Dernier Voyage

Dernier Voyage

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140 pages

Description

Après la mort subite de son père, Eva supporte difficilement le quotidien dans la Suède des années 50-70. Mais un départ en vacances semble lui redonner espoir.


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Ajouté le 29 mai 2015
Nombre de lectures 6
EAN13 9782332878601
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Cet ouvrage a été composér Edilivre
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ISBN numérique : 978-2-332-87858-8
© Edilivre, 2015
Citation
My deep prayer a curse. My deep prayer the promise that this won’t be.
Milton Acorn
I
Elle flânait avec beaucoup de difficultés au bord de la mer, doucement, juste là où le sable était peu mouillé. Elle se déplaçait lourdement à cette époque-là ; elle avait pris du poids, huit kilos en quelques années. Normalement, elle avait peur de tomber, toujours faisant attention à ses pas. Il y avait peu de monde sur la plage. Elle trouva facilement une place dans les dunes. Des garçonnets jouaient au football, dans un jeu violent. Leur balle vola près d’elle dans le sable fumant. Victime de son incertitude habituelle et du vertige, elle tomba dans l’eau, et pas capable de retenir sa colère, elle jura quelques mots irréfléchis dans son anglais insuffisant et fautif. Tous, sur la plage, la regardaient en souriant. Elle se sentait imbécile ; le premier jour même de sa visite chypriote, elle fut ridiculisée. Elle se leva lentement, nettoya son short trop petit. Un loueur d’ombrelles l’assista, en la convaincant de louer une ombrelle multicolore. Péniblement, elle monta aux dunes, où elle s’assit sous l’ombrelle, complètement épuisée. Elle n’avait jamais vu la Méditerranée d’un bleu si intense, comme à Famagouste. La blancheur des ruines médiévales au loin, l’éblouissait. Elle n’avait jamais vu de plage plus belle. Elle voulait vraiment se réjouir de tout autour d’elle, mais la chute dans l’eau, ses douleurs dans le dos et aux jambes, et son poids anéantirent toute joie. L’énervement, son ami fidèle, augmenta. Elle sortit un livre de son sac, fit l’effort de lire pour reprendre son sang-froid. De temps en temps, elle se baignait. L’eau chaude caressait son corps lourd. Elle resta sur le rivage où la mer n’était pas profonde, loin des enfants qui jouaient. Elle s’efforça de profiter de la belle journée. L eGrecian Bay Hotel, un hôtel de luxe, était situé sur la plage même. Là, elle loua une chambre simple, pour deux semaines. De sa dune, elle trouva l’hôtel trop grand, il semblait un bunker indigne des humains. Pourtant, là, elle se sentait en sécurité. Sa chambre, donnant sur la cour intérieure de l’hôtel, se trouvait sur la mezzanine, juste à côté de la coiffeuse, du restaurant et des boutiques. Sans doute, elle préférait un hôtel de luxe pour son séjour. Les repas, en particulier, avaient une grande importance pour elle. Elle éprouvait du plaisir aux compositions des menus et des repas, et ce plaisir était son seul grand intérêt. C’était un passe-temps, presque intellectuel, de goûter lentement un dîner bien composé, de réfléchir sur les épices différentes et les ingrédients des sauces. À l’étranger aussi, elle était capable de résoudre l’énigme d’une recette. LeGrecian Bay Hoteloffrait des menus exquis. Assise, tous les soirs à sa table de coin, elle attendait impatiemment les repas divers. Elle laissait fondre dans sa bouche tous les morceaux, pour pouvoir savourer chaque nuance de goût. C’était avec chagrin qu’elle notait la fin des repas. Un soir, au crépuscule, elle se dirigea vers Delphi Street. La ruelle, longeant la mer, vibrait de mouvement et de vie. Leurs taxis garés près d’un mur, les chauffeurs discutaient vivement avec des amis, dans les cafés, ou bien, ils jouaient aux balles sur le parvis du couvent. Les vélos des touristes étaient garés un peu partout contre les murs et les arbres. Le soir, les habitants de Famagouste et les touristes se rassemblaient sur Delphi Street. Elle s’assit à une table de coin à laParadise Taverna. Là, elle pourrait voir tout ce qui se passait dans la rue. Longtemps, avec attention et curiosité, elle étudia le menu, et elle se décida finalement pour l’agneau kleftiko, et du vin blanc Othello de 1959. En fermant les yeux, elle s’inclina, donnant cours à la fatigue et à la dépression, jusqu’au moment où le faible arôme de l’agneau envahit ses narines. Peu à peu, le noir du soir tombait sur Delphi Street et les gens disparaissaient dans la nuit, tandis que quelques lanternes vénitiennes clignotaient dans le restaurant. Elle avala le dernier doigt de vin, et ensuite, elle se leva rapidement pour quitter la taverne, prenant Grecian Bay Hotel Street. Sa veste brillait comme un feu follet solitaire dans la nuit. Son nom était Eva. Elle avait trente et un ans.
