’on rencontre ce sacré loustic pour qu’on le mette au parfum de
ton foutu caractère ! Le pauvre, il va vraiment avoir besoin de soutien…
Même si Sophie n’était pas entièrement satisfaite de sa prestation, elle avait réussi à noyer le poisson. Les
gars avaient ri, y compris Émeric. Détendu à présent, il la dévisageait sous le regard dubitatif de Tommy.
Sophie préféra s’esquiver. Barbie devait se souvenir de ses engagements passés. Elle avait promis à Ken qu’elle
ne ferait rien pour l’inciter à reprendre leur idylle là où elle s’était terminée. Elle n’attiserait ni la jalousie chez
lui ni le désir par une attitude provocatrice. Elle installa entre elle et lui un abîme grouillant de surexcités, en
se plantant à l’opposé de la salle avec son amie Estelle.
Julie la rejoignit. Contrairement aux craintes de Sophie, elle ne se préoccupa pas de son escapade
amoureuse avec un gars dont elle ignorait l’identité. Elle semblait avoir oublié cet épisode, ce qui était
étrange. Au bout de quelques minutes, Sophie comprit brutalement de quoi il retournait. Émeric avait fait
un malaise ce soir et cela présageait des lendemains cauchemardesques. Tommy avait appelé Simon, qui
devait prendre le premier avion. L’éminent professeur en cardiologie d’un des plus grands hôpitaux de la côte
est des États-Unis n’attendrait pas que l’état de santé de son neveu se détériore. Les rendez-vous de ses
patients seraient reportés, la direction de son service laissée aux bons soins de ses assistants, ses cours à
l’université délégués à des tiers compétents et ses conférences annulées. Tout serait paramétré pour que
chaque rouage de son univers fonctionne parfaitement, qu’il s’agisse de la santé d’Émeric, du moral de
Tommy ou de ses obligations professionnelles.)
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— Tu sais, Simon, c’est quelqu’un de coriace. Je suis sûre qu’à peine débarqué, il va rassembler les a aires
d’Émeric et me l’enlever, sans aucun état d’âme et sans qu’on ait le temps de se retourner. Tel que je le
connais, il a déjà acheté les billets d’avion. Je ne sais pas ce que je dois faire, Sophie, pour qu’il tienne compte
de moi. Il ne voudra jamais que je parte avec eux et je ne supporterai pas d’être séparé d’Émeric comme par le
passé.
Abattue, Sophie écoutait tout ouïe les propos de son amie en feignant autant le détachement que la
compassion. Elle prenait conscience que les arguments d’Émeric pour refuser a priori leur liaison étaient
fondés. Non, ils n’étaient pas futiles. S’il avait invoqué sa maladie, c’est qu’il savait déjà qu’il présentait des
symptômes nécessitant des soins urgents loin d’ici. Pas une seconde après leur séparation, elle n’avait pensé
que l’échéance de son départ serait si proche. Que ne donnerait-elle pas pour qu’il reste encore quelques jours
en France, même sans elle ? Elle avait besoin de le sentir à proximité sain et sauf, et non meurtri par un vent
néfaste. Elle aurait aimé lui crier de ne pas se laisser emporter par cette maladie dévastatrice. Il devait la rejeter
pour devenir invincible avec un avenir devant lui. À maintes reprises, Sophie observa, à la dérobée, son brun
ténébreux qui ne semblait a ecté que parce qu’ils s’étaient quittés. Il était peut-être plus pâle que quelques
heures auparavant, mais aucun symptôme ne transpirait de son allure engageante. Seul son regard désespéré
quand il la cherchait des yeux l’interpellait. Sans doute soupçonnait-il sa jumelle de lui révéler son état
critique ? Aussi se dirait-il que Sophie refuserait son évocation compte tenu de sa répulsion à s’apitoyer sur
son sort ? Il pensait qu’elle réfutait cette facette peu reluisante de sa personnalité, au sein de laquelle la
maladie avait insuB é son emprise. Ce qu’il ignorait, c’était qu’elle ne condamnait pas le fait qu’il soit malade,
mais le fait qu’il se serve de cette défaillance comme d’un rempart pour justi er son désengagement, et non
comme d’une lance pour se battre.
