J’t’aimerai jamais Gadjo
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Description

Lors d’une fête aux Saintes Maries de la Mer, Raphaël, policier à Marseille fait la connaissance d’Anjie, une gitane sédentarisée. Quelques jours plus tard il soupçonne Juan, le frère d’Anjie, du cambriolage d’une bijouterie. Le policier tombe amoureux d’Anjie, qui ne veut rien savoir, même si son cœur tremble pour lui. Le rapprochement entre ces deux personnes de culture différente est compliqué. Il faudra la ténacité et la roublardise d’une avocate délurée pour les rapprocher.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 juin 2017
Nombre de lectures 219
EAN13 9782365385138
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

J'T'AIMERAI JAMAIS GADJO  
LAURENT POCRY  
 
www.rebelleeditions.com  
 
La Provence. Une région où j’ai passé de formidables vacances en famille. Mes filles ont grandi. Le temps passe trop vite…
AVERTISSEMENT
Ce roman est une fiction. Toute ressemblance avec une ou des personnes existantes ou ayant existé serait une coïncidence. Les secteurs géographiques sont réels. Les organisations, administrations, boites de nuit et autres sites sont utilisés dans un contexte purement imaginaire. Que les puristes des conditions de vie de la communauté des gens du voyage ne m’en veulent pas s’ils décèlent des erreurs. Si certaines expressions gitanes sont mal formulées, elles sont involontaires.
CHAPITRE I
Indifférent à la chaleur provençale, une colonie de flamants roses s’envola d’un puissant coup d’ailes et mit le cap vers l’ouest. La mer Méditerranée scintillait sous l’éclat du soleil et un œil exercé aurait pu distinguer quelques voiliers et pointus, voguant au gré d’un vent léger. À l’opposé, les immenses rectangles des marais salants piquetaient à perte de vue la Camargue, où des taureaux paissaient sereinement. Les flamants roses entendirent les cloches de la petite commune des Saintes-Maries-de-la-Mer sonner à toute volée et ils se dirigèrent vers l’étang de Vaccarès.    
Les cloches carillonnaient joyeusement en ce vingt-cinq mai, et une foule considérable envahissait les ruelles de la cité en l’honneur du pèlerinage. Plus de cent mille gitans s’étaient donné rendez-vous depuis plusieurs jours à proximité du village, et personne n’eut été capable de comptabiliser les caravanes, camping-cars, fourgons et autres matériels roulants.
Les gardians des mas environnants avaient aussi convergé vers le village pour honorer les statues des saintes. Les femmes de la région portaient le costume arlésien aux vives couleurs. Conscients de vivre des moments exceptionnels, les enfants, vêtus comme leurs parents , ne savaient où donner de la tête. Touristes et curieux escortaient le cortège à travers les petites rues.
La procession se dirigeait lentement vers la plage. Des gens du voyage portaient la statue de Sarah qui serait bénie, les pieds dans l’eau salée. Guitaristes et accordéonistes plaquaient leurs accords sur leur instrument et les chevaux des gardians, habitués à la quiétude camarguaise , renâclaient sous l’effervescence. Le public, bon enfant, escortait le cortège, photographiant ou filmant une fête qui se déroulait chaque année depuis le Moyen- Â ge les vingt-quatre et vingt-cinq mai.  
Raphaël regarda autour de lui. Un homme portait son fils sur ses épaules, pendant que sa femme évitait, tant bien que mal, de les perdre de vue. Parfois, un coude cognait une hanche ou un pied venait malencontreusement glisser sur celui du voisin. Excuses ou jurons s’échangeaient brièvement, avant que la liesse ne reprenne le dessus. Raphaël sourit froidement en voyant cette marée humaine se diriger lentement vers le littoral. Â gé de vingt-six ans, lieutenant de police nouvellement affecté à Marseille, il profitait de son week-end pour assister aux festivités. Habitué aux mouvements de foule, il évoluait comme un poisson dans l’eau au centre de cette masse impénétrable.
La tête du défilé parvint à la plage. Le trident à la main, les gardians enfoncèrent doucement leurs éperons dans le flanc de leur cheval pour les inciter à entrer dans la mer. L’eau à hauteur des genoux, ils leur firent faire demi-tour pour se placer face aux curieux. La foule s’évasa sur la plage pour profiter du spectacle. Les gitans, à leur tour, s’engagèrent dans l’élément liquide. Les porteurs des saintes, encouragés par la ferveur, avaient déjà de l’eau jusqu’aux mollets. Les femmes chantaient en levant les bras ou en frappant en cadence dans les mains  ; deux enfants se chamaillaient dans l’eau sous le regard de leurs parents et un chien errant batifolait en jappant, tout heureux d’être si bien entouré.
Raphaël tourna la tête et aperçut une femme d’une vingtaine d’années. Juchée sur un cheval derrière une femme gardian portant une jupe-culotte, elle était assise en amazone et semblait peu préoccupée par la fête. Le jeune homme parut tétanisé en la voyant. Il estima sa taille à un mètre soixante-cinq environ. Une longue robe verte et blanche lui descendant jusqu’aux chevilles et dissimulant la partie supérieure de ses bottines noires la mettait en valeur. Son teint mat se mariait parfaitement avec ses cheveux noirs serrés dans un chignon au-dessus de la nuque. Des yeux en amande et de la même couleur lui donnaient un petit air mutin, un petit bijou ornait l’aile gauche de son nez. Aucune touche de maquillage ne fardait son visage. Le cœur de Raphaël battait à tout rompre ; jamais il n’avait vu une telle beauté, et il ne pouvait en détacher son regard.
L’inconnue paraissait sortir d’un magazine de mode. Son visage exprimait de l’indifférence face à la foule. Sans la quitter des yeux, Raphaël sortit son Smartphone de la poche de son pantalon et la photographia à trois reprises. Elle l’aperçut et fronça les sourcils en tendant le bras devant elle, la paume de la main tournée vers lui en signe d’interdiction, de protestation ou de protection. Sans la quitter des yeux, le photographe amateur rangea son appareil. La belle soutint son regard avant que la cavalière ordonne à son cheval de rejoindre les autres gardians.
Raphaël fendit la foule en essayant de ne pas la perdre de vue. La jeune femme sauta sur le sable avant que l’équidé n’entre dans l’eau. Elle disparut aussitôt de son champ de vision. Il continua d’avancer en jouant des coudes, se dressant sur la pointe des pieds, mais la foule trop compacte lui barrait la vue. Il poursuivit sa progression vers la plage, en espérant qu’elle resterait dans les parages. Elle accompagnait probablement des membres de sa famille ou des amis et elle souhaitait certainement profiter de la journée.
Célibataire endurci, Raphaël comptabilisait les conquêtes comme d’autres collectionnaient les timbres. Muté au commissariat de Marseille depuis un mois, il n’avait guère eu l’occasion de «  chasser la gallinette  » , comme il aimait dire à ses amis. Son déménagement avait laissé une Nantaise en larmes, mais lui, sans état d’âme, avait quitté la Loire-Atlantique sans un regard en arrière.
Il avait profité de la belle qui n’avait pas froid aux yeux. Elle avait partagé son lit plusieurs fois et il ne s’en était jamais plaint. Il se remémora une soirée au cours d’un repas chez des amis. Leur hôte quelque peu éméché avait glissé un film porno dans le lecteur de DVD. Les commentaires avaient fusé durant la diffusion. En quittant l’appartement, la jeune femme avait entraîné Raphaël à l’intérieur de sa voiture, d’un pas alerte. Elle avait profité de l’absence d’éclairage d’une petite impasse pour relever sa mini-jupe, ôter son tanga pour le chevaucher d’un coup. Le jeune homme avait senti qu’elle était prête en glissant en elle. Elle l’avait agrippé un court instant aux épaules avant de se caresser tout en poursuivant sa chevauchée. Ils avaient pris leur plaisir rapidement. Leur désir quelque peu assouvi, ils étaient allés chez lui faire l’amour longuement.
Raphaël connaissait son physique avantageux. Son mètre quatre-vingt, des années de musculation avaient développé son pouvoir de séduction , et les femmes de tous âges se pressaient derrière cet homme atypique. Ses cheveux raides et blonds ne lui laissaient aucun complexe depuis l’école primaire. Il avait jou é des poings dans les cours d’ école , et au fur et à mesure des années, il avait su se faire respecter. Il portait ses cheveux très courts, une fine moustache chatouillait sa lèvre supérieure alors qu’une pointe mousquetaire taillée élégamment ornait le bas de sa lèvre inférieure. En conflit avec ses parents, il était entré à l’école de police sur un coup de tête, sans pourtant l’avoir jamais regretté. Il avait rapidement monté les échelons hiérarchiques pour atteindre le grade de lieutenant, et ses hommes le respectaient. Il se sentait bien dans sa peau et comptait profiter du soleil méditerranéen, de la région et de ses habitantes…
Le clapotis de l’eau était à peine perceptible, tant les gens étaient bruyants. Raphaël parvint aux premiers rangs et se mit à chercher la belle inconnue. Il contempla, entre la carrure d’un grand rouquin et le dos d’un blond aux cheveux filasse, les hommes portant la statue. Deux d’entre eux psalmodiaient en ignorant la foule ; les autres porteurs profitaient du moment en regardant ces gens qui les raillaient les autres jours de l’année.
Le jeune homme sentit une main se poser sur son épaule. Dans un réflexe de protection, il fit volte-face et entrouvrit la bouche de stupéfaction. La gitane qui chevauchait auparavant le Camarguais l’ ôta précipitamment et soutint son regard. Une mèche de ses cheveux tombait devant l’un de ses yeux, sans qu’elle en parût gênée. Elle prit l’initiative de la parole.  
—   Vous m’avez prise en photo avec votre téléphone portable.  
Il acquiesça en silence. Il ne pouvait détacher sa vision du visage de cette belle jeune femme lui paraissant si singulière. Sa vue glissa vers sa poitrine. Sans être opulent, le relief se présentant devant ses yeux sous le vêtement traditionnel laissait augurer aux yeux du séducteur de longs et agréables préliminaires. Elle attendit patiemment qu’il lui réponde, mais il restait silencieux.
—   Alors ? dit-elle sur un ton impatient.
