L
324 pages
Français

L'Air

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Description

La forêt d’Utoh est le refuge de créatures mystérieuses depuis des millénaires.

Annabelle Quibem l’ignore lorsqu’elle décide de s’y installer. Jeune femme discrète et solitaire, elle quitte tout pour commencer une nouvelle vie sur cette presqu’île du bout du monde qui l’attire inexplicablement. Pour elle, c’est un retour à la nature, un repli bienfaisant face à un monde avec lequel elle ne s’est jamais sentie vraiment à l’aise. Et pour cause ! Elle n’est pas tout à fait ordinaire...

D’ailleurs, est-ce un hasard si ses yeux reflètent avec une telle intensité la lueur dorée caractéristique des habitants de la forêt ?

Son arrivée va bouleverser l'équilibre de la forêt d’Utoh. Pour le pire ou le meilleur...


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Date de parution 17 mai 2017
Nombre de lectures 2
EAN13 9791097249038
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

ALEXANDRA A. TOUZET
L’AIR Le Refuge des Héritiers I Roman Éditions d’Utoh 2017
Le Code de la DroDriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° a, d’une Dart, que les « coDies ou reDroductions strictement réservées à l’usage Drivé du coDiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre Dart, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemDle et d’illustration, « toute reDrésentation ou reDroduction intégrale ou Dartielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette reDrésentation ou reDroduction, Dar quelque Drocédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée Dar les articles L. 335-2 et suivants du Code de la DroDriété intellectuelle. Texte, logo et mise en Dage © 2015, Alexandra A. Touzet Illustration de couverture © an Mirica / FreeDik Retouche image et mise en Dage de couverture © 2015, Alexandra A. Touzet © Alexandra A. Touzet 2017. © Les Éditions d’Utoh, 4 Route des Granges, 10210 Cussangy. ISBN : 979-10-97249-03-8 nde 2 édition revue et corrigée.
Pour Mélissa et Manon, En souvenir d’Annabelle.
Prologue Adossé au mur, il scrute le ciel à travers la fenêt re qui paraît si loin. Le temps semble suspendu. Le ciel gris et bas ne laisse rien devine r de la course du soleil. Un orage se prépare. Portes et fenêtres sont grandes ouvertes. Un mince filet d’air chaud avance lourdement dans la pièce, n’apportant aucun soulage ment ni à lui ni aux autres. Immobiles tels des statues de cire, tous les élèves attendent l’orage comme une libération. Leur attention a du mal à rester concen trée sur les paroles de l’enseignante, sur les mots qu’elle trace laborieusement au tablea u. Certains somnolent, d’autres griffonnent, d’autres encore, comme lui, cherchent des yeux un ailleurs où projeter leurs rêves d’enfant. Le feuillage danse légèrement. Que ne donnerait-il pour se hisser sur une branche et se laisser bercer par le maigre souffle d’air qui s e manifeste de temps en temps ! Il ouvrirait les bras et s’envolerait comme une feuill e d’automne, retomberait sur le sol en douceur et, ivre de plaisir, se lancerait à la cime d’un nouvel arbre. « Lucas, es-tu encore parmi nous ? Lucas ! » Il tourne lentement la tête vers le tableau. Les lo urds cernes qui ombrent continuellement les yeux de l'enseignante sont plus noirs que jamais. Elle attend, en essayant de façonner sur son visage aux traits si d oux, un regard sévère. Il baisse les yeux docilement, se tourne face au tableau et point e un stylo qui lui paraît lourd comme du plomb sur la feuille de papier. Une fois assurée d’avoir à nouveau son attention, l’enseignante reprend la leçon. Mais les mots qu’elle prononce se perdent rapidemen t dans la moiteur ambiante. Aucun son ne parvient à ses oreilles. Aucun sens n’ émerge de ce silence. Face aux lignes blanches du papier, une autre rêverie l’empo rte. Puis, la sonnerie stridente de l’école retentit et le sort de sa torpeur dans un s ursaut. Tous ses camarades s’animent brusquement autour de lui. D’un geste, l’enseignant e les autorise à quitter la classe en poussant un long soupir. Il entasse ses cahiers et sa trousse dans son carta ble, puis se précipite dehors