Erreur d'aiguillage

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Français
178 pages
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Description

Elle le reconnut immédiatement, c'était celui qui était monté dans l'autorail à Saint-Léonard et descendu comme elle à Eymoutiers. Il était seul et paraissait regarder un peu partout autour de lui. Le sang de Nathalie ne fit qu'un tour et son imagination, toujours aussi rapide et prête à tout, lui fit dire que c'était peut-être l'individu que les gendarmes recherchaient. Il lui revint ce qu'un témoin avait dit, sans se cacher il pouvait très bien passer pour un paisible habitant d'Eymoutiers qui faisait ses courses ou encore pour un vacancier. N'était-ce pas la meilleure façon de passer inaperçu que de se fondre parmi la foule des personnes qui faisaient leur marché? Sixième sens ou paranoïa? Détective en herbe ou victime d'une imagination débordante? Dans le train, dans la rue, il semble être partout. Depuis que cet homme semble la suivre, Nathalie n'en dort plus de la nuit. D'autant que la gendarmerie est sur les traces d'un pervers rôdant dans la région... Mariant suspense et légèreté, humour et sentiments, cette "Erreur d'aiguillage" est à l'image de la vie, prête à tout instant à bifurquer vers l'inattendu.

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Informations

Publié par
Date de parution 26 novembre 2015
Nombre de lectures 4
EAN13 9782342044874
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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Erreur d’aiguillage


Du même auteur



L’Inconnu du Pont de Noblat, 2012

Comme un Reflet dans l’Eau, 2013
Ginette Agot-Vareillaud










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IDDN.FR.010.0120718.000.R.P.2015.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2015


À Annick et Louis, de fidèles amis


Il y a une chose plus importante que la logique,
C’est l’imagination.
Alfred Hitchcock


Chapitre 1



Impossible de dormir…

Nathalie, jeune femme célibataire d’une trentaine
d’années, se tournait, se retournait dans son lit à moitié
défait. Elle ne parvenait pas à trouver le sommeil, allez
savoir pourquoi !

Elle regardait les murs et le plafond de sa chambre à la
lueur du réverbère qui filtrait au travers des volets. A
cause de lui, cette pièce n’était jamais complètement dans
l’obscurité.

Elle remonta son oreiller et essaya à nouveau de fermer
les yeux et surtout de dormir.

Soudain, le bruit familier du train de 23 heures 45… Elle
était par habitude arrivée à connaître tous les bruits des
trains et leurs horaires de nuit par cœur. L’appartement où
elle habitait depuis sa naissance faisait face à la gare des
Bénédictins.

Elle vivait seule, sa mère était décédée alors qu’elle
n’avait que quinze ans et quelques années plus tard son
père s’était remis en ménage avec une femme originaire de
Boulogne-sur-Mer. Parti vivre dans le Nord, il lui avait
laissé l’appartement et elle était sans nouvelles de lui
depuis longtemps déjà.

11 L’appartement n’était pas très grand, ce n’était qu’un F3,
mais il avait toujours été suffisant même lorsqu’ils y
vivaient à trois. Elle avait tenu à le conserver, tous ses
souvenirs d’enfance étaient là.

Ce bruit souvent fracassant des trains lui était familier,
elle en avait besoin comme d’autres qui ont grandi avec le
bruit des vagues, d’une cascade ou même d’une route
passagère. Elle, c’étaient les trains !

A demi assise sur son lit, elle ferma une fois de plus les
yeux, mais le sommeil ne venait toujours pas. Elle se mit à
imaginer les va-et-vient des voyageurs. Ceux qui
descendaient du train. Ceux qui y montaient pour partir quelque
part. Les adieux pendant l’éloignement du convoi, les
mouchoirs agités. Les embrassades des arrivants à leur
famille venue les accueillir sur le quai. Ceux également
que personne n’attend. Des tableaux de la vie cent fois
renouvelés et pourtant toujours nouveaux car jamais
complètement identiques.

Elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre dont elle entrouvrit
les volets. La gare des Bénédictins de Limoges semblait
lui faire un clin d’œil malicieux du haut de son campanile.

Depuis sa naissance, Nathalie avait été bercée par ces
bruits de trains qui se croisent au long des jours et des
nuits. C’était devenu comme une sécurité pour elle.

Plus jeune, elle adorait aller flâner dans la salle des pas
perdus comme certains aiment se promener le long des
rues, des boulevards ou des grèves dorées. Elle aimait
vraiment cette ambiance et ces odeurs. Tous ces inconnus
qui se côtoient. Tous ces destins qui se croisent, qui se
font ou se défont au cours des voyages.

12 Son imagination devenait fertile et vagabondait dans ces
lieux qui invitaient à plein de rêves et de projets parfois
inaccessibles.

Il est vrai qu’en ce moment son esprit n’était pas au
mieux, le stress et l’angoisse étaient bien là pour
l’empêcher de trouver le sommeil.

Cela faisait maintenant une dizaine de jours qu’elle se
trouvait sans emploi, l’entreprise de confection de
vêtements où elle travaillait comme secrétaire avait fermé ses
portes. Elle avait donc été licenciée ainsi que tout le
personnel. Se retrouver au chômage par les temps qui courent
était bien souvent dramatique, surtout pour ceux ou celles
qui avaient des enfants et parfois de lourds crédits sur leur
habitation.