II
Le souvenir de la maison d’été, grande et jaune comme le soleil, ne pouvait pas mourir. Ce souvenir continuait à vivre toujours en Eva. Par une coïncidence presque logique, la maison était située dans la Baie de Soleil, un tout petit village paisible proche de la mer. Toute la famille s’y rendait à vélo chaque année pendant la saison estivale. C’était un sentiment tout à fait particulier de sauter sur un vélo pour pédaler dans les ruelles de l’Île, jusqu’au quai des ferries. Là, ils devaient attendre l’arrivée du ferry de l’autre côté de la rivière. Des buissons de lilas jetaient leurs cascades de parfum sur la grande rivière sale et puante, et sur les latrines entourant les logements ouvriers, près du quai. L’attente sur le quai était un fait d’été, comme regarder la verdure tendre grossir jusqu’à atteindre sa maturité lourde, ou être enfermés dans le fracas tourbillonnant de la rivière, à l’écoute du bruit provenant d’en face. Arrivés de l’autre côté de la rivière, ils pédalaient devant la chapelle de sainte Brigitte, traversant des quartiers ouvriers avec leurs maisons en pierre, leurs belles cours de sable, montant des collines jusqu’au quartier de Draget, ses champs et ses quartiers de villas. Quand ils s’apercevaient les premières fermes, ils ne montaient plus, ils descendaient plutôt. Graduellement, ils entrevoyaient la Baie de Soleil, une toute petite flaque d’eau bleue au loin. Le reste de la route, Eva rivalisait avec Monica et Stina, ses sœurs aînées. Comme des flèches, elles traversaient le paysage. Elles n’avaient plus le temps de regarder les champs ; pour chacune d’elles, il s’agissait d’arriver la première à la Baie de Soleil. Heureuses, elles arrivaient à la maison d’été, grande et jaune, nichée entre deux collines, avec une grange spacieuse en angle autour. Chaque été, la famille louait la ferme d’Albert, un parent éloigné. Alcoolique, il avait fait des efforts pour travailler comme agriculteur, sans succès. Donc, il louait la maison jaune, le bâtiment principal, des sections de la grange, pour pouvoir boire les revenus. Ils ne le voyaient que rarement : il était assis derrière un rocher pour boire avec ses copains ou il dormait dans la grange pour se dégriser. Les enfants n’avaient pas peur de lui. Ils sentaient, qu’au fond, il était un homme imprégné de douceur et de gentillesse. Juste à côté de la maison jaune, un grand jardin broussailleux offrait un espace libre, aux jeux des enfants. Derrière une des collines, le bus de la ville s’arrêtait auprès d’un kiosque en bois, qui vendait exclusivement des bonbons et des journaux. Derrière l’autre colline, une ferme importante se cachait, où tous les jours, Eva était obligée d’aller acheter du lait, dans un pot en tôle blanc au rebord bleu. Du haut de la colline, elle voyait le port de pêche et aussi la mer – une vue partiellement cachée par une piste de danse, où les estivants avaient l’habitude de se rencontrer les samedis soir, pour danser, jouer aux balles et aux fléchettes, et lutter corps à corps. Il était interdit aux enfants d’entrer dans la zone de la piste, mais une fois, le cousin Thomas avait réussi à y entrer pour offrir son dos comme table de poker aux joueurs ivres, qui, de temps en temps, interrompaient leur jeu pour faire des tours de danse avec de belles femmes, appelées « puddings ». Eva préférait être assise sur les rochers de la colline, en dehors de la piste, pour regarder la foule. Elle ne voulait jamais y entrer. La famille d’Eva passait tous les étés à la Baie de Soleil. Déjà à la mi-avril, ils s’y rendaient pour nettoyer la maison jaune après l’hiver. Le père, Erik, détestait rester en ville l’été, aspirant toujours à ce que tout soit en ordre en mai, pour pouvoir profiter de la première chaleur après l’hiver. C’était un homme d’affaires ambitieux. Il avait vécu beaucoup d’années difficiles pour établir une maison de confection. Il ne redoutait pas le travail dur et il ne trouvait pas humiliant, d’être utile dans la vie quotidienne de sa maison. Donc, c’était toujours lui qui prenait l’initiative pour le premier tour de vélo à la Baie de Soleil, au printemps. Irène, la mère des enfants les accompagnait à contrecœur. Pour elle, la maison d’été était un mal nécessaire, un devoir de mariage, une tâche parmi tant d’autres, dans son existence. La vie d’été, avec son charme primitif, les latrines, les routines quotidiennes pour aller chercher de l’eau et du lait, ne correspondait pas à son goût pour le raffinement. Elle était une femme robuste, très belle, aux cheveux presque noirs, aux yeux marron, qu’elle fardait avec du mascara et de l’ombre à
