//img.uscri.be/pth/5c037852f128f8dd3f8423d7f95b573336f2d4f2
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

Filles de crabe

De
114 pages

Années quatre-vingt-dix. Jeanne, exigeante, élève ses filles à coup de livres et recettes de cuisine. Partition légère, les filles grandissent jusqu’à ce qu’un crabe s’en mêle...
Déflagration, le monde connu s’écroule. Adolescentes, il faut faire face.
Pour devenir des femmes libres, Gastronomie et Littérature vont-elles suffire ?
Petit récit d’entrée en résilience de deux « filles de crabe ».


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-92020-1

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

A J-F, ma mère dans le vent…

I

 

 

– Comment ça tu ne sais pas quels sont les fromages de la région ? Mais regarde autour de toi, Pont-l’Evêque, Camembert, Livarot, tu n’en as jamais entendu parler peut-être ? Et moi qui me décarcasse pour éduquer votre palais ! La prochaine fois ce sera l’emmental de Super U… On n’est pas juste en voiture là, les filles… On regarde, on observe, on enregistre. Il faut que ça rentre dans votre cerveau et que ça y reste pour s’en resservir. Arrêtez de voyager comme des valises !

Mathilde n’a pas le temps de sourire et de se prendre pour une Delsey bleue. Encore une fois ma mère explose et projette sur son entourage ses idéaux pédagogiques. Une virée tranquille en voiture, et on finit plongées dans l’encyclopédie de la campagne normande. On ne dit rien sur l’air qu’on respire et le soleil qui pointe, ce ne serait pas recevable ! On peut parler des oiseaux à la rigueur si on sait les classer par espèces ou par pays d’origine. Et s’ils sont migrateurs, c’est encore mieux : ma mère adore l’étranger même si elle n’a mis les pieds qu’en Angleterre.

Je ne dis rien pour défendre ma sœur et son manque flagrant de culture fromagère ! Pas envie que ça me retombe dessus. Je me terre dans ma contemplation du Guide Vert, assez intéressée en fait, à la recherche d’une info historique qui pourrait épater notre mère.

A l’âge de ma sœur, j’avais déjà reçu mon lot de critiques soulignant mon inculture, mon manque de rapidité, mais comme je n’aime pas me laisser faire, j’ai eu vite fait d’avaler tous les bouquins de notre bibliothèque pour répondre aussi nonchalamment que possible aux questions pièges. J’ai préféré achever mon dressage toute seule.

Ma sœur n’a pas la même carrure. Elle réagit très mal aux douches froides de notre mère. Pourtant elle sait pas mal de trucs pour une fille de son âge. Son niveau est supérieur à celui exigé dans beaucoup de familles – mais comme dirait ma mère, il ne faut pas se comparer et encore moins avec ceux qui sont moins privilégiés que nous. Bref, Mathilde, ma sœur, reste bouche-bée si on la brusque trop et se fait passer pour une gourde. Mère devrait savoir depuis le temps que cette pratique à l’ancienne – tester militairement les connaissances – ne marche pas avec Mathilde. Pour ça, il faut aimer relever les défis – comme moi.

Chez nous on confond vitesse d’exécution avec précocité et autonomie. Notre mère est toujours pressée.

De toute façon, je suis en pleine crise d’ado. Alors la pédagogie, ça me passe au-dessus. C’est vrai que je n’aide pas trop ma sœur par cet état de fait. Je n’ai pas vraiment besoin de « faire » ma crise d’ado. Mais c’est pratique. Après tout j’ai l’âge – 16 ans. Je n’ai, il est vrai, pas de problème de surpoids ou d’acné rebelle, ni de copain d’ailleurs. Mais me faire passer pour une ado dans le tunnel brumeux de la crise m’arrange en tout point. J’ai ainsi le droit de bouder – en fait rêver –, ou de rester en silence, de refuser de manger certains jours – et m’imaginer au Tibet en grève de la faim. Si on était chez les Touaregs, je serais déjà adulte. Il faut savoir qu’à dix-huit ans le général Lafayette commandait déjà ses troupes.