Il ouvrit la bouche sans réfléchir.
—   Je photographiais la fête.
—   C’est faux !   affirma-t-elle en fronçant un seul sourcil. Je vous ai vu. C’est moi que vous photographiiez.    
Raphaël ne portait guère les gitans dans son cœur pour en avoir interpellé plusieurs au cours de sa carrière. Cette méfiance, innée dans la police, s’était rapidement implantée dans sa mentalité au cours de ses enquêtes. Pourtant, au plus profond de lui, il savait que le taux de délinquance n’était pas plus accentué que dans les autres couches de la population.
La jeune femme attendait sa réponse.
—   J’avoue ! concéda-t-il en ébauchant un sourire. Je vous ai trouvée ravissante sur votre cheval et…
—   Ce n’est pas le mien.
—   Le canasson ?
—   Le cheval, ce Camarguais blanc appartient à un gardian. J’étais montée en croupe derrière la femme pour me reposer.
Elle s’interrompit un court instant avant de reprendre   :
— De toute façon, je n’ai pas de compte à rendre. Effacez la photo de votre appareil.
—   Pardon ?
—   Vous avez parfaitement entendu. Virez-la  !  
—   Pourquoi ?
—   Parce que je refuse que vous gardiez une image de moi. On ne se conna î t pas.
—   Raphaël  ! fit-il en lui proposant la main droite.
—   Anjie  ! répondit-elle malgré elle, en se mordant la langue de dépit.  
Elle recula d’un pas.
—   Supprimez-la, je vous dis  !  
—  É coutez, mademoiselle. J’ai pris ces clichés… 
Elle lui coupa la parole une seconde fois et il distingua de l’irritation sur son visage.
—   Vous en avez pris plusieurs ?
—   Euh…
Il maudit ce substrat de réponse. La jeune femme rev int à la charge.  
—   Retirez-les tout d’suite !
—   Pourquoi ?
—   On n’se conna î t pas !
—   Il s’agit d’un souvenir. Je viens d’arriver dans la région et ce pèlerinage est une découverte pour moi.
—   Faites-en d’autres. Photographiez d’autres femmes et arrangez-vous pour m’ignorer.
—   Il me sera difficile de vous oublier.    
Personne autour d’eux ne prêtait attention à leur conversation. Les gitans replacèrent leur fardeau sur leurs épaules et marchèrent doucement sur le sable. Des curieux les suivirent en bousculant le couple qui les ignorait. Raphaël allégua une piètre justification.
—   Votre costume me plaisait.
—   Mon quoi ? Un costume ! Tu te fous de moi ? 
En proie à la colère, la jeune femme le tutoyait. Raphaël fut saisi par sa réaction.
—   Pardonnez-moi, loin de moi l’idée de vous vexer.
—   Un costume ! Il s’agit de vêtements traditionnels, ce n’est pas du folklore ! J’ai horreur d’être tournée en ridicule.   
—   Vous avez raison. Vous êtes ravissante. 
Ce fut à son tour de la regarder avec effarement. Elle rétorqua durement en adoptant de nouveau le vouvoiement.
—  É coutez-moi bien. Vous allez effacer ces photos avant que je demande à mon oncle de le faire lui-même, et croyez-moi, ce ne sera pas en douceur. Quant à vos phrases à l’eau de rose, gardez-les pour les filles de chez vous  !  
—   Je dis la vérité, vous êtes très belle.    
—   Effacez vos clichés, dit-elle rudement en posant brutalement ses mains sur son torse pour le bousculer.
Il ne s’y attendait guère et faillit tomber à la renverse.
—   Hé, ça va pas ! s’écria-t-il en se rétablissant. Ce n’est pas la peine de vous mettre dans cet état pour de malheureuses photos !
—   Combien en avez-vous pris ?
—   Deux, affirma-t-il avec assurance.
—   Effacez-les tout d’suite !
—   OK, d’accord, pas de soucis, admit-il d’un ton conciliant en s’emparant de son portable. Regardez.
Il lui présenta l’écran et appuya une seule fois sur la touche d’effacement.
—   Il en reste une, assura-t-elle en essayant de se voir sur l’écran, malgré l’intense luminosité.
Anjie apparaissait à hauteur du buste. La résolution affichée était de qualité moyenne, mais elle la mettait néanmoins en valeur. Quelques cheveux rebelles folâtraient sur ses oreilles malgré le chignon, et ses boucles d’oreilles rehaussaient l’éclat de son visage. Ses traits dirigés vers l’appareil exprimaient la surprise.
—   J’ai du mal à effacer cette photo, avoua Raphaël.
—   Je m’en fiche. Allez, dépêchez-vous ! 
Il obtempéra. L’attitude de l’inconnue se détendit sensiblement. Sans un mot, elle le contourna et s’éloigna.
—   Attendez ! 
Elle l’ignora et accéléra le pas pour tenter de se fondre dans la foule qui prenait la direction du centre des Saintes-Maries-de-la-Mer.
—   Mademoiselle, attendez ! J’aimerais vous revoir ! 
Elle éclata de rire et, sans se retourner, elle leva un bras, tendit son majeur en effectuant un tour complet sur elle-même, puis se mit à courir.
—   La garce ! maugréa Raphaël en se jetant à sa poursuite.
Non seulement la gitane était une femme ravissante, mais elle était apparemment dotée d’un caractère excessif. Trait qu’appréciait chez les femmes le jeune policier. Il adorait qu’elles lui résistent. L’inconnue courait, se glissant entre les gens, changeant de direction pour le dérouter, disparaissant quelques secondes avant de refaire surface un peu plus loin. L’intervalle entre eux augmentait et Raphaël la perdit définitivement de vue à plusieurs centaines de mètres de la petite église où serait réintégrée la statue.  
—   Et merde ! 
Une foule compacte se massait dans les rues et il lui était impossible de se frayer un chemin rapidement. Anjie aurait pu aussi bien poursuivre sa course vers l’église ou emprunter une ruelle adjacente et se perdre ensuite dans les méandres du quartier.
Raphaël se fustigea.
—   Comment ai-je fait pour la paumer ? Me faire damer le pion par une nana, c’est le bouquet !    
Il connecta son téléphone portable et contempla le dernier portrait. Il activa le zoom. Le visage s’agrandit pour accaparer toute la surface de l’écran. La jeune femme regardait franchement l’objectif d’un air suspicieux. Raphaël aurait pratiquement pu formuler ce qu’elle pensait à l’instant où il appuyait sur le déclencheur.
Sombre crétin ! Tu n’es pas près de la revoir.
***
À une petite centaine de mètres, Anjie courait dans l’espoir de perdre de vue son poursuivant. Encore énervée par la conduite de Raphaël, elle ne décolérait pas.
J’ai semé le gadjo 1 . Pour qui il se prend  ? Il me photographie pour m es fringues. Quel imbécile   ! Comme si je m’habillais tous les jours ainsi. Il n’y a que les gadjé pour dire de telles fadaises. Il me reluquait. En fait de vêtements typiques, c’était moi l’objet typique. Il m’a prise pour une cruche. À vingt ans, je ne suis pas tombée de la dernière pluie. Il me photographie sans me connaître ni d’ È ve ni d’Adam, sans me demander mon avis. En plus, un gadjo  ! J’aurai tout vu ! Qu’il drague les gadjia et me laisse tranquille.  
La jeune femme s’immobilisa à l’angle de deux ruelles et regarda derrière elle en soufflant. Elle ébaucha un rictus de satisfaction quand elle fut convaincue de l’avoir semé. Elle venait à cette fête dédiée à la sainte des gens du voyage depuis sa jeunesse ; mais cette année était exceptionnelle. Pour la première fois, son oncle avait l’insigne honneur de porter la statue. Elle avait failli être en retard, mais une femme gardian l’avait prise en croupe pour remonter le cortège. En remarquant le photographe amateur la viser, elle avait pensé lui arracher son appareil. La foule, trop compacte, l’avait dissuadée ; un éventuel témoin plus inspiré que d’autres aurait pu la ceinturer. Ce n’était guère le jour de créer un incident et elle avait opté pour la manière douce.
Avec le recul, Anjie admit que cet inconnu, dont elle connaissait malgré tout le prénom, possédait un certain charme. Elle aurait aimé flirter avec lui s’il avait été un membre de sa communauté. Mais il était impensable qu’elle fréquente un gadjo. L’homme n’étant pas un gitan, il était inadmissible pour les siens qu’ils l’acceptent.  
Elle avait quitté sa famille trois ans auparavant pour éviter de se marier. De très jeunes femmes convolaient en justes noces et certaines étaient déjà mamans . Un ou deux beaux prétendants l’avaient approchée, mais elle avait toujours refusé. Il était hors de question, pour l’instant, de se choisir un époux. Trop indépendante, elle souhaitait garder sa liberté. S’asservir à un homme ? Mieux valait rester célibataire. D’autant que plusieurs d’entre eux ne montraient guère l’exemple. Machos, ils faisaient ce que bon leur semblait, alors que les femmes devaient rester sages. Coutumes ancestrales qui ne semblaient guère amener à disparaître.  
Anjie devrait être certaine de choisir la bonne personne. Un homme travaillant sérieusement et rentrant à la maison sans penser à aller s’amuser en soirée avec d’autres copains. Il était aussi inenvisageable qu’elle accepte le test du mouchoir juste avant le mariage. Un grand nombre de femmes ressentait cette tradition digne d’un autre temps, comme un traumatisme moral, voire comme un viol. Certaines refusaient de s’y soumettre et elle était de celles-ci.
Des membres de son clan appréciaient peu ce comportement et lui avaient fait comprendre de changer. Lasse, elle s’était confiée à son oncle, forain, qui lui offrait le g î te et le couvert. Sédentaire en dehors des périodes de fêtes, il partageait avec elle son appartement, à Marseille.
Anjie sursauta en voyant Raphaël apparaître à une centaine de mètres. Il avançait au rythme de la foule, sans visualiser la jeune femme qui l’épiait. Il marchait d’un pas sûr, s’insinuant entre les personnes pour tenter de remonter cette masse humaine.
Sans savoir l’expliquer, la gitane décida de le suivre. Le cortège se dirigeait vers l’église au son des accordéons, des guitares et de quelques tambourins. Les premiers rangs accompagnaient les musiciens en chantant.
