Get High - Saison 2
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Description

Découvrez la suite tant attendue de Get High d'Avril Sinner.
Raphaëlle, surfeuse intrépide, reprend progressivement son souffle après s'être laissée
emporter par la double déferlante Jean-Edern. Elle est allée loin, beaucoup trop loin dans cette
relation extrême et sulfureuse.
Mais a-t-elle vraiment une idée de ce qui l'attend une fois remontée à la surface ?
Elle est amoureuse, mais parfois le choix du coeur s'oppose à celui de la raison. Va-t-elle
répéter inlassablement les mêmes erreurs ou saura-t-elle modifier le cours de cette histoire ?

À propos de l'auteur :
​Avril Sinner signe chez Nisha Editions son premier roman. Avril est née et a grandi en région parisienne. Psychologue clinicienne, elle a exercé pendant plusieurs années en criminologie et en victimologie et pratique aujourd'hui en cabinet libéral. Étant originaire de Bretagne, l'océan a toujours eu une place particulièrement importante dans sa vie. Elle puise également son inspiration dans sa passion pour la musique, la littérature japonaise et à travers ses voyages. Dès l'âge de 18 ans, elle est partie à la découverte du monde : la Grèce, l'Inde, le Vietnam, l'Afrique, l'Amérique du Nord, du Sud...


À propos de l'éditeur :
Nisha Editions est une maison d'édition spécialisée dans la romance française. Découvrez les autres titres de notre collection Diamant noir sur https://www.nishaeditions.com/diamant-noir/

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Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 octobre 2017
Nombre de lectures 372
EAN13 9782374136004
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Avril Sinner
 
Get High
Saison 2
 
 

 
Nisha Editions
Copyright couverture : Artem Furman
ISBN 978-2-37413-600-4
 

Have fun !
 

@NishaEditions

Nisha Editions

Nisha Éditions & Avril Sinner

Nisha Editions

www.nishaeditions.com
SOMMAIRE
 
 
 
 
Présentation

 
Prologue

 
1 – Renaissance

 
2 – Le retour

 
3 – La Seine

 
4 – Tourner la page

 
5 – Reviens !

 
6 – Retrouve-moi sur la plage…

 
7 – Plénitude parisienne

 
8 – Il va pleuvoir !

 
9 – Chambre 237

 
10 – Open the door

 
11 – Fantasme…

 
12 – L’horreur

 
13 – S’il te plaît, reste…

 
14 – Je rêve…

 
15 – Le grand retour

 
16 – Une chaleur étouffante…

 
17 – Variations

 
18 – Confusion

 
19 – Qu’est-ce que tu veux ?

 
20 – Je ne veux pas rester ici…

 
21 – Mi ange, mi démon

 
22 – Amour et décadence

 
23 – La chute des idoles

 
24 – Juste nous deux

 
25 – J’ai adoré notre histoire

 
26 – La première marche du podium

 
27 – Désir et réalité

 
28 – Refoulement et conséquences

 
29 – Projection cinématographique

 
30 – Lost in translation

 
31 – La femme de…

 
32 – Vegas

 
33 – My lover

 
34 – Mœurs

 
35 – La boisson édernisante

 
36 – Un mois… L’affrontement

 
37 – En attendant la suite

 
38 – Do not disturb !

 
39 – Obsessions

 
40 – Je vais le tuer

 
41 – L’actors studio

 
42 – J’arrête…

 
43 – Divertissements

 
44 – Confrontation

 
45 – Croyances

 
46 – L’enfer

 
47 – L’équilibre fragile

 
48 – Prends soin de toi…

 
49 – Mon père

 
50 – Jean

 
51 – Sly

 
52 – Perte d’un Idéal

 
53 – Repeat again…

 
54 – Une autre histoire

 
Épilogue

 
Remerciements

 
Extraits


 

Prologue
 
 
Les jambes étendues sur la chaise libre en face de moi, j’observe tous les vacanciers envahir cette plage des Landes. Nous sommes début juillet et nos planches plantées dans le sable se retrouvent entourées de parasols.
 
Il y a trop de monde !
 
J’allume une cigarette. Mes yeux se perdent vers l’océan, ses vagues gigantesques contre lesquelles je lutte depuis plusieurs semaines. Résultat : deux côtes fêlées.
 
Grâce au surf, je dompte mes émotions, noie mon chagrin dans la mer et sa dangerosité. J’y espère certainement une fin mais j’en ressors à chaque fois encore plus vivante. À croire que l’océan ne veut toujours pas de moi.
 
Blessée, coincée sur cette terrasse depuis une semaine, je peaufine mon bronzage déjà à son maximum et mon humeur dégringole. L’immobilité ne m’aide pas, j’ai besoin de bouger, de prendre des risques pour ne pas replonger dans cette dépression inexplicable. Tout ça à cause d’un homme que je connais à peine. Je suis tombée bien bas…
 
Six mois ! Et je pense toujours à eux, à lui ! Je n’en vois pas la fin…
 
Mon entourage me dit que je vais mieux. Tout ça parce que je parle, mange et éventuellement souris. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’à l’intérieur, tout est ravagé. Je suis devenue très douée pour jouer la comédie. Mais considérons cela comme un progrès, comparé à l’état de délabrement dans lequel je me suis enfoncée après son départ.
 
Durant de longues semaines, j’ai sombré, le manque de lui augmentant de jour en jour. J’ai vécu des mois avec son fantôme me vidant petit à petit de toute ma vitalité, m’emmenant de plus en plus profond dans le noir, dans mes souvenirs. Je m’y suis accrochée de toutes mes forces alors que tous essayaient de me faire revenir à la surface. Même le retour précipité de Marc n’a servi strictement à rien, je ne voulais pas, je refusais d’aller mieux. Ma souffrance était la seule chose qui me restait et la quitter signifiait le laisser s’en aller, me résigner. Exactement comme je l’ai fait avec Mélanie.
 
Mon psychisme traumatisé mélange tout. Il réagit violemment à la perte brutale d’un être aimé. Edern n’est pas mort mais en disparaissant sans un mot, il a réveillé mes vieux démons, mes peurs.
 
Mes parents, mes amis, impuissants, ont alors commencé à désespérer et ne voulant pas les embarquer dans ma chute, j’ai réagi. Ils ont tellement tout fait pour que j’aille mieux, tellement voulu que j’avance que par amour pour eux, je me suis relevée. Mais la route est désormais sans saveur, sans intérêt. Mon corps reprend vie mais mon cœur reste éteint.
 
Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de Jean et n’ai pas cherché à en avoir. Pourquoi m’a-t-il laissé tomber au pire moment ? Il a sa part de responsabilité dans ce désastre affectif en m’ayant clairement poussée dans les bras de son ami. Je ne comprends pas mais étrangement j’ai du mal à lui en vouloir. Il n’aurait rien pu faire contre la puissance de mon ressenti pour Edern qui hante toujours mon esprit.
 
Aujourd’hui je regarde l’Atlantique. Il est quelque part de l’autre côté et je me demande ce qu’il devient, ce qu’il fait. Est-ce qu’il pense à moi ?
 
Je me plais à croire qu’il a sombré lui aussi. Que je suis, peut-être, en partie responsable de sa déchéance. Les derniers articles que je ne lis plus depuis trois mois annonçaient son hospitalisation dans une clinique de désintoxication suite à un accident de moto qui a failli lui coûter la vie ainsi que celle d’un automobiliste et sa fille. Ce jour-là, j’ai cru devenir folle. J’ai donc arrêté de consulter la presse pour me rappeler son existence et alimenter mon manque.
 
Marc sans un mot, s’installe à ma table en feuilletant un magazine. Sly saisit mes jambes, s’affale sur la chaise en face de moi et les repose sur ses genoux.
 
– Raph… Bouge ton cul un peu. Tu ne vas pas rester là, à rien faire !
– Je ne peux plus surfer…
– OK… mais fais autre chose ! Tu redeviens flippante.
 
Je reprends une cigarette, l’allume et me perds de nouveau dans l’étendue bleue.
 
Bordel, il a raison ! Aujourd’hui, je n’y arrive pas. Je replonge...
 
Il retire brusquement mes écouteurs.
 
– Raphaëlle, ne me dis pas que tu penses encore à lui ?
 
Sly ne me quitte plus depuis le jour où il est venu me chercher. Il m’entoure, m’enveloppe de sa tendresse et de sa force. C’est mon roc sur lequel je me fracasse sans ménager son amour pour moi, mais il commence à se fissurer. Il espère, attend patiemment que j’oublie Edern en se contentant du peu que je lui donne. Il sait aussi que jamais je ne l’aimerai comme je l’ai aimé lui, mais il accepte. Ce qu’il refuse, c’est de me voir souffrir et m’accrocher à cet amour idéalisé.
 
– Lâche-moi, Sly ! Oui, j’y pense et alors ? Fous-moi la paix !
– Putain Raph, ça va faire six mois ! Tu te rends compte, six mois ! C’est plus de l’amour ça, c’est de la dépendance !
 
Je le fusille du regard. Il reprend.
 
– Et franchement si c’était aussi parfait que tu te plais à le croire, tu ne serais pas là à te lamenter, le cul sur ta chaise ! Tu serais avec lui. Il ne t’aurait pas laissée tomber ! Il en a rien à foutre !
 
Ses paroles me blessent. Il va trop loin.
 
– Sly, ferme ta gueule ! Je t’interdis de parler de lui, de le juger ! Tu ne sais rien, tu ne le connais pas !
– Bordel Raph, toi non plus tu ne le connais pas ! Je perds patience… Je ne voulais pas en arriver là, mais tu m’y obliges !
 
Il arrache le magazine des mains de Marc et me le balance sur la table.
 
– Tiens ! Regarde ! Le grand amour de ta vie comment il t’a évacuée de la sienne !
 
Mon cœur inerte fait un bond, ma douleur enfouie ressurgit violemment. Sur cette plage, six mois après, notre brève histoire s’achève définitivement ; je me brise à nouveau.
 
Je découvre la photo de son visage, toujours aussi magnifique, au côté de celui d’une jeune femme sous lesquels est écrit en grosses lettres capitales :
 
 
«  EDERN PETTERSON et EMILY, LE GRAND AMOUR. BIENTÔT LES FIANÇAILLES  ».
 



Renaissance
 
 
 
Tout s’obscurcit, se mélange dans ma tête. Je suis au fond du gouffre et le voir si beau, si épanoui, transforme ma douleur en colère, ma tristesse en rage. Je veux crever, le tuer pour tout ce qu’il m’inflige, me fait subir depuis des mois.
 
Edern, encore une fois tu piétines, salis ce que je croyais unique.
 
À cet instant, je déteste l’amour démesuré que je lui porte et qu’il méprise. Je m’en veux d’avoir autant pleuré sa perte alors qu’il est bien vivant, heureux sans moi. Trahie, abandonnée, j’explose de fureur et me lève brutalement en faisant voler la table, ma chaise.
 
– Comment a-t-il pu me faire ça à moi ? À nous ?
 
J’ai besoin de casser, de détruire pour extraire ma haine qui me ronge intérieurement et récupérer ma fierté, ma dignité. Les poings serrés, je regarde frénétiquement autour de moi, entrevois Marc, Sly et quelques clients sidérés par ma réaction incontrôlable. Pour ne pas ravager la terrasse, je m’élance rapidement vers la plage, saisis ma planche au passage et me dirige en courant vers la mer.
 
Surfer ! Il faut que j’aille surfer ! Putain je vais devenir folle si on ne m’assomme pas !
 
Je compte bien me faire rappeler à l’ordre par l’océan, la seule option pour me défouler, mais une main ferme empoigne mon bras.
 
– Raph, tu ne peux pas aller surfer dans cet état !
– Lâche-moi Sly ! Dégage !
– Non ! Tu vas me suivre bien sagement et rentrer.
– Putain Sly, je ne t’ai rien demandé ! De quoi tu te mêles ? T’es lourd à être toujours derrière moi, à attendre comme un con !
 
Je ne vois pas son regard derrière ses lunettes de soleil mais il se redresse, hésite, sa mâchoire se crispe.
 
– Ferme ta gueule, Raph. Tu pourrais regretter tes paroles.
– Tu m’emmerdes, je n’en ai rien à foutre ! Casse-toi ! Tu m’étouffes !
 
Perdue dans ma rage, je le pousse violemment. Ses bras retombent inertes le long de son corps. Enfermée dans ma torpeur colérique, j’entre dans l’eau, bien décidée à me faire fracasser par une vague.
 
Ne plus rien ressentir, arrêter ce massacre dans ma tête !
 
Soudain, on m’arrache ma planche. Elle vole sur la plage et des bras puissants se referment sur moi. Ils emprisonnent les miens, me soulèvent en me ramenant sur le sable.
 
Hystérique, je crie, l’insulte en agitant les jambes.
 
– Sly, je te jure tu vas me le payer !
– Tu peux me détester autant que tu veux Raphaëlle, mais je ne te laisserai pas te foutre en l’air sous mes yeux pour ce connard !
 
À la douleur dans mon esprit s’ajoute celle de mes côtes fêlées qu’il est en train de broyer.
 
– Tu me fais mal !
 
Il détend sa prise, je me retourne brusquement et sans aucune maîtrise de moi-même, j’écrase mon poing sur sa figure.
 
Bordel ! Comme ça fait du bien !
 
Surpris, il ne réagit pas et je fonce sur lui.
 
Edern… non ! C’est injuste ! Je veux que tu disparaisses, que tu n’aies jamais existé ! Je te hais…
 
Je le pousse, il recule puis je recommence encore et encore en répétant inlassablement la même phrase. Les larmes accompagnent ma hargne.
 
– Je te déteste, sors de ma vie, dégage !
 
Immobile, il me laisse le frapper, m’encourage à le faire.
 
– C’est ça, vas-y défoule-toi sur moi ! Il ne te mérite pas Raphaëlle !
 
Je continue à déverser mon chagrin, ma fureur sur mon ami et m’épuise rapidement face à sa détermination, sa force quand brusquement il s’empare de mon visage, plaque ses lèvres contre les miennes. Ma colère se mue subitement en un désir violent. Toute ma rage s’exprime dans ce baiser. Nous nous dévorons. Sa langue emprisonne la mienne, sa main mes fesses pour me presser contre lui, contre son désir qui se déploie sous son bermuda en jeans. Mes bras se referment autour de sa taille écrasant mes seins seulement recouverts de mon bikini sur son torse entièrement tatoué. La chaleur de ma peau se mélange à la sienne, je gémis contre sa bouche retrouvant soudainement une excitation perdue depuis des mois.
 
Des sifflements suivis de remarques salaces nous parviennent de surfeurs sur la plage et sur la mer. Sly interrompt notre étreinte en empoignant mes cheveux. Essoufflée, je bascule la tête en arrière, ses lèvres parcourent ma mâchoire jusqu’à mon oreille.
 
– Putain, il était temps que tu te réveilles. Ma Raph est de retour.
Incapable de me raisonner, je caresse ses abdos, son dos, pour le coller de nouveau contre moi.
 
Je veux qu’il m’apaise, qu’il efface le souvenir d’Edern sur mon corps.
 
– Sly…
 
Il me résiste, recule un sourire en coin.
 
– Viens… Ça risque de faire désordre si je te baise ici.
 
Brusquement, il m’entraîne vers notre maison en location juste en bordure de plage.
 
Nous franchissons la porte accrochés l’un à l’autre, nous embrassant rageusement. Ced et Marc affalés sur le canapé nous regardent passer, nous plaquer contre le mur du couloir qui mène aux chambres. Sly tourne la tête vers eux, balance ses lunettes.
 
– Dégagez, allez faire des châteaux de sable !
 
À peine a-t-il fini sa phrase que tout le monde déguerpit. Enfin seuls, tout s’accélère. Mon bikini vole, ses mains s’emparent de mes seins sur lesquels sa bouche, ses dents, se referment rageusement. Agrippée à ses cheveux, je me cambre, haletante, l’invitant à me savourer entièrement. Ses lèvres brûlantes descendent sur mon ventre pendant que ses doigts impatients arrachent mon maillot, s’immiscent le long de ma fente humide. Tout mon corps se contracte sous l’effet de mon désir ingérable qui électrise, menace d’implosion mon entrejambe. Il saisit ma cuisse, la remonte sur son épaule et sa langue avide se jette goulûment sur mon sexe qu’il explore, tournant autour de mon mont avant de s’y plaquer, le sucer, l’emprisonner entre ses dents. Je tremble, flageole sous l’emprise des spasmes qui m’envahissent et pousse un cri de soulagement lorsqu’il engouffre un, deux doigts en moi.
 
– Sly…
Sa main tient fermement mes fesses, mes poings se crispent dans sa chevelure ; j’ondule, bascule mes hanches vers sa bouche qui devient encore plus enragée et j’explose en expirant bruyamment mon plaisir.
Il se redresse, écrase son corps chaud contre le mien, déguste mes lèvres tremblantes en se délectant de ma jouissance.
– Je vais te baiser comme un dingue.
Ne ressentant plus ni douleur, ni chagrin, je m’embrase de nouveau et plonge dans son cou. Je le mords, fais tomber son bermuda sur le sol dévoilant directement son membre dressé. Je frissonne au contact de sa douceur contre mon bas ventre, l’imaginant déjà en moi. Il me soulève et mes jambes autour de sa taille, il m’emporte, pousse violemment la porte de sa chambre. Nous nous effondrons sur le lit, nos langues s’enroulent l’une à l’autre, son sexe masse avec force le mien avant de me pénétrer brutalement.
Je rugis et me consume lorsqu’il écarte sans ménagement mes cuisses, se redresse sur ses bras, creuse les reins et s’enfonce encore plus fort, encore plus profond. Sous son regard, toute mon excitation éteinte depuis des mois se réveille avec frénésie. Mes hanches accompagnent l’ardeur des siennes, mes ongles incrustent les dessins de son corps. Agonisante, il se retire, me retourne sur le ventre, attire mes fesses contre lui et engouffre de nouveau sa rigidité en moi. Déchaîné, il me pilonne, me percute de toute sa puissance, nous arrachant des cris de plaisir. Euphorique, accrochée aux draps, je l’aspire, l’emprisonne et bascule dans un orgasme redoutable l’entraînant dans une chute vertigineuse.
Il s’écroule sur moi, son corps brûlant gisant contre mon dos. Vidée de toutes mes tensions, seulement connectée aux battements de mon cœur ; je savoure mon apaisement, cette sensation éphémère de bonheur. Enfin vivante, je renais dans la jouissance notamment celle de ne plus appartenir qu’à un seul homme, ne plus dépendre de lui. Toutes les chaînes qui me maintenaient prisonnière à Edern viennent de sauter, mes portes se referment une à une sur mon amour pour lui.
Il n’est plus le seul ! Je suis de nouveau libre !
Son souffle chaud caresse ma nuque.
– Bordel, Raphaëlle… ça c’est du retour en force !
Je souris, me tortille pour me retourner et grimace.
– Je crois que tu m’as pété une côte !
Mes yeux plongés dans les siens, nous rions franchement. Il s’affale près de moi, m’attire contre lui. Nous restons silencieux, son regard fixe vers le plafond, mon index jouant avec son piercing sur sa lèvre.
– Tu m’as fait peur Raph…
– Je ne risquais rien tant que tu étais là ! Sly, je…
Il pose sa main sur ma bouche.
– Chut ! Je ne veux rien savoir !
Ma tête sur son épaule, je laisse mes doigts suivre les motifs de son corps, les dessiner un à un jusqu’à son sexe que j’effleure, caresse tendrement. Je le connais par cœur pourtant je le contemple, fascinée, excitée par le spectacle de son membre qui enfle, se redresse à chacun de mes passages. Sa respiration s’accélère, ses hanches se soulèvent légèrement pour rejoindre ma main voluptueuse. Affamée par des mois d’abstinence, je me jette sur lui, bien décidée à en abuser jusqu’à l’épuisement.
 