Nathalie avait posé sa candidature sans plus attendre
dans plusieurs endroits. Elle attendait maintenant une
réponse, un courrier ou un appel téléphonique, mais son
portable tout comme son poste fixe restaient pour le
moment silencieux.

Maintenant il lui fallait obligatoirement dormir, elle
avait un train à prendre tôt dans la matinée pour aller
passer quelques jours à Eymoutiers chez sa tante, une sœur de
sa mère.

Cette tante demeurait dans la rue des Maquisards, une
grande maison ancienne. Elle avait cherché à savoir pour
quelle raison cette rue se nommait ainsi et on lui avait
expliqué que c’était à cause des maquisards du Colonel
Guingoin qui étaient passés là quand ils étaient venus
délivrer la ville du joug allemand. C’était dans cette maison
que Marguerite était née ainsi que sa sœur, la mère de
Na13 thalie. Elle ne s’était jamais mariée et n’avait jamais voulu
quitter ce lieu, pas davantage que sa ville d’Eymoutiers.

Nathalie adorait « Tatie Margot » comme elle se plaisait
à l’appeler depuis qu’elle avait su prononcer ses premiers
mots. En réalité, elle se prénommait donc Marguerite et
elle était sa marraine. C’était même grâce à elle qu’on
l’avait appelée Nathalie.

Son père qui travaillait à la SNCF aurait préféré lui
donner un autre prénom, Micheline, comme l’autorail qui
circule entre Limoges et Ussel, et il accepta que ce ne soit
que son second prénom pour ne pas déplaire à Marguerite.

Cet autorail existe toujours sur cette même ligne. Il y a
quelques années il était jaune et rouge, mais désormais il
est devenu bleu et plus moderne et plus perfectionné. C’est
justement avec cet autorail qu’elle doit se rendre demain
matin chez sa tante.

Elle essaya, toujours pour tenter de s’endormir, de se
changer les idées en repensant à la soirée qu’elle avait
passée la veille avec son amie Isabelle au théâtre. Elles
s’étaient bien amusées avec les tours de magie du
prestidigitateur, les jongleurs, le ventriloque…, une soirée bien
divertissante.

« Bon, cette fois il est plus que temps que je dorme ! »

Elle avait préparé son bagage, une valise à roulettes et un
sac à main assorti. Elle était très coquette.

Elle regarda l’heure, plus de minuit et elle ne dormait
pas encore. Dans quelques heures son radio-réveil se
mettrait à sonner. Dormir, dormir, dormir…

14


Chapitre 2



Enfin le matin… Elle arrivait à la gare. Elle avait pris la
précaution d’acheter son billet la veille.

Elle était largement en avance. C’était une habitude chez
elle, quels que soient ses rendez-vous ou ses convocations.
Elle avait vraiment horreur d’être en retard.

A cause de cette peur du retard, elle était partie de chez
elle sans prendre son petit déjeuner et il lui manquait
terriblement. Comme elle avait du temps devant elle, elle alla
s’asseoir à une table du Buffet de la Gare et commanda un
café crème et un croissant.

Alors qu’elle savourait le croissant chaud et le café, elle
remarqua un homme qui était venu s’asseoir sur la
banquette à une table proche de la sienne. C’était l’insistance
du regard de cet homme qui lui avait fait lever la tête,
comme si elle avait été attirée par un aimant.

Nathalie essaya de rester la plus naturelle possible et fit
comme si elle n’avait rien vu et rien ressenti. Malgré cela,
et sans aucune raison apparente, un frisson la parcourut et
elle se sentit brusquement très mal à l’aise.

Au même moment l’homme se baissa et ramassa
quelque chose par terre… c’était le sac à main de Nathalie.
Il le posa sur la table… elle était pourtant certaine de
l’avoir mis près d’elle, sur le côté de sa table. Elle ne
l’aurait donc ni vu disparaître ni entendu tomber ?
15
« Sans doute étais-je vraiment perdue dans mes
pensées », se dit-elle sans trop y croire.

Elle se leva, remercia cet homme et quitta la salle afin de
s’éloigner le plus rapidement possible de cet étrange
individu qui n’avait pourtant rien d’extraordinaire en
apparence.

Il devait avoir une bonne cinquantaine d’années, était
vêtu d’un imperméable et portait un chapeau. Cette
description lui fit penser quelque peu à un personnage de
roman policier, genre « Colombo », mais plus jeune et
avec un imper beaucoup plus chic.

« Mon imagination vagabonde ! » pensa-t-elle.

Elle descendit les escaliers et alla s’installer dans
l’autorail bleu Limoges-Ussel qui était déjà à quai. C’était
vraiment un omnibus qui desservait toutes les petites gares
entre ces deux villes.

Elle glissa sa valise près de la vitre, prit une place dans
le sens de la marche et mit son sac à main à côté d’elle.
Elle préférait se trouver près de la fenêtre bien que le
paysage qui défilait lui était familier, mais elle ne s’en lassait
jamais. Le Limousin était si joli et changeant à chaque
saison, on pourrait même dire à chaque voyage. C’est vrai
qu’elle y découvrait toujours quelque chose de nouveau,
ce qui lui faisait beaucoup aimer cette ligne.