— Julie, ne t’inquiète pas. Simon n’a plus de pouvoir sur toi et Émeric. Vous n’êtes plus des gamins qu’on
manipule. Vous êtes majeurs, donc libres de disposer de votre corps et de votre esprit. Tu peux partir où bon
te semble, sans la permission de tes parents. Tu as assez d’argent pour t’o rir l’avion. Tu as un passeport,
grâce à Émeric qui t’a poussée à le demander rapidement. Et puis Simon n’est certainement pas le monstre
que tu penses. Ton frère ne l’estime pas sans raison. Fais-lui con ance et oublie ses onze ans loin de lui. Tu
n’as pas de crainte à avoir, ton oncle ne vous séparera pas cette fois-ci, Émeric l’en empêchera.
— Marie et Anne me tiennent le même discours, mais j’avais besoin de l’entendre de ta bouche. Toi, tu
ré5échis avant de parler. Tu ne te contentes pas de me dire ce que j’ai envie d’entendre pour que je te laisse
tranquille.
— Tous ceux que tu connais te diront la même chose. Cela ne peut pas se passer autrement. Maintenant,
va retrouver Émeric et essaie de profiter de ta soirée avec lui. Il a besoin de toi, il est fragile ce soir…
— Tu as raison, lui sourit tristement Julie avant de la quitter. Je vais m’occuper de lui. Il n’a pas le moral
depuis plusieurs jours. Maintenant, je sais pourquoi, il sentait que cela allait arriver. Merci, Sophie. Que
ferais-je sans ton soutien ?
Déchirée, Sophie sentit sa gorge se resserrer. Néanmoins, elle contint ses sanglots pour préserver du
désarroi celui qu’elle aimait. Elle mesurait à présent à quel point son lien avec lui était précaire. La
clandestinité de leur 5irt leur interdisait de maintenir une relation ne serait-ce qu’amicale. Elle allait perdre
tout contact avec lui et n’aurait comme consolation que les nouvelles que sa jumelle voudrait bien lui donner,
sans pouvoir extérioriser sa peine. Ce secret serait lourd à porter. Elle n’en avait jamais douté, mais pensait
avoir le temps de le partager avec lui, l’homme de sa vie. Sa présence aurait su à rendre supportable leur
rupture. Dans sa chambre, avant le souper, elle avait imaginé les regards langoureux qu’ils se risqueraient
parfois pour dévoiler à l’autre que la èvre qui l’animait subsistait encore. Le destin la dépouillait de cette'
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possibilité et elle avait honte d’avoir, en insistant, pulvérisé le cœur de son bien-aimé. Il s’était montré
réaliste. Mais elle ne l’avait pas écouté, lui qui avait été si attentionné. Elle avait rejeté ses arguments pour
satisfaire ses fantasmes de petite lle, être courtisée par le prince charmant, et ce à n’importe quel prix, le prix
de son sacrifice en échange d’un rêve devenu réalité pour quelques heures d’égoïsme.
Une soirée morne s’engageait de part et d’autre. En fait, pas tout à fait. Pierre venait d’emballer une
pimbêche comme il les aimait. Quant à Anne, elle renonçait à son célibat en partant avec Quentin, un gars
auquel elle s’était attachée et qui venait enfin de la remarquer.
Depuis un moment déjà, elle ne percevait plus les regards aux aguets d’Émeric et cela l’intriguait d’autant
plus que Tommy s’était rendu au bar avec Francis seulement. Elle chercha des yeux Julie. Elle dansait un slow
avec Jean-Philippe qui tentait en vain de la consoler. Sophie admirait Je pour sa persévérance avec sa petite
amie, alors qu’il devait déceler la situation ambiguë dans laquelle cette dernière s’était plongée avec son frère.
Jamais elle ne l’aurait imaginé aussi attentif à ses désirs et aussi enclin à se remettre en question juste dans le
but de lui plaire encore. Si le jour de l’anniversaire de Julie et la semaine qui suivit, il s’était montré agressif
avec Émeric, il avait su rebondir et poser ses galons pour que ce dernier n’empiète pas sur son territoire en sa
présence. Peut-être que Sophie se retrouvait en lui, avec son côté expatrié de la sphère gémellaire. Autant l’un
que l’autre se sentait, par rapport à ce couple de jumeaux, telle une verrue qui s’accroche désespérément à
celui qu’il aime. Pourtant ce n’était pas cette image que lui avait renvoyée Émeric cette après-midi. Pourquoi
était-elle aussi négative ?