Raphaël bifurqua dans une ruelle et quitta la fête, à la grande surprise de sa poursuivante qui hésita à lui emboîter le pas. Les flonflons et le brouhaha de la commémoration s’estompaient au fur et à mesure qu’elle s’éloignait. La jeune femme lui accorda une distance supplémentaire, par crainte d’être repérée. Elle croisait parfois un retardataire, soucieux d’avoir raté le summum de la cérémonie. Il se dépêchait en espérant voir les statues réintégrer l’église. Elle redoubla de prudence en longeant les murs. Raphaël quitta Les Saintes-Maries-de-la-Mer par une petite route interdite à la circulation. Les autorités l’utilisaient pour la circonstance comme parking.
Anjie jura. Elle était facilement repérable. Les véhicules garés les uns derrière les autres, à cheval sur la route et le bas-côté, laissaient le passage aux piétons. Malgré un nombre incalculable de curieux, elle serait visible si Raphaël avait la fâcheuse idée de se retourner. Elle se coula entre deux autos et le suivit derrière l’interminable file. Il marchait vite, sans se retourner ni s’occuper de son entourage.
Ils progressèrent ainsi durant une dizaine de minutes. Coincé entre les rizières et la mer, le village ressemblait maintenant à un gros bourg rassemblé autour de son église. Le jeune homme s’immobilisa enfin devant une Citroën   C4 coupée verte. Il l’ouvrit à l’aide de sa télécommande et s’installa en soupirant.
Il paraissait fatigué, mais heureux. Anjie distingua ses traits à travers le pare-brise. Il sourit en tapotant des deux mains sur le volant. Elle le vit se trémousser un bref instant, avant de fixer son regard sur un petit objet.
Son Smartphone !
Il pianota sur une touche et sourit.
Qu’est-ce qu’il fait ? Il téléphone à sa copine ? Un beau mec comme lui doit les attirer.
Les lèvres de Raphaël restaient immobiles et son regard était fix é sur l’écran. Elle comprit et jura.
—   Les photos ! Il ne les a pas toutes effacées ! 
Au même moment, elle perçut le vrombissement du moteur. La voiture quitta son emplacement avant qu’elle n’esquisse un geste, puis elle s’éloigna sous le regard impassible d’un chat errant.
—   Le salaud ! Je suis certaine qu’il me zieutait. Il a pris plus de clichés qu’il me l’a certifié et n’a pas tout effacé. Le salopard ! Ils sont tous pareils, je ne ferai jamais confiance à un gadjo !    
Dépitée, elle fit demi-tour et prit la direction des Saintes-Maries-de-la-Mer en entendant les cloches tintinnabuler joyeusement.
CHAPITRE   II
Le soleil resplendissait sur Marseille en ce lundi matin. Des mouettes et des goélands virevoltaient en criant au-dessus du Vieux-Port. Les pointus multicolores amarrés aux pontons à côté des bateaux de plaisance se balançaient imperceptiblement. À l’extrémité du port, les poissonniers écaillaient et vendaient dorades, rougets, loups et autres crustacés, en expliquant aux touristes la vraie recette de la bouillabaisse. Dans le centre de la ville, les commerçants accueillaient les clients. La belle saison se déroulait sous d’excellents auspices et les tiroirs-caisses se garnissaient pour la plus grande joie de leurs propriétaires. Sur sa butte, la madone de la basilique de Notre-Dame de la Garde veillait sur la cité phocéenne.
La rumeur de la ville entrait par les fenêtres ouvertes du commissariat subdivisionnaire de Marseille. Le soleil resplendissait sur la ville et une douce chaleur envahissait les bureaux. Les inspecteurs œuvraient à leurs occupations administratives, des policiers en tenue allaient et venaient, se préparant à partir en patrouille, pendant que d’autres rentraient. Quelques propos et blagues s’échangeaient dans les couloirs, des enquêteurs plaisantaient près d’une machine à café. En bref, le train-train habituel des fonctionnaires de police d’un commissariat français.
Raphaël clôturait un procès-verbal, destiné au procureur de la République, lorsque le vieux téléphone posé sur son bureau vrilla ses tympans. Il décrocha en bougonnant.
—   Ouais, j’suis tout ouïe.
Il fronça les sourcils et les traits de son visage se durcirent en entendant son interlocuteur.
—   T’en es certain ? Répète-moi l’adresse.
Il écouta son correspondant et raccrocha sèchement le combiné. Il se leva en ouvrant l’un de ses tiroirs pour s’emparer de son holster. Il glissa son arme sous son aisselle gauche, puis il se propulsa dans le couloir en criant.
—   VAMA 2  à la bijouterie du soleil !
 Officier de police judiciaire, de permanence pour la semaine, il se prépara mentalement à prendre l’enquête en compte.
—  Ç a commence bien !  
Un stagiaire se précipita derrière lui et ils rejoignirent une voiture banalisée garée sur le parking extérieur.
—   Fonce ! dit-il au jeune policier en lui indiquant la route.
Le trajet fut effectué en un temps record. Deux véhicules de police, gyrophares clignotants, étaient stationn és devant la bijouterie. Quelques badauds tenus en respect par des fonctionnaires en tenue tentaient de discerner un détail ou une silhouette derrière la devanture. Une adjointe de sécurité, apparemment contente de participer à l’ événement, battait la semelle devant l’entrée pour en interdire l’accès à toute personne non autorisée. Elle reconnut Raphaël et s’effaça pour le laisser entrer. Il lui fit un sourire en passant à côté d’elle et frôla imperceptiblement sa hanche. La jeune femme rougit en rêvant passer une nuit en sa compagnie. Elle le croisait fréquemment dans les couloirs du commissariat et était sensible à son anatomie.     
Près du comptoir, un homme d’une cinquantaine d’années tenait une femme du même âge dans ses bras en tentant de la réconforter. Dans la pièce, les hommes de l’équipe de police scientifique photographiaient et effectuaient des prélèvements en espérant récupérer des traces ADN et d’éventuelles empreintes.
Raphaël discuta brièvement avec un enquêteur avant de s’adresser au couple de bijoutiers. La femme lui relata les faits entre plusieurs hoquets, stipulant que les deux voyous avaient agi sans violence et avec sang-froid. Son époux n’avait rien vu ni entendu le moindre bruit, car il travaillait dans l’arrière-boutique.
Le cambriolage s’était déroulé en cinq minutes. Deux individus cagoulés et armés d’un pistolet avaient pénétré à l’intérieur du magasin. Les deux étaient vêtus d’un jeans et d’un tee-shirt, dont un blanc  ; ils portaient tous les deux une casquette et leur visage était dissimulé sous une cagoule. Le premier était resté devant la porte pour surveiller l’entrée, pendant que le second contraignait la bijoutière à ouvrir ses vitrines pour déposer montres, colliers, bagues et autres bijoux au fond d’un sac violet. Sans qu’elle s’en rende compte, ils avaient enfermé discrètement son mari dans la petite pièce, sans avoir cherché à y pénétrer. Puis, ils avaient ensuite quitté les lieux aussi rapidement qu’ils étaient apparus pour s’engouffrer dans une BMW noire.
Raphaël était satisfait. En général, victimes et témoins, trop stressés, étaient incapables de fournir le moindre renseignement utile. Il se doutait que la BMW avait été volée et qu’elle serait découverte entièrement calcinée dans la périphérie marseillaise, au cours des prochaines heures. Il s’enquit.
—   Possédez-vous un système de surveillance vidéo ? 
Le bijoutier l’invita à le suivre dans l’arrière-boutique. Divers outils de petite taille reposaient sur une table. L’homme ouvrit un placard où un disque dur intégré à la box enregistrait les images. Un antique poste trônait sur une étagère parmi du courrier, des classeurs et quelques bo î tes contenant des pièces d’horlogerie.
—   Ici.    
Raphaël l’invita à l’insérer dans son compartiment.  
—   Examinons-la ensemble. 
L’homme s’exécuta. La box, reliée à un petit téléviseur, délivra ses images. Il la cala au moment où les deux malfrats pénétraient dans le magasin. Les faits se déroulaient devant eux tel un film muet, comme la femme l’avait spécifié.
—   Stop ! intima Raphaël en posant spontanément une main sur l’épaule de son voisin.
L’image se figea. Le policier s’approcha du moniteur et porta son attention sur l’écran. Il distingua l’un des hommes, immobile devant la porte d’entrée, jetant des regards anxieux vers sa victime et son complice. Il s’évertuait à remplir un sac en tissu violet en essayant de contenir sa frayeur. Raphaël vrilla son attention sur l’individu. Le bijoutier s’enquit.
—   Vous voyez quelque chose d’intéressant ?
—   Et comment ! affirma le policier un large sourire aux lèvres. Regardez le loustic tenant le sac devant vous.
—   Oui, et alors ?
—   Les manches de son polo sont légèrement remonté es.  
—   Je ne comprends toujours pas. 
Le policier s’expliqua posément.
—   Ce type porte un tatouage. Une fleur de lys. C’est un élément d’identification intéressant.    
L’héraldique d’une dizaine de centimètres dessinée au-dessus du poignet droit se révélait sans difficulté à l’écran. De couleur blanche, la base partait du poignet pour s’achever en une magnifique pointe au milieu de l’avant-bras.
—   Vous avez raison ! Sur le moment, je ne l’ai pas vu.  
Raphaël pointa son index sur l’écran.
—   Il porte des gants, mais son tatouage est visible comme le nez au milieu de la figure ! Quelle erreur !
—   Vous allez les arrêter et me restituer mes bijoux  !   
Le bijoutier était fébrile. Le choc émotionnel l’envahissait progressivement et l’enquêteur tenta de le calmer.
—   C’est un détail crucial. Nous allons vérifier dans nos fichiers si un tatouage de ce type est répertorié. Je vous tiendrai au courant. Je vais transférer ce fichier sur ma bo î te mail. Passez tout à l’heure au commissariat avec votre femme pour signer les procès-verbaux d’auditions et de saisie. J’en profiterai pour vous présenter des photos de notre trombinoscope. Avec un peu de chance…
—   Ils étaient masqués !