Il y avait beaucoup de monde qui circulait sur le quai
avant de chercher à monter dans l’autorail pour prendre sa
place.

16 Soudain elle le vit sur le quai… L’homme à
l’imperméable et au chapeau, qu’elle avait déjà remarqué
au Buffet de la Gare, allait visiblement prendre le même
autorail qu’elle puisqu’aucun autre train n’était annoncé
sur la voie adjacente.

Instinctivement, sans trop savoir vraiment pourquoi,
Nathalie leva le magazine qu’elle avait acheté afin de cacher
son visage, tout en essayant de voir où l’homme allait
s’asseoir, d’autant plus que la place en face d’elle était
inoccupée pour le moment.

Ouf ! Il s’installa un peu plus loin. Nathalie s’interrogea
encore une fois. Pourquoi et surtout sans motif réel cet
homme lui déplaisait ? Il n’avait vraiment rien d’anormal.
Tout au contraire, il présentait plutôt une allure chic et
respectable.

Coup de sifflet. Les portes se fermèrent et le train
s’ébranla doucement.

Nathalie se laissa aller aux ronrons de la machine
scandés par les passages sur les raccords des rails, et à la
douceur du voyage. Elle se sentait même étrangement
légère, comme irréelle, presque immatérielle…, sans
pesanteur. Elle avait la très nette impression de n’être pas
elle-même.

« Drôle de sensation…, pensa-t-elle, est-ce le petit
déjeuner pris à la gare qui me procure cet effet ? ou tout
simplement le fait de me laisser bercer par ce voyage et le
plaisir de revoir Tatie Margot ? »

L’autorail roulait maintenant à plus vive allure malgré
les arrêts répétés… Le Palais, Saint-Priest, il allait arriver
en gare de Saint-Léonard peu de temps après avoir laissé
17 Brignac derrière lui. A chacun de ces arrêts, des voyageurs
étaient montés, d’autres étaient descendus.

C’est alors qu’en se tournant elle vit l’homme au
chapeau qu’elle avait oublié pendant quelque temps. Il était
installé de l’autre côté de l’allée centrale. Il avait donc
changé de place depuis le départ de Limoges. Nathalie se
demanda s’il l’avait remarquée et depuis combien de
temps il s’était ainsi rapproché. Etait-ce un hasard ? Il
paraissait du moins pour le moment très concentré dans la
lecture d’un journal.

Nathalie ne put empêcher un frisson… pourquoi ? Elle
ne trouva aucune réponse valable, à part de se dire que
finalement elle regardait sans doute trop de films de
suspens.

« Je vais finir par croire que je me trouve dans un film
d’Alfred Hitchcock… sans les oiseaux, mais avec un
homme mystérieux. Je suis ridicule à la fin ! D’ailleurs
c’est bien simple, je vais mettre un terme à ces soucis ou
au cinéma que je me fais pour rien. »

Nous vivons actuellement dans un monde tellement
bousculé et stressé que nous finissons par avoir des peurs
un peu trop irraisonnées.

Elle se leva et prit la direction des toilettes. Puis, en
ressortant, elle jeta un coup d’œil à droite et à gauche.
Personne ne l’avait suivie. Parfait, apparemment tout allait
bien et semblait parfaitement normal, elle se faisait donc
des idées pour rien. Elle fut rassurée.

Elle s’apprêtait ainsi à regagner tranquillement sa place
lorsqu’elle se rendit compte que la veste assortie à la jupe
qu’elle portait n’était plus sur ses épaules… Elle était
18 pourtant bien certaine de ne pas l’avoir ôtée, ni depuis le
départ, ni dans les toilettes. Cependant, elle fit demi-tour
pour revenir vérifier et s’en assurer. Rien. Il n’y avait rien,
sa petite veste n’était ni dans les toilettes ni sur elle.
Affolée et contrariée elle rejoignit sa place. Rien non plus !
C’était totalement incompréhensible, elle ne comprenait
pas ce qui lui arrivait, elle était certaine, vraiment certaine
de ne jamais l’avoir enlevée depuis le départ… Sa tête
commençait à lui tourner, elle essaya malgré tout de rester
impassible et de retrouver son sang-froid.

Mais dans sa tête ça cogitait avec frénésie, si l’on peut
dire… d’autant plus que déjà au Buffet de la Gare elle
n’avait pas vu tomber son sac à main. C’était d’ailleurs
l’homme au chapeau qui le lui avait obligeamment
ramassé. Maintenant c’était sa veste qu’elle ne trouvait plus.
Elle se pencha discrètement pour regarder sous le siège,
mais non, elle l’aurait sentie sous ses pieds et, sous ses
pieds il n’y avait pas le moindre vêtement. Elle avait grand
besoin de coordonner ses idées et tous ces évènements
inexpliqués. Elle se leva, avisa une autre place encore libre
et, lorsque le train s’arrêta en gare de Saint-Léonard, elle
en profita pour s’y installer.

Quelques voyageurs quittèrent le wagon, d’autres y
prirent place, justement celle qu’elle occupait auparavant.

