Kath 2

Kath 2

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Livres
150 pages

Description

Kath, la souveraine des vampires a retrouvé son trône... mais à quel prix ?



Son règne débute avec une purge drastique parmi ses nombreux ennemis.



Parmi les ombres, des rumeurs se propagent. La noble Primarque serait en réalité à la recherche d’anciens objets vampiriques dont l’importance pourrait se révéler vitale pour elle comme pour l’Humanité.



Des fanatiques humains surveillent sa progression et attendent pour frapper. Secondes générations et adeptes de Kayne complotent contre son pouvoir. Mais la redoutable vampire à la mémoire défaillante peut compter sur ses fidèles serviteurs ainsi que sur Jess et Gloria, de simples humains...

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EAN13 9782373420340
Langue Français

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Epilogue
Les éditions du Petit Caveau
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Kath – tome 2

Rébellions

Kristoff Valla

Éditions du Petit Caveau - Collection Sang Neuf

Avertissement

Salutations sanguinaires à tous ! Je suis Van Crypting, la mascotte des éditions du Petit Caveau. Je tenais à vous informer que ce fichier est sans DRM, parce que je préfère mon cercueil sans chaînes, et que je ne suis pas contre les intrusions nocturnes si elles sont sexy et nues. Dans le cas contraire, vous aurez affaire à moi.

Si vous rencontrez un problème, et que vous ne pouvez pas le résoudre par vos propres moyens, n’hésitez pas à nous contacter par mail ou sur le forum en indiquant le modèle de votre appareil. Nous nous chargerons de trouver la solution pour vous, d'autant plus si vous êtes AB-, un cru si rare !


On chemine rarement seul. J'aimerais dédier ce livre à tous ceux qui, depuis tant d'années, marchent à mes côtés et, souvent, me donnent la force de viser plus loin. Vous donnez tout son sens au mot « amis ».

Et merci à l'équipe de relectrices de choc : Laurence, Chrystel, Stéphanie, Isabelle, Lia et Ambre

Prologue

Un piège !

Une embuscade préparée longtemps à l'avance, parfaitement orchestrée. Et il n'avait rien vu venir.

Léonard Mazel se considérait pourtant comme quelqu'un de prudent. On ne survivait pas au milieu des loups pendant plus de huit siècles, ni n'accédait à sa position, sans un minimum de discernement ou de méfiance. Ces qualités, le vampire n'en manquait pas et il avait toujours su naviguer entre les antagonismes pour assurer sa place dans l'ombre des puissants. Ils avaient tout de même réussi à le piéger et Léonard, alors qu'il s'enfonçait un peu plus profondément dans le réseau de tunnels souterrains, enrageait de se retrouver en pareille situation.

Un concert d'aboiements derrière lui le poussa à accélérer sa course. Ils étaient sur ses talons, il pouvait sentir l'odeur des chiens excités par la chasse. Ils ?

Le seconde génération ignorait totalement l'identité de ses poursuivants. Il avait d'abord cru à des agents de Kath, ou plus sûrement de sa putain : Morigian. Après tout, le mystérieux rendez-vous qui l'avait attiré hors de sa tanière utilisait tous les codes et symboles secrets propres aux vampires afin de se reconnaître entre eux. De plus, depuis son accession au pouvoir quatre mois plus tôt, de nombreuses têtes étaient tombées. La souveraine se livrait à une purge sanglante parmi les anciens et les derniers fidèles du Prince Ludovic, de Donovan ou des autres Archontes qui remettaient encore en cause sa légitimité. Avec son retour, la société vampirique se voyait secouée par les prémices d'une nouvelle guerre qu'elle paraissait décidée à étouffer dans l’œuf. Des rumeurs prétendaient que les desseins de Kath, à travers l'éviction définitive de certains d'entre eux, dépassait le simple but politique. Kath cherchait quelque chose et ceux qui pouvaient avoir un lien avec, quoi que ce fut, devaient se méfier et adopter un profil bas. Lui devrait choisir un camp. Il croyait rejoindre des amis et maintenant il en était là...

