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Il pleut à Venise, Hamdullah !

De
368 pages

Alyssa, veuve musulmane discrète de la bourgeoisie marocaine et Loomi, designer et artiste athée, échangent un regard intense pendant quelques secondes au cours d'un déjeuner avec des amis.
Très vite, ils découvrent et partagent une passion amoureuse improbable et inédite dans laquelle ils s'investissent chaque fois un peu plus, notamment lorsqu'ils se retrouvent pour de longs voyages. Mais Loomi ne tarde pas à réaliser que leur futur est compromis par les différences - subies ou souhaitées ? - qui existent entre leurs deux cultures, entretenues par cette partie de la caste marocaine qui se cherche une identité universelle entre l'Afrique et l'Occident.
Le poison létal de la dissimulation et du mensonge, ajouté aux dogmes contraignants de la religion d'Alyssa, va sournoisement s’instiller dans cette relation, plus virtuelle que réelle, qui semblait être un amour essentiel et pur découvert au seuil du troisième âge.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-70743-7

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

Car rappelle-toi les amants,

comme le mensonge les surprend

à l’heure des confessions.

Rainer Maria Rilke
(Les Cahiers de Malte Laurids Brigge)

À ma mère, in memoriam

À mes enfants, Clémence, Damien et Stéphane

À mon petit-fils Martin

À Jean-Claude, in memoriam

La première fois

La première fois, on ne sait jamais que ce sera la première fois, parce que pour le savoir, il faut avoir vécu la seconde. On imagine toujours, la première fois que l’on rencontre quelqu’un, que ce sera un moment unique qui disparaîtra bientôt. C’est comme une personne croisée au milieu de la foule : on échange un regard, on détourne les yeux, puis on oublie aussitôt et chacun retourne à sa propre vie. Quelques minutes après, on ne se souvient même plus de ce regard. Parfois, très rarement, il reste imprimé en vous comme une marque au fer rouge. On ne sait pas pourquoi, une ressemblance, un coup au cœur, une envie…

J’ai passé ma vie à rêver, à créer et à bosser en tirant des bords, avec des fortunes diverses, mais en allant toujours au bout de mes projets. Marié deux fois, enfants tous casés, brillants et heureux, je suis issu d’une famille discrète et peu envahissante. Une grand-mère maternelle que je n’ai jamais connue, Marie, enceintée par Aristide, mon grand-père maternel, avocat, séducteur notoire, empêtré plusieurs fois dans des scandales adultérins. Brillant homme politique de gauche, il fut deux fois président du Conseil et plus de vingt fois ministre. C’est à lui que la France doit la loi historique de séparation de l’Eglise et de l’Etat, votée en 1905. Il est mort en 1936 en ignorant l’existence de ma mère et c’est la raison pour laquelle elle ne l’a pas connu. Il m’inspire pourtant beaucoup de respect aujourd’hui.

Mon grand-père paternel s’appelait Louis. J’ai croisé une fois sa première femme, ma vraie grand-mère de sang, chez qui j’étais allé passer des vacances au cours de mon enfance. La troisième, celle que nous considérions tous comme la vraie, partageait depuis longtemps la vie de mon grand-père. Plus jeune et plus discret qu’Aristide, il fit une longue carrière au ministère des finances comme haut fonctionnaire. C’était après la guerre qu’il a passée en grande partie dans un maquis de Haute-Savoie en ignorant que son fils, mon père, faisait le coup de feu dans les mêmes collines… ils étaient très proches. Ce grand-père, je l’ai bien connu ; il adorait écrire et avait une collection de stylos à plumes qui me faisait rêver quand j’étais gosse. Quand je passais déjà des heures à dessiner sur son bureau. Malheureusement, je n’ai pas pu récupérer un seul Schaeffer et pas son magnifique Mont Blanc, quand il est mort.

Mes parents se sont rencontrés après l’Armistice. Ma mère, fille naturelle de Marie à vingt-six ans et d’Aristide qui en avait soixante à l’époque, a bien sûr été, tout de suite à sa naissance, éloignée de sa famille catholique très pratiquante, des marchands bourgeois de Nantes originaires de l’Alsace puritaine du dix-neuvième. Aristide avait rencontré sa jeune maîtresse chez mon arrière-grand-père dont il était l’un des fidèles amis. Dans leur milieu, il n’était pas question de reconnaître une enfant née des amours coupables d’une jeune femme de bonne famille avec un grand séducteur, athée de surcroît.