 
***
 
 
Je me réveille en sursaut, Sly profondément endormi entre mes jambes. Le soleil décline inondant la pièce d’une lueur orangée. Mon portable sonne quelque part. Je m’extirpe de l’étreinte de mon surfeur et pars à la recherche de cet objet de malheur. Je le retrouve posé sur ma table de nuit, décroche.
 
– Allô…
 
La voix stridente de ma mère percute mon cerveau encore vautré dans le plaisir.
 
– Ma chérie ! Comment vas-tu ?
– Ça va…
– Bon alors quand est-ce que tu reviens ? J’ai fait du rangement et de la place pour que tu puisses entreposer tes affaires.
 
C’est vrai ! J’avais oublié mon déménagement !
 
– Je pars d’Hossegor dans trois jours pour aller directement à Paris. J’ai mes cartons à faire, la fermeture de mon cabinet à gérer et les déménageurs doivent vider l’appartement à la fin du mois. Je pense revenir avant… Je n’ai pas du tout envie de rester là-bas trop longtemps.
– Ça va aller ? Sly vient avec toi ?
– Non, je préfère faire ça toute seule. Je veux profiter de mes amies avant de quitter définitivement Paris.
– Je suis trop contente de t’avoir près de nous ! Tu peux rester à la maison le temps que tu veux !
 
Ça, je n’en doute pas ! Si ma mère pouvait recréer une communauté, elle serait aux anges !
 
– Je reprends des consultations à Rennes et Lorient en septembre. D’ici là, je suis obligée de squatter chez vous de toute façon.
 
Tout en écoutant la surexcitation de ma mère, j’enfile une culotte, un short et un débardeur.
 
– Je peux venir t’aider pour les cartons ! J’ai peur que tu te sentes de nouveau mal, seule dans ton appartement. Tu n’y as pas remis les pieds depuis…
 
Elle m’amuse. Ma mère n’ose même plus prononcer son prénom.
 
– Depuis le départ d’Edern !
– Oui…
– Écoute, je vais bien ! Edern c’est fini ! Ne t’inquiète pas.
 
Tout en lui disant cela un pincement au cœur, une douleur dans le ventre me fait prendre conscience de la fragilité de mon état de bien-être. Mais je suis résolue, convaincue de pouvoir l’oublier et passer à autre chose. C’est un grand pas en avant.
 
– Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureuse de t’entendre parler comme ça !
 
Il est temps de raccrocher. Si elle continue, elle va me faire pleurer. Sly, ébouriffé, émerge des profondeurs de la chambre, me fixe intensément devinant mon humeur qui flanche légèrement.
 
Flippe pas, ce n’est que ma mère !
 
– Bon… Je te laisse maman ! Je vous embrasse.
 
Je lui souris. Immédiatement soulagé, il s’avance vers moi, me retire le téléphone, raccroche et le balance sur le lit.
 
– Viens te recoucher ! Je n’en ai pas fini avec toi…
 



Le retour
 
 
 
Je sors du métro avec une seule idée en tête : retourner au bord de la mer. J’avais oublié à quel point Paris est une ville stressante, étouffante.
 
Je fais mes cartons et je me barre ! Une semaine maxi.
 
Plus j’avance dans mon quartier, plus la tension et l’émotion montent. J’arrive devant la terrasse d’été d’André, des souvenirs plein la tête. Notamment celui d’Edern, assis exactement là, à cette place aujourd’hui vide.
 
Ça ne va pas recommencer ! Exit l’acteur ! Je ne veux plus en entendre parler !
 
Je pousse la porte du bar.
 
– RAPHAËLLE !
 
André contourne le comptoir, se jette sur moi et me serre fort dans ses bras. Mes larmes affluent face à sa tendresse, à son accueil chaleureux.
 
– Tu nous as manqué ! Quand je vais dire à Denise que tu es de retour… Elle va pleurer !
– Vous aussi, vous m’avez terriblement manqué ! Vous avez eu mes cartes ?
– Oui bien sûr mais nous n’avions pas ton adresse ! Tu sais, on s’est inquiétés.
 
Je souris en le suivant vers le bar où il reprend sa place.
 
– Tu veux boire quelque chose ?
– Non merci. Je repasserai plus tard, je vais poser mes affaires chez moi.
 
Les yeux rivés sur le zinc, j’inspire et rassemble tout mon courage.
 
– André… Je quitte Paris ! Je ne reste qu’une semaine et je déménage. Je suis venue pour vous dire au revoir.
 
Immobile, il me regarde, surpris.
 
– Tu t’en vas ? Merde ! Je ne sais pas quoi dire. Tu es comme ma fille Raphaëlle.
 
Rapidement, il se détourne, essuie frénétiquement des verres déjà secs pour cacher son émotion.
 
Ne pas pleurer, ne pas pleurer… !
 
– Je suis encore là et je compte bien profiter de vous jusqu’à mon départ. Vous êtes importants pour moi et les bienvenus en Bretagne. J’espère que vous allez venir me voir.
 
Il s’active nerveusement.
 
– C’est promis ! Je suis heureux pour toi mais c’est toujours difficile de vous voir tracer votre route. Surtout toi !
 
Raph change de sujet ! Tu es beaucoup trop émotive !
 
– Sinon quelles sont les nouvelles ? Tu as vu les filles ?
 
Il se détend, soulagé par ma tentative de diversion.
 
– Non. Pas depuis ton absence. Mais je vois régulièrement ton ami, le grand brun, Jean. Il me demande souvent de tes nouvelles.
 
Mon palpitant s’accélère et la crainte de le croiser s’empare de moi. Instinctivement, je tourne la tête, scrute les environs.
 
– Ah…
– Je lui ai dit que tu étais en Bretagne et que tu allais bien. J’ai bien fait ?
– Oui, oui. Ne t’inquiète pas.
 
Finalement ce court séjour risque d’être bien plus éprouvant que je ne le pensais.
 
– André j’y vais. J’appelle les filles et on organise un dîner ici. Ça me ferait vraiment plaisir.
– Tu plaisantes ! Je me charge de tout ! C’est la maison qui invite, tu ne voudras plus partir !
 
Légèrement angoissée, je l’embrasse et me sauve rapidement m’enfermer dans mon appartement. C’est trop risqué de traîner dans le coin.
 
Retrouver mon antre est une épreuve. J’erre un bon moment sans savoir où me mettre, quoi faire. C’est encore un peu chez moi mais je ne m’y sens plus comme avant. Tout est imprégné de l’époque où j’aimais ma solitude et surtout de ma rencontre avec Jean et Edern. Une boule dans la gorge, le ventre noué, je repense à eux en déballant mon sac.
 
Je fais bien de partir ! Ici je n’aurais jamais pu tourner la page ! Pense à Sly, à la mer !
 
Je souris en me remémorant les derniers jours passés à Hossegor. Nous n’avons pas quitté la chambre, sauf pour manger, rattrapant mes 6 mois de dépression en quelques jours. Ma libido a explosé et il en a bien profité, sans rien évoquer de notre relation. C’est ce que j’aime chez lui. Nous sommes tellement attachés l’un à l’autre que nous n’éprouvons plus le besoin de parler de nous. On s’aime, on baise, c’est tout.
 
Cependant, avant de partir, j’ai ressenti son désir de s’ancrer auprès de moi. Il remet en question ses voyages, prétextant que ça l’emmerde et que j’ai encore besoin de lui. Il était donc temps que je m’éloigne, incapable de construire quoi que ce soit sur des cendres, sur les ruines d’un amour impossible. Je suis trop fragile et il n’est plus question que je m’embarque dans une quelconque relation même avec Sly. Je lutte encore pour oublier et je ne souhaite qu’une chose : être libre ! Retrouver cette sensation qui m’est précieuse.
 
Edern est définitivement passé à autre chose. Cette Emily a réussi là où j’ai échoué. Elle lui a donné l’envie de s’engager, de dépasser ses peurs. Moi, j’ai bien l’intention d’en faire de même mais sans attache, comme avant.
 
 
***
 
 
Je trie, range, jette depuis deux jours. Les cartons s’entassent au milieu du salon, l’espace se vide peu à peu devenant de plus en plus impersonnel. Je m’en sors pas mal, mon moral remonte. Je suis convaincue de prendre la bonne décision. Alors, c’est tout excitée que je me prépare pour retrouver mes amies chez André. L’annonce de mon départ les a bouleversées mais elles comprennent et ne jugent pas ma décision.
 
Dans ma mini robe moulante noire, on est loin d’imaginer que je reviens de l’enfer mis à part les quelques kilos perdus, compensés par ma musculature qui s’est développée grâce à la pratique excessive du surf. J’ai une mine éclatante, la peau bronzée par des mois passés sur la plage et mes cheveux ont viré au blond. Je chausse mes Converses et ricane toute seule en jetant un dernier coup d’œil dans le miroir.
 
Une vraie caricature de la surfeuse !
 
André et Denise ne cachent pas leur joie de me voir. Ils ont tout préparé pour accueillir des collègues, plusieurs amis de fac ou de fêtes et évidemment les filles. Ils voulaient marquer le coup, je me suis laissée tenter.
 
– Raphaëlle ! Tu es splendide !
– Merci à tous les deux ! Vous êtes de vrais parents pour moi !
 
Ça y est Denise verse sa larme.
 
– Non, non je veux célébrer un nouveau départ ! On ne m’enterre pas !
 
Les invités arrivent les uns après les autres. On discute psychologie dans un coin, soirée parisienne dans l’autre. La chaleur est étouffante, la terrasse se remplit.
 
– MA BICHETTE !
 
Marie sautille sur ses ballerines et se jette dans les bras.
 
– Raph ! Tu m’as trop manqué !
– Oh si tu savais, toi aussi !
– Alors c’est sûr ! Tu nous quittes vraiment ?
 
Émue, je lui offre mon plus beau sourire
 
– Hé oui.
 
Mes deux autres comparses font leur entrée, s’ajoutent à la mêlée. Célia contient plus difficilement sa tristesse.
 
– Paris ne sera plus pareil sans toi. Tu me prépares une chambre chez les babos ! J’adore tes parents mais je n’arrive pas à me faire à l’idée que tu ne seras plus là…
 
Julie m’étouffe entre ses seins.
 
– Bon… moi je viens pour les vacances, j’ai bien l’intention de me taper du surfeur !
 
Après nos retrouvailles fortes en émotions, nos vieilles habitudes reprennent le dessus. On enchaîne les bouteilles en nous esclaffant sur nos souvenirs, sur le récit de leurs escapades et plans cul foireux de ces derniers mois. Elles n’abordent ni ce qui s’est passé pour moi, on en a suffisamment parlé, ni mon départ imminent. Désireuses que cette soirée soit parfaite et le reflet de notre relation, nous virevoltons de table en table, de verre en verre.
 
Soudain, Marie passe derrière le bar, lance un Déportivo en poussant les Watt et nous rejoint sur la terrasse. Toutes les quatre surexcitées, nous chantons à tue-tête cette mélodie qui parle du départ et d’avancer : « Elle avance, elle avance mais. On va encore vous quitter, je sais, je sais… mes amis à la table alors, rien n’est fini… »
 
– Raph tu te rappelles de ce concert ?
– Oh oui quel souvenir ! Célia tu avais…
 
Bouches bées, elles détournent leurs regards en même temps, derrière moi.
 
– Qu’est-ce que vous avez ?
 
Je n’ai pas le temps de me retourner pour voir ce qui attire autant leur attention qu’une voix trop familière me perfore.
 
– Raphaëlle…
 
Mon verre glisse entre mes doigts, se fracasse sur le sol. Mon corps se fige, les battements de mon cœur couvrent la musique ; un frisson parcourt mon échine lorsque je sens sa présence toute proche dans mon dos.
 
Incapable d’anticiper ma réaction, la peur m’envahit. Je redoute ma colère, ma douleur à peine enfouie. Marie s’approche, pose sa main réconfortante sur mon bras.
 
– Raphaëlle, ça va ?
 
Les poings serrés, je ferme les yeux et inspire profondément. Son odeur délicieuse emplit mes narines.
 
Allez Raphaëlle ! Courage, tu ne peux plus reculer !
 
Face à ma réaction et à la description que j’ai pu en faire, Célia devine immédiatement l’identité de cet intrus et semble prête à intervenir.
 
Non… Il est temps que je règle certaines choses !
 
Prudente, je pivote sur moi-même pour me retrouver immédiatement happée par son regard sombre. Ça me retourne, me déchire intérieurement, mais étonnamment je trouve la force, la maîtrise pour me ressaisir. Les jambes flageolantes, je me redresse tant bien que mal.
 
– Jean…
 
À l’évocation de son nom, mes amies se resserrent instinctivement autour de moi. Leur présence me rassure, me contient. Je ne suis pas seule à lui faire face. Il est toujours aussi beau avec ses cheveux noirs ébouriffés, sa peau mate mise en valeur dans sa chemise blanche déboutonnée au col. Il cligne des yeux, sourit.
 
– Tu es revenue ?
– Pas vraiment. Je fête mon départ.
 
Son visage se tend. Il fronce les sourcils.
 
– Tu déménages ?
– Oui.
 
Ma colère envers lui est finalement beaucoup plus vivace que je ne l’imaginais. Mal à l’aise, il passe sa main dans ses cheveux et jette un œil rapide à mes gardes du corps.
 
– Bien… je vous laisse…
 
Mais comment en est-on arrivés là ? On dirait deux inconnus !
 
Cette distance entre nous, la gêne, me fait plus mal que de le revoir. Il s’apprête à faire demi-tour et sans le vouloir vraiment, je le retiens.
 
– Et toi ? Qu’est-ce que tu fais là ?
 
Il se replace devant moi, un sourire amusé.
 
– Tu te souviens… J’habite dans le coin. Raphaëlle, je voulais te dire…
 
Pas question de le laisser me parler de ce qui s’est passé. Stressée, angoissée par ce qu’il pourrait vouloir me dire, je le coupe brutalement.
 
– Je te présente mes amies, Julie, Célia et Marie. Les filles… Jean.
 
Elles hochent la tête, clairement hostiles. Il les observe une à une.
 
– Enchanté ! Je… je suis avec un ami au bar, je ne vais pas le faire attendre plus longtemps... Raphaëlle…
 
Retrouvant progressivement mon assurance et pressée d’en finir avec cette épreuve, je rétorque sèchement.
 
– Bonne soirée Jean ! Ravie de t’avoir revu.
 
Surpris par ma froideur, il recule légèrement et tourne les talons. Tout en le suivant du regard, mon corps s’affaisse, je respire de nouveau mais les tremblements s’intensifient. Mes trois commères m’assaillent de leur flot de paroles. Paumée, je m’assieds, ne les écoute plus.
 
– Raph tu as été trop forte !
– Il en menait pas large le beau gosse !
– Putain il est grave sexy !
– Oh oui… La vache il est canon !
 
Je reste déconnectée. Célia la force tranquille, les calme.
 
– Hé les filles ! Stop ! Il est peut-être beau, sexy, tout ce que vous voulez mais on n’oublie pas ce qu’il a fait à Raph ! C’est un gros connard !
 
Des images oubliées me reviennent à l’esprit comme une gifle. Je revois Jean avant l’arrivée de Sly. Désemparé, impuissant face à ma douleur, il a cherché à me convaincre de manger, m’entourant des nuits entières de ses bras.
 
Il a fait ce qu’il a pu ! Il ne pouvait pas faire plus…
 
De loin, je l’observe de profil en train de parler à son ami. Ma colère envers lui s’estompe peu à peu laissant place à l’incompréhension. Il tourne son regard vers moi, me sourit tendrement m’enfonçant encore plus dans mes souvenirs. Je pense à lui, à notre relation, à nos rires, à sa douceur et à Edern, notre complicité tous les trois. L’émotion me submerge.
 
– Raphaëlle, ça ne va pas ? Tu ne te sens pas bien ?
 
Mes amies me dévisagent, affolées.
 
Quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Je suis juste un peu troublée ! C’est normal, non !
 
Je sors de ma rêverie mélancolique et prends alors conscience que des larmes discrètes coulent sur mes joues. Ce n’est pas douloureux, juste triste. Marie saisit mes mains sur la table.
 
– Oh ma chérie. Tout va s’arranger ! Ça va aller… Putain je vais me foutre à chialer moi aussi !
 
Je me reprends aussitôt, esquisse un sourire.
 
J’en ai ras le bol de cette sensibilité ! Ça m’exaspère ! Ce n’est pas moi ça !
 
Soudain, une ombre se dresse devant moi.
 
– Raphaëlle… S’il te plaît, viens.
 
Jean, debout, la mâchoire crispée, me fixe en me tendant sa main. Surprise, je reste inerte. Mon rythme cardiaque s’accélère. Julie se lève calmement.
 
– Écoute, je pense que tu devrais partir !
 
Je les observe tour à tour et plonge dans ses iris sombres. J’y retrouve instantanément tout ce qui m’a manqué depuis des mois. Son regard complice, triste, me transmet ce que j’avais besoin de savoir : je lui manque, il n’a pas oublié. Acteur et témoin de mon histoire passionnelle, il est la preuve vivante qu’elle a existé et le seul à pouvoir comprendre la force de mon vécu, le seul avec lequel je peux partager ce ressenti qui me rend malade depuis des mois.
 