Mazel aimait fréquenter l'aristocratie des vampires. Un joueur de l'ombre, il savait se tenir au courant de leurs machinations. Il manipulait les uns et les autres comme autant de pions sur un échiquier dont il était le seul à comprendre le fonctionnement, croyait-il. Pourtant, bien que discret, il n'était pas resté en retrait ces derniers mois. Quelques contacts, des discussions, mais pas de prise de position trop évidente. En public du moins. Ses ambitions, et inimitiés, étaient réelles. Il jouait aussi. Si prudemment qu'il était certain de ne rien avoir laissé filtrer. Il ne voyait donc aucune raison de se retrouver la cible d'une telle action. De même, le vampire avait réussi le tour de force de se faire, au cours des siècles, sinon des amis, du moins aucun ennemi mortel parmi les siens. Il ne pensait pas que Kath fût au courant de son alliance. Cela avait-il un lien avec son voyage récent aux U.S.A. ? Il n'aurait pas dû accepter de jouer les intermédiaires. Alors qui l'avait trahi ?

Les hurlements des chiens se rapprochaient. Pris de panique, Léonard trébucha et s'affala de tout son long dans une flaque nauséabonde. Il se releva aussitôt et reprit sa course éperdue.

Il avait flairé le danger au dernier moment et trouvé refuge dans ces égouts désaffectés avant que le piège ne se referme. Mais ses agresseurs suivaient toujours sa trace et, il le craignait, semblaient connaître ces lieux bien mieux que lui. L'écho d'une eau courante résonna sous la voûte de béton noircie par l'humidité. Une odeur de vase montait depuis un étroit passage latéral. Comme le faisceau d'une torche électrique apparaissait au bout du tunnel, le vampire se jeta dans le petit couloir enténébré.

Le sol couvert de moisissures descendait légèrement. Dans sa précipitation, Léonard Mazel sentit son pied glisser sur la surface mouillée et faillit perdre l'équilibre à deux reprises avant d'atteindre un second tunnel plus large où s'écoulait un flot continu d'eau sale et mousseuse. Il sentit sous la pointe de sa chaussure un chemin longeant le canal et s'y engagea. Le rebord friable menaçait de se rompre à chacun de ses pas. Le vampire progressa ainsi à tâtons sur une trentaine de mètres, aussi vite qu'il l'osait. Dans l'obscurité totale, même sa vue hypersensible ne lui était d'aucun secours. Les relents de pourriture et de déjections humaines saturaient son odorat. Il devait s'en remettre à son ouïe, parasitée ici par le bruit de plus en plus fort d'une petite chute d'eau quelque part devant lui. Lorsqu'il atteignit le déversoir, Léonard s'arrêta et jeta un regard par-dessus son épaule. Une faible luminosité lui signala la présence de ses poursuivants, sans doute dans le passage incliné. Toutefois, il n'entendait plus les aboiements des chiens. Il se prit à espérer que les chasseurs aient perdu sa piste. Ils avaient peut-être dû se séparer et seuls un ou deux d'entre eux exploraient la direction qu'il avait réellement empruntée. Le seconde génération évalua rapidement ses chances en cas d'affrontement direct. Pouvait-il abandonner la pelisse de la proie pour celle du  prédateur ? Non. En premier lieu, il n'était pas un guerrier et ne l'avait jamais été. De plus, eux étaient armés et il ignorait toujours de qui il s'agissait.

Léonard décida qu'il valait mieux fuir, trouver une sortie et tenter d'y voir clair plus tard. Serrant les lèvres dans une moue de dégoût, il sauta dans le bassin en contrebas.

L'eau s'avéra froide et huileuse mais, pour un mort-vivant, ce n'était qu'un détail. L'épaisseur de boue par contre, dont il refusa d'imaginer la provenance, se révéla plus importante qu'il ne le pensait. Il s'enfonça, bascula et se retrouva à quatre pattes dans le bourbier surmonté d'à peine une quinzaine de centimètres de liquide. Pas moyen de se cacher sous la surface comme il l'avait un moment espéré. Mazel se remit debout avec difficulté, à la recherche d'une issue.