Après ce lâche abandon, ma mère a commencé sa vie chez les religieuses, à Passy dans le seizième arrondissement de Paris, avec une dote conséquente. L’argent résout bien des problèmes de conscience. Etudes, prières, piano et travaux ménagers la destinaient à devenir une parfaite épouse et mère, ce qu’elle a été durant toute sa vie, en abandonnant les prières, ce que personne n’a regretté, le piano ce que moi j’ai regretté longtemps et en travaillant comme le font aujourd’hui toutes les femmes libres dans le monde.

Mon Père était aviateur. Une carrière exemplaire. Jeune officier dans l’Armée de l’Air Française, il s’est heurté de plein fouet aux réalités dangereuses de la politique en 1962 au moment où l’Algérie, où nous vivions depuis six ans se libérait, dans le sang mélangé, du joug néfaste du méchant pays colonialiste que la France avait été durant plus d’un siècle. Cette présence leur avait pourtant permis de construire leur pays sur des bases solides, oubliées ou détruites depuis.

Revenu dans le civil, il créa une société qui construisait des centres commerciaux dans toute la France. Il nous fit visiter le pays du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, sans parvenir à nous faire oublier la magie des dunes, des palmiers et des nuits étoilées du désert saharien, autour de Ouargla, la ville du sud algérien où nous avions habité avant. Souvent le dimanche, là-bas, nous faisions de longues balades dans le désert pour rencontrer les Touaregs avec qui il faisait des affaires pendant que nous cherchions des roses des sables avec leurs enfants. Le soir, revenus au cœur de notre oasis rafraîchie par la nuit, il nous lisait des passages du Petit Prince pour nous endormir. Je crois que c’est là que j’ai vraiment commencé à rêver, à aimer les avions, les contes, la poésie et les roses. Aujourd’hui, je rêve toujours ; j’ai encore la bougeotte et l’envie d’aventures, professionnelles essentiellement, après avoir bourlingué durant près de trente années de l’Afrique à l’Amérique du Nord en passant et repassant par l’Europe à chaque fois.

Je m’appelle Louis-Emile Gander. Ça fait un peu désuet et depuis longtemps on m’appelle Loomi. Avec deux « O », j’y tiens, je suis du signe des Gémeaux. À soixante ans, je suis un homme comme les autres. Un mètre quatre-vingt, quelques kilos en trop, les cheveux châtains mi-longs, avec une mèche qui tombe sur mon front, qui cache mes yeux bleus de temps à autre et que je remonte par un geste de la main droite qui semble devenu un tic. Je ne suis ni beau ni laid et d’ailleurs ce point m’importe peu. J’ai grossi, depuis ces dernières années et je frise les quatre-vingt-dix kilos. Cela me donne un visage un peu rond qui ne me ravit pas mais j’essaye de faire avec. J’ai un gros défaut, j’aime séduire. Mes clients, mes auditoires lorsque je faisais des conférences sur le design, mais aussi les femmes ; je dois être le digne petit-fils de mon grand-père. Cela m’a mis tout au long de ma vie, comme lui, dans des situations compliquées et parfois embarrassantes. Je cultivais l’art de la dissimulation et du mensonge pour tenter – en vain – de cacher mes écarts à ma femme Florence et à mes amis dans le bon périmètre des convenances sociales. Sans grand succès pour la première et dans la plus parfaite indifférence pour les seconds qui mettaient un point d’honneur à détourner l’attention… « Cela ne nous regarde pas ! »

Depuis quelques années, je ne trouve plus d’intérêt dans ma vie de couple. Il y a encore peu, je partais souvent en vol à vue, destination plaisirs tous azimuts sans me préoccuper de la traînée de souffrance que je laissais derrière moi. Plus maintenant, car j’ai l’impression d’avoir complètement perdu ma libido et cela m’a calmé. Côté couple, mes échanges avec ma femme, qui souffraient déjà d’une indigence sensuelle salvatrice – pour elle – sont devenus essentiellement d’ordre… social. Cela tombe bien, elle qui par le passé me traitait régulièrement d’obsédé sexuel n’a plus à souffrir de mes velléités de caresses et cela semble lui convenir. Nous n’avons jamais vraiment parlé le même langage du corps et elle a beaucoup de mal à oublier mes écarts de trajectoire, ce que je peux comprendre. J’aurais aimé qu’elle me pardonne, mais j’ai été trop loin et cela est devenu impossible. Trop de souffrances, trop de mensonges, même si je continuais à la considérer comme la femme d’une vie. Elle a été une épouse socialement exceptionnelle, une mère remarquable, mais une amante très éloignée de mes attentes et peut-être aussi de mes rêves. Je lui reproche également, certainement à tord, d’être à l’origine de ma défunte libido. Mais à sa décharge, je pense que ce sont surtout les médicaments que j’absorbe quotidiennement depuis mes deux opérations du cœur qui ont fortement contribué à dérégler la fragile machine à désir.