avec les autres. Avant de quitter la classe, il adresse à la femme sans âge, qui efface maintenant le tableau, un timide « au revoir ! » Se s paroles se perdent dans un tintamarre de cris et de chaises que ses camarades rangent à la hâte. Au milieu du flot d’enfants, il se rue dans le peti t-bois faisant office de cour de récréation. Comme chaque soir, il se dirige vers le vieux chêne situé en bordure de grillage et s’assoit entre ses larges racines, face à l’école. Tom est encore à l’intérieur. Tous les soirs, il reste parler quelques minutes av ec son enseignant. Curieux de tout, il se sent bien en classe. Chez lui, il passe le plus clair de son temps le nez plongé dans les livres, sauf quand ils sont ensemble. Il est pr obable que, l’an prochain, ils se retrouvent dans la même classe. Bien qu’étant un an plus jeune, Tom est en avance dans de nombreuses matières. Peut-être Lucas sera-t-il alors plus attentif ? Quelques minutes s’écoulent, puis la silhouette de Tom se découpe dans
l’encadrement de la porte. Il sort et repère aussit ôt Lucas qui compte parmi les plus grands de l’école. À l’inverse, Tom est plus petit que la moyenne. Ils sont différents à bien des égards et pourtant, ils restent inséparabl es. Avec un large sourire, Tom traverse la cour en direction de son ami. Lucas se redresse pour accueillir Tom. Le sourire q u’il lui adresse à son tour se change lentement en une grimace de douleur. La sensation d ’avoir le corps parcouru de mille pointes chauffées à blanc l’immobilise soudain. Son corps se tétanise. Sa vision se trouble. Tout disparaît autour de lui. Seule cette douleur de plus en plus insupportable accapare son esprit. Il se sent tituber et par réfl exe parvient à se retenir au tronc du chêne. Un instant, il craint de perdre connaissance mais, doucement la sensation s’atténue. Lorsqu’il reprend ses esprits, il est assis au mili eu des racines du vieux chêne, comme s’il n’en avait pas bougé. Personne ne semble avoir remarqué son malaise. Personne, sauf Tom qui est accroupi devant lui. Son ami a la peau très claire, mais lorsque Lucas trouve le courage de lever les yeux vers lui, il le découvre plus pâle encore. « Hé… Luke… Ça va ? » demande-t-il. L’inquiétude perce dans sa voix encore fluette. « Ça va, oui. » répond Lucas en parvenant à se rele ver. Il reste quelques secondes debout adossé au tronc d u vieux chêne, en regardant devant lui l’air hagard. Il respire profondément. S es forces lui reviennent, comme si ce malaise n’avait pas eu lieu. « Tom, tu peux me lâcher, tu sais. Ça va mieux main tenant. — Sûr ? Tu m’as fait sacrément peur ! — T’inquiète. C’est rien. Ça m’arrive de temps en temps depuis quelques jours. — Et tes parents, ils en disent quoi ? — Ben… que c’est la croissance ! Tu verras bien qua nd ça t’arrivera ! » Tom lève les yeux au ciel en souriant. Il est habit ué à ce genre de plaisanterie de la part de Lucas. Rassuré, il lâche le bras de son ami . « J’ai pensé à un truc…, commence Tom. — Vraiment ? Je suis curieux de l’entendre. Parce q ue, vu ta carrure, si je tombais, là, je t’entraînais dans ma chute… — T’es super con ! Je parlais de la cabane ! En tou t cas, je suis rassuré : je vois que tu vas mieux ! » Après un fou rire, ils se lancent dans leur univers qui se referme sur eux seuls. Les plans de leur cabane dans les arbres se précisent. Ils recensent les moyens qu’ils ont à disposition : Lucas pourra récupérer un peu de bois et des outils auprès de son père. Tom a mis de côté des coussins, une vieille couvert ure, des livres et quelques jouets pour « meubler » leur cachette. Le débat s’ouvre sur le lieu idéal pour construire cette cabane : pas trop loin de leurs maisons respectives, sur ce point, ils sont d’accor d. Mais tandis que Lucas préférait s’installer en haut de colline pour pouvoir dominer la presqu’île et avoir une vue imprenable sur l’océan, Tom défend un positionnemen t en abord de village pour faciliter les approvisionnements en biscuits et protéger leur construction du vent. La soirée avance, l’air s’adoucit. Autour des deux garçons, il n’y a plus ni enfants, ni école. Le défilé des parents qui disperse les group es n’existe pas dans le monde qu’ils imaginent. Le choix du lieu où ils construiront leu r cabane reste incertain, mais peu importe. Ils sont maintenant perdus au cœur d’une f orêt légendaire et magique. Ils sont des héros, des aventuriers. Ils construisent des fo rteresses et guident des armées. Ils