Sophie nit par déserter son banc et faire le tour de la salle avec Estelle pour dissiper le doute qui
l’assaillait. Émeric était introuvable. Il était parti, elle n’en revenait pas. Il avait quitté le dancing sans un
signe, sans même la prévenir. Elle savait que ce n’était pas avec une lle, il en aurait été incapable ce soir-là.
Comment avait-il pu répudier une des dernières chances de se voir encore, alors que son départ pour
l’étranger était imminent ? Comment pouvait-il l’abandonner une seconde fois à sa peine ? N’avait-il que
faire du seul lien qui les unissait encore, le secret de leur amour ? En passant près du bar, elle croisa le regard
de Tommy qui con rma ses soupçons. Après un sourire désolé, il baissa les yeux sur sa boisson. Sophie le
maudissait. Pourquoi n’était-il pas venu lui dire que son ami partait ? Il savait ce qu’elle endurait et restait là,
pantois, à fumer une cigarette et à boire un coca en dialoguant tranquillement avec Francis. De colère, elle
tourna les talons et alla se rasseoir. Tommy n’ignora pas son irritation, il la rejoignit aussitôt.
— Viens danser un rock, lui demanda-t-il en lui tendant la main.
— Va te faire foutre.
— Estelle, tu peux te pousser, s’il te plaît. Il faut que je discute avec Sophie. On a des choses à se dire.
Sophie se recroquevilla sur elle, la tête entre les mains. Quand Tommy s’assit à ses côtés, et passa le bras
derrière ses épaules, elle éclata en sanglots. Ce geste attentionné venait d’attiser son émotion.
— Sophie, ne pleure pas, je t’en prie… la supplia-t-il. Ou plutôt si, évacue ton trop-plein de chagrin, tu en
as besoin. Je ne vais pas te donner de faux espoirs. Ton histoire entre toi et Émeric n’est plus possible. Il faut
que tu l’oublies. Il va partir. Je suis désolé… J’ai cru que nous pourrions rester cet été en France et revenir de
temps en temps. Cela avait si bien commencé… Mais sa santé ne le lui permet pas… Je sais que tu peux
comprendre. Il n’y est pour rien, ce n’est pas ce qu’il désirait. Il t’en a peut-être parlé ?
— Laisse-moi, Tommy. Je le déteste.
— Ne dis pas de bêtises. Ce n’est pas ce que tu ressens pour lui. Mais tu es amère, c’est normal.
— Il n’avait pas le droit de partir ce soir. Je ne lui demandais pas de ressortir avec moi, mais d’être présent.
C’est peut-être la dernière fois que je le vois.
— Il n’est pas parti de gaieté de cœur, il était bouleversé et voulait te laisser la possibilité de tourner la page'
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avec ce gars dont, semble-t-il, tu as été amoureuse un temps. Pedro, je crois ?
— Il ne t’a pas dit ça ?
— Si, je t’assure… Il voulait que je t’en parle, mais j’ai pensé que ce n’était pas une bonne idée. Il ne s’en
serait pas remis, tu comprends ? Il n’a pas à subir cela en plus du reste.
— Qu’est-ce qu’il s’imagine ? Que je peux rayer d’un coup de baguette magique ce qui s’est passé entre
nous ? Je n’ai absolument pas envie de sortir avec un autre. Je ne suis pas prête et je doute de l’être un jour. J’ai
encore son odeur sur mes vêtements, le goût de ses lèvres sur les miennes et le timbre de sa voix qui vibre à
mes oreilles. Et je ne souhaite pas que cela s’arrête… Si tu savais à quel point je l’aime…
— Je suis désolé.
— Quand allez-vous partir ? osa-t-elle lui demander après un long silence, les yeux chargés
d’appréhension.