Aragon le disait, il n’y a pas d’amour heureux. Imprégné de cette certitude, j’ai fini par me décider, il y a plusieurs mois, à naviguer doucement sur un cap plus rectiligne – sourd au chant des sirènes –, celui d’un avenir tranquille qui semble me mener tout droit vers une sagesse de composition. Je n’ai plus envie de courir après ces illusions qui n’ont laissé que des blessures dans mon entourage et qui ne m’ont jamais permis de d’attraper des rêves d’amour qui étaient certainement surdimensionnés.

De leur côté, nos enfants volent de leurs propres ailes et, avec leur mère, nous avons terminé ce contrat familial, social et sentimental qui nous liait et nous guidait ensemble vers les mêmes buts. Nos amis sont, comme nous, occupés à changer, construire ou maintenir leur vie dans l’harmonie ou le rejet de leur couple et le bonheur de leur famille et même si l’on partage de bons moments ensemble, ils deviennent plus rares et sont moins spontanés que par le passé. Les petits-enfants y sont pour beaucoup. Une sorte de modus vivendi au début de la troisième vie, après l’enfance et la vie professionnelle, que chacun se plait à assumer par obligation ou par habitude. Et aussi parce qu’il semble que ce soit le seul chemin pour vivre tranquillement ce troisième âge, ce troisième tiers de la vie. Toujours cette trilogie, chère aux hindouistes, que je retrouve dans les étapes importantes de ma vie.

Je ne suis pas dans l’état d’esprit d’un retraité en puissance sur le chemin tranquille de la fin ; non pas que j’aie peur de la mort, mais simplement peur de vieillir et de perdre trop tôt mes rêves de vue. Car je rêve encore… Et je n’ai pas envie de me retrouver tous les jours à la boulangerie du quartier avec Monsieur Bollot, mon voisin octogénaire, pour échanger quelques mots avec lui sur sa santé qui décline.

Mon métier me passionne toujours autant. Designer et architecte d’intérieur, j’espère pratiquer jusqu’à la fin si le mental et le physique suivent. Autodidacte formé sur le terrain depuis plus de trente-cinq ans après un court séjour de deux ans à l’école d’art appliqués de Sèvres et des cours du soir à l’Ecole Boulle, j’ai fait certains coups d’éclats, dans le passé. Ma carrière, avec des hauts et des bas, a été bien remplie. Je continue inlassablement de me projeter dans l’avenir en cherchant des projets à développer et à conduire jusqu’à leur achèvement.

L’aviation, ma deuxième passion découverte au cours de mon enfance, m’a apporté pendant longtemps beaucoup de satisfaction. J’ai eu la chance aussi, pendant une longue période de pouvoir conjuguer les deux univers du design et de l’aéronautique, un grand nombre de mes clients se situant dans le domaine d’Icare. Et puis, il y a une dizaine d’années, je me suis éclaté avec la création et la direction d’un magazine dédié aux professionnels de l’aéronautique. Cela a été pour moi une expérience inoubliable. J’ai découvert un goût captivant pour le reportage et le récit. Les éditoriaux, les dossiers, les rubriques que je m’étais réservés dans la ligne éditoriale du magazine m’ont permis d’écrire sous une autre forme que celle des propositions d’études, des comptes-rendus et des descriptifs que j’avais l’habitude de rédiger pour mon boulot.

Mes loisirs, la musique, la peinture, le dessin, la poésie et l’écriture restent aujourd’hui des constantes. Je dessine souvent et j’aime écouter toutes sortes de musiques, classique, jazz, rock, populaire, à l’exception du rap, du slam et de ces autres bruits disgracieux comme la techno qui sont pour moi sans intérêt dans la mesure où ils ne contiennent aucune musicalité. L’aviation, les vols, les fêtes aériennes, les associations et les avions anciens ont disparus doucement de ma vie, mais je garde au fond de mon cœur un attachement particulier pour le Petit Prince et sa Rose et j’ai un regard ému lorsque je regarde voler un planeur ou un avion de légende.

Mon travail a pris un rythme pépère. Les beaux projets, dans cette France de deux mille dix au bord du marasme, ne sont pas légion, ils font surtout appel aux grands cabinets de design et d’architecture parisiens et il y a peu d’opportunités pour les outsiders dont je suis. Alors je reste en éveil et je cherche sans chercher vraiment à me sortir de ce doux train-train qui me mène tout droit vers une routine confortable dont je ne veux pas car elle me semble être l’antichambre de cette troisième partie de ma vie que je préfère traverser avec l’intensité, les émotions et le dynamisme qui ont guidé les deux premières.