« Je dois avoir l’air bizarre », pensa-t-elle, pourtant
personne ne paraissait faire attention à elle.

Peu de temps après, le train reprit sa marche et elle eut
alors l’étrange impression que les voyageurs, du moins
ceux qui pouvaient la voir de leur place, la regardaient
curieusement. Certains chuchotaient entre eux, il ne lui
vint même pas à l’idée que c’était une chose normale.

19 L’homme à l’imperméable et au chapeau n’avait pas
bougé de sa place. Elle tourna la tête pour regarder de
l’autre côté et son regard croisa alors par pur hasard celui
d’un homme qu’elle trouva très beau, ce qui lui permit
d’échapper pendant quelques instants à la situation dans
laquelle elle se débattait. C’était bien vrai que le
personnage en question, du genre George Clooney, mais en plus
jeune, semblait attirer les quelques regards féminins qui se
trouvaient dans ce wagon de l’autorail Limoges-Ussel.
« Dieu qu’il est beau ! » se dit-elle.

Son regard avait dû déclencher une sorte de déclic entre
eux et, lorsque le George Clooney en question quitta sa
place et s’approcha d’elle en lui demandant poliment si la
place à ses côtés était réservée, elle crut défaillir.

— Non, je ne pense pas, finit-elle par articuler.

— C’est que je préfère voyager en avant pour mieux voir
le paysage et qu’il n’y a pas d’autre place de libre dans ce
sens, répondit-il comme pour s’excuser.

Nathalie était subjuguée par le physique du jeune
homme. Décidément son séjour s’annonçait sous de bons
auspices malgré les désagréments du début du voyage.
Elle espéra qu’il ne descendrait pas trop tôt, quoique
maintenant elle serait rapidement arrivée à Eymoutiers et elle
n’aurait donc pas le plaisir de le côtoyer longtemps. Mais
pour le moment son cœur faisait toc toc dans sa poitrine.
Que d’émotions depuis le départ de Limoges !

Le beau jeune homme engagea la conversation sur le
temps qu’il faisait et sur la beauté du paysage qu’ils
traversaient. Nathalie semblait en avoir totalement oublié la
perte de sa petite veste. Ce fut simplement lorsqu’elle vit
20 l’homme au chapeau se lever pour aller lui aussi aux
toilettes, qu’elle reprit ses esprits.

C’était certain pour elle, il la suivait… Elle s’était mis
cette étrange idée dans la tête… En réalité, si elle avait
mieux regardé, cet homme ne paraissait nullement faire
attention à elle. Mais allez savoir après tout ! Elle ne
parvenait pas à éliminer cette drôle d’idée et cela la fit
soudain frémir. Il lui sembla que ses jambes fondaient
sous elle…, quelle étrange impression.

Pourtant, elle n’avait pas tout à fait tort avec cette
sensation lorsqu’elle sentit avec effroi qu’elle n’avait plus ses
chaussures à ses pieds. Elle se baissa et y regarda de plus
près, aucune trace en effet de ses belles chaussures !

— Vous cherchez quelque chose ? demanda poliment
son agréable voisin.

— Heu ! non, non, enfin si, mon sac à main, mentit-elle.

A cet instant précis l’homme au chapeau, qui revenait
des toilettes, tendit à Nathalie son sac à main pour la
seconde fois. Elle ne sut quelle contenance prendre. Elle le
remercia machinalement. Pendant qu’il rejoignait sa place,
elle ouvrit le sac. Elle crut défaillir en voyant le contenu…
Il n’y avait presque plus rien de ce qu’elle y avait mis
avant son départ. Pourtant c’était bien son sac. A
l’intérieur ne s’y trouvaient que trois petits paquets qu’elle
ne connaissait pas le moins du monde.

« Cet homme est diabolique, pensa la pauvre jeune fille
de plus en plus désemparée. En plus il est certainement
dangereux, qui sait, un voleur ou un trafiquant ! »

21 Son imagination allait bon train…, sa veste qui
disparaissait, ses chaussures qui se volatilisaient et maintenant
le contenu de son sac qui ne lui appartenait pas ! Elle crut
qu’elle devenait folle…

Elle se leva et s’excusa en passant devant son voisin et
se dirigea vers l’autre bout du wagon. Elle s’enfuyait telle
Cendrillon aux douze coups de minuit, à la différence que
c’était le matin et qu’elle ne risquait pas de perdre son
soulier étant donné qu’elle se trouvait mystérieusement
pieds nus.

L’homme au chapeau était-il un magicien comme celui
qu’elle avait applaudi au spectacle à Limoges avec sa
copine ? Et le bel homme qui s’était assis près d’elle et
qu’elle venait de quitter brusquement était-il un prince
charmant venu pour la sauver ? La frayeur tout autant
qu’un certain humour se bousculaient dans sa tête.