— Je ne sais pas. Mais j’ai peur que ce soit un peu trop rapide pour toi, lui avoua-t-il, démuni. Peut-être
gagnerons-nous un jour ou deux, cela dépendra du verdict de Simon et des vols disponibles…
Sophie se remit à pleurer. Mais dans les bras de Tommy, elle ressentait le sentiment étrange qu’il lui
renvoyait un peu de la chaleur de son ami à qui il vouait corps et âme. Pour elle, Tommy n’avait d’existence
que par lui. L’un n’allait pas sans l’autre. Sa présence s’apaisa.
Quand Pedro aperçut Sophie, il fut agréablement surpris jusqu’à ce que ses yeux se posent sur le gars qui la
serrait contre lui. Il la salua avant de se retirer, dépité. Sophie lança un regard éloquent à Tommy, qui
volontairement n’avait pas relâché son étreinte. Et ils éclatèrent de rire. Tommy pro ta de ce répit pour
l’entraîner sur la piste. Elle dansa avec lui un rock un peu lent, mais la déprime l’envahit de nouveau. Sophie
sut gré à Tommy de l’abandonner vers son banc. Elle avait besoin de solitude. Elle n’en voulait plus à Émeric.
En partant, il avait fait preuve d’une grande prévenance envers elle. Et cette générosité de cœur faisait partie
de son personnage irrésistiblement atypique. Assise, la tête renversée contre le mur, elle se remémorait avec
nostalgie les instants fantastiques qu’ils avaient vécus ensemble, et puis son message d’adieu… ce message
touchant qu’elle connaissait sur le bout des lèvres et qu’elle se récitait en fermant les yeux.
Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas, à deux heures du matin, le jeune motard, son casque à la main,
traverser rapidement la boîte de nuit, à sa recherche. Estelle, qui dansait sur la piste avec des amies, aperçut
tout de suite le jeune Américain qui n’avait pas pris le temps de déposer son blouson au vestiaire. Elle t un
geste dans sa direction et du menton, lui indiqua où sa bien-aimée était recluse. Immédiatement, Émeric
rebroussa chemin en longeant le banc jusqu’à Sophie. Nichée derrière un groupe d’adolescents, elle fumait
une cigarette, accablée par des idées noires. Elle était là, tout près de lui, terriblement belle dans son
défaitisme, terriblement émouvante… Émeric sourit tristement et, à pas feutrés, s’approcha d’elle. Quand, à
sa hauteur, il se baissa pour lui faire face et déposer son casque sous le banc, le visage de Sophie se gea un
instant d’incompréhension.
— Ce n’est pas vrai ? lui souffla-t-elle, ébahie.
— J’ai tellement besoin de toi ce soir, lui murmura-t-il, les yeux larmoyants, en glissant les doigts dans la
chevelure floue de sa princesse.
De la main, il attira son visage contre le sien pour s’emparer avidement de ses lèvres en s’asseyant auprès
d’elle. Ils s’adonnèrent éperdument à ce baiser tandis qu’elle dégrafait son blouson pour poser la main sur son
torse secoué par l’émotion des retrouvailles. Enserrés l’un à l’autre, ils n’eurent de cesse de se xer avant de
s’embrasser de plus en plus violemment. Sophie ne gérait plus les sanglots qui l’étou aient. Non, il ne
pouvait pas fuir le pays sans lui dire adieu.
Quand il avait poussé la porte de sa maison, il s’était a ublé de tous les jurons de la terre pour avoir laissé'
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la fille de ses rêves dans les griffes de vautours, qui ne sauraient pas l’aimer à sa juste valeur. Il n’avait pas douté
qu’elle ait pu accepter sa proposition d’aller avec un autre. Pas cette nuit, pas demain, pas avant qu’il ne
s’embarque dans ce satané avion. Il était certain qu’elle lui était restée dèle. Trop d’amour les unissait pour
qu’un tiers puisse prétendre à la moindre attention de l’un ou de l’autre.