– Les filles, je vous appelle demain.
 
Lentement, sans le quitter des yeux, je glisse ma main tremblante dans la chaleur de la sienne et le laisse encore une fois, m’emporter.
 



La Seine
 
 
 
– Raphaëlle, allons marcher.
 
Je hoche la tête à sa proposition. Je suis prête à le suivre mais pas à retourner dans son appartement qui renferme trop de souvenirs.
 
L’un à côté de l’autre, ma main dans la sienne, nous avançons sans un mot. Sa présence auprès de moi, comme avant, apaise étrangement toutes mes tensions, ma mélancolie. Nous traversons la place de Clichy, quittons les néons trop ostentatoires des sex-shops de Pigalle pour le calme du 9e arrondissement. C’est une belle soirée d’été, tous les Parisiens de sortie envahissent les terrasses. Nous déambulons tranquillement et je réalise que cela doit faire un bon moment, en voyant se dresser Notre Dame. Il s’assied sur le muret, au-dessus des quais de Seine, face à l’impressionnante bâtisse. C’est troublant à quel point je me sens sereine en m’installant près de lui. Comme si nous ne nous étions jamais quittés. Il reprend ma main et d’une voix calme, douce, interrompt notre silence.
 
– Je suis désolé.
 
Ses yeux se perdent sur la surface de l’eau où se reflètent les lumières de la ville. Le cœur serré, je me laisse également absorber par le fleuve.
 
– Moi aussi je suis désolée… Tu ne pouvais pas faire plus. Enfermée dans mon chagrin, il n’y avait plus que lui et moi.
 
Il lève la tête, observe la cathédrale.
 
– Non… Je n’aurais pas dû t’abandonner de cette façon, sans aucune explication. Mais tu ne m’écoutais pas. J’ai eu peur.
 
Brusquement il plonge son regard sombre dans le mien.
 
– Il n’y a pas un jour où je n’ai pas pensé à toi, j’ai lutté pour ne pas t’appeler, entendre ta voix.
 
Troublée, mes doigts se resserrent sur les siens .
 
Raph réagis !
 
– Merde ! Jean ! Pourquoi, tu ne l’as pas fait ? J’ai espéré un signe de toi, de… et j’ai fini par me résigner, croire que tu m’avais oubliée, chassée… C’était pire que de vous avoir perdu.
 
Il cligne des yeux, passe nerveusement la main dans ses cheveux.
 
– Raphaëlle, ce n’est pas moi que tu attendais. Je n’aurais fait qu’alimenter ta douleur et la mienne.
 
Il a raison. Je me serai désespérément accroché à lui dans l’espoir de revoir son ami. Sa voix s’adoucit.
 
– Je n’avais pas mesuré l’ampleur de tes sentiments pour Edern, j’étais persuadé que je pourrais t’aider à supporter son départ. Ça m’a fait mal de te voir t’effondrer pour lui. C’est terrible de prendre conscience que l’on aime une personne au moment où on la voit se détruire pour un autre.
 
Ses confidences me bouleversent, l’émotion me submerge. Nous nous sommes fait du mal tous les trois et ressortons blessés, seuls, de cette histoire. Finalement c’est Edern qui s’en tire le mieux, avec la force de refaire sa vie ailleurs. Il s’est imposé pour me donner quelque chose de merveilleusement unique et me le retirer aussitôt, me laissant incapable d’en aimer un autre.
 
Refoulant une nouvelle fois mes larmes, je souris pour le rassurer.
 
– Jean, je ne suis pas détruite. La preuve, je suis là, avec toi.
 
Nous nous fixons. Sa paume quitte doucement la mienne, caresse ma joue. Il ramène une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Les yeux fermés, je m’abandonne à la douceur du contact de ses doigts sur ma peau.
 
Pourquoi c’est si bon de le retrouver ? Je dois être maso !
 
– Tu es toujours aussi belle…
 
J’inspire profondément à la recherche de mon courage pas vraiment mon allié en ce moment. J’ai tellement de questions restées sans réponses sur lui, sur Edern, sur nous…
 
– Pourquoi ? Pourquoi tu l’as laissé s’immiscer entre nous ?
– Mais Raphaëlle il était présent entre toi et moi dès le début, dès la première fois où tu l’as rencontré.
 
Je hausse les épaules, il reprend.
 
– Tu as souhaité qu’il soit là entre nous. Ne me dis pas le contraire. Tu regrettes ce qu’il s’est passé ?
– Non !
 
Mes mots sont sortis tous seuls. Malgré ma douleur, je ne regrette rien. Je crève juste de leur absence, de leur indifférence depuis des mois.
 
– Jean, mais toi. Tu voulais qu’il soit là ? Dans notre relation ?
 
Son visage se crispe puis se radoucit.
 
– Je ne vais pas te mentir en te disant que je ne l’ai pas voulu. Je n’avais juste pas prévu d’être évincé de votre duo possessif comme je l’ai été. Quand j’ai compris que j’étais de trop, j’ai alors tout fait pour que cela fonctionne entre vous. Je croyais réellement qu’Edern pouvait changer, qu’il se battrait pour votre histoire. Je me suis planté, je m’en veux…
 
Ça fait mal ! L’entendre me dire que ma relation avec Edern n’a en rien impacté la vie de l’acteur est insupportable. Je ne veux pas en savoir plus, j’ai juste besoin d’expulser ce ressenti que je renferme depuis des mois.
 
– Vous m’avez manqué…
 
Il me fixe longuement puis soudainement attrape ma nuque, m’invite à poser ma tête contre son épaule. Enveloppée par son parfum, mon anxiété s’évapore peu à peu à son contact. Le temps s’écoule sans que nous ne bougions, simplement blottis l’un contre l’autre.
 
– Raphaëlle… Viens, rentrons !
 
Délestés d’un poids, nous repartons tranquillement vers notre quartier en prenant un temps infini pour arriver devant chez moi. Les premières lueurs du jour apparaissent, les oiseaux se réveillent. Nous restons l’un en face de l’autre, embarrassés, ne sachant quoi faire de ces retrouvailles inespérées, mais incapables d’y mettre fin. Je tape mon code d’entrée, me retourne vers lui.
 
– Tu veux un café ?
 
Il sourit, saisit mon visage. Aspirée par son regard, mon corps frissonne, ma respiration se coupe.
 
– Va dormir Raphaëlle. Demain à 14h00, je viens te chercher… si ça te dit ?
 
Muette, je hoche la tête. Il dépose un baiser sur mon front et disparaît rapidement.
 
Je regagne mon appartement, étrangement heureuse de la tournure de ma soirée de départ. Cette réconciliation avec Jean me libère et, légère, je sombre dans un sommeil paisible.
 
 
***
 
 
Vers midi, j’émerge doucement, m’étire, appréciant pleinement mon réveil. Cela fait une éternité que je n’avais pas aussi bien dormi, ressenti cette sensation de bien-être, de détente. J’expédie mon petit déjeuner, enclenche la musique de Ibeyi River et saute sous la douche.
 
Un mini short en jean déchiré, un débardeur, mes Converses et me voilà prête à affronter une nouvelle fois mes souvenirs associés à la réapparition de Jean. Mais bizarrement, aucun nuage ne se profile à l’horizon et c’est plutôt, excitée, de bonne humeur, que je l’attends. Il y a une semaine, envisager ne serait-ce que de le croiser m’aurait fait partir en vrille. Mon portable vibre.
 
Jean : [Je suis en bas.]
 
Je le rejoins dans le taxi qui stationne devant chez moi. Il m’accueille d’un sourire resplendissant.
 
– Bien dormi ?
– Très bien. Où va-t-on ?
– Un ami m’a proposé de m’emmener faire du bateau sur la Seine. J’ai pensé que cela pouvait être sympa que tu aperçoives Paris différemment avant de partir.
 
Touchée par son attention, je résiste à l’envie de me blottir encore contre lui.
 
Raphaëlle tu es dingue ! C’est Jean… Tu vas droit vers les emmerdes !
 
Aussitôt, je me reprends et affiche juste mon enthousiasme en m’agitant sur mon siège.
 
– Génial ! J’adore ! C’est une super idée.
 
Nous arrivons très vite sur les quais où Éric, un homme d’une cinquantaine d’années, nous salue. Il connaît apparemment bien Jean avec lequel il plaisante et discute en nous invitant à nous diriger vers son hors-bord.
 
Le moteur démarre et Éric fait glisser lentement son embarcation sur la Seine. Debout à côté de lui, je me tiens au tableau de bord, l’écoute me parler de sa passion pour Paris, son fleuve, feignant alors d’ignorer la présence déstabilisante de Jean derrière moi.
 
Nous voguons au centre de la capitale. Je contemple ébahie, ses monuments, ses ponts qui se dressent majestueusement au-dessus de nous, comme si c’était la première fois que je les découvrais. À l’approche de Boulogne, la verdure remplace les immeubles, le capitaine me conseille de bien me tenir et accélère. C’est divin, je m’amuse, savoure la vitesse, le vent chaud sur mes joues, dans mes cheveux.
 
Soudain, le corps de Jean se plaque contre mon dos. Ses bras m’effleurent, passent devant moi pour se tenir à la barre. Emprisonnée entre ses muscles contractés, je n’ose plus bouger, le regard fixe vers la ligne d’horizon.
 
Il entame une discussion avec son ami. Je n’écoute plus, seulement concentrée sur la sensation de son corps contre le mien. Troublée par cette proximité, je lutte contre mon envie de m’abandonner, de renforcer ce contact dont je connais parfaitement les effets. J’inspire profondément cherchant à maîtriser mon désir pour lui qui menace de faire son grand retour.
 
Jean… À quoi tu joues ? Raph ne te laisse pas aller ! Tu vas finir en charpie si tu remets ça avec lui !
 
Je le connais, rien n’est dû au hasard. Les yeux fermés, je me concentre pour ne pas craquer, pour ne pas basculer en arrière en sentant son souffle contre mon oreille, me chuchoter.
 
– Raphaëlle… Ça va ?
 
Incapable de parler, je hoche la tête. Une main se détache, je la suis discrètement et frissonne lorsqu’elle se pose délicatement sur mon ventre.
 
OK… on y est ! Raph si tu dois réagir c’est maintenant ! Si tu ne dis rien… C’est mort !
 
Ma respiration s’intensifie et il ne peut que le deviner, s’en délecter. Son empreinte est là quelque part en moi, tout mon être se souvient, sort de sa torpeur pour enclencher le supplice de mon excitation que je tente de camoufler.
 
Je me déteste ! Je déteste ma libido !
 
Il continue sa torture. Ses doigts glissent lentement de mon ventre vers le haut puis l’arrière de ma cuisse et remontent dessiner la courbe de mes fesses à peine recouvertes par mon short. Son murmure me fait perdre la raison.
 
– Raphaëlle… Cette tenue, ce n’est pas possible…
 
Ses caresses, sa voix sensuelle, achèvent toutes mes défenses. J’envoie balader mes réticences, mes craintes et me vautre dans le plaisir.
 
Et merde ! Après tout je suis vaccinée maintenant. Je sais à quoi m’attendre avec lui !

Mon assurance retrouvée, je me redresse, me cambre discrètement et me tourne légèrement vers lui.
 
– Ah oui ? Et…
 
Jean tu es décidément très doué pour me donner envie de jouer, de prendre des risques ! Sauf que je connais les règles du jeu ! Plus question de me faire berner !
 
Sa main revient brusquement sous mon nombril, s’accroche à la ceinture de mon short. Il y insère son pouce et me presse contre son désir. Je perds pied en le sentant si proche de ma zone sensible qui s’électrise instantanément. Chaque accélération, chaque secousse du bateau nous rapproche encore plus. Je ne prête plus aucune attention au paysage, à Éric, ne souhaitant qu’une seule chose : qu’on en finisse avec cette croisière.
 
Nous ralentissons et nous arrêtons sur un ponton. Jean recule, son ami quitte son poste de pilotage.
 
– Je vais chercher des documents chez mon pote dans la péniche à côté, vous m’accompagnez ?
 
Jean rétorque aussitôt
 
– Non vas-y on t’attend. On va profiter du soleil.
– J’en ai pour 5 minutes.
– Prends ton temps !
 
J’observe la scène, la décontraction affolante de mon beau brun dont la peau mate met en valeur le dessin de ses biceps. Il tourne son regard sombre sur moi. Je déglutis, devinant ce qu’il pourrait bien vouloir me faire subir. Une gêne cruelle s’installe entre nous et sans réfléchir, je craque la première, agrippe son t-shirt pour le ramener brutalement contre moi. Nous nous enflammons, ses lèvres se plaquent violemment sur les miennes, les emprisonnent, nos langues s’enroulent sauvagement. Ses deux mains se resserrent sur mes fesses, les miennes s’enfoncent dans ses cheveux. Je gémis, il mord ma lèvre inférieure avant de descendre le long de ma mâchoire, de mon cou qu’il dévore, aspire. J’explose, m’enivre de son odeur faisant remonter des sensations aussi terrifiantes, qu’excitantes.
 
– Jean…
– Putain, Raphaëlle tu m’as manqué… J’ai terriblement envie de toi !
 
Il m’enferme dans ses bras en posant son front sur le mien. Le souffle court, vidée de toute ma vitalité, je contemple le retour de ma perte avec le sentiment de faire un bond en arrière. Je joue un jeu dangereux. L’ombre d’Edern flotte toujours autour de lui. C’est inévitable, ils sont liés. Il passe ses doigts délicats sur ma joue avec un sourire en coin. Je sors de mon état second.
 
– Jean, je…
– Alors les amoureux ! Désolé j’ai été un peu long !
 
Éric saute sur le bateau, nous observe amusé en s’installant devant son volant.
 
– Vous n’avez pas trop chaud en plein soleil ! C’est la canicule aujourd’hui !
 
Si seulement il savait ! Je bouillonne, une vraie flaque….
 
Jean éclate de rire, s’affale sur la banquette arrière en m’attirant contre lui. Le bateau repart vers Paris. Plus nous avançons vers notre point d’arrivée, plus je redoute de remettre les pieds sur terre et de me confronter aux conséquences de ce rapprochement.
 
– Qu’est-ce que nous sommes en train de faire ? Tu sais que je vais partir.
– Raphaëlle, je t’ai laissé partir une fois sans bouger. Cette fois-ci, je ne compte pas rester là les bras croisés.
 
Il saisit mon menton, se rapproche.
 
– Laisse-nous reprendre là où on s’est arrêtés juste tous les deux. Après tu décideras si tu veux t’en aller.
 
Je cligne des yeux, figée, abasourdie par sa soudaine proposition. Nous accostons, il se redresse en me tendant la main.
 
– On y va…
 
L’esprit embrouillé, ne sachant plus comment réagir, je me laisse guider. Il a l’art et la manière d’apaiser mes tensions et d’alléger mes questionnements parfois trop lourds.
 
Je grimpe vite fait pour échapper à ses mains baladeuses. Nous saluons notre capitaine et repartons l’un contre l’autre.
 
– Raph viens chez moi !
 
Tous mes signaux se mettent en alertes. Suis-je assez forte pour me confronter à ce lieu, théâtre de mes derniers instants avec Edern ? Dois-je aussi facilement pardonner à Jean tout ce qu’il s’est passé ? Raph n’oublie pas qu’il a sa part de responsabilité dans cette histoire. Silencieuse, je réfléchis et plus nous avançons, plus ma fierté me crie d’y aller, de ne pas rester sur un échec. Je suis une battante, pas de celles qui reculent face au danger. Je ne veux plus me laisser impressionner, je ne veux plus que le fantôme d’Edern me pourrisse la vie ! Et je me demande ce que serait devenue ma relation avec Jean si son acteur borderline n’était pas intervenu entre nous, raptant tous mes sentiments, mon attachement naissant pour cet ange sombre.
 
Je dois y aller ! Juste une semaine ! Pour savoir… Jean a réparé, réveillé le lien qui m’unit à lui, alors voyons seulement ce qu’il renferme et après je me barre.
 
– OK… mais Jean, cela risque de ne pas être facile… je n’ai pas que des bons souvenirs chez toi !
 
Il attrape ma main, m’entraîne plus rapidement en riant.
 
– Ne t’en fais pas. Je te promets de détourner ton attention de bien des manières. S’il le faut, je refais faire la déco !
 
Ne t’emballe pas Jean ! Je n’ai pas l’intention de rester longtemps ! Maintenant c’est moi qui déciderais quand je m’en vais ! On ne me foutra plus à la porte !
 
Nous quittons précipitamment les quais, obsédés par notre désir de consommer cette nouvelle rencontre.



Tourner la page
 
 
 
Nous arrivons devant chez lui sous une chaleur épouvantable, renforcée par la tension qui émane entre nous.
 
Une boule dans la gorge, je regarde le taxi disparaître, exactement comme je l’ai fait, au même endroit, quelques mois plus tôt. Nous entrons dans l’immeuble, l’émotion m’assaille. Je marque un temps d’arrêt, me retourne vers la porte vitrée. Une dernière image me revient brutalement : lui, de dos, s’engouffrant dans le 4x4.
 
Bordel Raph ! Ça suffit ! Dégage-le de ton cerveau ! Il ne mérite plus cette place d’honneur !
 
– Raphaëlle, ça va ? Tu viens ?
 
Je sors de ma sidération et saisis sa main pour le suivre dans l’ascenseur. Il me fixe, appuyé contre la paroi. Je l’observe : ses yeux, ses cheveux noirs, ses traits fins, sa barbe naissante, son corps parfait.
 
– À quoi penses-tu Raphaëlle ?
 
J’esquisse un sourire.
 
– Je te regarde…
 
Il penche la tête sur le côté, visiblement amusé.
 
– Et alors ?
– T’es plutôt pas mal
 
Il hausse les sourcils, s’avance. Tout mon corps se tend, l’attend. L’ascenseur s’arrête. Il se détourne de son objectif, pousse la porte en souriant.
 
Prudente, je pénètre dans son appartement. Le cœur serré, je contemple la pièce qui n’a pas changé. Elle est telle que je l’ai quittée et instantanément je m’en imprègne, à la fois bouleversée et heureuse.
 