En état de crise, on ne me prend pas très au sérieux à la maison, mais ce n’était pas le cas avant non plus. Nous ne sommes après tout qu’un petit gynécée mal équilibré (ma mère, ma sœur et moi).

En réalité on ne manque pas d’homme dans notre entourage : Grand-père tout puissant que Mathilde confond avec le général De Gaulle ; mon prof de flûte, mon prof de judo et de toutes façons, on peut dire qu’une force vive masculine circule à l’intérieur de notre foyer en la personne de Madame notre mère. Elle ne manque pas de « yang ». Son « yin » s’est même vraisemblablement perdu en route…

En résumé, je devrais être déprimée, une pré-adulte sans autonomie financière ni reconnaissance sociale, alors qu’en fait ça roule ! Mais comme tout le monde attend de moi que je sois orageuse, étrange et intrépide, je ne me fais pas prier ! Je suis la digne frondeuse de cette « ancêtre » éponyme : Anne de La Roche Guilhem. J’ai lu sa biographie à la bibliothèque du quartier, elle était futée et instruite, cette huguenote ! Notre mère ne s’est pas non plus foulée pour trouver le nom de ma sœur. On croirait que la Normandie n’a jamais enfanté de femmes dans son histoire. A part la reine Mathilde, bien-sûr. Une brindille loyale qui a bien aidé son Guillaume à conquérir les paysans saxons. Mauvais casting pour ma sœur : elle est aussi ronde qu’elle est rose et aussi peu encline au pouvoir qu’elle est rêveuse.

Je ne crois pas que notre mère eût voulu précisément que nous soyons des garçons, Mathilde et moi. Des filles libres et indépendantes oui, mais dociles et captives jusqu’à l’âge de vingt ans : pré-requis qui ne la choque pas le moins du monde. Ce qui la rassure, c’est que l’on soit les premières en classe, qu’on fasse la vaisselle et qu’on ne s’attarde pas trop à se pomponner. Le seul domaine où on n’aura pas de pression, je le sens, c’est pour faire des enfants. Ma mère ne sait que trop bien que ce n’est pas chose facile que d’élever des mioches : c’est ce que semblent dire ses soupirs répétés ces derniers temps. Elle n’a pas bonne mine en ce moment, c’est bien la peine de nous parler des vitamines à chaque repas !

Pour l’instant, ce qui compte, c’est qu’on roule vers la plage, vers Grand-père, vers les grands espaces d’été où le temps s’étire. Peu importe les requêtes maternelles, devoirs quotidiens, on ne sera plus dans notre petit appartement. Laila et Tristan me manqueront, mais je n’ai pas envie de rester emmurée tout l’été.

– Tu es blanche comme un linge, Mathilde, il est temps qu’on s’aère à la mer chez Grand-père. Anne, baisse la vitre, je sens déjà l’air marin !

– Youhou, les moules, les bigorneaux, les crabes, nous voilà !

– Tu n’oublieras pas de raconter à Grand-père ton cours d’allemand, ça le fera causer un peu. Il doit se sentir seul dans cette bicoque.

– J’irai avec lui à Jardiland pour trouver des plants ! propose Mathilde.

– Oui, Miss-j’adore-jardiner-avec-mon-Papi, – réplique facile je reconnais. Mais bon qui trouve normal de connaître la différence entre un sarcloir et une binette à son âge ?

Ça y est, j’aperçois la côte. Deux heures trente de route, ça les vaut. On se prépare toute l’année pour ces quatre semaines d’été.