La solution finit par venir du Maroc à la suite d’un échange de mails banals pour le Nouvel An avec un architecte pour lequel j’avais bossé dans les années soixante-dix à Casablanca et à Marrakech. J’étais le seul d’une équipe à avoir gardé avec lui un semblant de relation basée sur une mince substance amicale résiduelle héritée du passé. Il me sollicite pour un gros projet de décoration pour le compte d’une banque marocaine qui construit son nouveau siège social tunisien. Un voyage de trois jours à Casablanca me permet de prendre toute la mesure du projet. Je décide d’accepter ce travail et je repars pour la France.

Quelques jours après, je prépare une valise consistante et m’en retourne à Casablanca où je loue très vite un petit studio en ville, dans un quartier résidentiel, près des deux grandes tours jumelles, les Twins, orgueil indécent de la capitale économique sans charme du Maroc.

 

 

Deux jours passent qui me permettent d’organiser ma base marocaine et je me mets très vite au travail. Levé à six heures trente, je prends une longue douche bien chaude après m’être rasé et j’enfile un jean, une chemise bleue à manches longues, une paire de mocassins et la saharienne beige achetée à Lyon avant mon départ. Je sors vers huit heures et je fais quelques dizaines de mètres sur la rue Moussa Ben Noussaïr où j’habite, je tourne à droite sur le boulevard Zerktouni et je m’installe à la grande terrasse du café Le Repère pour profiter des premiers rayons du soleil printanier de ce mois de mars.

J’ai rendez-vous pour le petit-déjeuner avec le propriétaire du studio. Il s’appelle Lassaad, c’est l’expert-comptable de l’architecte et nous nous connaissons aussi depuis plus de trente ans. J’ai accepté de louer son appartement sans discuter, à un prix d’ami supérieur au prix du marché pour ne pas avoir à chercher plus longtemps, mais surtout aussi pour ne pas tomber sur un margoulin, fréquents dans ce business, en quête d’un locataire étranger facile à tromper sur la qualité et le prix du bien à louer. Je sirote mon premier café et je mange doucement mon croissant en regardant les passants, nombreux à cette heure-ci de la matinée. Ils me semblent tristes. Pas de sourire, pas d’allant, une sorte de fatalité se lit sur leurs visages, comme souvent dans les pays du Maghreb.

Légèrement à gauche, les Twins montent la garde à l’entrée du Maarif, l’ancien quartier commerçant espagnol au cœur duquel j’ai eu mon premier appartement marocain, dans une autre vie. Ces tours, conçues et construites par l’architecte italien Renzo Piano, sont les seuls bâtiments cohérents et à peu près bien finis de tout Casa. Elles dominent le centre et règnent sur les proches quartiers résidentiels, Nouveau Maarif, Quartier Gauthier, Quartier Bourgogne et sur les bidonvilles alentour comme pour les narguer de toute la hauteur de leur luxe. Ces deux édifices ne semblent pas à leur place, à cet endroit dans cette ville qui se cherche depuis cinquante ans. À leurs pieds, débute la grande avenue Al Massira et le boulevard Zerktouni, où elle prend naissance, s’étend de gauche à droite pour traverser une grande partie de la ville d’est en ouest. C’est un axe très bruyant qui draine une circulation incessante et anarchique. Le feu passe-t-il à peine au vert que la voiture en trentième position commence immédiatement à klaxonner pour faire avancer la chenille. Et tout le monde se joint au concert. Cacophonie insupportable qui ne sert strictement à rien ! Et si vous êtes piéton, gare à vous si vous ne traversez pas avec une marge importante entre le feu rouge et le vert. Vous risquez de vous faire tailler vite fait une jellaba en acier. Pas pratique pour voyager jusqu’au Paradis ! Dès qu’ils sont au volant d’une voiture, les Arabes, pour leur grande majorité, deviennent sauvages. Un peu comme les Français au milieu du siècle dernier, avant que le pays ne connaisse la répression stricte et sévère d’aujourd’hui. Ici, la répression se monnaye : pas de ceinture, bakchich ! Excès de vitesse : bakchich ! Feu rouge grillé : bakchich ! Quant aux enfants debout entre les jambes de leur mère, sans ceinture, à la place du mort… Pas de bakchich ! Ce n’est pas dangereux et on les aime, les chérubins, Dieu les protège, ils sont l’avenir du pays !