Deux gros spots s'allumèrent soudain. Aveuglé, le vampire recula d'un pas, un bras devant le visage, essayant de distinguer l'origine de cette lumière.

Les projecteurs montés sur trépied étaient perchés au milieu de deux tunnels d'accès lui faisant face. Il crut discerner une dizaine de silhouettes, ombres chinoises au milieu du halo blanc, cernant le déversoir. La meute de chiens hurla à nouveau dans son dos. Trop près. Les bêtes avaient forcément avancé en silence. Ce fait incongru titilla un bref instant sa curiosité avant de s'effacer sous sa terreur. Quelqu'un cria dans une langue qu'il ne connaissait pas, mais assimilait à des consonances slaves. Deux autres voix lui répondirent, puis il entendit son nom.

— Léonard Mazel !

Le ton était sec et méprisant. L'homme parlait le flamand avec un accent musical, peut-être méditerranéen. Il savait y avoir encore une forte population d'origine italienne dans cette région de la Belgique. Le vampire se recroquevilla sur lui-même.

— Léonard Mazel ! répéta celui qui semblait commander les chasseurs. Nous te désignons comme une abomination au regard de Dieu.

— Qui êtes-vous ? hurla Léonard en tentant de couvrir les aboiements frénétiques des molosses.

— Tu es né homme et tu as choisi la voie du Diable, continua la forme sombre qui se découpait vaguement dans la lumière trop intense. Tu as perdu ta chance de rédemption sur cette Terre.

— Nous, frères-guerriers des Porteurs du Glaive de Lumière de Saint-Michel, nous condamnons le sans-âme à rejoindre l'enfer éternel.

— Tarés de fanatiques ! vociféra le vampire en bondissant vers la silhouette indistincte.

Le claquement caractéristique de grosses arbalètes ponctua l'invective. Trois carreaux d'argent percutèrent leur cible en plein vol, ramenant Léonard jusqu'au centre du déversoir. Allongé dans la fange, le seconde génération gesticulait faiblement. Deux traits saillaient de son ventre, le dernier perçait son cou de part en part. Un râle rauque ponctuait chacune de ses tentatives pour se relever. Avec un terrible effort qui lui arracha un cri, il réussit à se mettre à genou. Dans sa gangue de douleur, le vampire parvint à soulever les paupières. Les bras en croix, le chef de ses assassins exhortait en latin ses disciples à communier avec leur seigneur.

Léonard Mazel ne pouvait plus bouger. Tout son corps n'était que souffrance et il sentait son existence s'écouler hors de lui à travers le sang précieux jaillissant de ses plaies. Si ce n'était son costume trois-pièces souillé, il songea qu'avec ses cheveux et sa barbe longue, ses traits émaciés, il devait ressembler un peu, à cet instant, au messie sacrifié que ces intégristes devaient adorer. L'ironie de cette idée le fit rire. Un rire tonitruant entrecoupé de hoquets douloureux. La psalmodie cessa aussitôt. Il devinait les visages interloqués et haineux braqués sur lui.

— Lukas ! appela la voix du leader.

Aussitôt, un homme mince en tenue paramilitaire tendit à sa voisine les laisses de cuir des deux chiens qu'il tenait. Il glissa au bas du bassin, juste devant son maître.

— L’Épée de Lumière, annonça solennellement celui-ci en tirant un long glaive du fourreau pendu à son côté.

Le dénommé Lukas reçut l'arme comme une bénédiction, puis se retourna vers le vampire.

— Pour la gloire de Dieu, pour le salut des innocents... Que meurt la bête immonde !

Toute l'assemblée reprit ce cri avec une joie féroce, extatique.

La lame argentée s'éleva dans la lumière et, scintillant sous les projecteurs, parut soudainement s'embraser.

Première partie

1

— Dois-je vraiment m'occuper de tout ?