Tout en se dirigeant vers l’autre extrémité du
compartiment, elle vit les autres voyageurs qui la regardaient avec
surprise, curiosité et moquerie. Non seulement elle n’avait
plus de veste, plus de chaussures, mais il lui manquait
également sa jupe… Elle se trouvait ainsi à moitié dévêtue…
Il lui sembla que tout se mettait à tourner…, elle voulut
crier mais aucun son ne sortit de sa bouche, elle ne pouvait
même plus bouger…, ses pieds semblaient collés au sol.
L’homme au chapeau se rapprochait d’elle, il allait la
rattraper…, dans un effort terrible elle réussit à se décoller du
sol et à courir. Là-bas, au milieu de l’allée, son voisin lui
tendait les bras, elle était toute prête à s’évanouir, sa tête
tournait de plus en plus. Le beau jeune homme avait-il
compris qu’elle était en danger ? Sans plus réfléchir, elle
se dirigea en titubant vers les bras offerts. Elle allait y
parvenir lorsque l’homme au chapeau et à l’imperméable
l’empoigna rudement.
22
Son sauveur n’eut pas le temps d’intervenir. L’homme
qui avait une force herculéenne la maintint avec fermeté et
l’amena près de la portière qu’il ouvrit. Nathalie mit tout
ce qui lui restait de force à tenter de lui résister, elle hurla,
c’était l’horreur, il était trop fort et elle allait tomber, certain si personne ne venait à son secours. Et
l’autorail roulait, roulait vite, elle sentit que ses mains ne
pouvaient plus s’accrocher, elle lâchait, lâchait, tombait, le
vide et la vitesse la happaient, elle agitait les bras avec
désespoir et avec ce qui lui restait d’énergie, à tel point
que… sa main fit basculer sa lampe de chevet avec un
grand bruit. Nathalie se réveilla en sursaut, complètement
suffoquée et anéantie sous l’effet de cet affreux
cauchemar.

Ouf ! ce n’était donc heureusement qu’un rêve, un
terrible rêve. Son cerveau avait dû travailler pendant son
sommeil… C’était peut-être le souvenir du grandiose et
impressionnant spectacle de magie auquel elle avait assisté
qui l’avait probablement impressionnée plus qu’elle ne
l’avait imaginé. Que c’était bon de se retrouver chez elle
bien en vie. Ah ! quelle nuit ! quelle peur elle avait eue !
23


Chapitre 3



Elle regarda l’heure. Son petit voyage à Eymoutiers
restait à faire. Elle sortit de son lit quelque peu ravagé par sa
nuit chaotique, en espérant qu’il se déroulerait beaucoup
plus paisiblement que dans son affreux rêve. Brrr, elle
frissonna rien que d’y repenser.

D’ailleurs, elle prendrait le temps de savourer son petit
déjeuner chez elle et non au Buffet de la Gare…, on ne
sait jamais.

Bien évidemment, elle aurait très bien pu se rendre à
Eymoutiers avec sa voiture, cela aurait été moins
compliqué que par le train et de plus elle n’aurait pas été esclave
de l’horaire. De temps en temps elle préférait ce moyen de
locomotion qui lui rappelait une époque ancienne, lorsque
ses parents n’avaient pas encore de voiture et se
déplaçaient en train. Dans sa petite enfance, c’était pour elle une
aventure merveilleuse qui lui plaisait énormément. C’est
en quelque sorte en souvenir de ce temps-là qu’elle prenait
plaisir à voyager avec l’autorail, et également parce que
son père ayant travaillé à la SNCF, elle profitait de
l’avantage non négligeable de ne pas payer le transport.

Arrivée à la gare des Bénédictins, elle se dirigea
directement vers l’autorail bleu qui reliait Limoges à
Eymoutiers. Tout en s’installant, elle ne put s’empêcher de
regarder les voyageurs qui montaient dans le wagon ou
s’apprêtaient à y monter. Ouf ! Il n’y avait pas d’homme
avec un imperméable et un chapeau. En revanche, un
25 homme qui finalement aurait pu ressembler à George
Clooney, en bien plus jeune, escaladait les deux ou trois
marches pour accéder au wagon. Cela la fit sourire et elle
se rendit compte que son cauchemar lui collait encore à la
peau…, son imagination devenait vraiment trop fertile.

L’autorail démarra lentement après le coup de sifflet du
chef de gare. Il ne roulait jamais bien vite, car il faisait des
arrêts à toutes les petites gares, Le Palais, Saint-Priest
Taurion, Saint-Léonard, etc. Toujours sous l’emprise de
ses rêveries de la nuit, elle constata avec un certain
soulagement et le sourire qu’elle avait toujours ses chaussures à
ses pieds, son sac à main et ses vêtements…, il n’y avait
plus de magie dans cet autorail, tout y était parfaitement
normal.

Ils stoppèrent à Saint-Priest, ensuite ce serait
SaintLéonard, l’autorail continuait imperturbablement. A ce
dernier arrêt, les voyageurs devinrent nettement plus
nombreux. Cette petite cité médiévale était très touristique et
particulièrement vivante. Parmi les hommes qui
montèrent, Nathalie crut encore se trouver dans son cauchemar
en voyant un voyageur d’une cinquantaine d’années,
peutêtre un peu moins ou un peu plus, elle ne pouvait pas très
bien voir son visage, mais ce qui était très visible c’était
son imperméable et son chapeau. Il y avait tout de même
une différence, l’imper était plus sombre et plus moderne
et le chapeau n’avait pas la même forme. Il alla s’asseoir
carrément au fond du wagon comme s’il tenait à passer
inaperçu. Le destin fit qu’un homme jeune et élégant se
trouvait là lui aussi parmi les voyageurs, ce qui fit sourire
la jeune femme car il était très séduisant.