—   Votre épouse essaiera quand même. Peut-être qu’un détail significatif sur l’une des photos l’alertera. Observez cette image figée sur le film. L’homme au tatouage, son visage arrive à la hauteur de ce présentoir.
En parlant, le policier mesura approximativement le meuble d’un regard. Le bijoutier paraissait suspendu à ses lèvres.
—   Oui, et alors ?
—   Ce loustic est de la même hauteur que votre présentoir. À vue de nez, sur l’image, il doit faire 1,75 mètre.
—   Si vous le dites, répondit le joaillier, pendant que Raphaël ordonnait à l’un de ses subalternes d’aller mesurer le meuble.
—   J’en suis convaincu. Nous avons un suspect dont la taille est d’environ 1,75 mètre, et sur son bras droit, un tatouage représentant une fleur de lys. C’est un bon départ  !  
L’homme parut dubitatif, mais resta silencieux. Ils rejoignirent l’espace de vente où la commerçante attendait, assise derrière un comptoir en compagnie d’une policière. Raphaël les invita de nouveau à se rendre en ses bureaux, puis après un bref salut, il quitta les lieux suivi du stagiaire. L’adjointe de sécurité ne put s’empêcher de lancer une œillade provocante à l’adresse du jeune policier quand il franchit la porte. Raphaël répondit par un clin d’œil . S’il avait eu un peu de temps, il lui aurait proposé un rendez-vous. La belle aurait sans aucun doute accepté. Toujours suivi du stagiaire, il rejoignit son véhicule. Impressionné par la sérénité dont avait fait preuve son patron, le jeune demanda.
—   Tu as une idée ? T’as appris quelque chose ? On va perquisitionner ? Je demande l’appui de la BAC 3   ?
Devant l’avalanche de questions, l’inspecteur leva une main en signe d’apaisement.
—   Nous mettrons du temps, mais je pense le ou les retrouver tôt ou tard. Un tatouage en forme de fleur de lys au poignet n’est guère courant. Le type n’est pas très malin. Il aurait pu dissimuler ce dessin sous une chemise à manches longues ou une veste. Le tatouage est repérable. Les types du milieu arborant ce genre de dessin ne courent guère les rues. J’en connais un, mais rien ne…
Le passager lui coupa la parole.
—   On va le serrer 4  ?  
—   Il ne lui ressemble pas. La stature et la morphologie sont différentes. Nous pouvons déjà le mettre hors de cause. Dès notre retour, tu rentreras les données recueillies, la taille estimée, la couleur, les caractéristiques du type et du tatouage. Bref, la base de notre boulot. Vérifie l’ensemble et imprime tous ceux représentant une fleur de lys.  
—   Compris !
—   Dès que tu auras découvert un élément positif, tu m’appelles !
—   OK.
—   Parfait. 
***
Enclave nord de la cité phocéenne, la Renaude se divisait en deux parties. Les HLM occupés par la communauté maghrébine surplombaient le secteur aval des misérables maisons où habitaient les gitans sédentarisés.  
Anjie rinça son bol et sa petite cuillère dans l’évier avant de passer sous la douche. Le jet la rafra î chit et elle apprécia la tiédeur de l’eau. En lavant ses cheveux, le souvenir des festivités des Saintes-Maries-de-la-Mer refit surface. Ce grand blond énergique ne manquait pas de charme. Doté d’un culot sans doute à toute épreuve , Anjie avait perçu chez Raphaël un charisme que peu de gadj é dégageaient. En se savonnant, elle se remémora ses yeux rieurs quand il affirmait haut et fort, avoir effacé toutes les photos enregistrées sur la carte mémoire de son téléphone portable. Elle sourit en songeant qu’il l’avait bien manipulée.
Plongée dans les souvenirs de la veille et sans s’en rendre compte, sa main droite effleura le haut de sa cuisse, alors que la gauche caressait doucement sa poitrine. Les yeux fermés, elle revit les yeux malicieux du policier tentant de la manœuvrer.
Ses doigts s’égarèrent dans sa toison avant de venir glisser le long de son intimité. Une onde de chaleur la saisit. Son majeur dansait en cadence, titillant le petit bouton lui offrant tant de frissons. Le majeur de l’autre main glissa sur une aréole tout en effleurant la pointe d’un téton. L’eau chaude coulait sur sa nuque et ses épaules tout en cascadant le long de sa colonne vertébrale et de ses hanches. La vapeur envahit la salle d’eau et le miroir se couvrit de buée. Les jambes tremblantes, elle se mordit les lèvres pour ne pas crier…
Pour la première fois de son existence et malgré toute la tendresse qu’elle portait aux siens, elle regretta l’ensemble des traditions interdisant de flirter avec un homme étranger à son peuple. Encore troublée, elle ferma la cabine de douche et s’essuya en s’observant face au miroir. Quelques petits grains de beauté agrémentaient la surface de sa peau. Elle savait que les courbes de son corps étaient un régal pour les yeux masculins. Elle s’amusait parfois à les aguicher d’un regard langoureux, puis, quand sa victime pensait flairer l’aubaine du jour, elle tournait les talons en souriant. Des hommes de son entourage et plusieurs forains, amis de sa famille, tentaient régulièrement une approche, rapidement déjouée par cette jeune femme atypique.
Pourtant, songea-t-elle en enfilant un jeans moulant savamment déchiré à la hauteur du genou gauche, elle aurait peut-être et sans vouloir se l’avouer, discut é avec l’inconnu. Ils se seraient embrassés, puis revus. Quelques jours plus tard, elle l’aurait présenté à ses parents. Elle éclata de rire en se mirant une nouvelle fois dans la glace. Les siens auraient jeté l’homme avec pertes et fracas, tout en prononçant une myriade de noms d’oiseaux, d’injures et de menaces de mort, avant de la jeter aux gémonies.  
La honte s’échouerait sur elle et sa famille. Le respect des traditions était inaltérable et tous membres contrevenant aux règles étaient vilipendés, puis rejetés. Chez les gitans, une union avec un gadjo est une ineptie.
—   Autant l’oublier, murmura-t-elle en enfilant un tee-shirt. Déjà que maman et papa sont rarement heureux de me voir parce que je n’agis pas conformément à nos usages. Si je m’acoquinais avec un gadjo, l’oncle me jetterait à la rue. Et où irais-je ? Les gadj é adorent m’humilier. Je serais la proie de tous ces gens s’assimilant à la société bien-pensante qui se dit convenable, alors qu’ils sont les premiers à bafouer leurs propres principes. J’ai la chance de travailler et je ne dois pas la gâcher. Mon oncle, sa maison et le boulot sont les seuls trésors qui me restent.  
Son oncle Diego, forain, était divorcé. Après s’être fâché avec sa famille, il avait coupé tous contacts pour courir les routes de la région en travaillant au sein des fêtes communales. Il avait acheté un manège pour enfants et un stand de tir. Anjie s’occupait à plein temps de ce métier. Au fil du temps, l’oncle s’était sédentarisé, et l’hiver, quand les fêtes s’espaçaient, il regagnait sa maisonnette chèrement acquise, située dans ce quartier défavorisé.  
La plupart des familles gitanes sédentarisées s’étaient regroupées à la Renaude, au sein des quartiers nord où une excellente harmonie s’était développée. Sans que chaque membre d’une famille s’invite régulièrement chez une autre, une connivence s’était instaurée. Ils ne fraternisaient guère avec la communauté maghrébine installée depuis plusieurs décennies, mais bon an mal an, les rares conflits se réglaient en général discrètement.
Dès son arrivée, Diego avait proposé à sa nièce de tenir le stand de tir. Elle avait appris à nettoyer et graisser les fusils à air comprimé, à tendre les fils d’acier recouverts d’une fine couche de soie. Le tireur croyait ainsi tirer sur une simple ficelle. Il lui fallait beaucoup de persévérance et un porte-monnaie bien garni avant de pouvoir rompre le fil. Anjie gonflait aussi les petits ballons de baudruche multicolores, qui, par trois, dansaient joyeusement dans leur caisse sous l’effet d’un ventilateur. En touchant les trois cibles, le tireur obtenait un lot. Au fur et à mesure de la journée, elle garnissait les étagères présentant les cadeaux. Le soir, elle dormait dans la seconde chambre de la caravane de son oncle, ou, si la fête se déroulait à Marseille ou à proximité, elle regagnait le logis.
La fête actuelle se déroulait près du Vieux-Port. Anjie ferma à clé la porte de l’appartement et se précipita à l’extérieur.
***
Raphaël clôturait un PV quand le téléphone intérieur l’extirpa de ses réflexions. Il décrocha en soupirant.
—   Ouais, lieuten…
—   Laisse tomber et rapplique  ! l’interrompit une voix rauque.
Le jeune policier sourit en raccrochant. Il savait que la commissaire avait des vues sur lui. D’une décennie son a î née, cette femme divorcée savait aussi bien se faire comprendre dans sa vie professionnelle, que privée. Elle l’avait repéré dès son arrivée dans le service, et elle s’était promis de le mettre dans son lit rapidement. Elle avait tenté quelques approches dès sa prise de service, mais le jeune homme, trop occupé à s’installer et à prendre ses marques, la faisait patienter, tel un tigre surveillant sa proie.
Il entra sans frapper dans le bureau. Elle l’invita d’un geste de la main à s’asseoir face à elle. Assise nonchalamment sur son bureau, elle l’observa à la dérobée en admirant sa musculature. Raphaël s’assit à califourchon sur une chaise et planta ses yeux dans ceux de sa supérieure hiérarchique, qui prit le bénéfice de la parole.
—   T’en es où dans ton enquête ?
—   Deux minutes, Murielle, elle vient de démarrer. Je viens de terminer le PV des constatations.
—   OK, et maintenant ?
—   J’ai mis un collègue sur les auditions  ; les techniciens de l’identité judiciaire sont encore sur place et j’attends leur rapport. J’ai aussi le stagiaire qui recoupe les photos au Canonge .
—   Impeccable. Qu’est-ce que tu fais ce soir ?
—   Rien de spécial, répondit son interlocuteur en songeant que la discussion allait déraper sur un sujet privé. Je rentre chez moi, un Blu-ray, et au lit.
—   Ton week-end s’est bien passé ?
—   Affirmatif. J’ étais aux Saintes-Maries. Fête sympa, répondit-il en songeant à la gitane.