Cet immense quartier constitue un amalgame hétéroclite de ce qui se fait de plus moche en matière d’urbanisme, en dehors des grandes capitales d’un autre monde comme Bangkok ou Hanoi. Il faut dire que ces dernières ont, pour se faire pardonner leur architecture souvent chaotique, une ambiance et une atmosphère particulières de liberté à nulles autres pareilles. Le Bouddhisme a de très bons côtés.

Au fil des années, Casablanca a lentement et sûrement été défigurée. Des immeubles modernes sans cachet ont poussé ça et là en laissant partir à l’abandon des zones entières héritées de l’époque coloniale encore très présentes dans le centre historique de la ville, autour de la Médina. Ces belles constructions, en majorité des immeubles de cinq ou six étages, ont été bâties au début du Protectorat, sur les premiers plans d’urbanisme de Prost, puis ensuite d’Ecochard, parfois du Corbusier et ont eté protégées – sans résultat – par la Charte d’Athènes créée pour organiser la restauration des monuments dans le monde. Adoptée lors du premier congrès international des architectes et techniciens des monuments historiques en 1931, elle fut à peine – et de moins en moins – appliquée au Maroc jusque dans les années quatre-vingt. Ensuite, l’absence de plan d’urbanisme et l’anarchie architecturale ont commencé à défigurer irrémédiablement la ville.

Quand on flâne dans le centre, on peut voir encore de très beaux édifices de style Néo-mauresque et Art-déco. Ils résistent aujourd’hui aux spéculations de tous ordres, mais souffrent d’un tel manque d’entretien que l’on aimerait presque qu’ils soient détruits. Façades délabrées et sales, enduits craqués, pierres abîmées, ornements lépreux, fils électriques rampants comme du lierre et climatiseurs installés dans un grand désordre ont transformé cette partie de la ville en une sorte de bidonville urbain d’une laideur insupportable. Au rez-de-chaussée, presque partout, on trouve des boutiques de bric et de broc, des foutoirs improbables où l’on peut acheter tout et n’importe quoi, sans logique, sans organisation et sans propreté.

Dans les années soixante-dix, à l’époque où je travaillais sur le projet de décoration de LaMamounia à Marrakech, j’avais eu souvent de longues discussions passionnantes sur ce sujet au cours de déjeuners sur le bord de la piscine avec l’un des architectes du Roi Hassan II, Jean-Emile Duhon, à qui l’on doit notamment l’HôtelMarhaba à Casa, qui fut longtemps un point de repère dans la ville.

Les nouveaux architectes Marocains, souvent diplômés en France dans les années soixante, ainsi que les fonctionnaires, dignes héritiers de leurs pairs métropolitains, cupidité en plus, sont parmi les grands responsables de cette situation. Il faut dire qu’un grand bazar culturel s’était installé à l’époque, sous la férule du Ministre Mohammed El-Fassi et cela ne permettait pas une gestion sereine et cohérente du futur architectural marocain. Chacun y allait de sa philosophie créative dans un grand bric-à-brac idéologique favorisé par la toute jeune liberté politique. Cette ville a été saccagée par l’absence d’un plan d’urbanisation cohérent et un travail de conception architecturale sans réel talent et les architectes de ma génération comptent parmi les principaux responsables de cette situation. La plupart de ces bâtisseurs irresponsables n’ont, depuis l’indépendance, aucune conscience du futur. Ils font chacun leurs propres expériences dans une course effrénée à la spéculation, à la notoriété locale et au fric avec les projets qui leur sont confiés, sans vraiment se soucier de l’inscription de leurs réalisations dans le paysage urbain et de l’héritage qu’ils vont laisser ainsi aux générations suivantes. Casablanca est aujourd’hui sans attrait, sans âme et sans beauté ! Les richesses culturelles et historiques ont été ignorées pour une grande partie et des nouveaux buildings clinquants, sans originalité, sans réflexion environnementale ni préoccupation parasismique ont été construits jusque dans les années deux mille, avant l’avènement d’une nouvelle génération de professionnels qui semble aujourd’hui plus responsable, peut-être parce que plus sensible aux enjeux écologiques et mieux formée, souvent à l’étranger, aux technologies nouvelles. Casa est un gros château de cartes qu’un tremblement de terre pourrait bien démolir un jour sans crier gare…

Les autres acteurs de l’immobilier, notamment les promoteurs, sont plus objectifs. Ils ne se prennent pas pour des artistes. Casablanca est un monstre, disait il y a peu Miloud Chaâbi, l’un d’entre eux. Et le monstre risque de grandir encore tant que la capitale économique n’aura pas trouvé son véritable équilibre entre le luxe appelé par une caste affairiste nationale et internationale et la rénovation massive des quartiers populaires, des bidonvilles souvent, qui entourent la ville comme une gangue. La mixité est pourtant essentielle à la réalisation d’une vraie métropole moderne qui puise la force de son développement dans toutes les couches de la population.