conquièrent un monde qui devra les attendre lorsque leurs parents viendront les chercher à leur tour. Pour cela, ils ont encore un peu de temps : ils son t toujours parmi les derniers à partir. Le père de Lucas travaille à la scierie et rentre s ouvent tard. La mère de Tom, quant à elle, s’échine dans un petit bureau de la grande vi lle, de l’autre côté du détroit, à plus d'une heure de route. Elle occupe un poste de secré taire dans un cabinet médical. Son salaire ne lui permet pas d'envisager une installat ion sur le continent. Elle prend donc quotidiennement le car, évitant par la même occasio n un déménagement à Tom, un déménagement qui le séparerait de son ami, le seul qu'il soit parvenu à se faire. Une voix attire soudain l’attention de Tom. Il tour ne la tête vers la grille de l’école. Sa mère est arrivée. Il se précipite à sa rencontre en ouvrant les bras. Lucas regarde son ami revenir vers lui avec un sourire ravi. Tom attr ape son cartable et salue Lucas avant de lui tourner le dos. Lucas suit des yeux son ami et reconnaît la camionnette qui se gare. Le père de Lucas en sort, les épaules voûtées . Il est immense et son fils le sera sans doute lui aussi dans quelques années. Lorsqu’i l croise le regard de Lucas, une lueur de joie passe dans ses grands yeux tristes. L ucas attrape son sac et le rejoint en courant. Les deux parents retrouvent leur véhicule en échang eant des politesses, suivis par les deux garçons qui murmurent quelques plaisanteries à la hâte en pouffant de rire. Les enfants se séparent en se lançant des grimaces. Tom s’éloigne, sa petite main blottie dans celle de sa mère. Sa voix résonne jusqu’aux oreilles de Lucas qui, sans comprendre un mot, devi ne qu’il s’enthousiasme sur une nouvelle découverte faite en classe durant la journ ée. Il sourit en regardant s’éloigner la silhouette malingre de son ami. Il se souvient de son arrivée à l’école, il y a tro is ans. Certains élèves lui avaient fait un accueil pour le moins frappant. Lucas, dont la carr ure n’était pas aussi développée alors, n’avait pourtant pas hésité à prendre sa déf ense le premier soir, derrière le vieux chêne. Tom avait la joue gonflée, les yeux humides écarquillés par la peur, mais, lorsque Lucas avait fait fuir ses agresseurs, le no uveau l'avait regardé comme s’il était un héros. Lui s’en était tiré avec la bouche en san g et une sévère remontrance de ses parents pour s’être battu. Mais, à compter de ce jo ur, Tom ne l’avait plus quitté et Lucas, qui avait toujours été solitaire par le pass é, avait alors découvert le sens du mot amitié. Le bruit du moteur de la camionnette le sort de sa rêverie. Il contourne le véhicule en courant et se hisse à l’intérieur. Son père lui dem ande, en regardant devant lui : « Ça a été ta journée ? » Le garçon hausse les épaules, sans un mot. Il ose u n regard vers son père qui continue d’un air amusé : « On va voir si maman a préparé le repas. Elle voul ait essayer une nouvelle recette ce soir. Ça risque d’être encore… intéressant ! » Ils retiennent un éclat de rire et poursuivent la r oute en silence. Ils traversent la petite ville et abordent la colline sur laquelle est perch ée la grande maison de famille des Mo-Louis. C’est une bâtisse massive et ancienne, en bo is blanc. Elle a quelque chose d’imposant et d’austère qui a toujours rebuté le ga rçon. Mais, perché sur cette hauteur, il s’est souvent imaginé être un monarque régnant s ur des terres qui s’étendaient à perte de vue : la ville en contrebas, la forêt part out alentour, et même l’océan, dont les nuances bleu gris percent à travers les feuillages à l’est. À peine la voiture s’est-elle arrêtée devant les qu elques marches qui bordent l’entrée,