—   Tu parais soucieux.  
Il biaisa.
—   Je pensais aux gars du service d’ordre pour contenir une foule pareille.
—   Tu parles ! En restant discret, tout se déroule comme sur des roulettes. On va faire un tour sur la Canebière ce soir  ?  
Il fit mine de réfléchir quelques secondes avant d’accepter.
—  À huit heures et demie sur le Vieux-Port ?
—   C’est parfait, acquiesça-t-il en se levant pour quitter sa patronne.
***
Anjie tendit la carabine à air comprimé à l’adolescent. Entouré de deux copains, il coinça la crosse contre son épaule pour viser le premier des trois ballons de baudruche. Le bleu éclata au premier impact. Fier comme Artaban, il visa soigneusement le rouge qui explosa à son tour. Le vert subit le même sort. Pendant que ses copains le félicitaient, l’ado choisit une petite otarie en peluche qu’il offrirait à sa prétendante. Le trio s’éloigna en plaisantant, sans remarquer le tatouage d’une fleur de lys qu’arborait l’homme se dirigeant vers le stand d’Anjie. Il tenait un sac violet dans la main droite. Elle fronça les sourcils en l’apercevant.
—   Juan  ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
—   Salut sœurette !
—   Toi, tu as quelque chose à me demander ou à te reprocher.
—   Je constate que tu es toujours aussi contente de me voir.
—   Qu’est-ce que tu veux ?
Elle se méfiait de lui comme de la peste. Depuis leur jeunesse, il fréquentait toute l’équipe de mauvais garçons de leur camp et ne manquait aucune mauvaise action pour se faire remarquer. Plusieurs courts séjours en prison pour vols et trafics de stupéfiants émaillaient régulièrement ses dernières années, sans qu’il n’en paraisse affecté. Il en profitait pour faire connaissance avec d’autres détenus qui, éventuellement, lui fourniraient de nouveaux clients dès sa sortie. Il avait peaufiné sa silhouette dans les salles de musculation carcérales, pour la joie de ses nombreuses ma î tresses. Petit mafieux sans envergure, il tentait de jouer dans la cour des grands sans jamais parvenir à ses fins.
—   Tu réponds, oui ou non ?
—   T’énerve pas ma cocotte, répondit Juan en ébauchant un mauvais sourire.
Il déposa le sac sur l’étroit comptoir recouvert d’un velours vert.
—   C’est quoi  ?  
—   Je t’en pose des questions ?
—   Qu’est-ce que c’est ?
—   Des trucs à moi.
Il fut plus prompt qu’elle lorsqu’elle tenta d’empoigner l’anse.  
—   Tout doux, ma belle. On peut s’éloigner pour causer ?  
Anjie s’emporta.
—  É coute-moi bien, sombre crétin ! Au cas où tu ne le remarquerais pas, je tiens le stand de l’oncle. Je ne vois guère comment je pourrais quitter les lieux en étant seule ici.
Il plaça les paumes de ses mains face à elle en signe d’apaisement.
—   OK.
—   Montre !
Il soupira, regarda autour de lui et desserra le lacet. Sa sœur jeta un œil à l’intérieur et jura.
—   Dans quelle magouille tu t’es encore fourré ?
—   C’est pas des magouilles.
—   Non, à peine. Où as-tu volé ces bijoux ?
—   Boucle-la. Tu veux un micro ? Je serais toi, je parlerais encore plus fort, maugréa Juan en refermant le sac.
—   Explique-toi !
Juan relata le cambriolage de la bijouterie sous les yeux horrifiés de sa sœur. Il acheva à peine son récit qu’elle explosa.
—   T’es complètement fêlé  ! Fous le camp, je ne veux plus te voir. Tu cherches toujours des histoires et je ne veux pas y être mêlée !
Son aîné soupira, laissa glisser ce moment d’exaspération, avant de murmurer :
—   Je t’ai rarement demandé quoi que ce soit. Je te le demande pour une fois. Planque ces bijoux chez toi. Je viendrai les chercher quand cette histoire sera oubliée. Les flics vont être un peu trop curieux à mon goût, et je ne serais pas étonné de les voir rappliquer au camp.
—   Tu penses qu’ils te soupçonnent ?
—   Tu sais comment sont les gardés 5 . Je m’en méfie comme de la peste.
—   Oui, bon, tu n’es pas non plus l’ennemi public numéro un à Marseille.
—   Tu acceptes ?
Anjie sembla réfléchir un long moment. Son frère était une canaille, mais elle l’aimait. Sa famille se désolerait si elle n’agissait pas en sa faveur. Et damer le pion à la police serait un plaisir évident. Ses traits s’adoucirent quand elle répondit.
—   D’accord. Je les prends dans ma chambre pour une semaine. À l’issue, si tu ne viens pas les chercher, j’en parlerai à l’oncle et tu te débrouilleras avec lui.
—  Ç a marche, merci sœurette. Je te revaudrai ça.
—   Laisse tomber, deviens honnête. C’est la seule chose que je puisse te demander et qui me ferait vraiment plaisir.
Il éclata de rire et déposa le sac à l’intérieur du stand, derrière un carton de petites fournitures.
—   Je te laisse, ma grande. C’est sympa. Salut  !  
Il accompagna ses paroles d’un geste de la main et se fondit dans la foule. Anjie le regarda en maugréant, en se demandant dans quel guêpier elle venait de tomber. Elle n’eut guère le temps de se lamenter, un couple s’approcha et s’empara d’une carabine. Elle fit volte-face, leur adressa un sourire et s’empara d’une bo î te de petits plombs.
CHAPITRE   III
Le dernier bateau de la journée effectuant la visite des Calanques s’arrima à l’un des débarcadères du Vieux-Port, et la nuée de touristes bardée d’appareils photo numériques et de caméscopes s’égaya sur les quais. Raphaël et sa patronne les observèrent un instant. Sans formalité, sa voisine lui passa un bras sous le sien et l’entra î na vers les restaurants jouxtant la darse. Ils étaient tous bondés, mais le jeune homme, prévoyant, avait réservé une table dans l’un d’entre eux. Ils d î nèrent d’un plat de moules.
La nuit était tombée depuis un moment quand le couple sortit du restaurant. Les projecteurs vrillés sur la basilique Notre-Dame de la Garde lui conféraient une aura suppl é mentaire. Quelques étoiles scintillaient, offrant aux curieux un magnifique spectacle au-dessus du port.
—   La température a baiss é , affirma Raphaël.
—   Tout dépend de quelle température tu veux parler, rétorqua Murielle en plantant son regard dans le sien.
Le jeune policier comprit le message et approcha ses lèvres. Elle ferma les yeux et attendit. Il captura la lèvre supérieure avec les siennes, l’effleura avant d’insérer doucement la pointe de sa langue dans la bouche de sa future ma î tresse. Elle répondit à son baiser , et leurs langues s’enchevêtrèrent dans un ballet silencieux. Ils reprirent leur souffle, conscients de la charge sensuelle qui se dégageait. Ils déambulèrent un moment sur la Cannebière, regardant les vitrines et observant les personnes attablées aux terrasses des cafés tout en échangeant des baisers de plus en plus sensuels. Murielle murmura en lui tenant les deux mains  :  
—   Tu viens à l’appart boire un dernier verre ?
Raphaël accepta sans l’ombre d’une hésitation. Chacun regagna sa voiture et suivit la direction du quartier de La Blancarde. Les deux véhicules se garèrent côte à côte sur le parking de l’immeuble, et Raphaël enlaça les épaules de sa patronne jusqu’à l’ascenseur. Elle appuya sur le bouton indiquant le troisième étage et plaqua ensuite ses lèvres contre celles du jeune policier. La porte s’ouvrit sans qu’il interrompe leur baiser. Il la poussa délicatement sur le palier, avant qu’elle n’ouvre la porte de son domicile.
—   Un verre ?
Il accepta un Bourbon.
—   Je vais prendre un bain, annonça la propriétaire des lieux en lui lançant une œillade provocante.
Rapha ël resta de marbre et lut l’étiquette indiquant la provenance du breuvage. Il entendit l’eau couler. Il se leva doucement, balaya les pièces alentour d’un bref regard et repéra la porte de la chambre. Il entra sans bruit. Il fut étonné par la présence d’un lit à baldaquin. Il n’aurait jamais pensé que sa supérieure hiérarchique puisse posséder un tel meuble. Un long placard mural couvrait toute la longueur du mur situé face à la baie vitrée coulissante s’ouvrant sur le balcon. Entre les deux, un vieux fauteuil datant du début du XX e siècle, où reposait sur l’accoudoir un soutien-gorge en dentelle, dénaturait l’ensemble. Il repéra une bouteille d’huile de massage trônant sur la table de chevet. Il dévissa le bouchon pour en sentir l’extrait.
—   Cannelle, murmura-t-il en vissant le bouchon.
Il posa la main sur la couette et perçut la souplesse du matelas. Il souleva couette et drap pour s’apercevoir que la ma î tresse de maison avait choisi un matelas à eau. Il sourit.
—   Satisfait de ta perquisition ? lança une voix amusée.  
Il fit volte-face. Murielle l’observait d’un air ironique, appuyée contre le chambranle de la porte, bras croisés. Elle était pieds nus et portait un peignoir blanc en éponge. La commissaire s’approcha pour s’emparer de la bouteille d’huile de massage.
—  À toi de jouer, murmura-t-elle en ôtant son peignoir avant de s’allonger sur le ventre.