Le ton comme l'attitude de Kath trahissaient son agacement. L'imposant Anthon Soldek baissa instinctivement la tête pour s’abîmer dans la contemplation du magnifique tapis persan étalé sous ses pieds. Depuis le temps qu'il vivait à ses côtés, le colosse connaissait bien les humeurs de sa maîtresse. À cet instant, il eut préféré se trouver ailleurs.

— N'es-tu pas censé me décharger de ces affaires triviales ? poursuivit la vampire.

— Si fait, ma Dame, reconnut-il dans un souffle.

— Alors, pourquoi es-tu encore là ?

Malgré son amertume, Anthon ne bougea pas d'un millimètre. Comme pris dans un étau de glace, il demeurait parfaitement immobile, ses mains aux doigts épais crispées sur le classeur noir qu'il serrait contre sa poitrine large. Les yeux toujours baissés, il devinait le regard sévère de Kath fixé sur lui. Le cuir du fauteuil où elle était assise craqua quand elle se renversa en arrière, brisant le trop long silence.

— Alors ?

Le vassal essaya de répondre, racla sa gorge sèche, se tordit le cou pour se détendre avant de se lancer.

— Ces documents requièrent impérativement votre paraphe, ma Dame. Il s'agit des derniers acquis de Donovan qui doivent encore passer sous votre...

— Peu importe !

L'interruption de la monarque conservait une intonation sèche, mais sa colère semblait s'être un peu apaisée. Soldek osa se redresser et tendit avec hésitation l'épais dossier vers la vampire.

— S'il vous plaît, ma Dame. Il n'y en a que pour quelques minutes. Il y a aussi cette histoire de disparitions de quelques vampires...

Très raide derrière son bureau au plateau taillé dans une seule pièce de chêne, anachronique dans le décor autrement moderne, Kath semblait livrer un combat intérieur qui la rongeait. Ses traits avaient adoptés ces dernières semaines une teinte cireuse et son fidèle compagnon restait persuadé qu'elle avait maigri.

— Très bien, voyons cela, concéda-t-elle enfin avec un ton de renoncement.

La première-née agita la main et Anthon se dépêcha de déposer les documents devant elle. Puis, alors qu'elle prenait un stylo en soupirant devant l'épaisseur de la liasse, le colosse recula pour retrouver sa position initiale. Kath annotait et signait rapidement chaque feuillet, sans même vraiment les lire ou chercher à savoir ce qu'ils contenaient. Elle paraissait terriblement fatiguée.

Il faisait chaud dans l'immense loft abritant les quartiers de la Primarque. Les climatiseurs l'emportaient dans leur lutte contre le froid des derniers jours d'un hiver refusant de capituler. L'appartement, aménagé à l'intérieur d'un ancien atelier, occupait plus de sept cents mètres carrés, répartis sur trois niveaux. Une zone de vie au rez-de-chaussée, avec une incroyable piscine intérieure, un espace de travail au premier et enfin la partie privative – comportant une vaste chambre à coucher, une grande salle de bain et une salle de sport – sous les toits. Malgré le luxe de l'ameublement et des décorations, Soldek persistait à trouver cet endroit froid et impersonnel. La présence de Kath y semblait superficielle, fantomatique, comme si elle n'était que de passage. À sa décharge, il devait reconnaître que sa maîtresse n'avait guère eu le temps de se consacrer à son installation depuis les cinq derniers mois et sa prise de pouvoir.

Engoncé dans sa veste épaisse, Anthon se retenait de trépigner d'impatience. Il ne voulait pas laisser paraître sa nervosité. Afin de se donner une contenance, il contempla la nuit par la grande verrière. Elle donnait directement sur la cour intérieure de ce carré d'immeubles bourgeois, sur les flancs de Montmartre. 