Quand la série de slows commença, il l’entraîna sur la piste après un tour d’horizon rapide. Sophie ne fut
pas choquée qu’il véri e l’absence des autres membres du groupe, à leurs abords. Ce n’était ni le lieu ni le
moment pour provoquer un esclandre. Ils n’en avaient ni l’envie ni le temps. Elle blottit sa tête dans le creux
de son épaule et se laissa entraîner sur ses pas lents. La tempe contre la sienne, il se mit à fredonner à la
frontière de son oreille, la chanson sur laquelle ils progressaient. Cette mélodie américaine parlait d’amour
insatisfait, elle en était certaine. Sophie mesurait à quel point le bonheur qu’elle ressentait était in niment
précieux et pouvait disparaître à jamais. La piste de danse était comble et très vite, la vigilance d’Émeric
relâcha. Il renonça à cacher leur a nité l’un envers l’autre, en resserrant ardemment son étreinte et en
s’autorisant en public des gestes tendres et des baisers épris à l’égard de celle qu’il désirait tant. Sophie ne
repoussa pas ses avances, mais continua à veiller à leur entourage. C’est ainsi qu’au troisième slow, elle surprit
un clin d’œil de la chanteuse à l’intention de son cavalier. Heurtée par leur échange de sourires, elle se braqua
contre lui en refusant toute nouvelle marque d’a ection. Ravi par sa pointe de jalousie, Émeric lui avoua
qu’Héloïse était au courant de ses sentiments pour elle depuis le premier soir et que ce signe ne signi ait rien
de plus qu’« heureuse pour toi ». Cette con dence la toucha. Il avait bien eu le coup de foudre pour elle, elle
ne s’était pas leurrée.
À la n du slow, il la dévisagea et sans une parole, il entrelaça ses doigts dans les siens. Il l’entraîna vers
l’entrée de la salle, après avoir saisi au passage son casque délaissé sous le banc. Elle récupéra sa veste auprès de
l’hôtesse et ils sortirent ensemble, enlacés l’un à l’autre. Pourtant, sur le perron, Sophie se ravisa. Le frère
d’Estelle était censé la ramener chez elle. Il fallait qu’elle prévienne son amie de ne pas l’attendre en n de
soirée. Elle se précipita à l’intérieur tandis qu’Émeric s’attardait en bas des marches.
Quand Sophie revint sur ses pas, quelle ne fut pas sa stupéfaction de le voir discuter avec sa jumelle et Je
sur le parking. Sans le vouloir, ils avaient frôlé l’incident diplomatique. Sophie se contenta de leur faire un
signe amical en passant près d’eux. Lorsque Julie l’intercepta pour lui demander si elle partait, elle acquiesça
en soulignant son état d’épuisement et leur souhaita une bonne nuit. Émeric ne cilla pas face à ce
comportement faussement détaché et répondit froidement à son bonsoir. Indécise sur la direction à prendre,
mais déterminée à ne rien laisser paraître, elle s’orienta vers la sortie du parking.
Émeric ne tarda pas à la rejoindre à moto et, avec un sourire resplendissant, lui tendit son casque.
— Je peux te ramener ?
— Tu ne vas pas faire un détour de 25 kilomètres ?
— J’ai de l’essence à gaspiller et je ne voudrais pas que tu te fasses enlever par un gars très… très… si… si…
qui, pour te garder, serait capable de t’assassiner à coups de… barreaux de chaise.
— Tu connais beaucoup de gars qui ont ce type d’accessoire sur eux ?
— Il y en a plein la boîte de nuit, tu peux aller voir.
— Quelle âme charitable ! Vouloir assurer ma sécurité avec tous ces dangers. Cacherais-tu derrière ton
allure de Casanova un brin de vertu ? Est-ce vraiment recommandable pour une lle de ma condition de te
suivre ? le taquina-t-elle avant de se lover tout contre lui.
Elle ne savait pas où il l’emmenait, mais peu lui importait dès l’instant où ils étaient ensemble. Elle lui
faisait con ance et le suivrait au bout du monde s’il le lui demandait. Jamais auparavant, elle ne serait partie
avec un gars en méconnaissant ses projets.'
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Dès qu’elle fut installée à l’arrière de sa moto, Émeric démarra, laissant derrière eux leur groupe d’amis
dans l’ignorance. Il prit la direction de la maison de la jeune lle. Pourtant, à la sortie de la ville, il la quitta
pour bifurquer vers le premier sentier qui se présenta. À une cinquante de mètres de la route, il gara sa moto.
Une fois à terre, il attira tendrement Sophie contre lui. Une nuit chaude les encerclait, mais leurs yeux
s’accoutumèrent rapidement à la pénombre béné ciant de l’e et salutaire de la pleine lune. Émeric releva le
menton de sa petite amie et la fixa amoureusement.