Raphaël approuva silencieusement les courbes de la femme. Sans un mot, il ôta sa chemisette. Ce fut au tour de Murielle d’admirer sa musculature. Elle le contempla avec désir, prête à go û ter l’instant présent. Le jeune homme se frotta les mains pour les réchauffer, et déposa ensuite quelques gouttes d’huile sur sa paume droite. Il laissa glisser le liquide ambré sur la colonne vertébrale de la jeune femme qui tressaillit. Il commença par masser le dos et remonta doucement vers la nuque. Ses mains caressaient doucement, mais fermement l’épiderme de la femme qui ferma les yeux pour mieux savourer l’instant. Il fit de petites rotations avec ses pouces sur les cervicales, avant de descendre progressivement jusqu’aux fesses. Il les pétrit avec passion, glissa le majeur le long de sa raie des fesses, avant de poursuivre son exploration sur les cuisses et les mollets. Ses doigts rayèrent avec délicatesse la pliure des genoux. Il déposa quelques gouttes d’huile sur les chevilles, les massa et demanda à la jeune femme de se retourner. Oubliant toute décence, elle obtempéra. Les doigts de Raphaël glissèrent sur les jambes et les cuisses. Le pouce et le majeur droit frôlèrent imperceptiblement les lèvres de la jeune femme qui ébaucha un sourire de satisfaction. Les yeux fermés, elle go û tait l’instant présent. Imperturbablement, son amant poursuivit sa progression. Il lui caressa le ventre en le frottant en douceur avec la paume d’une main, pendant que l’autre frôlait une hanche. Puis il glissa ses doigts entre les seins, pendant que l’autre suivait la courbure de la poitrine. Sa victime ne put retenir un léger cri d’excitation. Il progressa jusqu’au cou et lui déposa de légers baisers avant de la piqueter avec sa langue jusqu’à la naissance de sa poitrine. Il laissa tomber quelques gouttes d’huile sur les tétons. Elle tressaillit. Il enduisit les aréoles, goutta leur granulé puis titilla l’extrémité des seins, alors que la femme commençait à se cambrer. Doucement il posa ses lèvres, puis il entreprit de la couvrir de baisers en descendant doucement pendant que ses mains poursuivaient leur danse. La jeune femme commença à gémir. Il donna de légers coups de langue sur le nombril avant de parvenir au fruit défendu. Imperceptiblement, elle écarta les cuisses. Raphaël descendit de quelques centimètres pour s’approcher de la fleur mystérieuse. Ses pétales s’entrouvrirent alors qu’il sentit la rosée perler. Il go û ta le suc à la source, en écoutant le son de sa voix…
***
Anjie s’enferma dans sa chambre et jeta le sac sur son lit. La pièce meublée spartiatement comportait un lit à une place, une commode et une chaise. Un tapis élimé constituait ce qui pouvait se nommer l’unique décoration.
Elle retourna le sac après avoir délacé le cordon. Son contenu se répandit sur l’épais édredon. Elle poussa un cri de ravissement en découvrant le butin. Bagues serties de diamants, colliers, montres, boucles d’oreilles et pendentifs brillaient de tous leurs éclats. Anjie ne savait où donner de la tête. Ils s’étalaient sur l’édredon en étincelant de tous leurs feux.
C’est pas possible, comment peut-il déconner ainsi  ? se dit-elle en pensant à son frère. Ce crétin n’a aucun scrupule à empoisonner ma vie en me demandant de planquer ces merveilles. Il est complètement cinglé. Je peux me retrouver en cabane en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.  
Elle soupira et, à regret, jeta pêle-mêle les bijoux au fond du sac. Elle fit un rapide tour de la pièce en cherchant l’endroit où il serait le moins décelable. Un sourire éclaira son visage quand elle se précipita dans la salle de bains. Elle repéra la trappe de visite de la baignoire. Elle parvint à la desceller et observa l’intérieur.
—   J’vois rien ! maugréa-t-elle en se relevant pour aller chercher une pile électrique.
Elle ouvrit un tiroir de la cuisine et découvrit le fruit de ses recherches dans un fouillis inimaginable. Elle se précipita à nouveau dans la salle d’eau pour éclairer le dessous de la baignoire. Elle repéra la tuyauterie plaquée contre la cloison et les quatre pieds de la baignoire. Anjie distingua dans un angle un petit tas de graviers, certainement issus de l’installation, et elle décida de dissimuler le butin derrière le tas. Elle balaya ensuite les débris pour former un amas plus compact, puis elle inspecta ensuite le résultat de son travail en souriant. Le sac était caché  ; même si la planque n’était guère originale, c’était mieux que rien. Elle referma la trappe de visite, épousseta ses genoux, puis se lava les mains avant de retourner dans sa chambre.
—   Une bonne chose de faite. Juan a intérêt à venir les chercher rapidement, j’ai pas envie de moisir en prison. Et si l’oncle l’apprend, il me tue  ! se dit-elle en parlant à voix haute.
—   Qu’est-ce tu dis ? tonna une voix au fond du couloir.  
Anjie sursauta en reconnaissant la voix.
—   Tu es déjà rentré, mon oncle ? Je ne t’attendais pas si tôt.
—   C’est calme, fit le nouvel arrivant en se postant dans l’embrasure de la chambre. J’en profite.
Un homme aux cheveux noirs de deux mètres de haut barrait l’entrée. Des yeux malicieux observaient la jeune femme qui se demandait si elle n’avait pas parlé trop fort. Il reprit la parole.
—   Tu parais ailleurs.
—   Je suis un peu fatiguée.
—   J’ai vu plein de flics en ville. En rentrant, les flics m’ont demandé mes papiers à un barrage.
—   Ils sont toujours là où on n’en a pas besoin.
—   Une bijouterie a été cambriolée dans le centre-ville, m’a expliqué un poulet.
—   Et évidemment , ils t’ont coincé.
—   J’étais dans la file de voitures. Pour une fois qu’ils me contrôlent involontairement, je ne dirai rien.
Gitans et autres personnes de la communauté des gens du voyage avaient l’habitude d’être les cibles des forces de l’ordre. Reconnaissables aux caravanes fréquemment attelées aux fourgons, policiers et gendarmes se faisaient une joie de les agacer. Les vérifications s’éternisaient parfois, et il fallait l’intervention du patriarche ou du pasteur pour éviter que la situation ne s’envenime. Anjie haussa les épaules en disant :
—   Ils nous détestent.
—   Nous le leur rendons bien. Laisse tomber, va, et parlons d’autres choses.
Il fit demi-tour et se dirigea vers la cuisine. Anjie regarda distraitement la porte de la salle de bains et le suivit.
***
Murielle jouit pour la seconde fois, puis s’effondra aux côtés de son amant. Elle ferma les yeux, soupira longuement et, à la suite d’un moment de silence, affirma d’une voix douce :
—   Je me doutais que tu savais t’y prendre avec les femmes.
Raphaël ignora la remarque et plaça ses mains derrière la nuque. Allongé sur le dos, il observait sa dulcinée. É tendue impudiquement, elle tourna la tête dans sa direction en souriant.
—   C’était délicieux.
—   Hum…
—   Et toi ?
—   Très bien, répondit-il évasivement en se figurant Anjie, nue devant lui.  
Il n’avait eu de cesse en faisant l’amour de se rappeler le visage et la courbure du corps de la gitane. Heureusement, sa voisine n’y avait vu que du feu et avait pris son plaisir sans arrière-pensée.
—   On recommence quand tu veux.
—   J’aimerais bien dormir un peu maintenant, avoua-t-il en songeant au tempérament de feu de sa patronne.
Elle n’avait cessé de le relancer, et malgré son ardeur et sa passion pour l’amour, il avait maintenant envie de récupérer.
—   Tu ne veux pas que l’on recommence ? suggéra-t-elle en embrassant son nombril tout en descendant doucement en lui léchant la peau.
Il la repoussa gentiment.
—   Plus tard. Laisse-moi souffler un moment.
—   Allez, encore une fois, dit-elle en refusant d’abdiquer.  
—   Oublie-moi, rétorqua-t-il un peu plus fermement.
Murielle redressa la tête et s’esclaffa.
—  Ç a tombe tout seul !
Son amant fit une moue désabusée.
—   Dix minutes de tranquillité, c’est trop demandé ?
—   Tu as eu ce que tu voulais, et maintenant, on passe à autre chose ?
Raphaël, qui avait l’habitude de jongler d’une femme à l’autre sans état d’âme, sentit la moutarde lui monter au nez. Il se contint.
—   Non. J’ai juste envie de faire un petit roupillon, même si une aussi jolie et entreprenante femme comme toi me fait un effet auquel je ne puis résister.
Elle jeta un œil vers son entrejambe et rétorqua ironiquement :
—   Pour l’instant, je ne te fais pas vraiment d’effet.
—   C’est normal, avec le traitement que tu viens de me faire subir !
—   Tu ne t’en es pas plaint.
—   C’est vrai, mais maintenant, j’ai sommeil. Laisse-moi tranquille un petit moment.
—   Vous êtes tous pareils, les mecs ! Dès que vous avez eu ce que vous voulez, hop, dodo !
—   Hé, ma grande, je ne suis pas venu te chercher. Qui m’a proposé de passer la soirée ensemble ?
Sa supérieure hiérarchique se redressa.
—   Goujat ! Tu étais bien content !
—   C’est vrai. Je te demande simplement de me foutre la paix un moment.
—   Monsieur sait parler aux femmes !
Raphaël préféra se taire. Sa ma î tresse se leva, enfila son peignoir et quitta la pièce en maugréant. Il ouvrit un œil en ébauchant un sourire. Murielle lui avait procuré du plaisir à deux reprises, et après quelques instants de repos, il savait qu’il pourrait recommencer. Mais il préférait savourer l’instant en songeant à Anjie. Il ferma les yeux lorsque son téléphone sonna.
***
Anjie et son oncle d î naient tranquillement dans le salon faisant office de salle à manger, en regardant distraitement les informations régionales. Leur attention fut attirée par le présentateur résumant le cambriolage survenu dans la bijouterie. Un court reportage souligna son commentaire, puis il changea de sujet. Anjie préféra éteindre le téléviseur.
—   Pourquoi tu coupes ? bougonna Diego en fronçant les sourcils.
—   C’est toujours la même rengaine. J’en ai marre d’entendre les problèmes du monde entier. Des vols, des meurtres et des politiques pourris jusqu’à la moelle donneurs de leçons ne pensant qu’à leurs intérêts personnels.
—   C’ étaient les infos. Le journaleux évoquait le vol où les flics m’ont fouillé.
—   Ils ne t’ont pas fouillé à l’endroit où s’est commis le cambriolage  ?  
—   Non, mais je n’étais pas loin. Rallume la télé  !  
Anjie leva les yeux au ciel en s’exécutant, tout en ne pouvant s’empêcher de grommeler.
—   C’est toujours pareil les infos.