J’aime vraiment ce lieu malgré la souffrance qu’il renferme. Les souvenirs d’Edern assis sur le canapé, sa cigarette fumante au coin des lèvres, ses yeux gris, insolents sur moi, me reviennent par flash. Il me manque tellement qu’instinctivement, comme si c’était hier, je recherche des traces de son passage, mais il n’y a plus rien. Le cendrier est vide, son parfum n’est plus là. C’était il y a trop longtemps. Un mélange de tristesse, mais aussi de plaisir m’envahit. Être ici le rappelle à ma mémoire et même si c’est douloureux c’est finalement plus agréable, plus réconfortant que le rien, le néant.
 
Je dois vraiment passer à autre chose, apprendre à vivre avec cette expérience, ce souvenir d’une intensité unique. Dans mon esprit, il s’éloigne déjà peu à peu. Ses traits deviennent flous, sa voix ne résonne plus. Bientôt, il n’y aura plus grand-chose !
 
Jean claque la porte, je sursaute. Son corps chaud se plaque dans mon dos, ses bras m’enserrent la taille. Je ferme les yeux, bascule la tête en arrière et m’abandonne contre lui. Son souffle contre ma joue descend le long de mon cou. Ma respiration s’intensifie, je frissonne.
 
– Tu as faim ?
 
Seulement de lui. Il faut qu’il m’aide à revenir dans cet endroit. Je veux être ici.
 
– Non… Juste toi ! Jean, j’ai envie de toi…
 
Ses lèvres brûlantes se posent sur ma mâchoire, sa main effleure mes seins, ma gorge et il saisit mon visage, m’obligeant à me retourner face à lui. Aussitôt sa bouche s’empare de la mienne. Je la savoure, nos langues s’enroulent lentement l’une contre l’autre. Ses yeux noirs me perforent et soudain tout s’accélère. Son désir, son corps, son ardeur entrent en collision avec les miens. Nous nous embrassons sauvagement, sa puissance me faisant reculer jusqu’à ce que je percute le canapé et tombe à la renverse. Il écarte mes cuisses et s’affaisse sur moi, tire mes cheveux pour retrouver mes lèvres enflées, mon cou qu’il déguste sans aucun ménagement. Sa main s’engouffre sous mon débardeur, libère mon sein de mon soutien-gorge et s’en empare avec force, pinçant, tirant sa pointe durcie.
 
Gémissante, tout mon corps se cambre. Notre désir devient incontrôlable, nos t-shirts volent, le contact de sa peau sur la mienne me rend folle. Totalement soumise à mon excitation, je dégrafe son jean et m’y engouffre en faisant glisser son érection entre mes doigts. Il grogne, ses dents se referment sur mon épaule, sur mes tétons. La sueur perle sur mon front, sur mon ventre.
 
– Jean, viens. Je veux te sentir en moi.
 
Son impatience rejoint la mienne. Il se redresse et frénétiquement arrache mon short, ma culotte, se débarrasse de ses vêtements. Agenouillé entre mes jambes qu’il écarte encore plus, il me regarde, assiste à mon naufrage lorsque ses doigts effleurent mon sexe trempé. Haletante, je me déhanche, le supplie.
 
– Jean…
– Tu es si belle Raphaëlle…
 
Il contemple ma transe, attrape mes hanches, les soulève et me tire vers son membre dressé. Sa douceur s’immisce le long de ma fente, me caresse, s’imprègne de toute ma moiteur. J’expire bruyamment, ondule, le pressant de m’apaiser, de me soulager de mes spasmes devenus insoutenables. Soudain, il se penche sur moi et me pénètre, s’enfonce profondément.
 
– Raphaëlle…
 
Mes jambes s’enroulent autour de sa taille, ses doigts s’incrustent sur mes fesses. Il se retire lentement et revient brutalement. Je m’emporte, seulement connectée à la sensation de son sexe glissant le long de mes parois palpitantes. Euphorique, je l’aspire, l’encercle de mon plaisir qui enfle à chacun de ses va-et-vient. Nos deux corps en sueur se percutent de plus en plus vite, de plus en plus fort, me poussant au bord du précipice.
 
– Raphaëlle jouis avec moi ! Viens…
 
Ses mots, la violence de ses assauts me précipitent dans ma chute. J’explose autour de lui, avec lui. Mon cri se confond à son râle, contre ma bouche.
 
Il s’effondre sur moi, enfouit son visage dans mon cou. Tremblante, je savoure ma descente, le relâchement de mon corps assouvi, en le serrant dans mes bras. Silencieux, nous restons un bon moment accrochés l’un à l’autre sans bouger. Il pose sa tête sur mon épaule, ses doigts dessinent la courbe de mes seins, les miens se perdent dans ses cheveux. Je ne me souviens pas avoir éprouvé une telle tendresse pour lui.
 
– Raphaëlle tu m’as manqué…
 
Je souris, laisse ses paroles résonner dans mon esprit embrouillé par la présence de tous ces hommes. Je prends conscience à quel point lui aussi m’a manqué, tout comme Edern ou Sly.
 
Merde, Sly ! Comment vais-je réussir à démêler ce nœud de relations, de sentiments tous si différents ?
 
Décidément le constat est alarmant : j’ai un problème ! Je suis incapable de me lier à un seul homme, de faire un choix. Le seul pour lequel, j’ai entraperçu l’évidence, l’envie de lui appartenir sans aucun doute, est loin, emporté par l’impossibilité d’une histoire entre nous. Mon psychanalyste émet d’ailleurs l’hypothèse que c’est parce qu’il n’y a aucun avenir, aucune projection que mon amour est aussi clair, intense. Sous-entendu que si nous avions envisagé d’être ensemble, je l’aimerais certainement beaucoup moins. J’ai des doutes concernant son interprétation. De toute façon le problème est réglé. Edern c’est fini. Le seul constat que je fais c’est que mon attachement pour lui était aussi excessif que dangereux et je n’en veux plus ! Plus question de me prendre la tête. Je veux juste me laisser porter par mon désir, qui à l’heure actuelle oscille entre mon ange brun aussi intriguant, excitant que protecteur et la sécurité, la complicité ardente de mon surfeur.
 
Jean se redresse, plante ses yeux sombres dans les miens.
 
– À quoi penses-tu ?
– Rien de spécial
– Il fait une chaleur étouffante, viens. On va prendre une douche.
 
Il me tend sa main. Je la saisis et le suis dans le couloir. Mon regard dévie vers la chambre d’invités, vide. Je ralentis, scrute la pièce. Il tire la porte, la referme brutalement et m’entraîne vers sa salle de bain.
 
Je ressors de la douche plus enjouée. Encore une fois, Jean a su me faire tout oublier en s’occupant de mon corps insatiable. Plus il l’aime et plus il en redemande. Nous voilà bien partis pour rattraper nos six mois de retard. Il m’enroule dans une serviette, je le contemple juste avec la sienne autour de ses hanches. Il m’observe en riant. Je laisse courir ma main sur cet assemblage de muscles, sur sa peau douce. Mes doigts suivent le tracé des gouttes d’eau sur ses pectoraux, sur ses abdominaux et se perdent sur ce V parfait.
 
– Raph on vient juste de… sous la douche ! Tu vas me tuer, si je ne mange pas quelque chose.
– Tu n’avais pas besoin de manger avant…
 
Il secoue la tête, moqueur, en s’éloignant dans la chambre et enfile un bas de jogging noir.
 
Oh Jean, j’ai bien l’intention d’abuser de toi encore !
 
Je quitte mon peignoir improvisé et, totalement nue, je m’engouffre tranquillement dans le couloir. Sa présence derrière moi m’excite et il ne résiste pas longtemps à la vue de mon postérieur, à ma démarche lascive. Je pousse un cri de surprise lorsqu’il empoigne mes cheveux, me plaque contre le mur en pressant son sexe contre mes fesses. Sa bouche contre mon oreille, il murmure.
 
– Raphaëlle, tu m’allumes…
 
Tout mon corps réagit immédiatement à ses mots, se cambre. Il ne lui en faut pas plus pour l’embraser et me pénétrer brutalement, m’emplir encore et encore, sans ménagement.
 
Je ressors du couloir, chancelante, un sourire orgasmique aux lèvres. En sueur, hilare, il s’affaire dans la cuisine en me suivant du regard. La verrière est ouverte. Une cigarette à la main, je savoure le peu d’air sur ma peau brûlante.
 
– Raphaëlle, habille-toi ! J’ai des voisins !
 
J’en ai rien à foutre !
 
En haussant les épaules, je cède tout de même à son ordre. J’enfile mon short, mon débardeur et m’installe au bar où il dépose deux verres de vin blanc frais. Pourquoi tout est à la fois simple et terriblement excitant avec lui ? Il nous sert une salade composée, s’assied en face de moi.
 
– Alors Raph raconte-moi un peu ce que tu as fait pendant six mois ?
 
Mon verre se bloque contre mes lèvres, je déglutis.
 
Jean s’il te plaît, ne gâche pas ma bonne humeur ! Je ne veux plus évoquer cette période de ma vie, ne plus jamais y penser. C’est du passé ! Je veux juste du plaisir, rien d’autre !
 
Délibérément, je saute les mois de souffrance, de manque concernant son ami et lui parle de surf, de mes chutes spectaculaires en riant.
 
– Et toi ?
 
Il raconte son boulot, ses nouveaux clients, des hommes politiques qu’il déteste, en prenant soin de ne jamais aborder son travail avec Edern. Soudain, son visage se renferme légèrement.
 
– Quand est-ce que tu pars ?
– Les déménageurs viennent samedi.
 
Il hoche la tête en plongeant ses yeux sombres dans son vin.
 
– Donc tu pars samedi ?
– Hé bien… étant SDF à partir de ce jour, oui ! Les ponts de Paris, je les adore, mais ils sont un peu flippants la nuit.
– Tu peux rester ici, le temps que tu veux !
 
Je le regarde surprise. Enfin pas tant que ça. Il a toujours voulu que je sois ici sauf le jour où il m’a foutu dehors, sans un mot.
 
– Écoute Jean… je ne sais pas… ça dépend.
– Ça dépend de quoi ?
 
Je ne sais pas ce qu’il s’imagine, mais son ton sec m’indique qu’il fait fausse route. Je dois absolument détendre l’atmosphère qui s’alourdit progressivement. Avec un sourire en coin, je rétorque.
 
– De toi…
 
Le joueur refait immédiatement surface. Il passe son index sur sa lèvre en m’étudiant de ses prunelles sombres.
 
– Ah oui… Et qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour que tu acceptes de rester plus longtemps ?
– Oh ça je n’en sais rien, c’est à toi de voir. Je fais confiance à ton imagination.
 
Il penche la tête sur le côté, mordille le bout de son doigt. Je serre les cuisses en sentant poindre mon excitation.
 
– Tu prends des risques Raphaëlle…mon imagination est sans limites.
 
Des gouttes de sueur se forment entre mes seins.
 
Il fait trop chaud ici !
 
– Je n’en doute pas ! Mais je te préviens… Pas de triolisme sinon je me barre en courant !
 
Il éclate de rire en levant les mains en signe de reddition.
 
– OK… Mais qui te dit que je parle de choses sexuelles ? Je peux te couvrir de fleurs, t’amener le petit déjeuner au lit tous les matins, t’acheter une nouvelle garde-robe…
 
Je souffle en gonflant les joues mimant l’ennui profond. Il se marre, s’avance en posant ses avant-bras sur le bar.
 
– Tu es une vraie obsédée ! La seule raison pour laquelle tu resterais, c’est le cul ?
– Tu en vois d’autres ?
 
Ses yeux noirs me percutent.
 
– Parce que tu aurais envie d’être avec moi…
 
Merde j’ai voulu jouer et j’ai perdu ! Me voilà prise à mon propre piège ! Les histoires à l’eau de rose ce n’est pas pour moi ! Ça ne me réussit pas !
 
Je le dévisage, ne sachant pas quoi dire face à son air sérieux. Soudain, il esquisse un sourire.
 
– Je te promets que tu n’auras plus envie de t’envoler après que je me sois occupé de toi !
 
Je hausse les sourcils en me mordant la lèvre inférieure et sans que j’aie le temps de réaliser quoi que ce soit, il contourne le bar, me fait pivoter sur mon siège, s’empare de ma bouche.
 
 
***
 
 
Je me réveille en sursaut, tremblante, affolée. J’étouffe, j’ai trop chaud, mon rythme cardiaque s’emballe.
 
Putain de cauchemars !
 
Jean étalé sur le ventre, dort à poings fermés. Je l’ai épuisé et je le suis également sauf que mon angoisse semble ne pas vouloir me lâcher.
 
Bordel, je ne comprends pas ! Je suis bien pourtant… je ne vais tout de même pas le réveiller encore pour qu’il m’apaise ?
 
Discrètement, je me lève, avance dans le couloir sombre et sans y réfléchir, ouvre la porte de la chambre d’invité. J’y erre un moment, caresse les meubles, le lit, du bout des doigts et m’arrête devant la fenêtre. Il fait encore nuit, mais l’aube n’est pas loin. Ma respiration se calme, je retrouve peu à peu ma sérénité.
 
Qu’est-ce que je fais là, dans cette pièce ? Tu es tordue ma pauvre fille ! Finalement, je ne suis pas contre qu’il refasse la déco de celle-ci !
 
Je m’apprête à aller me recoucher et reste figée, le cœur battant face à cette ombre qui se détache dans l’encadrement de la porte. L’espace d’un instant, j’ai cru… mais la noirceur de son regard me ramène à la réalité.
 
– Raphaëlle… Que fais-tu ici ?
 
Embarrassée par mon attitude qu’il peut juger obsessionnelle, pathologique à l’égard de son ami, je m’approche mal à l’aise.
 
– J’ai fait un cauchemar…
– Tu penses encore à lui ?
 
La franchise de sa question me heurte. Nous avons très peu abordé ce sujet depuis nos retrouvailles et je ne suis pas certaine de vouloir en discuter avec lui. Mais peut-être qu’il le faut, après tout cela le concerne un peu.
 
– Ça m’arrive… de moins en moins… Jean c’est cet endroit. Je t’avais dit que cela ne serait pas facile.
 
Il me fixe, immobile.
 
– Raphaëlle, tu es là, avec moi, dans l’espoir de le retrouver ?
 
Comment peut-il croire cela ? Il pense que je me sers de lui ?
 
– Jean…
 
Son ton froid me coupe la parole.
 
– Raph, je sais très bien que tu ne l’as pas oublié ! Je ne me leurre pas… Tu veux le revoir ?
 
Ses paroles me font mal. Je me redresse, prête à affronter sa proposition déplacée.
 
– Pourquoi tu me demandes ça ? Je ne suis pas là pour espérer le revoir ! Tu te plantes, c’est tout le contraire. Je ne veux plus entendre parler de lui. Une part de moi le déteste ! Si je suis là… c’est pour toi !
 
Il fronce les sourcils.
 
– Raph tu sais très bien que je suis lié à lui. Alors excuse-moi si j’ai un peu de mal à te croire ! Tu le détestes ? Je ne comprends pas, c’était pourtant clair qu’il allait partir, que vous ne pourriez pas être ensemble. Attends… ne me dis pas que tu étais prête à le suivre, à quitter ta vie, ton anonymat pour sa vie médiatique ? Raphaëlle… C’est ça ?
 
Si seulement il savait tout ce que j’aurais finalement été capable d’envisager, d’accepter pour être avec lui. Il serait étonné et sûrement moins enclin à vouloir une relation avec moi. Mais tout ceci c’était il y a plusieurs mois. Aujourd’hui, c’est différent. J’ai retrouvé la raison et il n’est plus question de foutre ma vie en l’air pour un mec que je connais à peine et qui soi-disant m’aimait. Je ris intérieurement de ma bêtise. J’y ai cru naïvement alors qu’à l’heure actuelle monsieur est sur le point de se fiancer, de se marier. Peut-être même qu’elle est enceinte ?
 
Cette pensée me tord les tripes. Je rassemble toute ma maîtrise pour ne pas me mettre en colère.
 
– Jean, je ne veux pas de sa vie de merde ! Je le déteste, car c’est un putain d’égoïste et parce qu’il n’a eu aucun mal à être heureux sans se préoccuper une seule seconde de savoir comment j’allais. OK ce n’était pas viable entre nous… Je l’accepte, mais je me plaisais tout de même à penser que ce qu’il ressentait pour moi était sincère. Je suis ravie qu’il aille bien, mais de là à se fiancer et nager dans le bonheur… avoue que c’est un peu difficile à digérer !
 
Il me regarde, interloqué par mon monologue qui en dit long sur ma déception à l’égard de son ami. Ses traits se crispent et se radoucissent presque aussitôt. Il pose tendrement ses deux mains sur mes joues.
 
– Je comprends et il est temps que tu fasses comme lui ! Raphaëlle je sais que tu l’aimes, mais n’envisage surtout pas d’être avec lui… Passe à autre chose, tu mérites d’être heureuse toi aussi, cela ne dépend que de toi.
 
Sa compréhension me rassure, mais ses mots me blessent. Ils confirment ce que je n’aurais jamais osé lui demander. Edern a bel et bien tourné la page sur notre histoire…
 



Reviens !
 
 
 
La sonnerie de mon portable m’extrait violemment du sommeil. Je m’étire, tends le bras pour mettre fin à cette alarme stridente. Il est 9h00 et un tas de cartons m’attend dans mon appartement. Une morsure m’extirpe un couinement amusé. Jean allongé entre mes cuisses, la tête sur mon ventre, se réveille et bien plus encore. Une main baladeuse prend possession de mon sein, une bouche redoutable entame sa descente. Je me tortille, bien décidée à ne pas me laisser enfermer ici plus longtemps. En effet, cela fait quatre jours qu’il explore mon corps et moi le sien, sans sortir. Il n’est pas allé travailler et j’ai tout oublié même mon déménagement qui a lieu demain. J’attrape ses cheveux, l’oblige à quitter mon entrejambe.
 
– Jean… Laisse-moi, je dois aller chez moi.
 
Il grogne, prêt à replonger vers mon intimité. Je tire plus fort sur sa tignasse sombre et en profite pour me faufiler hors du lit. Il se renverse sur le dos en riant, attrape mon poignet, m’arrêtant net dans ma tentative d’évasion vers la salle de bain.
 
– Tu ne vas pas me laisser comme ça…
 
Il observe son membre d’une forme olympique.
 
Oh merde ! Non, non, non ! Raph tu ne ressortiras jamais de ce lit sauf quand il aura peut-être faim.
 