qu’il ouvre sa portière et saute de son siège. En t ouchant le sol, il sent soudain son cœur s’emballer. Il en a le souffle coupé. La doule ur est là, à nouveau, comme s’il avait sauté dans un bain de feu. Cette fois, ce n’est plu s une pointe, mais des milliers qui le transpercent de part en part, qui le harcèlent enco re et encore. Il en est sûr : pour une raison inconnue, sa peau brûle, il est à vif. Sa po itrine se serre, il ne peut plus respirer. Ses bras, ses jambes, tout son corps se mettent à t rembler. Ses muscles et ses os paraissent s’entrechoquer. Ses forces l’abandonnent brutalement. Cette fois, i ncapable de faire un geste pour se rattraper, il se sent tomber sur le sol. L’enfant a ffolé cherche l’air et ne trouve que de la poussière. Ses yeux remplis de larmes ne voient plu s. Il n’a pas la force de crier. Son corps est inerte, mais son esprit reste conscient e t se tord en hurlant. Il sent le sol contre sa joue. Les gravillons s’enfoncent dans sa peau. Un cri parvient à ses oreilles. Son père se précipite à ses côtés. Les bras massifs saisissent l’enfant et l’emportent à l’intérieur. La silhouette de sa mère se dessine dans l’encadrem ent de la porte. Elle tient un bout d’étoffe humide dans les mains. Elle ne fait pas un geste. Elle observe la scène, les yeux exorbités. Lorsque son père passe devant elle, les bras chargés de l’enfant paralysé, un sourire flétrit sur le visage de sa fe mme et se mue aussitôt en une expression d’horreur. Avant de perdre connaissance, c’est cette image qui se grave dans la mémoire de Lucas. Lorsqu’il reprend ses esprits, tout est noir. La do uleur est toujours là. Elle le maintient immobile, prisonnier dans son corps. Il est impuiss ant contre elle. Des sons lui parviennent, des éclats de voix. Il a du mal à reconnaître la voix de sa mère qui halète de rage : « Tu m’as dit que ça n’était pas possible… que ça n e pouvait pas lui arriver ! — Je ne pensais pas… Je ne pouvais pas savoir ! — Tu aurais dû savoir ! Pourquoi ne s’est-on pas ap erçu de quelque chose avant ? — Sarah, si j’avais vu quelque chose… je te l’aurai dit ! Mais non… je n’ai rien vu… soupire son père. Je te jure que je n’ai rien remarqué de particulier. — Et ne peut-on rien faire ? — Non… rien. Il apprendra à vivre ainsi. Je lui mon trerai. Tout se passera bien… Ce n’est pas grave. » Elle lâche un rire mauvais et murmure comme si elle se parlait à elle-même : « J’aurai dû partir lorsque j’ai su pour toi… — Sarah, ne dis pas ça… entend-il son père murmurer d'une voix suppliante. — Je n’avais pas pris la mesure de ce que ça impliq uait… Des conséquences que ça aurait sur notre vie… C’était déjà dur avant… Mais maintenant. Il ne s’agit plus de nous… Oh mon Dieu ! Le voir souffrir toute sa vie… — Il ne souffrira pas… — Il souffre déjà ! Et vivre comme ça ! À quoi ça v a rimer pour lui ? … Je ne le supporterai pas, Paul ! Je te le jure, je ne le sup porterai pas ! — Ne dis pas ça Sarah, ne parle pas comme ça… » La voix de son père s’éraille dans un sanglot. Luca s ne comprend pas le sens de leurs paroles, mais en saisit la gravité. S’il le pouvait , il pleurerait lui-même. À la douleur, maintenant, vient s’ajouter la peur, il devine que quelque chose de terrible va lui arriver… est en train de lui arriver… que ce sera p our toujours… qu’il n’en guérira jamais… Ses faibles forces l’abandonnent, il s’évan ouit à nouveau. Une semi-veille de fièvre s’installe durant laquelle les cauchemars se succèdent, interrompus parfois par la
chaleur d’une main et les baisers de son père, humi des de larmes, sur son front. Il ouvre les yeux en sursaut. Les années ont passé. Cet épisode de sa vie est devenu un souvenir douloureux, puis un mauvais rêve. À cha que réveil, il espère pourtant toujours entrevoir, dans l’encadrement de la porte, la silhouette de sa mère. Puis, la réalité le rattrape et lui rappelle que, ce jour-là , elle est partie, ce jour-là, elle les a abandonnés. Ce jour-là, la douleur est devenue sa c ompagne et la peur a laissé place à la colère. Il s’assoit dans le lit et passe une main sur son f ront humide. À ses côtés, les draps bougent légèrement. Une masse de cheveux bruns est répandue sur l’oreiller voisin. Les boucles noires glissent lentement et redevienne nt immobiles. Il se