Des marinas luxueuses et des centres commerciaux pharaoniques, comme le Morocco Mall situé en bordure de mer, narguent indécemment la population modeste de la ville et du pays. Le retour de bâton risque d’être sanglant le jour où le peuple délaissé voudra sa part du gâteau ! Un tiers des Marocains vit au-dessous du seuil de pauvreté et ceux du deuxième tiers touchent un smig de deux mille trois cent cinquante dirhams, à peine deux cents euros, qui ne leur permettra jamais d’accéder aux richesses exposées dans les luxueux magasins du Mall. Je me demande souvent où sont les priorités ; à la spéculation et au fric, je crois, plus présents que jamais dans le troisième tiers des habitants du Royaume Chérifien ! Et ce n’est pas la volonté de construire des villes nouvelles pour soulager le monstre qui changera quelque chose. On sait ce que deviennent ces ensembles autour des grandes métropoles : des petits monstres ; il n’y a qu’à voir ce que l’on a fait en France par le passé !

J’en suis là de mes réflexions quand j’aperçois Lassaad à une dizaine de mètres, sur le boulevard. Il marche tranquillement, moustaches au vent, un clope à la main. Je me lève pour l’embrasser, à la mode du pays.

– Hello, Lassaad, comment vas-tu ?

– Bonjour Loomi, comment ça va ? Tu vas bien ? La santé ? Alors, tu es content du studio ? Il te plaît ? Tu as bien dormi ?

Comme chez les Jésuites, on répond toujours à une question par une autre question. Je commence à répondre dans l’ordre, mais déjà il ne m’écoute plus, son téléphone vient de sonner. Au Maroc et dans tous les pays voisins, répondre au téléphone quand il sonne est primordial. Enfin, presque pour tout le monde. Même lorsque l’on est en pleine discussion ou en réunion, rares sont les personnes qui respectent les codes social et civique.

Je lui commande un café qu’il boit pendant que je finis le mien, puis après avoir payé et laissé le rituel pourboire au serveur, nous nous mettons en marche et parcourons en discutant les quelques centaines de mètres qui nous séparent de l’entrée de l’agence d’architecture. Elle est située à l’entresol sombre d’un immeuble sans style des années soixante-dix. C’est un vrai capharnaüm. Pas de lumière extérieure, à part les fenêtres du bureau du Boss et celles de la salle de réunion mitoyenne qui donnent sur le grand boulevard Zerktouni. Des formes bizarres au plafond, mal exécutées, sans justification esthétique – genre protozoaires hideux –, des lumières mal étudiées, des couleurs criardes, des meubles bancals et des toilettes sans propreté constituent le décor de cette agence d’architectes. Un taudis. Un désordre prospère règne depuis le bureau d’accueil jusque dans la pièce d’archives qui sert de salle de prière aux heures imposées par la religion. Depuis l’entrée vétuste en métal poinçonné digne d’un vieux garage, un espace où s’entassent deux secrétaires dans un amas de dossiers, de boîtes, de chaises bancales et de bureaux douteux sur lesquels sont posés des ordinateurs dont les claviers sont si sales que l’on ne distingue plus les lettres sur les touches. Pratique pour excuser l’orthographe approximative fréquente dans ce pays…

Dans la grande salle principale, des plans froissés et parfois déchirés sont partout posés en vrac sur des tables à dessin archaïques à moitié démantelées et des documentations empilées ça et là sur les bureaux recueillent la poussière et attendent le bon vouloir d’une âme serviable pour les jeter ou les classer. Au milieu de cet espace, sur chacun des bureaux implantés sans aucune logique d’organisation, chaque collaborateur utilise un ordinateur bas de gamme dont l’écran est si petit qu’il suffit à peine à afficher le plan des toilettes d’un projet conçu sur des logiciels tous piratés, usage largement répandu dans le Maghreb. L’organisation de cette agence est gérée d’une main ferme par Lassaad, comptable qui ne connaît rien à l’architecture et au design, lui aussi très archaïque dans sa façon d’organiser le travail. Une sorte d’épicier parvenu qui gagne plus d’argent avec ses appartements qu’avec son boulot.