Peu de temps après la destruction de Donovan et du Prince Ludovic, Kath avait exprimé son intention de quitter New York. Une fois la société vampirique mise au courant de son retour, et les affaires les plus pressantes réglées aux États-Unis, elle avait donc déplacé son quartier général à Paris. Bien entendu, son vassal l'avait suivie sans exprimer de commentaires. Officiellement, elle prétextait qu'elle parlait mieux le français que l'anglais. Pour sa part, il soupçonnait que la Primarque restait surtout plus attachée à l'Europe qu'au nouveau continent qu'elle ne connaissait guère. De plus, la première-née considérait comme plus facile de contrôler ses sujets depuis ce pays, en particulier les derniers partisans de l'ancien régime, pour la plupart européens.

La souveraine des vampires se trouvait à la tête d'une fortune confortable. Après sa disparition, Soldek avait su préserver, voire faire fructifier les richesses accumulées depuis des siècles. De plus, le système complexe d'écrans mis en place par Donovan lui avait permis d'hériter de la plupart de ses avoirs. Aussi, Kath avait déboursé sans rechigner la somme faramineuse demandée pour cet ensemble d'immeubles, au cœur de ce quartier parisien réputé. Elle s'était appropriée le grand loft. Celui-ci jouissait surtout d'une totale indépendance par rapport aux autres bâtiments. L'aile gauche, six grands appartements sur deux étages, était dévolue à ses proches, mais seul Soldek y résidait pour le moment. L'aile droite, identique, abritait le centre administratif de son royaume. Les bureaux étaient toujours en cours d'installation et de nombreux documents, ramenés de chez Ludovic ou de New York restaient encore enfermés dans des cartons. Enfin, la dernière partie clôturant le carré abritait Morigian. Elle logeait dans ce vieil hôtel particulier du 18ème siècle au style baroque avec sa plus fidèle disciple, Elizabeth, qui avait partagé sa résidence new-yorkaise. Les sœurs du Cercle d'Ishtar les avaient rejoints depuis un peu moins d'un mois et Soldek grimaça à cette pensée. 

Un courant d'air glacé monta soudain du rez-de-chaussée. Des pas lents résonnèrent dans le large escalier aux marches de bois et de métal.

« Tiens ! Justement ! songea-t-il. Quand on parle de la veuve noire... »

— Majesté !

Kath releva doucement la tête, ravie de trouver une distraction à cette activité ennuyeuse. Morigian se tenait quelques pas derrière Anthon, un genou à terre, son visage livide baissé vers le sol, masqué par la longue frange noire.

— Relève-toi, Morigian, l'accueillit la Primarque avec un sourire satisfait. Viens !

La vampire vêtue de noir s'exécuta et s'avança dans le froufroutement de ses robes, sans adresser un regard à Soldek.

— Dis-moi, ta sœur et toi êtes-vous bien installées ? Avez-vous reçu vos dernières commandes ?

Kath avait froncé les sourcils en posant cette question, manifestement concernée.

— Nous avons pris possession des quartiers que vous nous avez réservés, déclara la seconde génération dans un souffle. Merci, ma Dame. Quant à notre matériel, tout devrait être disponible d'ici quelques jours.

— Quand serez-vous prêtes ?

— Je dirai dans deux à trois semaines. Pour les rituels les plus simples. J'attends encore quelques caisses de livres et d'objets rares. Ils semblent bloqués à la douane.

— Très bien. Anthon va faire le nécessaire, déclara-t-elle avec un geste dédaigneux en direction de son vassal. Mettez-vous au travail dès que possible.

Resté légèrement en retrait, le colosse s'efforçait de conserver une expression neutre. La présence de Morigian le dérangeait toujours. Qu'il doive cela à son air de mort-vivante ou à sa réputation de sorcière, il l'ignorait, mais la sensation était réelle. Imaginer les adeptes d'Ishtar trafiquer leur magie noire si près de lui ajoutait à son malaise.

— Autre chose ? demanda la monarque en interprétant le silence de Morigian.

— L'humain. Votre protégé...

— Jess ?

— Oui. Quand doit-il arriver ? 

Soldek sursauta et lança un regard surpris vers sa maîtresse qui l'ignora.

— Dans quelques heures. Un taxi passera le prendre à l'aéroport.

— Envisagez-vous de le lier à votre personne ?