paupières. Elle donnait l’impression d’une femme de l’Europe du Sud, avec ses gestes rapides, son visage vif et ses manières spontanées. Ensemble, toute la famille travaillait dans la poussière et dans les odeurs d’hiver, et après quelques jours, la ferme était prête à recevoir ses estivants. À deux étages et avec sous-sol, divisée en trois parties, la maison jaune abritait les familles de Léo et d'Irène, celle de leur frère Bruno, et leurs parents Hugo et Svea. Ces derniers habitaient à l’étage supérieur, les deux frères avec leur famille au rez-de-chaussée, et le sous-sol abritait Alicia, la mère très âgée et sénile d’Albert. Début juin, tous étaient arrivés à la Baie de Soleil, et Wall, le propriétaire du stock de journaux dans la grange, apparaissait. C’étaient le temps des retrouvailles, avec l’espoir de plusieurs mois de soleil et de la chaleur. Des fêtes et des baignades les attendaient. L’été s’étendait, long et chaud, devant eux.
Yvonne rit avec une joie pleine de mépris. « Stupide, tu ne comprends rien. Le nom de la cliente se dit “Boirath”. Le “i” se prononce “a”. » Yvonne épela le nom de madame Boirath. Eva sentit les larmes dans ses yeux. Yvonne était la fille de Kajsa, fille adoptive de Léo, et ainsi la cousine d’Eva. Tant qu’Eva pouvait se souvenir, elles avaient toujours joué ensemble pendant les étés dans la Baie de Soleil. Yvonne décidait toujours de leurs jeux. Elle préférait jouer à la boutique exclusive avec une clientèle distinguée. Donc, elles vendaient des épices et de la soie d’Indochine aux clients, qui portaient tous des noms exotiques. Eva ne comprenant pas comment la vente devait se passer, elle ne savait pas compter les recettes correctement. Parfois, elles jouaient dans un labyrinthe sur la cour de sable. Ce jeu-là finissait toujours lorsqu’Yvonne emprisonnait Eva au milieu du labyrinthe. Yvonne admirait beaucoup sa mère, Kajsa, la femme intelligente de Léo. Yvonne était petite et agile. Elle avait hérité de l’assurance de Kajsa, à qui elle voulait rassembler en tout. Au fur et à mesure qu’Eva grandissait, elle fut de plus en plus consciente de son infériorité par rapport à Yvonne. Quand la maison jaune fut démolie après dix ans, elles ne se rencontraient plus l’été et elles perdirent contact complètement. Plusieurs années plus tard, Eva sut de sa grand-mère, qu’Yvonne avait terminé ses études de médecine et qu’elle avait aussi présenté sa thèse de doctorat en microbiologie clinique. Ses sœurs aussi lui étaient supérieures. Eva pouvait accepter cela plus facilement. Stina, l’aînée, était déjà étudiante en matières scientifiques dans un lycée pour un avenir de dentiste. Monica avait un grand intérêt pour la botanique, et par la suite, elle devait travailler en tant que professeur associé, à l’université de la ville. Eva pouvait seulement se mesurer avec son cousin Thomas, demi-frère d’Yvonne. Il était plus jeune qu’elle de quelques années, un gaillard sans soucis, s’engageant dans les jeux heureux et sauvages. Parfois, ils jouaient ensemble ; ils jouaient au football ou ils démontaient des vélomoteurs. Eva y trouvait du plaisir, parce qu’elle pouvait le harceler doucement, lui qui était plus petit et plus faible. Elle savait qu’il ne s’en lamenterait jamais. Il ne dit même pas mot, la fois où elle le poussa du stock de journaux, alors qu’il eut des blessures dans le dos et à un bras. Le vendredi soir était une soirée de famille. De la porcelaine usée et cassée était mise sur la petite table de pierre, près des pieux de clôture du jardin. Du salami, du pain blanc, des boulettes de viande, des pommes de terre, des tomates et des concombres étaient étalés sur une nappe blanche. Des bouteilles d’alcool et de bière abondaient, malgré le fait que tous étaient conscients que Léo, le plus jeune fils de Svea et Hugo, buvait toujours trop. Les repas dans le jardin, au crépuscule, n’étaient ni spontanés ni volontaires. Svea, la grand-mère des enfants, attendait que tous les membres de la famille se recueillent autour d’elle, en fin de semaine. Kajsa et Inge, ses belles-filles, auraient préféré ne pas être victimes de ces obligations. Les enfants auraient aimé voir des amis au kiosque, à l’arrêt de bus. Personne n’osait défier Svea, ni Bruno ni Léo. Fille unique parmi huit frères d’une famille ouvrière, elle avait appris à s'affirmer. Eva devait se souvenir très bien de ces soirées, de la verdure luxuriante autour d’elle, du