Nathalie s’obligea à penser à tout autre chose, ne
seraitce qu’à se concentrer sur le paysage. L’autorail avait repris
sa vitesse de croisière. En défilant ainsi à travers la
cam26 pagne, les bois et les champs, vu du ciel il devait
ressembler à une grosse chenille bleue se tortillant au gré de sa
course, en emportant avec elle plein de rêves, d’espoirs ou
de désespoirs dans le cœur des voyageurs.

Après la petite gare de Saint-Denis, puis celle de
Châteauneuf-Bujaleuf, Nathalie allait rapidement arriver à
destination. En gare d’Eymoutiers peu de monde quitta le
train, mais en revanche ils étaient nombreux ceux qui s’y
installèrent en direction de la Corrèze.

Nathalie eut la surprise de voir que les deux personnes
qui avaient un instant attiré son attention, celle à
l’imperméable et le beau jeune homme, faisaient partie de
celles qui avaient quitté le train.

Sa tante l’attendait en haut des escaliers et ainsi Nathalie
n’eut pas le temps de voir dans quelle direction s’étaient
dirigés les deux hommes si dissemblables mais tellement
en rapport avec son cauchemar nocturne. Mais après tout,
que lui importait, elle n’avait qu’à oublier, revenir enfin à
la simple réalité et à partir faire le marché avec sa tante.
Tous les rêves ne sont heureusement pas prémonitoires et
les imaginations vagabondent parfois un peu trop.

C’était un samedi et, comme toutes les samedis matin, le
marché d’Eymoutiers attirait énormément de clients de
toute sorte qui venaient y faire leurs achats de nourriture,
de vêtements et même de plantes.

Vers 11 heures 30, chargées de provisions et de fleurs,
les deux femmes regagnèrent la rue des Maquisards, très
pentue et bordée de maisons bien anciennes mais non
moins charmantes, construites avec la pierre du pays et
solides comme elle.

27 Tatie Margot était très heureuse de retrouver sa filleule
pour quelques jours et ainsi rompre quelque peu sa
solitude. Elles préparèrent ensemble le repas de midi avec
gaieté et Nathalie en profita pour raconter son cauchemar,
ce qui amusa bien la tante. Elle omit tout de même de
parler des deux hommes qui étaient montés dans l’autorail,
l’un à Limoges et l’autre à Saint-Léonard. Elle les avait
oubliés, d’ailleurs il n’y avait pratiquement aucune
ressemblance avec les autres, seul son cerveau encore
perturbé en avait trouvé.

L’après-midi se passa tranquillement en causettes. Tatie
Margot possédait encore une voiture, mais à son âge elle
ne s’en servait pratiquement plus sans pour autant se
décider à la vendre. C’était une Renault 5 qui datait d’assez
longtemps. Elle marchait encore bien et pouvait se
montrer utile dans certaines circonstances et, de plus, Nathalie
pouvait également l’utiliser pendant ses courts séjours.

Cette tante n’avait jamais eu d’enfant et elle considérait
vraiment Nathalie comme sa propre fille. De son côté,
Nathalie en avait fait une seconde mère depuis la perte de
la sienne et souvent elle se confiait à elle, ce qui
évidemment ravissait la vieille dame. Margot fut désolée
d’apprendre que sa nièce se trouvait sans travail, mais, vu
les qualités de Nathalie, elle se consola en pensant qu’elle
n’aurait sans doute pas trop de difficultés à retrouver un
emploi.
28


Chapitre 4



Le soir venu, dans sa chambre, Nathalie se sentit
heureuse de se retrouver dans cette maison et avec sa tante
qu’elle aimait tant. Elle l’avait depuis longtemps
considérée comme une grand-mère, pour ne pas dire même
comme une seconde mère venue remplacer celle qui
n’était plus. C’était également sa confidente, celle à
laquelle elle pouvait se confier et éventuellement demander
des conseils.

Plusieurs fois, pratiquement à chacune de ses visites, sa
tante lui avait raconté la vie qu’elle avait eue et la jeune
fille ne se lassait pas de l’écouter. Même ce soir dans son
lit, il lui semblait encore l’entendre comme si cette maison
gardait en écho ce passé à jamais révolu.

Marguerite avait travaillé très jeune en qualité de
couturière dans une grande maison très réputée de Limoges. Sa
jeune sœur, Pauline, la mère de Nathalie, était à cette
époque encore une jeune écolière. Plus tard, Pauline avait
trouvé du travail dans une usine de porcelaine, puis s’était
mariée avec un employé de la SNCF et Nathalie était
venue au monde quelques années plus tard.

Marguerite était d’un caractère plus posé, plus réfléchi
que sa sœur, tout en étant très romantique. D’allure
particulièrement distinguée, elle portait des toilettes qu’elle
confectionnait elle-même et qui lui allaient à ravir. En ce
temps-là, soit bien des années en arrière, les femmes ne
portaient guère de pantalons, la toilette allait plutôt vers
29 les tailleurs, les jolies robes et les adorables petits
chemisiers sur des jupes non moins élégantes.