Kath se renversa dans son fauteuil. Une moue de réflexion se dessina sur son visage.

— Non. Je ne le pense pas.

— Vous comptez pourtant partager nos secrets avec lui.

— Je compte surtout utiliser ses compétences. Il nous aidera à étudier les éléments que nous a légués d'Orval.

— D'Orval ? !

Anthon Soldek se rua en avant, aussi inquiet qu'étonné.

— Vous voulez déterrer les travaux de ce traître ? insista le colosse.

— Je veux explorer diverses pistes afin de résoudre une énigme, Anthon, répliqua la Primarque contrariée par cette interruption. Mais cela ne te concerne pas.

Le vampire se figea, cette dernière remarque le frappant comme une gifle.

— Vous ne pouvez pas faire confiance à un humain !

Le regard de Kath se fit plus intense sous l'effet de la colère. Elle referma violemment le classeur déposé devant elle et se leva.

— Ne me dis pas ce que je peux ou ne peux pas faire, vassal. Occupe-toi de la charge qui est la tienne ! Accomplis ton rôle, sers-moi et laisse-moi décider !

Pieds nus, elle traversa la grande salle de travail sous le regard soumis des deux secondes générations.

— Assez de paperasses pour cette nuit ! Finissez sans moi. J'ai besoin de réfléchir... et de me divertir.

Abandonnant là ses plus proches collaborateurs, Kath sortit dans le froid nocturne, sans prendre le temps de se chausser ni d'enfiler un manteau.

2

Le soleil levant luttait péniblement contre les nappes de brume écrasant Paris. Un rayon de lumière perçait pourtant la vitre arrière du taxi pour frapper Jess Andrews en plein visage. Le roulis de la voiture le berçait doucement ce qui, ajouté à son incapacité à dormir en avion, le poussait naturellement vers le sommeil. Si ce n'était ce filet de lumière jouant avec lui.

N'y tenant plus, il se glissa de l'autre côté de la banquette sous le regard blasé du chauffeur. L'Américain se cala dans le fauteuil de cuir de la grosse Mercedes à la recherche d'une position confortable. Il somnolait bien avant que le véhicule ne s'engage sur le périphérique.

Un coup de frein le fit basculer et le réveilla. Il fallut au jeune homme quelques secondes avant de réaliser où il se trouvait. Devant lui, le chauffeur râlait contre une camionnette, dans un français mêlé de mots arabes qu'il devinait peu polis. Jess s'étira et contempla le paysage. Il était venu plusieurs fois à Paris et pensait connaître un peu la ville. Sa première visite remontait à presque quinze ans, encore adolescent, grâce à un voyage organisé en High School. Il en gardait un souvenir mitigé. Certes, les monuments de la cité l'avaient émerveillé mais, à l'époque, il était fou amoureux d'une de ses camarades de classe. Erin. Il avait prévu de profiter de leur voyage dans la capitale française pour lui avouer ses sentiments. Un soir, sur le Pont Neuf, il avait déclaré sa flamme dans ce cadre hautement romantique. Le résultat n'avait pas été celui escompté et l'hilarité, puis les excuses gênées de la jeune fille, lui laissaient encore un goût amer dans la bouche, même après toutes ces années. En conclusion, il avait décidé de laisser le romantisme aux Français ce qui, de son point de vue de natif du Nouveau Continent, constituait avec la baguette de pain et la 2CV leurs caractéristiques nationales.

Le taxi longeait la Seine. Le squelette de métal de la Tour Eiffel apparut sur sa droite lors d'un énième arrêt à un énième feu rouge. Jess contemplait distraitement l'impressionnant monument aujourd'hui tronqué, son sommet disparaissant dans le brouillard. Une jeune fille en rollers dépassa l'automobile, manquant de peu d'arracher le rétroviseur, ce qui provoqua une nouvelle bordée de jurons de la part du chauffeur.

Vert. Le véhicule redémarra, roula jusqu'à l'île de la cité et s'engagea sur le pont que l'expert en antiquités reconnaissait sans aucune erreur possible. 