—   Tu l’as déjà dit. Au fait, pendant que j’y pense, dit l’homme à la suite d’un bref temps de silence, j’ai appris que Juan est passé au stand.
Sa nièce se raidit imperceptiblement sur sa chaise, mais son vis-à-vis ne parut pas s’en rendre compte.
—   Comment l’as-tu appris ?
—   Par Pedro.
Encore un qui ne peut s’empêcher de se mêler de ce qui ne le regarde pas , songea Anjie en voyant mentalement le forain, propriétaire du stand voisin.
Diego ne lui laissa guère l’occasion de réfléchir.
—   Qu’est-ce qu’il manigance ?
—   Rien… Ou plutôt, pas grand-chose.
—   C’est-à-dire ?
Les yeux de l’homme vrill èrent ceux de sa nièce. Elle lança la première réponse lui venant à l’esprit, tout en sachant qu’elle n’était guère crédible.  
—   Il voulait savoir s’il y avait du travail.
La réaction de l’oncle ne se fit pas attendre, et il éclata de rire.
—   Du turbin  ? Depuis quand J uan cherche-t-il du boulot  ? Tu plaisantes Anjie  !  
Sa mine enjouée se métamorphosa en un sévère rictus.
— Dis-moi la vérité !
La jeune femme était dans l’expectative. Avouer ce qu’elle savait ou trouver rapidement une excuse valable. La sonnerie du téléphone allégea l’atmosphère. Diego s’empara du combiné portatif.
—   Oui. Qui c’est ?
Un silence de plusieurs secondes suivit ces paroles, puis un léger déclic signala que le correspondant anonyme venait de couper la communication. Perplexe, l’oncle observa l’appareil. Anjie s’enquit.
—   Qui était-ce ?
—   J’en sais rien, mais j’aime pas ça.
Elle haussa les épaules et arracha le combiné de la main de son oncle. Elle appuya sur les touches et lut le dernier numéro appelant. Son parent l’observait en songeant qu’il ne s’habituerait jamais aux nouvelles technologies. Son pied droit tapotait nerveusement le vieux carrelage à la couleur passée. Il fronça une nouvelle fois les sourcils.
—   Alors ?
—   C’est Juan, répondit Anjie qui avait identifié le numéro du portable.
—   Qu’est-ce qu’il veut celui-là  ? Nous parlions de lui quelques instants auparavant, et voilà qu’il tombe comme un cheveu sur la soupe. Nous n’en avions pas entendu parler depuis des semaines, et soudainement, il se rappelle à notre bon souvenir. Ou il a besoin d’argent, ou il a encore fait une connerie.
—   Tu es sévère avec lui.
—   Tais-toi ! Tu sais bien que j’ai raison. J’ai l’intuition qu’il s’est encore fourré dans un sac de nœuds et que c’est à toi qu’il voulait parler. Sinon, il n’aurait jamais raccroché.
La jeune femme se maudit d’avoir identifié le numéro.
***
Raphaël quitta l’appartement de Murielle avec le sourire. La réputation de la jeune femme n’était pas usurpée, et il avait passé un agréable moment. Il savait aussi qu’elle avait apprécié les dernières heures, et c’est sans aucun scrupule qu’il quitta le quartier au volant de sa voiture pour prendre la direction des Goudes.
Ses collègues avaient été surpris en apprenant où il résidait. La route sinueuse et étroite longeant la Méditerranée reliait l’une des premières Calanques à Marseille. Elle était un cauchemar pour les riverains qui mettaient un temps fou à rejoindre le centre de la ville. Le jeune homme avait rétorqué qu’il bénéficiait d’une maison louée à moindre coût, grâce à des amis de ses parents. Enchâssé entre deux petites collines et la mer pour décor, le petit quartier était prisé des touristes, des randonneurs et des curieux. Loin des yeux de ses collègues, il pouvait amener quelques conquêtes féminines sans se préoccuper des médisances.  
Le jeune homme conduisait tranquillement, la vitre ouverte et un coude posé nonchalamment sur l’accoudoir de la portière. La ville s’ était endormie , et seuls quelques noctambules tra î naient encore dans les rues. Il perçut au loin les deux tons d’un camion de pompiers se dirigeant à toute allure vers les quartiers nord. Dans quelques instants, la sirène d’une voiture de police ferait écho en se dirigeant dans la même direction.
Sa pensée oublia le bruit des véhicules quand elle accapara les événements de la journée. Le cambriolage s’était déroulé en pleine journée, dans une rue passante et les malfrats s’étaient enfuis sans être inquiétés. Il possédait quelques indices susceptibles d’orienter son enquête, et même s’il savait qu’elle serait difficile, il se faisait fort d’en identifier, tôt ou tard, les auteurs.
Raphaël sourit et se concentra sur la belle inconnue rencontrée aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Malgré les événements de la journée, il n’avait eu de cesse de penser à elle. Son visage, le soyeux de ses cheveux, ses yeux en amandes et les courbes de son corps l’obsédaient. La grâce de ses mouvements, son rire cristallin et ses moments d’irritation l’ensorcelaient. Elle s’était enfuie sans qu’il n’ait pu obtenir son adresse et il se demandait comment la retrouver.
Il s’agissait certainement d’une femme issue de la communauté des gens du voyage. Migrait-elle dans toute la France, seulement dans la région, ou s’était-elle sédentarisée  ?  
Il soupira en songeant que le cambriolage lui absorberait énormément de temps et d’énergie.
CHAPITRE   IV
Anjie se leva en bâillant. L’insomnie l’avait oubliée aux aurores et elle s’était endormie pour deux brèves heures. Auparavant, elle n’avait cessé de se remémorer la conversation avec son frère, et deux fois, elle s’était levée pour se rendre dans la salle de bains. Elle n’avait pas osé ouvrir l’étroit regard pour admirer les pierres, de peur de réveiller son oncle. Elle s’en voulait d’avoir accepté la proposition de Juan, mais il était trop tard pour revenir en arrière.
Elle fila sous la douche, puis rejoignit le maître des lieux dans la cuisine. La fenêtre ouverte laissait déjà passer les rumeurs de la ville, accompagnées par une mélodie venant de la maison voisine. Elle s’installa face à Diego qui prit aussitôt la parole.
—   L’appel de ton frère hier soir me turlupine. J’aimerais connaître ce qu’il mijote. Tu vas aller le voir pour tâcher d’en connaître la raison.
Elle s’insurgea.
—   Je sais même pas où il traîne  ! Il ne me dit jamais rien !  
—   Tu as son numéro de téléphone.
—  À voir s’il répondra.
—   Essaye.
Elle éclata de rire.
—   Il est huit heures. Il ne décrochera jamais. Il doit encore dormir.
Diego soupira. Sa nièce avait raison. Son neveu avait probablement erré toute la nuit avec ses copains, bu quelques verres, et si ce n’est d’avoir fomenté un sale coup et à cette heure, il dormait comme un bienheureux. L’homme ne s’avoua pas vaincu.
—   Tu ouvres le stand à t rois heures. Tu as le temps d’aller le voir.
Anjie ébaucha un rictus de mauvaise humeur. Juan possédait une caravane parquée à côté de celle de leurs parents. Elle devrait prendre le bus, se rendre sur l’aire accueillant les gens du voyage où étaient stationnées les roulottes. Les voisins lanceraient des propos bien sentis et elle comprendrait encore une fois qu’elle n’était pas la bienvenue.
—   Il refusera de me répondre.
—   Tu es bien sûre de toi.
L’oncle marqua un bref temps de silence et reprit :
— J’ai l’impression que tu me caches quelque chose.
Sans se troubler, elle rétorqua :
—   N’importe quoi ! Je n’ai pas envie de voir ce fainéant et ses copains.
—   Qu’est-il venu faire hier au stand ?
—   Tu m’as déjà posé la question hier.
—   J’attends toujours ta réponse.
—   Il voulait me parler, mais j’avais du monde. Du coup, il est reparti aussi vite qu’il est venu. Quelques mots et du balai !
Diego parut sceptique.
—   La recette de l’après-midi n’était guère folichonne.
Anjie préféra changer de sujet.
—   Je vais aller voir maman et papa, mais je déteste me rendre à l’aire de Saint-Menet.
—   Tes parents sont dans ce camp depuis deux ans.
—   C’est vrai, mais je n’y ai jamais vécu.
—   Un retour aux sources te fera le plus grand bien. Tu oublies tes racines. Tu es née et a grandi dans une caravane, tu as voyagé dans tout le sud du pays. Ne renie jamais tes origines.
—   Je ne remets rien en cause, mais j’ai envie d’autre chose.
—   Tu as eu une chance formidable que beaucoup d’entre nous et même tes copains et copines de ton âge n’ont jamais eue. Tu as été à l’école et tu t’y es intéressée. Tu sais lire et compter. Tu connais aussi des tas d’autres choses. Beaucoup ne peuvent s’en vanter.
Un sourire éclaira le visage d’Anjie.
—   Niveau troisième. Je ne sors pas de l’ENA.
—   C’est déjà pas mal. Beaucoup n’ont pas été jusque-là.
—   Mon oncle, n’exagère pas ! Ils ont eu la même chance que moi, mais ils et elles ont préféré faire l’école buissonnière.
—   Tu m’énerves ! Tu te liais facilement avec les gadj é. Tes amis préféraient rester entre eux.  
Anjie acquiesça. Malgré leurs itinérances, ses parents l’avaient scolarisée. Elle avait usé ses fonds de culotte  –  parfois un trimestre, tantôt un peu plus ou un peu moins  – dans des classes d’Arles, d’Aix-en-Provence, de Nîmes, de Marseille, de Montpellier et d’autres villes. Certains enfants lui avaient rendu la vie difficile. Elle ne comptait plus les injures «  fille de raboins  » , «  voleuse de poules  » et autres mots d’oiseaux qu’elle n’oublierait jamais. D’autres l’enviaient. Pour eux, l’aubaine de vivre dans une caravane et traverser la France étai t un rêve inaccessible. Elle avait joué avec eux et appris. Malgré certaines amitiés, la différence culturelle était un gouffre qui n’était pas pr ès de se combler. Seule une fille s’était liée d’amitié avec elle jusqu’à l’adolescence. La vie les avait séparées. Où était-elle et qu’était-elle devenue   ?  