Je le rejoins dans son bureau, le troisième et dernier qui possède des fenêtres ouvrant aussi sur le grand boulevard. Nous finalisons le contrat fictif de location qui ne sera pas enregistré, mais payé en euros, en France, à la barbe du fisc marocain. Pour lui, le locataire que je suis est aussi très fiable, car il est appelé en principe à régler les factures professionnelles d’un autre contrat que je dois signer avec le cabinet. Ce point important lui assurera une bonne vision sur la régularité du règlement de son loyer. L’aubaine ! Il me propose en plus d’utiliser les services de la femme de ménage du bureau. Un gage de confiance, selon lui :

– Tu seras content d’elle, me promet-il, elle travaille bien et elle est honnête !

Le studio a l’avantage d’être situé à quelques centaines de mètres du bureau et ce point a aussi orienté ma décision. Je passe mes journées à bosser et ce logement, qui me permet d’éviter des frais d’hôtel importants, me permet de me passer d’une voiture et me donne une grande liberté par rapport à l’hôtel qui interdit ici de recevoir des visiteurs et, surtout, des visiteuses. On ne sait jamais ! Mais cette liberté, à dire vrai, ne me sert pas à grand-chose. Même pas à recevoir une jolie petite Casablancaise, rencontrée à un vernissage lors de mon premier séjour, qui s’est entichée de moi et m’appelle occasionnellement pour prendre un verre. Elle est sympa, mignonne, elle semble aimer les galipettes, comme beaucoup de ses concitoyennes, mais nos échanges restent toujours très platoniques. Je n’ai aucune envie d’aller plus loin et elle finit par se lasser des conversations sur la peinture et le statut improbable de la femme Marocaine qui n’en finit toujours pas de se chercher dans ce vingt et unième siècle de progrès, quinzième de l’Hégire. Six siècles d’écart ; il va falloir faire fissa pour rattraper le retard et pour qu’ici, comme ailleurs dans le monde occidental, la Femme devienne l’avenir de l’Homme !

Ma vie s’organise vite autour de cet univers, concentrée principalement sur le boulot. Côté loisirs, quelques rares sorties au restaurant avec des amis Marocains, surtout Lassaad qui me paye ainsi le travail d’archi qu’il m’a commandé pour sa maison de campagne. Cela me permet de casser un peu la routine de mes soirées d’exilé. La plupart de ces courtes escapades ont lieu sur la côte bling-bling de la ville, en bordure de l’Atlantique ; on mange, on boit beaucoup, on parle peu à cause de la musique tonitruante, mais surtout parce que l’on a pas grand-chose à se dire. C’est un peu le mode de vie, là-bas. Des formules de politesse à n’en plus finir, des propos sur la santé de chacun, dont tout le monde se fout d’ailleurs et, « grâce à Dieu » on finit la soirée après avoir picolé plus que de raison. Parfois, le soir, je visionne un film que j’accompagne d’un frugal repas composé d’œufs durs, de salade et d’un petit verre de vin marocain. Presque une vie de moine, mais sans la prière.

À l’agence, on m’a réservé un coin privé que j’ai aménagé ; un espace à part, isolé, dans lequel je me suis installé en ayant soin de me ménager un périmètre confidentiel. Une gentille bande d’architectes Marocains et Italiens, compose le staff de cette agence qui travaille dans une ambiance sans joie au milieu du désordre. Ils essayent tous, tant bien que mal, de faire avancer des projets sans cesse remis en cause par un manque chronique d’anticipation comme c’est souvent le cas de ce côté de la Méditerranée. Comme sur les chantiers, quand on a fermé les murs de brique, on revient pour les casser afin de faire passer les fourreaux électriques, on bouche les saignées, puis on revient encore pour la plomberie. Une petite erreur de positionnement d’un interrupteur ou une nouvelle demande du client et on recommence ! Sans supplément, il va sans dire.

Tous ces architectes me manifestent une empathie sincère et je deviens vite leur confident. Ils me racontent leurs déboires et leurs attentes, jamais satisfaits. Leur patron est indifférent à leurs problèmes. Il n’a aucune notion de management et il les fait bosser comme des nègres, sans jamais leur faire un compliment ou leur donner une prime. Quand tout va bien, c’est grâce à lui, quand quelque chose foire, il les engueule, arguant que les problèmes viennent de leur travail ! Ambiance assurée. Comme je suis, selon eux, l’un de ses amis de toujours, je sers d’exutoire à leurs revendications et ils gardent le secret espoir que je pourrais éventuellement intervenir en leur faveur. Ce que je me garde bien de faire pour ne pas me trouver dans une position inconfortable.