— T’ai-je dit à quel point je te trouvais belle ? lui confia-t-il en lui caressant du revers de la main la joue.
— Jamais… Dis-le-moi, s’il te plaît.
— Je ne connais pas de mot assez fort pour l’exprimer… que ce soit en français ou en américain. Sophie, tu
es magni que, tu sors tout droit des contes de Grimm, et jamais je n’ai rencontré de princesse aussi
ravissante, aussi… lui souffla-t-il, ému, en laissant la fin de sa phrase en suspens.
— Tu n’es pas mal non plus, lâcha-t-elle en rougissant.
— Un peu pourri de l’intérieur ! lui fit-il remarquer.
— Cela m’étonnerait. Je rêverais d’être un de tes globules blancs. Je me baladerais dans ton corps
inlassablement jusqu’à accéder à ton cœur et, là, je me nicherais dans un de tes ventricules, prête à combattre
toute attaque extérieure.
— Quelle angoisse de te perdre à chaque prise de sang ! plaisanta-t-il, attendri par l’image 5atteuse qu’elle
lui renvoyait à propos de son organisme abject.
— Ne t’inquiète pas. Là où je serais, rien ne pourrait m’atteindre. Je serais la reine de ton système
immunitaire et tous tes organes m’obéiraient au doigt et à l’œil.
— Un vrai tyran !
— Ne sais-tu pas encore que, dans chaque Française, sommeille toute la panoplie d’une grande souveraine
que tous les sujets vénèrent ? conclut-elle malicieusement en le tirant par la main sur le sentier.
Ils marchaient depuis quelques minutes en riant quand Émeric la prit par la taille pour l’attirer dans un
pré où l’herbe était haute. Ils se fau lèrent à travers la végétation sur une vingtaine de mètres jusqu’à ce qu’ils
atteignent une zone plus rase. Émeric retira son blouson qu’il déposa à même le sol pour qu’ils puissent
s’asseoir. Pendant de longues secondes, ils contemplèrent à l’horizon la ville qu’ils surplombaient, éclairée par
les réverbères, en silence. Le ciel estival était maintenant dégagé et les étoiles apparaissaient par milliers. Seuls
face à cette immensité, ils se sentaient forts avec leur amour démesuré.
— Depuis le premier soir où l’on s’est rencontrés, il y a trois semaines, je me pose une question,
engagea-til la conversation. Pourquoi m’as-tu repoussé après notre premier baiser ? Je n’ai pas compris… Je pensais que
nous éprouvions la même attirance l’un pour l’autre, le même trouble… Tu avais quelqu’un d’autre ? Je ne te
plaisais pas ?
— Ni l’un ni l’autre, se mit-elle à rire nerveusement. Je devais résister à la tentation au contraire, pour les
mêmes raisons que celles que tu m’as données cette après-midi. Je ne désirais pas entamer une relation avec
un gars qui n’allait pas rester en France. Et puis tu étais un peu trop séduisant et un peu trop sûr de toi pour
ne pas jouer avec le cœur de lles crédules comme moi. J’ai eu peur d’être un passe-temps pour toi alors que
moi, j’avais le coup de foudre.
— Tu trouves que je suis sûr de moi ? Moi qui doute de tout.
— Tu ne donnes pas cette impression-là, je t’assure.
— Et c’est uniquement pour cela que tu n’as pas voulu de moi ?
— Non. La véritable raison, c’est… hésita-t-elle à poursuivre, c’est Julie. Jamais je ne l’avais trahie avant et
quand je pense à ce que l’on fait ensemble, là, j’ai honte. Je ne suis pas digne de sa con ance. Pour moi et pour)
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elle aussi, l’amitié doit passer avant des histoires de mecs. Tu n’es pas d’accord ?
— Si nous étions sortis ensemble ce soir-là, ma sœur aurait accepté notre liaison, ce qui n’est plus le cas
actuellement.
— Détrompe-toi. Cela aurait très mal ni. Elle ne m’aurait plus jamais adressé la parole. Elle m’avait
demandé en début de soirée de ne pas m’intéresser à toi, alors qu’elle savait pertinemment que j’avais le
béguin pour toi.