Elle rentrait tous les soirs à Eymoutiers par l’autorail que
tous appelaient la Micheline à cette époque, afin de
s’occuper de sa mère qui restait seule après le mariage de
sa cadette et la mort de son mari. Mais avant cela, elle
avait loué une pièce chez des particuliers à Limoges avec
une autre jeune femme de Brive, prénommée Louise, qui
travaillait dans la même société qu’elle. Leurs goûts
communs les amenaient quelquefois à sortir au cinéma et,
beaucoup plus souvent, à aller danser dans les nombreux
bals qui égayaient la région, soit en salle, soit sur des
parquets couverts. Il y avait également beaucoup de fêtes et
c’est ainsi qu’un soir, à la fête des Ponts, elle fit la
connaissance de Raymond, un bel homme de son âge, brun,
grand, et qui dansait à ravir.

Il était employé dans une banque de Limoges et était
originaire de Mauriac où ses parents tenaient une épicerie.
Ce fut pour ainsi dire le coup de foudre. Etrangement,
Louise n’en fut pas particulièrement ravie, n’ayant pas eu
la même chance que Marguerite de rencontrer un cavalier
aussi beau, aussi attentif et aux petits soins pour elle.

Leur fréquentation ne dura pas très longtemps et ils
décidèrent assez rapidement de se fiancer. La cérémonie eut
lieu en toute simplicité chez les grands-parents de
Raymond à Argentat. Les invités des deux côtés, tous parents
proches, firent le voyage et ce fut une petite fête familiale
très réussie et heureuse dans un cadre romantique à
souhait. Malheureusement, quelques mois plus tard, la banque
qui employait Raymond le muta dans une autre succursale
à Orléans où il se retrouva avec une proposition très
avantageuse qu’il ne pouvait se refuser. Bien décidés à ne pas
se quitter, ils parlèrent alors de mariage à la grande joie de
30 Marguerite qui espérait trouver elle aussi plus tard du
travail à Orléans pour le rejoindre.

Toute joyeuse, elle se confia à son amie Louise et il lui
sembla alors que celle-ci n’avait pas particulièrement
apprécié cette annonce. Quelques jours plus tard, un
dimanche soir, en entrant dans la pièce qu’elles
occupaient, Marguerite trouva un mot de Louise bien en
évidence sur la table, lui disant qu’elle avait eu une
proposition bien plus lucrative dans une autre ville qu’elle ne
précisait pas et que, si elle s’enfuyait comme une voleuse,
c’était uniquement pour éviter la tristesse d’une
séparation.

Marguerite en fut très déçue et peinée. Elle avait cru
jusque-là avoir trouvé en Louise une amie sincère et
franche et voilà qu’elle la découvrait sous un tout autre
jour. Comme elle ne lui avait laissé aucune adresse pour la
contacter, Marguerite essuya une larme. Elle était partagée
entre la colère, la déception et la tristesse. Elle conserva
malgré tout cette pièce, où Raymond la rejoignait tous les
week-ends, en attendant qu’elle puisse trouver un travail
plus près de celui qui devait devenir son mari
prochainement. Ce fut pendant quelque temps une entente parfaite et
un bonheur sans égal.

Puis, quelques mois plus tard, elle reçut une lettre tapée
à la machine lui annonçant que son beau Raymond ne
viendrait pas car il avait fait la connaissance d’une femme
un soir dans un bal et dont il était très amoureux. Il se
disait particulièrement ennuyé de l’avouer et que le mariage
prévu se trouvait donc ainsi annulé. Elle pouvait conserver
la bague de fiançailles. La signature au bas de cette
missive était totalement illisible.

31 Malgré tout, Marguerite attendit en vain tout le
weekend pour espérer en parler de vive voix, mais il ne vint
pas ! C’était donc bien vrai. Elle essaya de le joindre par
téléphone, mais également sans résultat. Ecrasée de
chagrin et de douleur, elle se confia à sa mère mais n’osa pas
en parler aux parents de Raymond qui l’avaient déjà
adoptée comme belle-fille.

C’est ainsi qu’elle avait fini par décider de quitter cette
pièce qu’elle occupait désormais seule et dans laquelle elle
avait trop de souvenirs. Elle ferait tous les jours, matin et
soir, le trajet Limoges-Eymoutiers par la Micheline pour
se rendre à son travail. Sa mère fut évidemment heureuse
d’avoir sa fille avec elle tous les soirs, mais réellement
déçue et désolée de cette rupture que rien n’avait laissé
prévoir. Raymond paraissait tellement honnête, correct,
amoureux et sincère que rien ne pouvait laisser croire à
une telle issue. Cette attitude semblait bien étrange et la
pauvre femme ne savait plus que faire devant la
désespérance de sa fille. Il s’était certainement passé quelque
chose d’inattendu, mais qui n’était certainement pas cette
excuse d’une autre femme, pour que Raymond se voit
obligé de prendre une telle décision aussi rapide et cruelle.
C’était tellement à l’encontre du personnage qu’elles
avaient connu ! Et en plus, pourquoi ce silence, même au
téléphone ? Raymond ne pouvait agir aussi lâchement sans
la moindre explication. Etait-il malade ? Marguerite
l’imaginait seul et ayant pris cette décision pour ne pas lui
donner de soucis… Ou alors, avait-il vraiment rencontré
cette autre femme ? Non, ce n’était pas possible, pas lui, il
le lui aurait dit de vive voix et de toute façon on ne décide
pas de tout arrêter en si peu de temps. La semaine
précédente, tout était encore merveilleux. Mais alors pourquoi,
pourquoi ce silence et cette rupture brutale sans raison ?