 

 

Je traverse le printemps, jusqu’à l’été, entre le boulot et les allers-retours à Lyon pour y terminer quelques projets en cours, payer les factures, rencontrer les amis et essayer, sans succès, de trouver un consensus avec ma femme. Le temps passe assez vite…

Côté couple, justement, c’est plutôt froid. Habitude, lassitude, turpitudes passées ajoutées au manque de désir, semblent confirmer le prélude à une séparation qui s’impose de plus en plus, même si ma femme ne la souhaite pas. Après quelques jours à Lyon, je refais ma valise et je m’envole, le cœur léger, vers ma nouvelle vie. À chaque retour au Maroc, j’ai droit à nouveau aux marques de sympathie du staff de l’agence qui m’entoure pour prendre de mes nouvelles. Ils sont toujours souriants et prévenants. Je fais en sorte de ramener à chacun un petit souvenir de France pour entretenir cette relation.

L’architecte, lui, se fout carrément de moi, malgré un semblant d’empathie qui ne me trompe pas. Il met peu d’empressement à partager les phases de création sur le projet qui m’occupe. Tout juste prend-il des nouvelles de ma santé avec le rituel hypocrite et la formule de politesse standard. Invariablement, quand il arrive au bureau, jamais avant onze heures du matin, il me salue brièvement :

– Ah ! Tu es de retour, salut, tu vas bien ? La santé, ça va ? Ça va bien ? Bon, à Tunis, tu t’en sors avec la Banque ?

– Tout va bien, merci…

Je vais pour lui demander une précision sur un point du contrat qui me préoccupe, mais il est déjà reparti. En fait il semble se désintéresser complètement de ce projet pour lequel ma mobilité et mon expérience professionnelles l’arrangent bien.

Il essaye pourtant, sans grande conviction, d’entretenir entre nous un semblant d’amitié qui me permet, naïf que je suis, de m’investir pour son compte dans cette grosse charge de travail qu’il valorise derrière mon dos auprès de la Banque, en laissant croire que c’est son cabinet qui fait le boulot. Il a aussi une énorme dette bancaire à cause de la fausse bonne idée qu’il a eue, quelques années auparavant, de construire un hôtel pour son compte, dans une station balnéaire merdique en devenir improbable à trente kilomètres au sud de la ville. Cette réalisation, dont il est très fier, s’est avérée un gros bide commercial. L’établissement part à l’abandon, malgré ses efforts stériles pour le maintenir à flots et à cause de son incompétence de gestionnaire en la matière. Il doit beaucoup d’argent aux banques qui ont financé l’opération et la course aux règlements de ses honoraires d’architecte, déductions faites des pauvres salaires de ses employés et de ses charges, sert principalement à freiner celle des banques qui le poursuivent pour qu’il paye ses dettes abyssales.

Les seuls moments où son amitié se manifeste « sincèrement », c’est pour me demander parfois un alibi parce qu’il a rendez-vous avec une copine pour la soirée. Il faut alors choisir le resto et confirmer à Carole, sa femme française, qu’on était bien ensemble à cet endroit la veille, de telle heure à telle heure, au cas où elle appellerait le lendemain pour vérifier. Je connais Carole depuis plus de trente ans et elle m’a déjà, par le passé, impliqué dans ses enquêtes sur la fidélité de son mari. Cela ne me dérange pas, tellement j’ai pratiqué ce sport dont je connais – presque – toutes les ficelles. Mais en la matière, j’ai appris, souvent à mes dépens, que les femmes sont beaucoup plus perspicaces que ce que l’on peut imaginer et surtout beaucoup plus malignes que les hommes…

Tout cela n’a finalement pas d’importance pour moi ; seul le projet tunisien dont on doit me transférer la charge m’importe. Je commence ainsi à faire de courts séjours en Tunisie qui me permettent de découvrir ce pays méditerranéen que je ne connais pas. J’ai vécu en Algérie dans mon enfance et au Maroc au début de ma carrière, mais je ne suis jamais allé sur les terres de Bourguiba que je découvre avec plaisir. Tunis, plus blanche que Casablanca et Alger, ensoleillée, agréable par son échelle humaine et très propre, contrairement aux autres capitales du Maghreb. Le Dictateur honni est encore à la tête du pays et tout fonctionne à la baguette. J’apprécie aussi les Tunisiens que je rencontre, plus directs et plus sincères que les Marocains et les Algériens. Un peu à l’image des règles sociales et politiques de leur pays qui s’est affranchi des méandres sinueux de la religion sous le règne de Bourguiba, le Grand Monsieur de l’indépendance. Ce petit pays que j’appelle très vite la « Suisse du Maghreb » me semble promis à jouer un rôle économique, intellectuel...