— Julie t’a demandé ça ?
— Elle craignait peut-être de ne pas avoir le temps de pro ter de toi et que je lui dérobe vos retrouvailles,
votre complicité… Et puis…
— Et puis ?
— Je vous ai surpris ensemble avant le repas, dans la cuisine. Tu la tenais dans tes bras…
Émeric sentit sa gorge se resserrer à l’évocation de la relation fusionnelle qu’il entretenait avec sa jumelle.
Oui, il se souvenait du moment dont elle parlait et n’avait pas de mal à imaginer la gêne que Sophie avait pu
ressentir en les découvrant. Que pouvait-il dire ? Qu’il aimait sa sœur plus que de raison ? À qui la faute ?
Leurs parents qui les avaient séparés onze ans ? Cela n’enlevait en rien la puissance des sentiments qu’il
éprouvait pour Sophie. C’était un amour di érent, voilà tout. Blâmable ? Peut-être. Comme Sophie, il n’était
pas er de son comportement envers Julie, que Tommy jugeait déplacé. Face au mutisme d’Émeric, Sophie se
sentit désemparée. Quand il leva la tête et qu’il croisa son regard inquiet de remords, il la prit dans ses bras et
l’étreignit contre lui.
— Pardon, Sophie. Pardon pour elle, pardon pour moi. Je ne veux pas que tu t’en veuilles pour quoi que ce
soit. Julie a tellement sou ert de notre séparation qu’elle est devenue possessive avec moi. Ne la condamne
pas, elle ne le fait pas exprès… Mais elle n’avait pas à te demander un sacri ce pareil. Ce n’est pas parce que tu
es sa meilleure amie qu’elle peut te dicter ta conduite, et surtout t’interdire de t’attacher à une personne
qu’elle aime aussi. On ne retient personne de cette façon. On ne peut que renforcer ses sentiments.
Souvienstoi toujours que je suis son frère, un frère très très proche certes, mais un frère seulement. Je ne suis pas le tien
et tu as droit à mon amour tout comme j’ai droit au tien.
— Un frère, c’est déjà beaucoup. Si tu pars, moi, je n’aurai plus rien… gémit-elle, en regrettant aussitôt ses
paroles.
— Sophie, tu m’avais promis.
— Ce n’est pas un reproche, Émeric. Simplement un constat… Je ne t’en veux pas. J’ai préféré une
relation éphémère à son absence pure et simple, et je m’estime chanceuse d’avoir pu vivre cette journée avec
toi, même si cela doit être la dernière, se rattrapa-t-elle en plongeant des yeux éplorés dans les siens.
Délicatement, le jeune Américain l’allongea sur le sol et se pencha sur elle. Du bout des doigts, il lui essuya
les larmes qui perlaient à la frontière de ses paupières et repoussa ses mèches rebelles.
— Tu verras, on réussira à passer le cap de la séparation sans se faire mal. Il faudra se protéger pour
encaisser le coup et continuer à avancer… Tu es forte, Sophie, plus forte que moi. Tu y arriveras, j’en suis
certain.
Sophie saisit la main qui lui eB eurait le visage et l’embrassa. Elle la retint un instant sur sa joue pour la
caresser, puis elle remonta doucement les doigts sur le poignet d’Émeric. Une question lui taraudait l’esprit.
Sophie cherchait en vain les mots qui entraîneraient une réponse de son petit ami sans qu’il se mure dans le
silence. Elle lui avait ouvert son jardin secret cette après-midi et voulait que lui aussi se dévoile sur le sujet
sensible qu’était le suicide. Il en gardait les séquelles et avait beau les cacher sous des bracelets en cuir, ses
suicides étaient ancrés dans son histoire.)
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— Émeric, j’aimerais savoir… ce que tu ressens… avant de t’ouvrir les veines. Je serais incapable de le faire,
c’est si violent. Je n’ai jamais été déprimée au point de vouloir tout quitter. Tu n’aimes donc pas la vie, toi qui
as tant de fois risqué de la perdre ?