Bon an mal an, Anjie s’était construite pour devenir ce qu’elle était. Une jeune femme indépendante, dotée d’un bagage intellectuel et d’une indépendance que bien des femmes de sa condition lui enviaient.
—   Tu rêves ? grommela Diego.
—   J’y vais.
—   Sois à l’heure pour l’ouverture du stand.
Sa nièce le salua d’un geste de la main et quitta la maison.
***
Murielle entra sans frapper dans le bureau de Raphaël. Il apprécia sa tenue d’un regard. Elle était v êtue d’une jupe et d’un chemisier blanc , et il imagina aussitôt les dessous qu’elle pouvait porter. Un string et un soutien-gorge en dentelles…
—   Arrête de fantasmer ! affirma-t-elle sur un ton ironique.
—   J’ai rien dit.
—   Si tu voyais ta tête.
—   Prétentieuse !
S’asseyant sur la chaise située devant le bureau, elle éclata de rire.
—  À d’autres. Je vous connais, les mecs. Vous êtes tous pareils  !  
—   Preuve d’une longue pratique.
—   Je ne me souviens pas t’avoir entendu te plaindre hier.
—   Un point pour toi.
—   Du nouveau sur le cambriolage ? l’interrogea-t-elle en empruntant une inflexion plus sérieuse.
—   J’étais en train de m’en occuper. Trois hommes sont fichés avec une fleur de lys au bras droit. L’un d’eux est incarcéré à la prison des Baumettes depuis deux mois, pour trafic de stupéfiants.
—   Donc, un alibi en béton.
—   C’est une petite frappe incapable de monter un coup pareil.
—   On l’oublie.
—   Le second est âgé d’une cinquantaine d’années.
—  Ç a colle ?
—   Nan. J’ai grossi la photo et celle du bras de l’individu, filmé à la bijouterie pour les comparer.
—   Et alors ?
—   Le grain de la peau du type de la banque est moins rugueux. L’épiderme paraît plus jeune, si je peux dire, et le tatouage est plus grand.
—  Ç a fait léger.
—   J’ai que ça pour l’instant.
—   Et le troisième ?
—   Juan Melestein.
—   Jamais entendu parler, avoua la maîtresse de Raphaël en fronçant les sourcils.
—   C’est un membre de la communauté des gens du voyage, âgé de vingt-deux ans et mis au trou à cinq reprises pour trafic de stups et une fois pour rébellion.
—   Rébellion ?
—   Au cours de l’automne dernier, lors d’un banal contrôle, des collègues lui ont demandé ses papiers. Il a refusé et leur est rentré dans le lard. Il a ramassé et a fait un séjour à l’ombre de deux mois.
—   Ben voyons. Une voiture ?
—   Ouais. Une Audi   A1 .
—   Coupé ?
—   Affirmatif.
—   Monsieur ne se refuse rien. J’aimerais savoir comment il a pu l’acheter en vivant de bric et de broc.
—   Les services sociaux les aident à monter un dossier administratif afin d’obtenir des prêts auprès de certaines banques. Certaines Caisses d’Allocations familiales prêtent sans intérêt de l’argent pour changer une vieille caravane. Un tour de passe-passe et l’argent est utilisé pour changer de véhicule.
Murielle ajouta :
—   Cet argent ne suffit pas.
—   Ils sont aussi très solidaires entre eux.
—   Sans compter toutes leurs magouilles.
Même s’ils n’osaient l’avouer en public, rares étaient les membres des forces de l’ordre estimant les gens du voyage. La méfiance était de mise depuis des siècles, et rien ne les ferait changer d’avis. En échange, les autres le leur rendaient bien.
—   Son lieu de résidence,   si j’ose m’exprimer ainsi  ?  
Le lieutenant jeta un œil sur l’écran de l’ordinateur.
—   Il vivrait dans une caravane sur l’aire de Saint-Menet. J’ai regardé sur Mappy . C’est à la sortie de Marseille, en direction de La Penne-sur-Huveaune.
—   Je connais, dit-elle d’un air bienveillant en se rappelant que son subordonné venait d’arriver dans la capitale phocéenne.
Le policier songea à j oindre l’utile à l’agréable. Le hasard pourrait le mener sur les traces d’Anjie.  
—   Je vais aller traîner dans le secteur.
—  É vite, tu seras repéré. La route se termine en cul-de-sac. L’aire est coincée d’un côté par une double voie ferrée, et de l’autre par l’A52.
—   Un site de tout repos !
—   Pour couronner le tout, il y a une ligne à haute tension au-dessus de leurs têtes.
—   Ravissant.
Raphaël se tut. Il avait en tête de visiter l’ensemble des aires d’accueil pour tenter de découvrir sa belle inconnue. L’enquête était un excellent motif pour essayer de la localiser. En rentrant de chez sa maîtresse, il avait pensé à Anjie. Il s’était imaginé la déshabiller en prenant son temps, l’embrasser avec passion, découvrir chaque parcelle de son corps. Cambrée sous l’effet du plaisir, elle se serait ensuite blottie dans ses bras pour s’endormir sans penser au lendemain.
La commissaire l’arracha de sa torpeur.
—  À quoi penses-tu ?
—   Aux difficultés habituelles.
—   Tu parles comme un bleu.
Il haussa les épaules.
—   N’importe quoi  ! J’étais en poste à Nantes auparavant, et la délinquance ne me laissait jamais tranquille. Je ne suis pas dépaysé ici.
—   Mouais, fit Murielle sceptique. Marseille est plus souvent évoqué par les médias que la cité de la Loire-Atlantique.
—   Tu as raison, concéda son amant qui n’avait aucune envie de s’étendre sur ses motivations.
La sonnerie du téléphone interrompit leur discussion. Raphaël prit la communication. Il écouta son interlocuteur sans mot dire, le remercia, puis raccrocha.
—   Une BMW noire calcinée vient d’être découverte au parc Saint-Pons. Sans doute celle utilisée pour le cambriolage. Je vais aller y faire un tour. Y a des GPS dans les voitures ?
—   Affirmatif. Emprunte la DS   5 banalisée, elle vient d’être révisée. Tu me rendras compte de tes investigations ce soir à l’appartement, lieutenant. Je serai toute prête à t’écouter.
Murielle lui lança une œillade ensorcelante et disparut derrière l’embrasure de la porte.
***
Affalé dans une chaise longue devant la caravane de ses parents, Juan Melestein finissait de boire son café, quand il aperçut sa sœur à l’entrée du camp. Anjie salua l’assistante sociale à travers la fenêtre d’un petit bâtiment, embrassa la joue d’une fillette jouant à la trottinette dans l’allée, avant de s’immobiliser devant une table de camping disposée sous l’auvent.  
—   Qu’est-ce tu viens faire ? fit Juan sans se lever.
—   Tu es seul ?
—   La mère est dans le bâtiment des douches et le père est parti je n’sais où.
Anjie attaqua derechef.
—   L’oncle se méfie. Tu as téléphoné et raccroché sans rien dire hier soir.
—   Ce n’est plus mon problème, mais le tien.
La jeune femme rugit.
—   Quoi  ?  
—   Tu te débrouilles. Les bijoux ne sont plus ici, ce n’est plus mon affaire.
Anjie était une femme de caractère, et le côté macho de son frère ne l’impressionnait guère.  
—   Ah oui ? Eh bien, mon grand lapin, je vais les chercher et te les ramener. Tu verras que cela va devenir vite ton problème !
—   Qu’est-ce qui se passe ici ? fit une voix féminine.  
Anjie se retourna et vit sa mère marcher dans l’allée centrale, une bassine à la main. Chaussée de sandales, portant un pantacourt et un tee-shirt, elle accéléra l’allure.
—   Dis rien, souffla Juan.
—   Que me vaut l’honneur de la visite de ma fille ?
—   Bonjour maman, dit-elle en l’embrassant sur la joue. Je venais te faire un petit coucou. Ç a fait un moment que nous ne nous étions pas vues.
—   Comme tu parles bien.
La jeune femme préféra se taire. Son frère l’évaluait d’un air narquois tout en se demandant si elle bluffait. Il la connaissait et savait qu’elle ne plaisantait pas. Elle serait capable d’ouvrir le petit sac devant ses parents pour y étaler le fruit de son forfait. Sa mère crierait au diable, pendant que le père reluquerait les bijoux en songeant à un éventuel recéleur de sa connaissance. Néanmoins, Juan songeait aussi aux ennuis. Tôt ou tard, le père parlerait devant une bouteille et des copains, puis la police débarquerait. Même si la solidarité était de mise dans le camp, elle avait ses limites. Les voisins verraient d’un mauvais œil la police perquisitionner ; il n’était jamais bon de voir les hommes en bleu se balader dans le secteur.  
—   Un café ?
—   Volontiers.
La femme pénétra dans la caravane ; Juan en profita.
—   OK, je parlerai à l’oncle, mais tu la boucles et tu conserves mon paquet.
—   Ton paquet ! C’est joliment dit.
—   Tu pourras prendre un bijou.
—   J’en veux pas ! Garde tes cochonneries.
—   Quoi, des cochonneries ? Tu as écouté les infos ?
Anjie resta muette. Il poursuivit.
—   497 000   euros. Si t’appelles ça des cochonneries, je veux bien être pendu.
—   Que Dieu t’entende, assura-t-elle en haussant les épaules et s’étonnant de la somme exorbitante. Ç a n’m’intéresse pas. Tu vas me faire le plaisir de déguerpir avec les bijoux.
—   Tu les gardes. Laisse-moi le temps de trouver un acheteur. Tu m’as laissé un délai, honore ta promesse.
Sa sœur se tut. L’engagement devait être tenu. On ne transigeait pas avec l’honneur. La mère descendit la petite marche, un plateau à la main. Elle posa deux tasses de café fumant et un paquet de gâteaux sur la table. Sans attendre, Juan en prit un sous l’œil courroucé de sa sœur et indifférent de sa mère.
—   Je vois que tu gardes tes bonnes manières.
—   Laisse, fit la mère, habituée à sa condition.
—   On est plus au début du XX e siècle, maman. Juan pourrait donner un coup de main ; il ne fait rien de ses journées.
Son frère se leva.
—   Si, je suis occupé. Je vais jouer aux boules. Salut sœurette  !