32 Le cœur a parfois ses raisons que la raison ignore et une
femme plus expérimentée, perfide et sans préjugés
avaitelle réussi à détourner ce tendre et beau Raymond ? Un
autre proverbe dit que l’esprit est prompt et que la chair
est faible ! Après tout, un homme est un homme, mais un
faux pas peut s’avérer quelquefois catastrophique ! Enfin,
n’épiloguons pas sur ce sujet !

Toujours est-il que Marguerite se torturait avec toutes
ces questions sans réponses et l’immense chagrin qui en
découlait. Plus jamais, non, plus jamais elle ne ferait
confiance aux hommes. Même son amie Louise l’avait
profondément déçue. La vie réserve parfois des surprises
particulièrement pénibles et soumet le cœur et les
sentiments à de bien rudes épreuves.
Combien de fois avait-elle ressorti de son écrin, où elle
l’avait précieusement rangée après sa déception, sa jolie
bague de ses fiançailles, avant de la reposer, désespérée, et
de la ranger dans le tiroir de sa table de nuit ?

C’était certain, elle ne ferait plus jamais confiance, son
cœur serait fermé et ne battrait plus pour un autre homme,
quel qu’il soit. Elle resterait une vieille fille confinée dans
ses souvenirs !

Quant à son ancienne copine Louise qui travaillait avec
elle et qui paraissait si heureuse lorsqu’elles sortaient
ensemble, qu’était-elle devenue ? Même à l’atelier de
couture de Limoges, personne ne savait où elle se trouvait.
Elle avait accompli son préavis sans que ses collègues le
sachent et avait demandé un certificat de travail à la
direction en disant simplement qu’elle entrait dans une grande
maison de couture parisienne. C’était urgent et en plus elle
s’était dite contente de quitter Limoges pour la capitale.
C’était du moins ce qu’elle avait donné comme raison à
ses patrons.
33
Ce récit de Marguerite, Nathalie le connaissait par cœur
et il se terminait en général avec sa propre naissance, trois
ans après la rupture des deux fiancés. Cet heureux
événement avait permis à Marguerite de retrouver le sourire et
également un peu de la gaieté disparue. Tous les
dimanches, les parents de Nathalie prenaient la Micheline
pour Eymoutiers et se retrouvaient ainsi en famille avec la
grand-mère, Marguerite et ce bonheur dura quelques
années.

Les vacances à Eymoutiers avec sa Tatie Margot étaient
un régal pour la fillette qu’elle était. Plus tard, à
l’adolescence, après le décès de ses parents, Nathalie avait
trouvé refuge dans les bras grands ouverts de sa tante qui
était désormais seule dans la grande maison de la rue des
Maquisards après la mort de l’aïeule.

Elle avait donc fini par quitter Limoges quelques mois
après sa rupture avec Raymond et le départ précipité de
Louise, et s’était installée couturière à son compte dans
l’immense pièce au rez-de-chaussée de la grande maison
d’Eymoutiers jusqu’à se retraite. Mais il lui arrivait encore
quelquefois d’accepter des commandes pour des amies qui
étaient restées fidèles à son excellent travail. Jamais plus
elle n’avait entendu parler de Raymond. Quant à Louise,
elle ltotalement sortie de sa mémoire pour son
ingratitude inacceptable.

Nathalie allait certainement encore entendre sa tante lui
redire ce récit tant de fois répété, mais elle l’écouterait
religieusement une fois de plus, Marguerite aimait
tellement ressortir ce passé qu’elle ne pouvait raconter à
personne d’autre. Elle savait également qu’une autre
phrase reviendrait comme un leitmotiv dans la bouche de
sa tante : « Nathalie, tu as maintenant trente ans et il serait
34 largement temps que tu te trouves un amoureux et que tu
nous fasses un beau bébé. Je serais une mamie tellement
heureuse pendant les quelques années qui me restent à
vivre ». Elle employait toujours ce terme de mamie qui lui
semblait plus doux, plus tendre et plus joli que tante ou
tata. Oui, bien sûr, Nathalie y songeait, mais son cœur
n’avait pas encore fait tilt. C’est ce qu’elle répondait, tout
en espérant fortement que cela finirait par arriver, et pas
trop tard, effectivement elle avait trente ans ! Mais pour le
moment, c’était surtout son travail qui la tracassait
suffisamment.

Ces souvenirs évoqués, Nathalie s’endormit sans le bruit
habituel des trains, mais simplement dans le calme le plus
total de cette rue assez peu fréquentée et accompagnée par
le ronron du gros matou âgé de quinze ans qu’elle avait
baptisé Pacha.
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