– C’est très tentant, mais tu n’imagines pas l’ampleur de ce que j’ai à faire. C’est beaucoup plus gros que ce que je vois là.
– J’ai gagné Raphaëlle ! J’ai fini par faire taire tes ardeurs. J’ai bien cru que je n’y arriverai jamais !
 
Je hausse les épaules et sautille vers la douche. Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvre.
 
Je sens que je ne vais pas lui échapper aussi facilement !
 
Totalement nu, il se lave les dents puis se retourne, me regarde avec insistance.
 
– Vas-y continue de te laver. Tu sais que j’adore te mater !
 
Je déglutis. Des réminiscences de lui, assis sur le canapé, pendant mes ébats avec Edern puis Sly ressurgissent dans mon esprit. Mal à l’aise, je peine à retrouver mon aisance et ma décontraction.
 
Comment ai-je pu oublier son comportement ? Nous n’en avons jamais parlé ? Nous n’avons parlé de rien de toute façon.
 
Je sors de la douche, saisis une serviette, il y entre.
 
– Jean, je peux te poser une question ?
 
L’eau coule sur son visage, son corps parfait.
 
– Tout ce que tu veux...
 
Brusquement intimidée par ce que je m’apprête à lui demander, je joue avec le peigne entre mes mains. Il s’en amuse.
 
– Qu’est-ce que tu veux savoir ? N’aie pas peur, dis-moi !
 
Concentrée sur mes doigts, je me lance.
 
– Tu aimes mater ? C’est ton trip ?
 
Face à son silence, je lève la tête. Son regard sombre me transperce.
 
Oh mince, j’ai dit une connerie ?
 
– Surtout toi ! Je pourrais te regarder pendant des heures…
 
Il esquisse un sourire. Sa manière d’évincer ma question attise encore plus ma curiosité et mon penchant pour l’analyse qui me fait beaucoup trop faux bond depuis des mois.
 
– Tu sais très bien que je ne te parle pas de ça !
 
Il se reconcentre sur sa douche.
 
– De quoi tu me parles alors ? Sois plus claire ?
 
Ça m’énerve, il a très bien compris, mais me force à verbaliser mes pensées.
 
– Je te parle des fois où tu matais quand j’étais avec Edern.
 
Il éteint l’eau, enroule une serviette autour de ses hanches, s’approche et saisit mon visage entre ses mains. Je cligne des yeux face à l’intensité de son regard, son air sérieux.
 
– J’adore ça… C’est très excitant. Cela t’a dérangé ? Réponds-moi franchement !
– Non… Juste surprise.
– Tu n’as pas trouvé ça excitant ?
 
J’hésite à lui répondre, mais son attitude me dit qu’il ne lâchera pas l’affaire. Autant être franc entre nous. Je ne veux plus de non-dits.
 
– Heu… si, sur le moment, mais je t’avoue que prise dans le feu de l’action je t’ai vite oublié.
 
Il se marre franchement, dépose un baiser sur mes lèvres.
 
– C’est justement ça que j’adore chez toi ! Ta capacité à oublier que je suis là…
– Ah…
 
Je fronce les sourcils, perdue, décontenancée par sa réponse. Il aime mater et que j’oublie sa présence… Percevant ma réflexion et mon trouble, il reprend, ses pouces caressant mes joues.
 
– Tu es si passionnée…
 
Il a raison. Je manque parfois de maîtrise et me laisse emporter dans mes excès notamment lorsqu’il s’agissait de son ami aussi déraisonnable que moi. Cela a bien failli me coûter ma santé mentale.
 
Je souris, quitte ses bras pour aller m’habiller.
 
– Ouais. En attendant, je vais aller me passionner pour mes cartons.
– Je viens t’aider. Ça va me faire du bien de sortir un peu d’ici.
 
 
***
 
 
Nous passons chez André avant de nous mettre au travail. Ce dernier nous accueille de sa chaleur habituelle.
 
– Bonjour vous deux ! Raphaëlle, je commençais à me demander si tu n’étais pas partie sans nous dire au revoir.
 
Je l’embrasse sur la joue en souriant.
 
– Comment peux-tu imaginer une chose pareille ? Les déménageurs viennent demain.
– Donc tu pars demain ?
 
Jean passe son bras autour de ma taille, m’attire contre lui, m’embrasse dans le cou. Je me fige, surprise par sa démonstration affective, ressemblant clairement à une officialisation publique de notre relation.
 
– André, j’utilise tous les moyens qui sont en mon pouvoir pour la retenir.
 
Les yeux de mon barman préféré s’arrondissent.
 
– Hé bien mon garçon… Je suis très heureux, je vous offre vos cafés.
 
Ils s’amusent beaucoup tous les deux, un peu trop persuadés du report de mon départ.
 
– Hé, je ne vous dérange pas ! Je n’ai rien décidé encore, alors on ne se réjouit pas trop vite !
– Je vais dire à Denise que vous êtes en couple ! Elle va être ravie.
 
André, surexcité, part en ricanant. Je lève les yeux au ciel en m’affalant sur une chaise de la terrasse. Jean s’installe près de moi, camouflé derrière ses lunettes de soleil.
 
– Tu es content de toi ! C’est la première fois qu’il me voit avec un mec autre qu’un plan cul ! Denise doit déjà être en train de feuilleter ses catalogues de vente par correspondance pour se trouver une tenue pour mon mariage !
 
Il rigole de plus belle.
 
– Je ne suis donc pas qu’un plan cul ?
– Oh la ferme ! Si tu continues, tu risques de le devenir !
 
André réapparaît avec ses deux cafés et une rose qu’il pose sur la table.
 
– Tenez les amoureux.
 
Il déguerpit rapidement en voyant ma tête. Jean plié en deux, éclate de rire.
 
– Je te jure Jean, tu vas me le payer !
 
Je sors une cigarette, l’allume. Sa bonne humeur m’exaspère.
 
– Avant le mariage, il faut peut-être que je te présente ma fille…
 
Je l’avais oubliée ! Raph calme toi ! Prends du recul !
 
Silencieuse, boudeuse, je cherche à me contenir dans ma caféine face à son fou rire. Il se penche, pose ses lèvres sur mon épaule, ses doigts effleurent ma joue.
 
– Raphaëlle… Détends-toi… C’est de l’humour. Le mariage ce n’est pas mon trip. Mais par contre la séquestration plus ! S’il faut ça pour t’empêcher de partir.
 
Ma bonne humeur refait surface, mais je garde mes distances ne souhaitant pas alimenter le fantasme marital d’André qui nous observe depuis son bar.
 
 
***
 
 
Cela fait maintenant trois heures que j’emballe. Mon désir de bien faire les choses du départ devient de plus en plus anarchique. J’entasse mes affaires n’importe comment, sans aucune logique. Ce qui énerve Jean souhaitant faire de l’emballage par pièce ou par thème. Dépité, il m’observe vider le tiroir à couvert dans le carton des vêtements d’hiver. Je malmène ses tendances obsessionnelles, mais il abdique en riant.
 
– Si c’est rangé comme ça dans ta tête. Je plains ton psy !
– Écoute, l’essentiel c’est de savoir que rien n’est perdu même si je dois mettre une éternité à les retrouver !
 
Face à l’intensité de son regard, je prends immédiatement conscience du double sens de ma remarque. Penaude, je me reconcentre sur ma tâche.
 
– Raph tu as dû remarquer que je n’aimais pas trop le désordre.
 
C’est certain ! On se demande parfois si quelqu’un vit chez lui. Les seuls moments où j’ai vu son intérieur dérangé c’était quand Edern y avait élu domicile. Je chasse immédiatement cette pensée, m’énerve sur le rouleau de scotch.
 
– Oui, tu es obsessionnel, maniaque du contrôle. Rien ne semble t’ébranler, tu maîtrises tout. Je me demande même si tu n’as pas un petit côté pervers.
 
Je retiens mon rire en le voyant froncer les sourcils.
 
– Pervers ?
 
Il contourne les cartons, s’avance lentement vers moi. Je recule en riant et en me débattant toujours avec le chatterton. Rapidement bloquée par l’encombrement de la pièce, il se plante face à moi, me toise de ses yeux d’une noirceur angoissante.
 
Oh merde ! Je n’aurais peut-être pas dû…
 
– Pervers ? C’est flippant ça comme diagnostic.
 
Je hausse les épaules feignant la décontraction alors que tout mon corps se tend, mon cœur s’accélère. Il colle son torse contre le mien, s’empare du rouleau entre mes doigts.
 
– Non … Disons que tu es plutôt un pervers séduisant, excitant !
 
Je pouffe de rire devant son air sérieux, son visage impassible. Il démêle l’abrasif, en arrache un bout avec ses dents et soudain le colle sur ma bouche. Instinctivement, je pose mes mains dessus. Il les retire brutalement, me retourne en joignant mes poignets qu’il entrave en déroulant le scotch jusque sur mes avant-bras, obligeant mes épaules à se contracter vers l’arrière.
 
– Et qu’est-ce que fait un pervers avec une femme ? Ah mince, j’oubliais tu ne peux plus me répondre… Je vais devoir improviser alors…
 
Mon rythme cardiaque résonne dans ma tête, ma respiration devient difficile. Il m’assied sur le fauteuil et se balade lentement dans la pièce, ouvre des cartons, scrutant à l’intérieur.
 
Oh mon dieu… Qu’est-ce qu’il cherche ?
 
Il sort une paire de ciseaux, me la montre, se marre en la relâchant puis fouille encore exhibe un rouleau à pâtisserie qu’il étudie longuement avant de revenir vers moi. Je m’agite, les yeux écarquillés en secouant la tête.
 
Ah là ça ne va pas être possible ! Jean tu vas trop loin !
 
J’essaie de me relever, il me pousse. Avec un sourire en coin, il écarte mes cuisses, s’agenouille entre elles. Affalée, je me tortille, gémis sous mon bâillon. Il attrape mon débardeur, me redresse en me regardant fixement.
 
– Finalement tu as de la chance, les objets ce n’est pas mon truc…
 
Il le balance dans une pile de vêtements, reporte son attention sur moi, me contemple de haut en bas avant de saisir le bas de mon t-shirt qu’il relève, dévoilant ma poitrine nue, tendue vers l’avant. Totalement sous son emprise, mes jambes se resserrent sur sa taille sous l’effet de mon excitation qui prend déjà possession de mon bas-ventre. Il dégrafe mon short, descend lentement la fermeture avant de le retirer. Assise en culotte, cambrée par mes liens, mon désir implose violemment, rendant ma peau sensible au moindre frôlement, regard. Il en profite pour me torturer et tourner autour du fauteuil, laissant courir ses doigts sur mes épaules, ma nuque. Je frissonne, mes muscles se contractent à chaque contact. Je veux tellement qu’il me touche. Il se replace debout devant moi, saisit mon menton et le relève pour plonger ses yeux sombres dans les miens. Ses pupilles s’agitent, il sourit.
 
– Un pervers, te laisserai dans cet état… ne t’autoriserait pas à jouir ! Moi c’est l’inverse, j’adore te voir prendre du plaisir…
 
Il retire son t-shirt. Je contemple son torse magnifique lorsqu’il s’agenouille de nouveau, pose ses mains sur mes cuisses et les écarte pleinement. Je deviens folle, bascule la tête en arrière, mon buste se soulève sous l’effet de ma respiration saccadée. J’attends qu’il daigne apaiser mon impatience.
 
Il effleure l’intérieur de mes jambes. Mon souffle se bloque en le sentant remonter vers mon intimité submergée de spasmes de plus en plus intenses. Ses doigts passent sur ma culotte trempée. Je m’agite, le supplie silencieusement quand ils s’éloignent rapidement vers mon ventre. Il continue de parcourir mon corps évitant soigneusement de s’attarder là où je rêve qu’il soit.
 
Je perds pied et me laisse partir en arrière cherchant à étendre la tension de mon corps. Il m’en empêche en pinçant, tirant la pointe de mes seins, m’arrachant des gémissements étouffés, et m’obligeant à creuser encore plus les reins. Je me liquéfie lorsque ses dents se resserrent sur mes tétons aussitôt apaisés par la délicatesse de sa langue. Sa bouche redoutable m’embrase et j’exulte en sentant ses doigts écarter ma culotte, glisser sur mon sexe ouvert. Je suffoque, ondule. Sa main s’empare de ma nuque puis son regard noir dans le mien, il enfonce ses doigts profondément en moi, étale mon désir sur mon mont qu’il caresse de plus en plus fort avant de me pénétrer encore.
 
– Raphaëlle, tu es si excitante…
 
Je ferme les yeux, totalement ravagée par le plaisir. Ma respiration s’intensifie et il se relève, m’abandonnant au bord du gouffre. Je l’observe, désemparée. Il dégrafe son bermuda, le laisse tomber au sol suivi de son boxer exhibant son membre dressé face à moi. Je déglutis, il tire sur mes cheveux et arrache le scotch sur ma bouche. Je savoure l’air, mais déjà sa poigne me guide vers son sexe qu’il engouffre sans ménagement dans ma bouche. Je m’emplis de son excitation et m’enfièvre, aspire sa peau douce glissant entre mes lèvres. Ses doigts crispés derrière ma tête, il accompagne mes va-et-vient lorsque je le dévore, ma langue savourant sa rigidité. Il se retire brutalement, s’effondre sur les genoux face à moi.
 
– Putain Raphaëlle
 
M’embrassant rageusement, il saisit ma taille et me retourne. Mon buste plaqué contre l’assise du fauteuil, les bras attachés dans mon dos, je ne peux plus bouger. Je meurs d’impatience et pousse un gémissement lorsqu’il s’empare de mes hanches, descend ma culotte, caresse mon sexe avec le sien. À la recherche de mon soulagement, je creuse les reins, écarte les cuisses.
 
– Jean… S’il te plaît !
 
Sa main se resserre sur ma nuque et il me pénètre violemment. Ses hanches s’écrasent contre mes fesses. En transe, j’expire mon plaisir qui monte en puissance à chacun de ses coups de reins de plus en plus brutaux. Ses doigts enfoncés dans ma peau, il me percute encore et encore ; secoué de spasmes, tout mon corps se resserre autour de lui et explose en mille morceaux faisant jaillir son orgasme.
 
Tremblante, en sueur, je peine à retrouver mon calme. Ses mains chaudes caressent mes fesses, me libèrent difficilement de mes liens collants. Il rit tout seul, ses lèvres recouvrent mon dos, mes épaules de baisers pendant que je récupère l’usage de mes membres engourdis.
 
Encore frémissante, je me redresse. Il m’entoure de ses bras et m’assied sur ses genoux en posant sa bouche délicate dans mon cou.
 
– Finalement j’adore les cartons et les déménagements.
 
Ma tête bascule sur son épaule. Son pouce effleure mes lèvres.
 
– Reste ! J’en ai très envie.
 
Ses paroles me touchent, mais je ne sais pas, je n’arrive pas à y voir clair dans mon esprit. Je suis bien avec lui, plus aucune douleur, ni besoin de m’isoler. Nous avons passé 4 jours formidables pendant lesquels j’ai réussi à chasser ma mélancolie, mais malgré tout, je n’ai pas envie d’envisager un avenir, même à court terme.
 
Je me retourne, saisis son visage entre mes mains, l’embrasse.
 
– Je dois repartir, installer mes affaires chez mes parents, voir Sly.
 
Il fronce les sourcils, son front se plisse. Je reprends.
 
– Je ne veux m’engager dans aucune relation, mais je te promets de revenir. Laisse-moi juste du temps.
– Pourquoi tu dois voir Sly ? Quel est le rapport avec nous ?
– Parce qu’il a été là au moment où j’en ai eu le plus besoin. Honnêtement, sans lui je ne sais pas ce que je serais devenue il y a 6 mois.
 
C’est la première fois que je lui parle de ce qui m’est arrivé après mon départ de Paris. Aujourd’hui plus forte, en partie grâce à lui, je me sens capable de l’aborder sans repartir dans ma souffrance. C’est du passé.
 
Il me regarde tendrement, inquiet.
 
– Je me doutais bien que cela avait été très difficile, mais a priori je suis loin d’en connaître l’ampleur.
– L’essentiel, c’est que maintenant je vais bien.
– Mais jamais tu ne l’oublieras !
– C’est certain ! Une douleur pareille on a du mal à la zapper.
– Je ne te parle pas de ça ! Je te parle de lui !
 
Mes traits se figent, mon corps se tend brusquement.
 
– Pourquoi tu me dis ça ?
– Parce qu’une passion comme celle-là on en retrouve pas !
 
Sa douceur contraste avec la violence de ses paroles. Je bondis sur mes pieds, furieuse.
 
– Bordel Jean ! Tu n’as pas le droit de me dire ça ! Tu te rends compte de ce que tu dis ? Tu me condamnes à être malheureuse pour le restant de ma vie à cause d’un connard d’acteur ! J’ai besoin de croire en autre chose et … Tu ne m’aides pas vraiment !
 
Il se relève, tend son bras que je refuse.
 
– Excuse-moi, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je… je sais que tu n’envisages pas une relation sérieuse. Mais putain quelles que soient les raisons qui te feront revenir vers moi, je vais avoir besoin de te faire confiance, avoir besoin de sentir que je compte un peu pour toi. Il y a six mois, j’ai fait l’erreur de m’effacer en voulant vous aider, mais aujourd’hui c’est différent… Edern est mon ami alors si tu es avec moi tôt ou tard tu seras forcement amenée à le recroiser et ça consciemment ou pas tu le sais ! Raphaëlle j’ai juste besoin d’être sûr que je ne vais pas me retrouver encore une fois zappé de l’équation.
 
Il a raison. Je me mens à moi-même en pensant oublier Edern dans ses bras. Cela ne fait que me rapprocher un peu plus de lui, palper son existence quelque part. Il plane toujours entre nous et je dois reconnaître que même si c’est difficile c’est toujours mieux que son absence totale. Jean me rappelle la présence de son ami et mon esprit torturé en redemande.
 
Je dois partir. M’éloigner de lui.



Retrouve-moi sur la plage…
 
 
 
Ma mère m’attend à la sortie du TGV avec toujours le même rituel. Elle me saute au cou, m’embrasse en faisant virevolter sa robe longue.
 
– Tu as fait bon voyage ma chérie ? Les déménageurs sont arrivés, ils déchargent. Je suis trop heureuse !
 
Je lui souris mollement, mon humeur n’est pas au top, elle a flanché durant le trajet. Mon cerveau refuse de se mettre sur pause, il rumine, ressasse toujours les mêmes interrogations sur Jean, Sly voire Edern. À peine me suis-je éloignée de Jean que l’objet de mes souffrances a refait surface, accompagné de ma déprime.
 