Le sourire d’Émeric se gea. Il retira sa main du visage de Sophie, éloignant par la même les doigts de sa
lanière en cuir, avant de s’allonger à ses côtés, le regard vide. Sophie se trouvait confrontée au repli qu’elle
avait redouté. Comment lui dire qu’elle ne voulait pas le blesser, mais simplement être en osmose avec lui,
comprendre ce qu’il se passait au fond de lui quand la vie perdait tout son sens ? Elle se redressa et se pencha
vers lui.
— Je n’aurais pas dû te poser cette question ? se désola-t-elle.
— … Si, tu as bien fait. Mais je ne peux pas te répondre aussi facilement… Viens contre moi, lui
réponditil en passant la main derrière ses épaules pour l’attirer contre lui.
Sophie posa sa tête sur son épaule et il resserra son étreinte en portant ses lèvres à son front.
— Je t’aime… lui susurra-t-il, la voix cassée. Comment te faire comprendre la détresse que je ressens à ce
moment-là ?… Celle pour laquelle la seule issue est la mort. Elle n’apparaît pas subitement. Elle est là, tapie au
fond de moi, et peu à peu devient si forte, si présente, si oppressante que tout se renferme autour de moi. Le
suicide n’est plus une idée parmi tant d’autres, mais l’unique solution… C’est comme si j’étais emprisonné
dans une cellule et que ses parois, le sol et le plafond, actionnés par des étaux, se resserreraient sur moi. Elles
me compresseraient de plus en plus l’abdomen jusqu’à l’étou ement et… la seule voie qui se présenterait à
moi serait une lucarne sur le néant… Les murs, ce sont… la solitude face à l’incompréhension des autres… la
solitude face à la sou rance, cette douleur chronique qui me transperce la poitrine, les entrailles, qui me
martèle la tête, qui me cause des nausées, qui est insoutenable au sortir du coma, et celle qu’aucun remède ne
peut calmer très longtemps… Le sol sur lequel je repose, c’est… le passé que j’ai égaré, celui qui aurait dû me
donner des fondements stables et qui se dérobe au moindre 5ash-back… l’angoisse d’en perdre d’autres
fragments, encore et encore… le désespoir de ne pas pouvoir venir en France, de ne pas réussir à retrouver une
trace de mon enfance. C’était aussi la perte de mes racines, de mes références… Et le plafond, c’est… réaliser
qu’aucun espoir, jamais, ne me sera possible, aucun lendemain prévisible ; les crises me les interdisent, me
rappellent à l’ordre à chaque écart, à chaque semblant de vie normale… Dans cette pièce, tu comprends, il n’y
a pas de lumière… c’est un avenir sombre… rempli de harcèlements thérapeutiques, de blouses blanches,
d’injections, de douleurs et de cris, de prières d’arrêt de traitement, d’arrêt d’acharnement… Dans cet avenir,
il n’y a pas de place pour les projets, le mot espoir a perdu son sens… Comment peut-on vivre sans espérer ?
Comment peut-on accepter par exemple de renoncer à un amour un peu fou, auquel on n’a pas le droit de
prétendre sous peine de retour à la case départ ? Sophie, dis-moi comment supporter tout cela sans avoir
envie de tout arrêter parfois.
La voix rauque d’Émeric s’était élevée crescendo jusqu’à devenir un appel désespéré. Bouleversée par la
description du mal qui le rongeait, révélant un état psychologique tourmenté, Sophie comprit le dilemme
qu’il se posait régulièrement. Émeric avait été clair. Il n’avait pas de passé, pas de perspective d’avenir et un
présent empreint de sou rances. Son aveu montrait à quel point il était vulnérable à la moindre anicroche
qui pourrait engendrer l’irréparable. Non, il ne faisait pas d’appels au secours, ce qu’elle aurait souhaité, mais
rentrait dans un processus cyclique suicidaire que rien ni personne ne pourrait enrayer. Et il attribuait
l’entière responsabilité de son état dépressif à sa maladie chronique.
Que pouvait-elle lui apporter, elle, Sophie ? Si ce n’est un peu plus d’amertume et de rancœur dans le
futur. Elle se sentait impuissante. Non, Émeric n’était pas comme les autres, comment aurait-il pu l’être ? Il le
criait haut et fort et pourtant personne, à part Tommy et Kaelee, n’entendait son hurlement de douleur à des