ciel clair d’été, du parfum des fleurs des champs, de la musique de la piste de danse, et particulièrement, de la nourriture et de l’alcool. Elle aimait entendre les rires heureux de la soirée et elle était fascinée quand Léo, avec trémolo, chantait la chanson,Frisco Bay, la seule chanson qu’il savait par cœur. Son visage rouge et bouffi ressemblait au soleil couchant. C’est seulement après des années qu’elle comprit l’ampleur de l’ivresse et les manières affectées de la joie de Léo, pendant ces soirées-là. Nerveusement, Irène ramassait des miettes et des petits insectes sur la nappe tachée. Kajsa, cependant, assise calmement sur sa chaise, regardait froidement autour d’elle avec un regard vivement curieux, comme si elle attendait quelqu’un ou quelque chose. Elle observait toujours le jeu entre ses beaux-parents. Svea n’acceptait pas Kajsa comme belle-fille, comme épouse de Léo. Kajsa avait déjà été mariée avec un criminel, un récidiviste, le père d’Yvonne. Kajsa entendit souvent son passé répété par Svea. C’est la raison pour laquelle elle participait avec malice aux réunions de famille. Kajsa savait que sa belle-mère, elle aussi, buvait trop, et qu’en fait, elle n’était qu’une vieille alcoolique. Avec les années, l’autorité de Svea devait faner. Pour elle, seulement l’amertume et la honte seraient restées. Kajsa le savait, ainsi que toute la famille et les enfants. Svea, elle, ne voulait pas s’en rendre compte. Elle ne comprenait pas non plus lorsque Kajsa se réjouissait de sa revanche pendant ces soirées-là. Progressivement, les vendredis soir se transformaient en véritable cauchemar, et le jardin en enfer, à cause des forts bavardages de la famille désunie. En réalité, le jardin était négligé et boueux, presque le reflet de leur vie. Le mur arrière de la maison jaune était mal peint et la peinture se fendillait. Les saules et les érables, qui bordaient la clôture du jardin, accompagnaient tristement Léo, quand il miaulait sa chanson,Frisco Bay. Eva ne pouvait pas supporter son visage rouge et bouffi, pas plus que sa manière de fredonner, depuis le jour où il l’avait poussée dans l’eau de la jetée de la Baie de Soleil . Son cœur était envahi par un mécontentement impatient, du mépris et de la haine, qu’elle ne pouvait ni exprimer ni expliquer. Elle restait muette.
Eva et Erik s’en allèrent à vélo au port de pêche de la Baie de Soleil. Ils se mirent à flâner sur les quais et dans les ruelles. Ils regardaient les bateaux de pêche embaumés par les parfums et les sons de la mer. Au fond du chenal, se trouvait le port de plaisance de la Baie de Soleil, où était amarré leur bateau. Erik l’avait acheté pour des petites balades de pêche avec Hugo et Léo. Pourtant, il préférait être sur la mer avec sa fille. Eva était assise sur la passerelle pendant qu’Erik préparait le bateau. Elle était joyeuse et heureuse. Elle aimait se rendre vers l’horizon ouvert, avec Erik. De l’avant, elle regardait son père s’occuper avec expertise des écoutes d’une main, alors que l’autre reposait sur le gouvernail. Au soleil, les couleurs de sa peau étaient d’un marron clair, sa moustache et ses cheveux fins, blanc et or, miroitaient. Elle aimait le regarder, elle le trouvait beau. Ils se dirigèrent vers le plein ouest, le meilleur itinéraire de navigation pour un petit bateau à voile, un peu lourd. Ils allèrent jusqu’à l’Îlot et à la Petite Île avec ses criques et ses prés parmi les rochers. Ils firent escale dans une crique, à l’abri du vent du sud-ouest. Ils montèrent jusqu´au point le plus élevé de l’Îlot, leur endroit favori. C’était une journée très claire, avec une vue éblouissante du phare de Vinga. Ils voyaient le fjord devant eux, les îles de l’archipel méridional, et au loin, la mer ouverte. Vers le nord-est, les paysages de la terre...