La maison au pommier penché. Grand-père nous attend de toute sa hauteur derrière le portail ravagé par la mousse, il paraît content de nous voir. Attention à l’eau qui dort tout de même. Vu sa poigne, je n’aimerais pas me prendre une torgnole. Il paraît qu’il en donnait à la pelle du temps où il élevait ses gamins seul. Je tiens ces informations de tante Béa. Je sais qu’elle est un peu cruche, mais elle n’a pas de retenue pour raconter l’enfance de son mari, alors que notre mère ne pipe rien…

Grand-père est bourru. Le matin quand il se réveille, aux aurores, il tire la tronche. C’est à peu près le cas de tout le monde, mais pour Grand-père ça dure plus longtemps, un bon bout de la journée. Il ne parle pas, il grogne. Il ne mange pas, il ingurgite. Il ne marche pas, il enjambe. Il ne s’assoit pas, il s’affaisse. En fait il est bourru matin, midi et soir. Hiver comme été. Il ne s’adresse pas gentiment aux commerçants. Il n’est pas là à s’attendrir devant le minet de la voisine. Il ne cherche pas non plus à être aimable pour trouver des partenaires de jeux de cartes. Il ne cherche plus à jouer aux cartes d’ailleurs. Pratiquement personne ne se demande pourquoi il est ainsi. Il a bien dû être un enfant jouant dans le sable sur la côte normande… Je n’ai jamais vu de photos de lui à cette époque. Il a pourtant dû avoir des sentiments affectueux envers une ou deux personnes dans sa vie ! On ne pense plus à lui demander. Grand-père, c’est Grand-père. Le peu de gens qui le côtoient font avec et souvent s’amusent de son caractère. Ils ramènent ensuite avec fierté des anecdotes, comme on ramène une baguette sous le bras, pimentées d’un je-ne-sais-quoi pour agrémenter la légende et garder un peu plus longtemps l’auditoire attentif au sein de leurs familles de blondinets bien portants.

Grand-père est aussi extrêmement intelligent et rien de ce qui se trame dans le conseil municipal, le sénat ou le Bangladesh ne lui échappe. Il passe ses journées seul, à jardiner et à lire. Dans les journaux locaux, il s’entraîne à retenir les noms des joueurs de basket et aussi le nom des villages, qu’il visualise immédiatement dans sa mappemonde cérébrale échelle 1/ 5000000ème, car « tout savoir peut servir ! », au moins pour les mots croisés. Ensuite il s’attaque aux magazines politiques nationaux : Le Point et le Nouvel Observateur. Différents points de vues qui ne reçoivent que des « bah ! » réprobateurs car aucun de ces journalistes n’y comprend rien à rien. Puis il passe aux quelques journaux étrangers trouvés dans la maison de la presse de sa petite ville balnéaire. L’été, avec les touristes, c’est plus fourni, c’est là qu’il se procure ses journaux allemands. « Frankfurter Allgemeine Zeitung, voilà un vrai journal qui se moque bien de son voisin francophone. Die Welt est un peu plus mou. Quant à la Grande-Bretagne, on ne peut décemment lire que le Guardian, et encore… Les Britanniques ne s’intéressent qu’aux scandales de la famille royale ! ». Moi je le trouve franchement drôle, il lui arrive d’acheter une édition italienne, même s’il n’a jamais appris l’italien. « C’est tellement proche du français… on doit bien pouvoir y comprendre quelque chose. » En fait il ne parle bien que l’allemand et bien sûr le latin et le grec. « Mais l’anglais n’est qu’un mélange suspect de latin et d’allemand à la sauce française, alors ! ». Le pauvre, il ne peut plus souffrir les gens si peu cultivés qui le regardent dubitatifs, la langue pendante, lorsqu’il expose ses théories. En fait il ne les expose plus à personne : personne n’est à la hauteur.

Avec lui les mots ont un sens précis, on fait la différence entre un pigeon ramier ou colombin et une tourterelle turque. Et tout le reste suit : ru, ruisseau, rivière ou fleuve, mieux vaut ne rien dire que se tromper. On essaye de choisir des adjectifs précis quand on lui parle. Est-on fatigué, saturé, exténué ou ronchon ? Il est important de le savoir même si son diagnostic est toujours identique : « Mange donc un morceau et arrête de t’écouter. »...