— Excusez-moi, lança-t-il en français avec un fort accent anglo-saxon. Vous allez où ? Je rendez-vous Montmartre.

— Changement de programme, mon pote.

Ils s'enfoncèrent dans une courte ruelle, débouchèrent sur une place triangulaire, déserte. Le taxi s'arrêta en double file devant la façade étroite d'un bistrot. « Le cochon pendu » lut Jess sur une pancarte de bois surplombant la porte vitrée. 

— Terminus ! annonça le chauffeur en désignant l'établissement. Tout le monde descend !

Il aida l'Américain à récupérer son imposante valise et l'abandonna sur le trottoir gris. Jess se sentait un peu perdu. Mal rasé, les cheveux en bataille et les vêtements froissés, il avait l'air d'un épouvantail. Il avait surtout besoin d'une douche. Une vieille dame sortit de l'immeuble voisin en tirant sur la laisse d'un yorkshire braillard. Elle jeta un regard si sévère au jeune homme qu'il se réfugia précipitamment dans le restaurant.

Une clochette tinta. L'intérieur était sombre et encombré de bibelots, chargé d'odeurs de cuisine. Quatre tables occupaient le maigre espace disponible, un comptoir minuscule et un casier de bouteilles de vin finissant de transformer l'endroit en un improbable grenier. Il lui fallut quelques instants pour s'adapter à l'obscurité.

— Hi, Jess ! Come in !

Dans le coin le plus reculé de la salle, toute de noire vêtue et se fondant dans l'ombre, Kath, souriante, lui faisait signe d'approcher. Il s'avançait maladroitement lorsqu'un homme à la stature de lutteur, affublé d'un tablier blanc et d'une paire de moustaches retroussées, apparut soudain. 

— Je peux vous aider, monsieur ?

Sans attendre de réponse, il le débarrassa de son bagage et de son manteau, puis le conduisit à la table occupée par la reine des vampires.

Jess se contorsionna pour prendre place entre la table et le mur où s'alignaient une dizaine de photos en noir et blanc de paysages de foires et de catcheurs des années cinquante. Il rendit son sourire à Kath qui lisait déjà le menu.

— You should be hungry, aren't you ? The shit they give us in plane merely deserve the name of food. 

Il acquiesça et commença à raconter son voyage, mais elle ne l'écoutait pas. Elle releva enfin la tête de sa lecture attentive.

— Jean-Pierre is a cooking masterchief, déclara-t-elle en pointant le menton vers l'homme souriant qui l'avait accueilli. You will be fond of his « petit salé aux lentilles ». Et cela vous mettra tout de suite dans l'ambiance. Bienvenu en France.

Jess sourcilla légèrement lorsque le chef posa une seconde part de tarte aux pommes, aussi énorme que la première, devant la vampire. Avec une expression jubilatoire, Kath se jeta sur le gâteau doré et la grosse boule de glace à la vanille qui l'accompagnait.

— Autre chose, monsieur ? s'enquit Jean-Pierre.

D'un signe de la main, l'Américain fit comprendre qu'il n'avait plus faim.

— Just a coffee... sorry ! Du café, s'il vous plaît, dit-il en détachant chaque syllabe afin de minimiser l'influence de son accent.

Le bruit du percolateur retentit bientôt et l'odeur du café remplit la minuscule salle de restaurant. Une tasse fumante se matérialisa bien vite devant lui.

— Oui ? interrogea la Primarque en relevant le nez de son assiette. Vous avez quelque chose à me dire, Jess ?

Il se rendit compte qu'il la fixait depuis un petit moment et bredouilla une excuse embarrassée.

— Non... rien. Juste... vous voir manger. Comme nous. Je ne m'y fais pas.

Un air amusé envahit le visage de Kath.

— Vous auriez préféré que je vous invite à l'un de mes repas plus... privé.

— Non ! Non, pas du tout ! se récria le jeune homme horrifié à cette idée.

— La tarte maison est délicieuse, lança la première-née à l'adresse du cuisinier. Je prendrai également un café, Jean-Pierre.