Mais qu’est-ce qu’il m’a fait pour occuper à ce point toutes mes pensées ? Décidément même à distance il continue à jouer avec mes nerfs…
 
Nous arrivons chez mes parents. Mes meubles, cartons, s’entassent au milieu de la cour et dans le salon de ma dépendance. Tout est sens dessus dessous comme dans ma tête. Ma vie est éparpillée, sans domicile fixe, comme mes sentiments. Je scrute l’océan au loin pour voir s’il y a moyen d’aller surfer, mais même la mer n’est pas conciliante aujourd’hui. Voir ma période parisienne dispersée, emballée me fout le cafard. Je repense au moment où j’ai définitivement fermé la porte d’un pan de mon histoire, à mes embrassades émouvantes avec André et Denise. Jean ne m’a pas accompagnée, je ne le souhaitais pas. Je l’ai donc quitté exactement comme la première fois, lui debout devant sa verrière et moi m’enfuyant sans savoir si j’allais revenir.
 
La journée défile à toute allure. Épuisée, je retrouve ma mère dans sa cuisine. Elle me sourit tendrement en m’observant nous servir deux verres de vin, signal d’un besoin de discussion.
 
– Alors Raphaëlle, comment vas-tu ? Comment s’est passé ton séjour à Paris ?
– Bien… Il faisait chaud !
 
Elle continue de pétrir la pâte de sa tarte en ne prêtant guère attention à mon manque d’entrain à parler. C’est toujours comme ça que cela commence. Elle sait que je vais bien finir par me confier.
 
– Tu as pu voir tes amis ? Elles vont venir ?
– Oui… Ce n’était pas facile… 
– Raphaëlle, es-tu certaine de ta décision ?
 
Je hausse les épaules, le regard perdu dans mon verre puis inspire profondément avant de reprendre.
 
– Je ne sais plus, je suis perdue. Maman j’ai revu Jean !
 
Elle me fixe longuement, sa voix douce masque difficilement son inquiétude.
 
– … et Edern ?
– Non. Juste Jean. J’ai passé la semaine avec lui.
– Je vois…
– J’ai l’impression qu’il veut avoir une relation plus sérieuse, que nous soyons ensemble…
 
Elle cesse de s’activer, s’assied à côté de moi en prenant son vin.
 
– Et toi ?
– Quand je suis avec lui, je suis bien. Je me surprends à ne plus vouloir être ailleurs, mais je ne veux rien de sérieux. Je m’en sens incapable. Je ne veux pas qu’on m’enferme et surtout j’ai constamment des doutes sur mes sentiments.
– Tu doutes de quoi ? De lui ?
– Non, de moi et je repense à… Edern. C’est plus fort que moi, je compare ce que je ressens. C’était tellement différent avec lui, tellement plus intense. J’idéalise notre relation et alors quand j’y pense je me mets à douter de mes sentiments pour Jean, pour Sly. Je deviens folle…
 
Elle inspire, s’adosse au dossier de sa chaise. Les coudes sur la table, j’enfouis ma tête en surchauffe dans mes mains.
 
– Écoute Raphaëlle, je suis contente que nous puissions enfin avoir cette discussion toutes les deux. Je sais que tu trouves ma façon de penser, de voir l’amour, dépassée ou à côté de la plaque, mais je ne comprends toujours pas pourquoi Edern est parti. Ça crevait les yeux que ce garçon était dingue de toi.
– Parce que c’était comme ça que cela devait se passer. On le savait tous les deux.
– C’est quoi ces conneries ! Il ne tenait qu’à vous de faire en sorte que l’issue soit différente. Raph, pourquoi, tu es restée là sans bouger ? Tu aurais dû le retrouver et lui aussi. Pourquoi il n’a rien fait ? C’est fou de s’aimer et de se résigner. Bordel vous croyez que l’amour se trouve à chaque coin de rue, qu’il est facilement remplaçable, qu’il vous suffit de vous éloigner et on passe à autre chose ! Mais mince Raph, c’est absurde ! Comment avez-vous pu envisager de balayer d’un revers de la main vos sentiments en imaginant qu’une fois qu’il aurait repris l’avion tout serait comme avant.
 
Le monologue de ma mère, son énervement me fait mal. Elle a raison c’est absurde, mais c’est pourtant ce qui est arrivé et nous ne pouvons plus revenir en arrière.
 
– Maman, on n’a rien imaginé. Ce n’était juste pas possible ! Tu voulais que je fasse quoi ? Que je foute ma vie en l’air ? la vôtre ? Pour épouser celle d’un acteur que je connais à peine et qui souffre déjà lui-même de ne plus pouvoir faire des choses aussi banales que sortir de chez lui, aller faire ses courses, voir des amis, se balader sur une plage sans vivre un enfer ! Franchement… Tu me vois, moi, dans cette prison ! J’ai tellement besoin d’air, de la mer, de mes amis… de vous.
– Mais si tout ça devient aussi un enfer sans lui.
 
Je rigole ironiquement.
 
– Ça va ! Tout finit par passer. Ça commence déjà ! J’y arrive.
– Raphaëlle tu n’auras jamais avec Jean ce que tu as eu avec Edern. Ils sont totalement différents, opposés, je dirais même. L’un te bouscule, te malmène du fait de son caractère, de sa vie ; l’autre te protège, te rassure. C’est un choix que toi seule peux faire. Mais quoi que tu décides ton père et moi on te soutiendra.
 
Je me redresse brutalement, la regarde, stupéfaite. Elle croit quoi ? Que j’ai le choix ? Qu’ils vont venir passer des vacances à LA. ? Qu’il me suffit de choisir si je veux ou pas rejoindre Edern ? Sa naïveté est déconcertante, la colère monte.
 
– Maman tu n’as rien compris ! On est plus à Matala, sur une plage avec des hommes et des femmes dont le seul objectif est de s’aimer, déconnectés du reste du monde ! Il n’y a pas de choix à faire ! Ça c’était avant qu’il parte ! Aujourd’hui, c’est trop tard. Edern est loin, il refait sa vie avec quelqu’un d’autre !
 
Hé oui maman bienvenue dans mon monde à moi où les gens s’aiment, mais se font du mal, s’oublient aussi vite qu’ils se rencontrent !
 
Estomaquée, elle m’observe. Mes yeux s’emplissent de larmes.
 
– Je ne savais pas. Je suis désolée.
 
J’avale mon verre cul sec, me calme.
 
– Ce n’est rien ! C’est mieux comme ça.
– Ah non Raphaëlle ! Tu es une battante ! Je ne t’ai jamais vu baisser les bras même quand Mélanie est morte ! Tu t’es battue pour aller mieux et tu as fini par te relever ! Et cela va être pareil pour cette histoire !
 
Plus je lui parle et l’écoute, plus les choses s’éclaircissent. En effet, il n’y a plus de choix et pour le moment c’est avec Jean que je me sens le mieux.
 
– C’est justement ce que je fais ! C’est aussi pour ça que je vais aller retrouver Jean. J’en ai envie. Ce n’est peut-être pas de la passion, mais au moins je me sens bien quand je suis avec lui.
– Avec Sly aussi tu es heureuse.
 
Je ferme les yeux. Pourquoi faut-il qu’elle me rajoute des complications ?
 
– C’est vrai. Mais peut-être pas suffisamment pour ne plus éprouver l’envie de voguer ailleurs. C’est pareil pour lui. Je l’aime à un point que cela dépasse l’amour qu’il y a dans un couple. Pour le moment, il reste toujours à mes yeux ce gamin de 18 ans qui a pris sous son aile cette enfant de 14 ans, perdue, malheureuse sur la plage. Jean fait de moi une femme, je découvre autre chose et j’en ai besoin. Je veux essayer, on verra.
– Raphaëlle si je peux me permettre une dernière remarque avant que tu ne te lances dans une nouvelle aventure. Tu devrais clore celle avec Edern. Vous ne vous êtes pas parlés, il est parti sans un mot et plus rien ! Tu n’y arriveras pas sans ça.
 
Elle recommence ! C’est dingue ! Qu’est-ce qu’ils ont tous à me dire que je ne l’oublierai pas !
 
Mon ton devient sec, arrogant.
 
– Mélanie est partie sans rien dire ! Nous étions heureuses et plus rien ! Et comme tu le dis si bien, je me suis relevée ! Alors stop ! Arrête !
– Mélanie est morte ! Pas Edern ! Si tu es avec Jean à un moment donné tu seras amenée à le revoir !
 
Hé bien qu’il vienne ! Je lui foutrai mon poing dans la gueule ! Et je lui montrerai à quel point moi aussi je l’ai effacé de ma vie ! J’en rêve…
 
C’est trop. Je me lève, me ressers un verre et quitte la cuisine énervée. Le pire c’est qu’elle a raison. Si je me confrontais à la réalité en le voyant cela accélérerait sûrement mon processus de guérison, ou pas... Arpentant le salon, je fouille dans les vieux vinyles. Il me faut de la musique, ma ressource pour exprimer mon humeur et sublimer mes tensions. Mon choix se porte sur Rodriguez,  Rich folks Hoacks , un vieux succès. J’adorais voir mes parents heureux, danser sur ce morceau.
 
Je pousse le bouton du son à fond et, debout, je m’abandonne sur la mélodie, les paroles qui emplissent toute la maison. Ma mère me rejoint en entonnant le refrain « So don’t tell me about your success, nor your recipes for my happiness. Smoke in bed. I never could digest, those illusions you claim to have going » . Elle m’attrape par la main et nous dansons toutes les deux comme nous le faisions quand j’étais petite. Je me revois enfant, subjuguée par ses grands cheveux blonds, son corps svelte ondulant lascivement dans ses robes amples. Je la trouvais si fascinante, si merveilleuse et ce soir encore, j’admire toute sa beauté, sa splendeur…
 
– Maman, je ne suis pas comme toi… Tu es si libre…
 
Sa main effleure ma joue, elle me sourit tendrement, nostalgique.
 
– Oh ma chérie, tu me ressembles bien plus que tu ne le penses… mais tu as raison, nous ne sommes plus pieds nus sur le sable…
 
Je ferme les yeux et retrouve pour un instant, les rires, le son des guitares. Ils résonnaient sur la roche entourant la plage de mon enfance et se perdaient au loin sur la mer.
 
Soudain, une voix familière me sort de ma rêverie.
 
– Vous faites une Boum ?
– Bonsoir Sly !
 
Ma mère me jette un regard complice et se sauve dans sa cuisine. Je me retourne et, immédiatement happée par sa présence réconfortante, je fonce me blottir dans la chaleur de ses bras. Le visage enfoui au creux de son cou, je le serre fort, m’emplis de son odeur apaisante. Il caresse mes cheveux, pose sa joue contre ma tête devinant ce qu’il va se passer, la séparation imminente entre nous. Un rituel cruel, inévitable que nous connaissons maintenant parfaitement. Nous l’avons rejoué tellement de fois que la parole est inutile. Nos gestes, nos corps parlent pour nous. Il inspire profondément et ses doigts sous mon menton, il m’oblige à plonger dans le vert de ses yeux attendris.
 
– Tu ne restes pas.
 
Je hoche la tête positivement. Son regard se perd au loin, dans le vide. Le mien cherche à sonder sa réaction.
 
– Sly… Je suis désolée… Mais pour une fois c’est moi qui ai besoin de partir !
 
Son attention revient sur moi, son émotion me transperce.
 
– Pourquoi ?
 
Je ne sais plus quoi dire. Les raisons de ma fuite m’échappent, deviennent confuses. Face à mon silence, il reprend avec douceur.
 
– Tu l’as retrouvé ? Raphaëlle, Edern est revenu ?
– Non. C’est Jean.
 
Il fronce les sourcils, son corps se tend et recule m’arrachant à son étreinte.
 
– Quoi ? Jean ?
– Oui. Écoute Sly, je …
– Non !
 
Il secoue la tête, arpente la pièce en passant sa main dans ses cheveux, signe de son énervement et revient se planter devant moi.
 
– Edern j’aurais compris, mais lui… Pourquoi ? Tu l’aimes ?
 
Je hausse les épaules, m’agace de sa réaction.
 
– Je n’en sais rien ! Sly, je me sens bien avec lui. Il m’apporte la légèreté dont j’ai besoin. J’éprouve juste l’envie d’être près de lui sans vraiment chercher autre chose.
– Légèreté ? Tu te fous de moi ? Ce mec est tout sauf léger !
 
Son jugement fait monter ma colère.
 
– Sly, tu ne le connais pas ! Alors fais gaffe à ce que tu vas dire.
– Raphaëlle je ne te retiendrai pas, tu le sais ! Mais tu ne partiras pas sans connaître le fond de ma pensée. Je suis désolé, mais ce type je ne l’aime pas ! Je ne le sens pas… Il n’a rien à voir avec toi, il est rigide et va t’enfermer, vouloir te contrôler.
 
Je rigole nerveusement, touchée par l’avis de mon ami concernant l’homme que je m’apprête à rejoindre.
 
– Tu te trompes, c’est tout le contraire. Je me sens libre avec lui. Il m’écoute, ne me juge pas et est bien plus ouvert d’esprit que tu ne le penses. Jamais il n’a cherché à m’influencer, m’enfermer comme tu dis ! Edern lui, m’a manipulé avec sa possessivité maladive, c’est lui qui m’aurait emprisonnée dans sa cage dorée !
 
Il me fixe avec une grimace dépitée.
 
– Bordel Raph comment peux-tu te planter à ce point ! Edern est en effet dans une cage, mais dans sa tête il est aussi barré et libre que toi ! L’autre derrière ses pratiques libertaires, sa douceur, je le sens rigide, beaucoup plus coincé que tu ne l’imagines. C’est un taré ce type !
 
Je fulmine et explose.
 
– PUTAIN SLY ! La ferme ! Tu es jaloux, tu me dis ça parce que tu voudrais que je reste ! S’il te plaît, ne complique pas les choses ! Ne sois pas méchant, ça ne sert à rien !
 
Il se redresse de toute sa hauteur, s’avance.
 
– Tu vas te planter Raph et revenir encore plus déglinguée qu’il t’a laissé la première fois ! Mais fais gaffe, je ne serai pas là éternellement, je suis fatigué.
 
Atterrée par ses propos, je me fige.
 
– C’est quoi ces menaces ? Tu n’as pas le droit de me dire une chose pareille… J’ai supporté tous tes départs sans broncher, tes retours en t’accueillant les bras ouverts. Jamais je ne t’ai menacé de disparaître, empêché de vivre ce que tu voulais ! Sly, je ne suis plus cette gamine qui t’attend sur le bord de la plage. Je vais y aller que cela te plaise ou non et si tu ne veux plus me voir c’est bien dommage.
 
Ma colère prend le dessus sur ma tristesse, sur mon désarroi face à son attitude injuste. Bouleversée, sans lui laisser le temps de réagir, je m’enfuis afin de faire face seule à ma déception. Précipitamment, j’entre dans ma dépendance, grimpe les escaliers et m’effondre sur mon lit en ne souhaitant qu’une chose : retrouver Jean et me perdre dans la simplicité, l’excitation de notre relation.
 
Sly tu viens de me faciliter les choses.
 
Je saisis mon portable, écris rapidement un message.
 
[Tu me manques. Je reviens demain si tu le souhaites toujours.]
 
Mon téléphone sonne entre mes mains. Je décroche.
 
– Raphaëlle, ça va ?
– Oui…
 
Un silence s’installe, il reprend.
 
– Tu es sûre de toi ?
 
Il faut qu’ils arrêtent tous de douter. OK je suis parfois impulsive, je fonce tête baissée, mais là je n’ai jamais autant réfléchi.
 
– Oui. Jean je ne sais pas où nous allons, mais je suis certaine de vouloir me laisser porter…
– Aucun de nous, ne peut prétendre savoir. L’essentiel c’est de suivre ses désirs. Je suis heureux Raphaëlle, tu me manques.
 
Sa voix me rassure, me soulage. La porte s’ouvre. Sly apparaît dans l’encadrement.
 
– Je suis désolé Raphaëlle.
– Jean, je te laisse, à demain.
– Raphaëlle, je…
 
Je raccroche et fixe mon ami gêné sur le seuil de la pièce.
 
– Viens ! Tu pourrais me dire les pires horreurs, partir à l’autre bout de la terre, je n’arriverai pas à t’en vouloir. Que tu le veuilles ou non, où que tu sois, je te retrouverai.
 
Il s’allonge près de moi, passe son bras derrière mes épaules et m’attire contre lui.
 
– Pourquoi on n’y arrive pas tous les deux ? Ce serait tellement plus simple ?
 
Je souris, me blottis dans ses bras.
 
– Peut-être justement parce que c’est trop facile. Toi comme moi on a besoin de sensations fortes, de prendre des risques.
– Quand tu seras vieille et fatiguée par tous ces mecs compliqués, retrouve-moi sur la plage… On s’occupera l’un de l’autre en regardant la mer.
 
Nous rions franchement, retrouvant notre complicité, notre amour qui fait face à toutes les épreuves que nous lui infligeons, se renforçant encore plus à chaque fois.
 



Plénitude parisienne
 
 
 
À mon réveil, Sly avait déjà disparu ne souhaitant certainement pas assister à mon départ. C’est toujours comme ça, nous ne nous sommes jamais dit au revoir. Chaque fois qu’il est parti loin, vers d’autres horizons, je le savais juste par son absence, voire une carte que je recevais plusieurs semaines après. Cette fois-ci, il a tout de même griffonné un mot, laissé près de moi sur le lit.
 
Le train entre en gare de Montparnasse. Le bout de papier encore entre mes mains, je le relis une dernière fois avant de descendre.
 
 
Je pars bientôt pour Teahupoo.
 
Te savoir heureuse est ce qu’il y a de plus important pour moi. Alors vas-y, fonce ma sirène ! Élève-toi dans les airs comme tu sais si bien le faire sur notre océan.
 
Je serai toujours là… Prends soin de toi Raphaëlle.
 
Je t’aime 
 
Sly.
 
 
Le cœur serré, je range le mot dans mon sac. Pourquoi va-t-il à Tahiti, affronter ses murs d’eau représentant la vague ultime pour n’importe quel surfeur ?
 
Raphaëlle, fais-lui confiance… Il y est déjà allé plusieurs fois.
 
J’avance maintenant sur le quai en espérant ne pas regretter mon choix. Soudain, mes yeux se posent sur une silhouette immobile qui se détache de la foule. Mon cœur accélère en même temps que mes pas. Je lâche ma valise et fonce dans ses bras, enfouis mon visage dans son cou. Il m’entoure de sa force, pose ses lèvres sur ma tempe, inspire profondément.
 
– Hé bien… Je ne t’ai jamais vue aussi contente de me voir.
 
Je souris contre sa peau, heureuse de retrouver son odeur, sa voix, son corps contre le mien. Il s’empare de mon visage, ses yeux sombres me contemplent, ses pouces caressent tendrement mes joues.
 
– Je t’aime, Raphaëlle.
 
Ses paroles résonnent dans ma tête. Mon cerveau se ferme, refuse de traiter l’information. Je ne sais pas quoi en faire, où la ranger dans mon esprit trop encombré par le spectre de son ami. « … I love you ». Ses mots occupent toujours tout mon espace psychique, bien décidé à lutter pour ne pas laisser leur place.
Sans me laisser le temps de répondre, sa bouche rejoint la mienne, goûte mes lèvres entrouvertes laissant nos langues s’emmêler langoureusement. Les yeux fermés, je m’abandonne à la douceur de son baiser, à son amour pour moi. Il pose son front sur le mien puis attrape ma valise.
– Viens on y va !
Son bras autour de mon cou, le mien autour de sa taille, nous quittons la gare.
 
 
***
 
 
Allongée sur le ventre, je laisse les rayons du soleil réchauffer mon corps épanoui, comblé. J’ouvre un œil, m’étire en sentant un effleurement dessiner le contour de mes fesses. Le sourire aux lèvres, j’ondule, creuse les reins à la recherche de cette main baladeuse. Soudain, je sens son souffle contre mon oreille, son odeur délicieuse. Je frissonne.
 
– J’y vais… Bonne journée.
 
Aussitôt, je bascule sur le dos, lui offrant une vue imprenable sur ma nudité et rencontre son regard amusé. Assis sur le rebord du lit, il est magnifique dans son costume aussi sombre que ses yeux, que ses cheveux en désordre. J’adore sa façon de me réveiller avant de partir travailler et cela fait maintenant quinze jours que je prends un malin plaisir à froisser, ôter sa tenue impeccable qu’il vient à peine d’enfiler.
 
Tout en mordillant ma lèvre inférieure, je tire sur sa cravate et ramène sa bouche sur la mienne. Il rit contre mes lèvres tout en détachant mes doigts de son vêtement.
 
– Cette fois tu ne m’auras pas ! J’ai une réunion importante ce matin, je ne peux plus me permettre d’être en retard !
 
Je me tortille, saisis sa main et la pose sur mon sein. Il le caresse, son pouce joue avec sa pointe avant de se retirer.
 
– Raph, je ne peux pas arriver au boulot à 11h00 tous les jours.
– Ah oui, dommage !
 
Il se relève. Déçue, j’enfonce ma tête dans l’oreiller.
 
– Pffff… tu n’es pas drôle !
– En effet, pas toujours. Amuse-toi bien.
 
Il sort de la chambre en riant et quelques secondes plus tard la porte claque. Tout devient silencieux. Je me prélasse un certain temps, saute sous la douche et enfin propre, je reste bloquée face à la penderie. Jean a soigneusement plié et pendu mes affaires que j’avais laissées dans mon sac malgré ses demandes de rangement.
 
Décidément il est soit très obsessionnel ou fait tout pour que je m’installe chez lui ...
 
Mes doigts effleurent ses costumes, ses chemises, disposés sur les cintres. Tout en ricanant, je fouille, déplie, replie n’importe comment mes t-shirts introduisant un peu de désordre dans ce dressing trop parfait. J’opte alors pour une robe courte, légère, à bretelles. Prête, je chope mon sac au passage, m’empare du double des clés et referme la porte derrière moi. Je ne me résous pas à rester toute seule dans son appartement en son absence. Mal à l’aise, je tourne en rond, ne sachant pas quoi faire. Alors depuis mon arrivée, j’ai pris l’habitude de prendre mon café, tous les matins, sur la terrasse d’André, avant de partir arpenter Paris, explorer ses trésors, ses expositions ou m’étendre dans un parc avec un bon livre. Je savoure le calme éphémère de la capitale, désertée par sa population partie envahir les plages et remplacée par des grappes de touristes.
 
Cela fait quinze jours que Jean et moi sommes enfermés, juste tous les deux, dans notre bulle. Aucun nuage ne vient assombrir le ciel bleu de la ville, mais aussi celle de notre relation. Edern est loin avec Emily et Sly nage dans les eaux de Tahiti. Malgré tout, je sais pertinemment que cela ne va pas durer. Mon travail va finir par me manquer, le surf et mes amies en congés également. Mais pour le moment, je ne pense qu’au présent, j’apprécie pleinement ma quiétude, refusant de me préoccuper de l’après et du devenir de ce que nous vivons.
 
Il est 17h00 lorsque je quitte Beaubourg pour aller m’installer au soleil sur une nouvelle terrasse. Confortablement affalée sur ma chaise, je retrouve la poésie, l’intensité érotique de l’histoire d’amour impossible entre Watanabe et Naoko, les héros de mon roman préféré : « la ballade de l’impossible » de Haruki Murakami. L’arrivée d’un message m’extirpe de ma lecture.
 
Jean : [TU ES OÙ ?]
 
Tout en lui écrivant l’adresse et le nom du café où je me trouve, je souris. Ma présence le détourne encore une fois de son activité professionnelle. Il a résisté ce matin, mais finalement pas en fin d’après-midi. Je replonge dans mon livre ne prêtant guère attention aux va-et-vient autour de moi.
 
Soudain une bouche délicate se pose sur mon épaule, remonte le long de mon cou, me mordille délicatement le lobe de l’oreille. Je ferme les yeux, inspire, laissant son odeur délicieuse s’infiltrer en moi.
 
– Quel homme peut bien laisser une splendeur pareille, seule sur une terrasse ?
 
Frémissante au contact de ses lèvres, de sa voix sensuelle, je susurre.
 
– On se le demande. Il doit être inconscient.
– Vous permettez que je vous tienne compagnie ?
– Avec plaisir…
 
Il retire sa veste, desserre sa cravate, déboutonne le col, les manches de sa chemise qu’il remonte sur ses avant-bras et s’installe en face de moi. Nonchalamment adossé à son siège, il croise les jambes et m’observe derrière ses lunettes de soleil. Son assurance, la décontraction qu’il vient de donner à sa tenue, le rendent terriblement sexy. D’ailleurs il ne passe pas inaperçu. Tout en le fixant, je perçois les regards indiscrets des femmes autour de nous.
 
Quel tombeur et il le sait, en joue !
 
Il penche la tête sur le côté avec un sourire en coin.
 
– Raphaëlle, ne me regarde pas comme ça. Tu m’excites !
 
Cela ne fait pas deux secondes qu’il est là et la température extérieure explose. Mon livre entre les mains, je décroise lentement mes jambes nues. Rien ne lui échappe et je m’en amuse.
 
Jean, tu deviens mon jeu préféré…
 
Il se penche en avant. Je déglutis lorsqu’il remonte le tissu de ma robe en faisant glisser ses mains chaudes sur mes cuisses qui se resserrent instinctivement.
 
– Qu’est-ce que tu lis ?
– Un roman d’un auteur japonais. C’est mon livre préféré, je l’ai lu au moins une dizaine de fois.
– Ah oui, ça parle de quoi ?
– D’une histoire d’amour impossible entre un homme et une femme parce qu’elle est malade psychiquement et en aime un autre qui s’est suicidé.
 
Il hausse les sourcils.
 
– Charmant. Pas très gai tout ça…
– C’est extrêmement poétique. D’une grande beauté.
 
Mes muscles se contractent et, sans le quitter des yeux, j’écarte légèrement les cuisses facilitant la progression de ses doigts sur ma peau frémissante. Je l’allume clairement, il sourit.
 
– Voyons plutôt ce que nous offre le domaine du possible…
 
Il scrute les alentours, saisit la note sur la table et se relève pour rejoindre le serveur. Immobile, je l’observe en me demandant ce qu’il peut bien avoir derrière la tête. Il revient vers moi, s’empare de sa veste, prend ma main et m’entraîne d’un pas rapide hors de la terrasse. Je le suis presque en courant à travers le dédale des rues.
 
– Mais qu’est-ce que tu fais ? Où va-t-on ?
 
Il se retourne brusquement et m’attire contre lui en me plaquant contre la façade d’un immeuble. Sa bouche me dévore, sa langue s’empare sans ménagement de la mienne pendant que ses hanches contre mon bas ventre me font découvrir toute l’ampleur de son désir pour moi.
 
Oh mon dieu… Il va vouloir me baiser en pleine rue !
 
Affolée, je tente d’échapper à son étreinte passionnelle pour évaluer le nombre de spectateurs autour de nous. Essoufflé, il quitte mes lèvres descend le long de ma mâchoire, mon cou. Des passants amusés ou choqués nous jettent des regards furtifs.
 
Ce n’est pas possible. On va avoir des problèmes !
 
– Jean…
 
Il grogne, s’écrase de nouveau sur ma bouche. Mon cœur accélère, mon excitation monte d’un cran. Un homme sort de l’immeuble contre lequel nous sommes. Sans que j’aie le temps de réaliser quoi que ce soit, il se faufile dans la cour et me pousse dans une cage d’escalier.
 
– J’ai envie de toi. Maintenant !
 
J’éclate de rire, mais face à son air sérieux, à son excitation redoutable, je m’embrase. Sans plus aucune hésitation, je le pousse contre le mur, presse mes seins contre son torse et l’embrasse avec fougue tout en déboutonnant son pantalon. Ma main se glisse dans son boxer, caresse, son sexe gonflé. Les siennes s’immiscent sous ma robe, malaxent mes fesses.
 
– Raphaëlle…
 
Incapable de résister à son appel, je me laisse tomber à genoux contre son corps, libère son membre rigide et engouffre cette splendeur dans ma bouche.
 



Il va pleuvoir !
 
 
 
Vautrée sur le canapé, les jambes en l’air, je rigole franchement en écoutant Marie me raconter ses vacances au Costa Rica. Le bruit de la porte d’entrée détourne mon attention. Jean entre, pose sa veste sur le dossier du fauteuil. Je me redresse, en maintenant le téléphone contre mon oreille. Il sourit et dépose un baiser sur mon front avant de disparaître dans la cuisine.
 
– Écoute Marie, je vais te laisser… Je t’appelle demain, on s’organise un dîner avant que je reparte en Bretagne.
 
Je raccroche. Jean derrière le bar, me fixe avec intensité, un verre de vin à la main.
 
Il n’a pas l’air de bonne humeur !
 
Je m’installe en face de lui, ses yeux sombres me foudroient. Mon ange lugubre et sa dark ambiance sont de retour ? Cela faisait longtemps.
 
– Ça va ? Tu as l’air contrarié ? Tes artistes capricieux ont fait des leurs aujourd’hui ?
– On peut dire ça. Notamment celui dont tu n’oses même plus prononcer le nom !
 
Je me fige, vexée par sa remarque et terrifiée à l’idée de ramener à la surface, de ressusciter celui dont j’avais presque oublié l’existence.
 
Jean pourquoi tu me fais ça ? J’étais bien partie… Je ne veux pas savoir ce qu’il devient ! Enfin si ! Qu’est-ce qu’il a fait ? Non bordel Raph !
 
Il me scrute avec minutie, attendant certainement une réaction de ma part. Je me lève, saisis un verre, me serre du vin avant de revenir m’asseoir.
 
– Tu repars quand en Bretagne ?
 
Son ton cinglant me confirme son humeur massacrante. Mais au moins il change de sujet.
 
– Je dois commencer un nouveau boulot début septembre donc dans une semaine.
– Tu comptais me le dire quand ?
 
Non, mais à quoi il joue ?
 
– Tu le savais ! Bien avant que je revienne !
– Oui, mais c’était avant ! Je pensais que depuis tu avais pu remettre en question tes projets.
 
OK on y est ! Ma philosophie : on ne se prend pas la tête, on vit l’instant présent sans penser à demain semble prendre fin. Il fallait bien que je m’attende à ce genre de discussion qui m’emmerde profondément.
 
– Nous nous sommes retrouvés il y a un mois. Je ne vais pas remettre en cause tous mes projets. Laisse-nous du temps.
– C’est la nana qui était prête à tout abandonner pour retrouver un acteur cinglé qui me dit ça ! Tu me fais marrer !
 
Sans voix, j’ai l’impression de me prendre une gifle. Nous nous toisons pendant que je cherche tout mon self contrôle afin de gérer ma colère qui monte en flèche. J’inspire profondément et lui réponds de la façon la plus calme possible.
 
– Bravo. Je te félicite ! Si tu voulais tout gâcher, tu t’y prends à merveille ! Finalement, je pense que je vais partir plus tôt que prévu.
 
Il cligne des yeux, inspire profondément en se pinçant l’arête du nez.
 
– Excuse-moi !
– C’est un peu facile !
– Raphaëlle, je suis désolé, mais je supporte mal l’idée que tu partes maintenant.
 
Face à mon silence, il reprend.
 
– D’autant plus que je dois partir demain en Norvège pour m’occuper de ma fille. Je ne reviens que dans une semaine au moment de ton départ.
 
De mieux en mieux…
 
– Et tu comptais me le dire quand ? Demain matin ?
– Je viens de le décider ce soir. Sa mère doit s’absenter et j’ai dû me libérer à la dernière minute.
– Écoute Jean, ce n’est pas une raison pour t’en prendre à moi avec tes remarques à deux balles !
– Je sais… Raphaëlle, j’aimerais que tu restes !
– Je ne peux pas ! Je dois bosser.
– Non tu n’as pas besoin. Tu as tout ce qu’il te faut !
 
Je fronce les sourcils, inquiète par ces propos.
 
Jean, je crois que tu te trompes de personne là !
 
– Tu me prends pour qui ? Je n’ai pas du tout l’intention de me faire entretenir par toi ou n’importe qui d’autre ! Jean, mon travail est important pour moi, je l’aime !
 
Il effleure ma joue, je dégage sa main brutalement.
 
– Reprends ton activité sur Paris. Que va devenir notre relation si tu vis à 500 km d’ici ?
 
Il délire ! Je crois que je rêve ! Il me propose une installation chez lui ?
 
– Pour le moment, je ne changerai rien à mes plans et c’est trop tôt pour que nous envisagions de vivre ensemble. Crois-moi… Il ne vaut mieux pas ! Je suis bordélique, je ne vide jamais mes cendriers et quand je vis avec un mec je m’ennuie vite. Mon désir sexuel risque de faire une chute libre !
– On est bien pourtant depuis un mois et compte sur moi pour ne pas laisser ta libido s’endormir.
– Je ne dis pas le contraire. Ça va être difficile d’être loin de toi, mais j’ai besoin de prendre mon temps, d’être indépendante. Je viendrai le week-end.
 
Son corps se détend, le mien également. L’orage passe, mais j’en ressors tout de même secouée. Ses propos sur Edern restent en suspens.
 
– Je comprends. Je te demande juste si c’est possible que tu décales ta reprise d’une semaine ou quinze jours que l’on ne se quitte pas ce soir. Moi aussi j’ai besoin d’un peu plus de temps, mais avec toi !
 
Je réfléchis. Il contourne le bar, s’empare de mon visage et plonge ses yeux sombres dans les miens.
 
– S’il te plaît.
 
Je craque. Incroyable ! Serais-je sur la voie du compromis ? Ce n’est généralement pas mon fort. Mon fonctionnement en tout ou rien qui me malmène ou me fait vivre l’extase est-il en train de se nuancer ? Je deviens raisonnable… ?
 
– OK, je vais voir si c’est possible.
 
Je sais que ça l’est. Les expertises je les accepte comme je veux et le cabinet dans lequel je vais travailler n’est pas à une semaine près. Je décide tout de même de le faire mijoter. Soudain, je percute qu’il part demain et qu’est-ce que je deviens, ici ?
 
– Attends. Tu n’es pas là pendant une semaine ! Je vais rentrer chez moi et je reviendrai à ton retour.
 
Il caresse mes cheveux, approche sa bouche de la mienne, la pose sur ma mâchoire, la laisse glisser vers mon oreille. Immobile, je frissonne.
 
– Reste ici. Approprie-toi les lieux. Je sais que tu aimes cet endroit et tu y seras plus à l’aise en mon absence. Invite tes amies.
 
Déconcentrée, je tourne sa phrase dans mon esprit embrouillé.
 
– Tu veux que je t’attende bien sagement à la maison ? Tu délires ou tu as besoin de quelqu’un pour arroser tes plantes vertes ?
 
Il sourit contre mes lèvres avec lesquelles il joue en les mordillant.
 
– Ce n’est pas con comme idée, mais je n’ai pas de plantes, par contre j’ai une tonne de linge à faire repasser.
 
Mon poing s’écrase contre son épaule.
 
– Tu ne vas plus reconnaître ton appartement en rentrant ! Tu n’as pas peur.
– Ça veut dire que tu es d’accord ?
– Si je peux faire des soirées…
 
Il écarte mes cuisses, me ramène contre lui. Sa langue glisse contre mes lèvres qui s’entrouvrent pour la retrouver. Notre étreinte prudente devient de plus en plus ardente. Il me soulève et m’emporte sur le canapé pendant que mes doigts agiles lui arrachent déjà sa chemise.
 
 
***
 
 
Jean est parti depuis deux jours. Accoudée au bar, le regard fixe sur ma tasse de café, je me sens seule. Le surf, mes amis de la plage, Sly, me manquent. Le ciel bleu de Paris est devenu gris, il va pleuvoir.
 
Raphaëlle, bouge-toi !
 
J’erre toute la matinée dans l’appartement, tourne en rond, zappe les chaînes de télé et soudain je me retrouve happée par l’image sur l’écran. Mon cœur tressaute, ma respiration se bloque. Une capuche sur la tête, je le reconnais immédiatement. Une foule de journalistes le harcèlent de questions auxquelles il ne répond pas avant de fuir dans un palace parisien.
 
Il est là !
 
Mon corps se tétanise, la tête me tourne, mes membres se contractent.
 
Il est là…
 
Je ne sais combien de temps je reste sans bouger, incapable de réfléchir, de digérer cette information. Elle est parvenue jusqu’à mon cerveau, mais ce dernier refuse de la traiter, d’engager la moindre action.
 
Il est là…
 
Je fixe mes mains tremblantes, balaie la pièce du regard, totalement perdue, ne sachant plus comment réagir face à un rêve qui devient réalité. J’ai tellement espéré ce moment, le revoir, que maintenant qu’il est si proche, je ne sais plus… J’entamais mon deuil et là j’ai la sensation de déterrer un mort qui reprend peu à peu vie en réapparaissant dans la mienne. Ma mère avait raison. Edern est bien vivant et je viens d’en avoir la confirmation.
 
Il est là…
 
Subitement mon psychisme tordu me renvoie les images et notamment celui de l’hôtel que je reconnais immédiatement. Je ne lutte plus contre son fantôme, mais contre une présence bien réelle à quelques pas de moi.
 
Qu’est-ce que je fais ? J’y vais ?
 
Tétanisée, je maudis mon impulsivité aux abonnés absents et qui m’aurait été d’un grand secours.
 
Je ne sais pas prendre de décision ! J’agis sur l’instant, comme je le sens, sans réfléchir… Mais là, je pense trop !
 
L’idée d’appeler ma mère traverse mon esprit embourbé, mais je connais son point de vue sur la situation. Elle va me pousser à y aller.
 
Jean ? J’appelle Jean ! Non là c’est la pire des idées… Célia ? Je peux appeler Célia !
 
Je sors de ma torpeur, me dirige vers la chambre et saisis mon téléphone sur la table de nuit. L’anxiété me submerge en même temps que la sonnerie de son portable.
 
Réponds Célia…
 
Messagerie. Énervée, je jette l’appareil à l’autre bout de la pièce dans laquelle je tourne comme un lion en cage. Ça y est je me réveille ! La pression monte, ma lutte interne devient de plus en plus ingérable.
 
J’y vais, je n’y vais pas… ! Non… Si ! Tu seras fixée… mais je ne veux pas être fixée ! Je veux savoir… Non je ne préfère pas !
 
Devenant complètement dingue, je me déshabille, fonce sous la douche pour y chercher de l’apaisement.
 
J’en ressors dans le même état et tentant de détourner mon attention d’Edern, je me concentre sur mon habillage.
 
Le regard rivé sur mon reflet dans le miroir, je comprends immédiatement que ma décision émerge malgré moi. Sans m’en rendre compte, j’ai enfilé mon slim usé, craqué, un débardeur blanc, ma veste noire et mes Converses. Une tenue « Edernesque ». Je connais ses goûts, je sais parfaitement ce qu’il aime chez moi. Calmement, je retire alors l’élastique de mes cheveux, exactement comme il l’aurait fait pour qu’ils retombent en cascade sur mes épaules. Le stress me reprend, j’inspire profondément, ferme les yeux.
 
Les minutes, les heures s’écoulent et je suis toujours au même point, arpentant l’appartement. J’allume la musique, l’éteins, m’assieds sur le canapé, me relève, ouvre le frigidaire, le referme, fume une cigarette, une autre…
 
Bordel Raph fais quelque chose. Ne reste pas là sinon tu vas devenir folle !
 
Brusquement, je m’empare de mon sac et quitte cet endroit sans me retourner.
 



Chambre 237
 
 
 
Depuis maintenant deux heures, j’arpente les rues de Paris. La chaleur m’étouffe. Ma veste à la main, j’avance parmi les passants de plus en plus nombreux au fur et à mesure que j’approche de la gare Saint Lazare. Les Parisiens de retour, envahissent de nouveau les trottoirs de la capitale qui reprend son rythme stressant, oppressant autour de moi.
 
Ne sachant pas où aller, j’erre sans but. Des corps trop pressés me bousculent, on râle après ma lenteur qui perturbe leur course folle.
 
L’esprit ailleurs, comme une automate, je passe devant l’Olympia et continue vers la Concorde. Marcher me fait du bien : mon cerveau ralentit, mes pensées se calment. Le regard dans le vide, je progresse.
 
Des éclairs zèbrent le ciel de plus en plus sombre et des gouttes énormes commencent à tomber. Je sursaute sous les coups de tonnerre, les phares des voitures s’allument et une pluie intense s’abat sur la ville apportant avec elle sa fraîcheur. Je ralentis, ferme les yeux et inspire profondément en levant la tête. L’eau ruisselle sur mon visage, mes cheveux.
 
C’est divin, je respire enfin. Le nœud au fond de ma gorge se délie, mes muscles se détendent, je me sens libre. Immobile sous la pluie, je reprends conscience, regarde autour de moi et soudain mes yeux se fixent sur la façade de l’hôtel à l’autre bout de la place Vendôme.
 
Qu’est-ce que je fous ici ?
 
Mon cœur résonne dans ma poitrine, la peur me replonge dans ma torpeur. Totalement déconnectée de mon corps, je le cherche malgré moi à travers les fenêtres allumées de ce grand Palace parisien et machinalement mes pas me guident d’eux-mêmes face à l’entrée. Tout me semble irréel, ne sachant même plus comment je suis arrivée là. Perdue, je regarde autour de moi, j’ai froid, mes mains, mes jambes tremblent. Un couple élégant passe, me toise l’air désolé.
 
Raphaëlle secoue-toi ! Réveille-toi !
 
Je cligne des yeux, frissonne. L’angoisse monte à une vitesse fulgurante me faisant reculer et m’arrêter de nouveau. Bloquée, tétanisée, je voudrais me mettre des claques.
 
Bordel Raph, vas-y ! Non, non, je ne peux pas ! Je n’y arrive pas ! De toute façon on ne me laissera jamais entrer !
 
Rassemblant le peu de courage qu’il me reste, j’abandonne et m’élance dans la direction opposée.
 
– Melle Lantec !
 
Cette voix, cet accent anglais, me percutent violemment. Tout mon corps se fige.
 
Jeremy ?!
 
Pivotant lentement sur moi-même, je tombe nez à nez avec ce garde du corps à la stature impressionnante. Il me dévisage tout en cherchant à se protéger de la pluie avec sa main.
 
– Je savais bien que c’était vous.
 
Mon cœur s’emballe à nouveau, mais mon esprit reste vide. Il se penche sur moi, me scrute plus attentivement, l’air inquiet.
 
– Vous allez bien ?
 
Je ne sais pas… je ne sais plus…
 
Face à mon silence, sa paume se pose sur mon bras, m’attire vers l’hôtel.
 
– Venez, vous êtes trempée.
 
Il m’emmène. Mes jambes sont lourdes, ma démarche incertaine. Comme hypnotisée, je passe devant les portiers. Soudain des lumières scintillantes m’éblouissent, la tête me tourne dans ce hall immense, décoré de tapis, de dorures et de compositions florales somptueuses. Des hommes en uniforme derrière le comptoir de la réception m’observent avec étonnement, voire exaspération. J’inspire, baisse les yeux sur moi. Je suis en train d’inonder leur entrée.
 
Jeremy donne un ordre à un jeune homme. Il revient quelques secondes plus tard muni d’une serviette éponge d’une douceur incroyable. Tant bien que mal, j’essuie mon désastre tout en reprenant de la vigueur.
 
L’homme de main d’Edern me jauge avec douceur devinant certainement mon mal-être, mon envie de partir en courant.
 
– Venez avec moi.
 
Tout mon corps se tend, je le regarde effrayée.
 
– Ne vous inquiétez pas, je ne vous emmène pas le voir.
 
Soulagée, je le laisse m’entraîner vers une salle splendide dans laquelle trône un bar immense auquel il s’accoude tout en interpellant discrètement le serveur. Un verre se pose délicatement devant moi, toujours muette. Jeremy amusé, place le Whisky entre mes mains tremblantes avant de rétorquer.
 
– Buvez, ça va vous réchauffer ! Je n’ai normalement pas le droit de vous le dire, mais… il est dans la chambre 237. Je vous laisse, prenez votre temps. Je suis en bas dans le hall, si vous avez besoin de moi.
 
Sa main se presse sur mon bras comme pour m’encourager et il tourne les talons, m’abandonnant à mon sort. Je fixe le liquide ambré, mes doigts se crispent sur le verre que je porte à mes lèvres. Sa douceur coule dans ma gorge, réchauffe mon corps. Mes nerfs se relâchent, mon cerveau refait surface. Le serveur me demande si j’en désire un autre, j’acquiesce, retrouvant dans ce breuvage tous mes esprits, ma lucidité.
 
Qu’est-ce que je fais ?
 
Bon… Il est temps de prendre une véritable décision. Sinon il risque de descendre et me trouver ici complètement bourrée. Là, je crains le pire, tous ces gens risquent d’assister à du grand spectacle. En effet, sortant peu à peu de mon état second, la tension, la peur, la colère se mêlent à l’angoisse.
 
Mais qu’est-ce que je vais lui dire ? J’ai autant envie de me jeter dans ses bras que de lui foutre mon poing dans la gueule ! Et comment va-t-il réagir ? Et s’il ne souhaitait pas me voir, me parler ?
 
Toutes ces questions sans réponses me prennent la tête. J’avale mon verre d’une traite, le claque contre le bois puis redresse les épaules. L’alcool aidant, mon impulsivité, mon courage reviennent subitement et me poussent d’un pas décidé vers les ascenseurs.
 
On verra bien !
 
L’attente dans cette cabine est interminable. L’adrénaline m’empêche de tenir en place. Je tourne en rond, tapote frénétiquement mes mains sur mes cuisses quand soudain les portes s’ouvrent. Prudente, je ravale ma salive et m’engage dans le couloir. Le palpitant en pleine décadence, mon appréhension grimpe au fur et à mesure que les chiffres défilent sous mes yeux.
 
234, 235, 236…
 
Ma poitrine au bord de l’explosion, je m’immobilise devant la chambre 237. Le souffle court, tremblant comme une feuille, je lève mon poing et le suspends dans les airs. Le doute, l’indécision, m’assaillent. Je ferme les yeux, pince les lèvres plus vraiment certaine de vouloir le voir. Anxieuse, proche de la panique, je tourne sur moi-même, arpente le couloir de long en large.
 
Allez Raph tu ne peux pas reculer aussi près du but ! Je t’ai connue plus courageuse !
 
Les mains sur la tête, je reviens me planter devant la porte. Les gouttes de pluie ruissellent encore sur mon visage. Je les essuie, inspire, expire profondément et avant de me dégonfler, frappe trois coups secs.
 
Tétanisée, je n’entends plus que ma respiration, mon cœur qui bat à mille à l’heure. L’attente est un supplice. Il n’y a aucune agitation, aucun bruit…
 
Je le savais… je le savais… Je n’aurais jamais dû venir… je…
 
Brusquement, la porte s’ouvre en grand. Ma bouche s’entrouvre, je vacille, n’ayant qu’une envie : fuir.
 
Je l’avais oubliée…
 
Mes yeux se posent sur celle que je suppose être Emily. Plutôt jolie, elle est petite, brune, les cheveux coupés très courts, un visage poupin rassurant et un grand regard bleu. Mon parfait opposé ! Son large sourire auquel s’ajoute un accent terriblement américain, m’achève.
 
– Oui… bonjour.
 
Incapable de parler, je la regarde, surprise. Obnubilée par Edern, je ne m’attendais pas du tout à tomber sur elle. J’avais omis sa relation de couple, mais là, en la voyant si joyeuse devant moi, la réalité me percute de plein fouet. Plus je la dévisage, plus la douleur me submerge. Qu’est-ce que je fais là ?
 
Hé bien voilà Raphaëlle, tu n’as pas besoin de parler avec lui ! Tu as toutes les explications qu’il te faut sous les yeux ! La voilà ta bonne raison pour l’oublier…
 
Son air sympathique, voire même amusé me rend dingue. Elle reprend.
 
– Vous êtes ?
 
Je n’ai rien à faire là, plus maintenant !
 
Silencieuse, j’effectue un pas en arrière. Les sourcils froncés, elle me détaille maintenant de haut en bas. Son sourire s’efface, ses yeux s’arrondissent.
 
– Tu es Raphaëlle ?
 
Mon prénom, prononcé par elle, est un coup de poignard. Je serre les dents pour ne pas lui crier de se taire.
 
Comment elle connaît mon prénom ? Il n’a pas osé lui parler de moi ? Je ne veux pas qu’elle me nomme ! Pas elle !
 
Soudain mon attention, se braque vers le fond du couloir de l’entrée d’où provient une voix trop connue, trop mélodieuse. Pétrifiée, j’attends passivement le choc alors que tout en moi, hurle, se débat, m’intime de me sauver.
 
– Putain Em qu’est-ce que tu fous ? J’ai la dalle !
 
Telle une projection de mon image mentale, Edern se matérialise devant moi. Je me liquéfie sur place.
 
Oh mon dieu… Il est tel que dans mes souvenirs.
 
Torse nu, son éternel jean usé tombant sur ses hanches, il s’avance, le nez plongé dans le menu de l’hôtel. Il ne m’a pas vu, mais moi je ne vois plus que lui. Mes yeux parcourent ses tatouages recouvrant ses muscles parfaitement dessinés, son cou, son visage magnifique encadré de sa barbe naissante. J’oublie de respirer, de penser. Seul mon cœur résonne comme un tambour dans ma tête. Il sourit, passe sa main dans ses cheveux désordonnés qui tombent sur son front et lève son regard par-dessus la carte.
 
Ses yeux gris me perforent, plongent violemment dans les miens. Tout disparaît. Je ne vois plus rien, n’entends plus, noyée dans cet océan d’une profondeur infinie. Le souffle coupé, nous nous fixons comme si nous avions peur l’un et l’autre d’interrompre cette connexion.
 
Le menu glisse entre ses doigts, tombe sur le sol. Sa main reste suspendue dans les airs. Soudain ses pupilles s’agitent dans les miennes. Je cligne des yeux, me réveille et déjà l’angoisse monte du plus profond de mes entrailles. Mon ventre se tord, ma gorge se noue. Tout ce que j’ai ressenti depuis des mois menace d’exploser : ma colère, ma douleur, mais surtout ma peine. J’ai mal, beaucoup trop mal. Le voir là devant moi, son regard si beau dans le mien est une véritable torture.
 
La voix insistante d’Emily nous arrache de cette collision émotionnelle et me projette de nouveau dans la réalité.
 
– Tu es Raphaëlle ?
 
Stressée, elle se retourne vers lui,
 
– Ed c’est Raphaëlle ? C’est elle ?
 
Elle me soustrait au regard hypnotique d’Edern. Je me détourne vers cette fille qui ne devrait pas être là, occupant la place que j’ai tant rêvé avoir. Les larmes commencent à faire surface, brouillent ma vue. Ce qui menace de surgir est si fort que ma main se plaque sur ma bouche, je recule encore et encore.
 
– Raphaëlle…
 
La voix douce d’Edern chargée de crainte, me rappelle à lui. Sortant de sa torpeur, il fait un pas dans ma direction. Terrifiée à l’idée qu’il m’approche, je lève la main lui demandant de s’arrêter, ce qu’il fait. L’étonnement se lit dans son regard fixé sur moi.
 
Oh non Edern, je ne veux pas de ta pitié ! Ne t’approche pas sinon je vais tout casser ici et je vais m’effondrer !
 
Emily ne cesse de nous épier tour à tour, complètement dépassée par ce qu’il se déroule.
 
Subitement tout s’accélère. Il s’avance rapidement vers moi.
 
Non, non ! Je ne veux pas qu’il me touche !
 
Dans ma tête tout s’enchaîne. Prise de panique, je manque de basculer en arrière et percute le mur du couloir.
 
– Raphaëlle, stay here…
 
Ses paroles suffisent à déclencher en moi, une réaction instinctive. Flageolante, le cœur au bord de l’implosion, je trouve la force de pousser sur mes jambes, de m’enfuir en rebondissant dans ce couloir interminable. Mon pouls pulse dans mes veines, ma douleur menace d’exploser. Apeurée, traquée, j’appuie frénétiquement sur le bouton de l’ascenseur en scrutant la chambre toujours ouverte. Tout mon corps se crispe, je m’affole encore plus en l’entendant hausser le ton.
 
– Putain Emily DÉGAGE ! Laisse-moi passer !
 
La porte de l’ascenseur s’ouvre, je m’y engouffre enfonçant mon doigt à plusieurs reprises sur le RDC. Je tremble, trépigne sur place, le regard fixe sur l’entrée de cette cabine qui ne daigne pas se refermer.
 
Allez, allez… referme-toi !
 
La voix d’Emily m’achève.
 
– Edern non ! Reviens…
 
Ses pas se rapprochent. En pleine crise d’angoisse, prise au piège dans cet endroit clos, je ne sais plus où aller.
 
– Raphaëlle !
 
Mes larmes incontrôlables inondent mes joues, mon chagrin m’étouffe. Vaincue, je me laisse glisser le long de la paroi, me recroqueville en plaquant mes mains sur mon visage.
 
Je ne veux pas le voir ! Je ne veux pas qu’il me voie comme ça !
 
Un choc violent, sourd, s’écrase contre la porte et la sensation de descendre m’extirpe de mon état de stupeur. Je lève la tête et prend conscience de lui avoir échappée, d’être enfin seule, loin de ce cauchemar aussi délicieux que terrifiant.
 
Il faut absolument que je sorte d’ici ! Je n’aurais jamais dû venir !
 
L’ascenseur s’ouvre. Bouleversée, j’essuie rageusement mes larmes qui continuent de se déverser et sors en vitesse dans le hall. Muée par mon besoin irrépressible de m’éloigner d’ici, de lui, je m’élance rapidement vers la sortie, mais une poigne solide se referme sur mon bras, juste avant que je pousse la porte.
 
Oh non ! Laissez-moi partir !
 
Je me retourne en tentant d’échapper à Jeremy, bien décidé à me retenir. Je me tords, m’agite prête à hurler au milieu de ces personnes trop discrètes, trop calmes.
 
– Raphaëlle, calmez-vous !
– Non ! Jeremy lâchez-moi ! Sinon je tape un scandale !
 
Mes pleurs redoublent. Il doit absolument me laisser partir sinon je ne réponds plus de rien. D’une voix douce, résignée, je le supplie.
 
– S’il vous plaît. Laissez-moi partir !
– Il m’a demandé de vous retenir. Il arrive.
 
Je ne veux pas… Je ne veux pas qu’il me parle de son bonheur. Je ne veux plus savoir ! Je ne veux plus le voir !
 
– Jeremy, je ne veux pas. Ne m’obligez pas… s’il vous plaît.
 
Il fronce les sourcils. Ses yeux bleus me sondent avec tendresse avant de relâcher son emprise.
 
– RAPHAËLLE !
 
Je tourne la tête vers les ascenseurs.