rappelle alors que Nora a dormi chez lui la nuit dernière. Elle es t venue tard, il avait encore trop bu. Elle s’est blottie dans ses bras lorsqu’il a fini p ar lui ouvrir sa porte. Le reste, il aimerait l’oublier. Une épaule nue dépasse de la couverture. Il regarde ce bout de corps un instant et ne parvient pas à s’émouvoir. Il décide de se lever po ur ne pas la réveiller. Il n’a plus assez d’alcool dans le sang pour rejouer la mascara de de la veille au grand jour. Sans un regard pour Nora, il attrape quelques vêtem ents et va s’habiller dans la pièce voisine. À la fenêtre, il contemple le paysage verd oyant qui l’entoure depuis ce qui lui semble être une éternité. Le soleil se lève coloran t la brume de rose. Les nuages s'ouvrent laissant filtrer quelques rayons. Ce tabl eau a des airs de message divin. Il devrait y être accoutumé, mais ne peut s’empêcher d e l’admirer encore. Cette vision l’apaise et lui rappelle, en même temps, sa solitud e. La forêt, si belle, est son foyer, mais aussi une prison, une vaste prison. Il passe devant un miroir et s’arrête un instant po ur chercher dans son reflet une ressemblance avec l’enfant de son rêve. Le visage a mûri. L’homme face à lui est désormais plus proche du père que du fils. Il a les cheveux plus longs, mais la mâchoire carrée et surtout ses grands yeux sont les mêmes que l’homme qui l’a porté ce soir-là, ce soir fatal qui a marqué la fin de se s espérances et de sa vie, d’une certaine manière. Il passe de l’eau sur son visage pour chasser les i mages du passé qui hantent encore sa mémoire. Sans un bruit, il sort de chez lui et p art se réfugier au cœur de la forêt. Encore une fois, il ne reviendra que lorsque Nora s era partie.
I Par la fenêtre, le paysage défile : des nuances de vert et de brun se succèdent et se mélangent, comme à l’infini, le long du mince ruban d’asphalte. Il fait beau et le soleil est déjà haut. Mais la lumière perce avec difficult é le couvert des arbres tant la forêt est dense. Une frontière invisible semble séparer le so mbre univers végétal, immobile et inquiétant, de la route qui brille et ondule à trav ers cette nature. Le ciel est d'un bleu azur. Un vent léger souffle. L'été commence à se montrer. Les rayons du soleil se réverbèrent sur le véhicule, qu i avance en cahotant. Il fait déjà chaud et midi n’a pas encore sonné. Les arbres millénaires aux troncs noueux s’étendent sur des hectares, jusqu’au bord de falaises accidentées qui enserrent des criques impé nétrables. Le long d’un littoral agité, de courtes plages accueillent des promeneurs éphémè res. Des cavités à peine accessibles abritent un vent dont l’écho hurle et s ’entrechoque à l’infini contre la roche. Le sable aux grains épais est recouvert de branchag es desséchés. C’est une terre hostile sur laquelle la civilisation contemporaine a à peine posé le pied. Elle ferme les yeux et parcourt par la pensée le pa ysage alentour : les falaises, les vagues qui s’y brisent encore et encore, les collin es et la forêt à perte de vue. Il lui semble pouvoir sentir l’air salé sur son visage. El le vient d’arriver, pourtant, elle connaît cet endroit. La camionnette ne l’emmène pas vers un e destination inconnue. Ce voyage, elle l’a souhaité, attendu et soigneusement préparé. Elle a parcouru longtemps cette région avant de trouver le lieu qui pourrait l’accueillir. Tout se concrétise enfin. L'air est doux. C’est la saison idéale pour s’établ ir. Il faudra attendre plusieurs mois avant que l’hiver ne s’installe. Elle aura le temps de s’y préparer. Pour la première fois, elle veut profiter de l’instant : elle, qui a pour habitude de tout planifier, improvisera le moment venu. Pour l'heure, elle est impatiente d’em ménager et de s’isoler au cœur de cette forêt immense. Son chauffeur est un habitant de la presqu'île. Il gagne sa vie en bricolant pour ses voisins, en faisant le taxi ou encore des travaux d e manutention pour des commerçants. Au milieu de colis de toutes tailles, il a calé ses quelques cartons, ses valises et son vélo. Ils prennent peu de place, ell e est venue avec presque rien, seulement le peu auquel elle tenait. Il va la dépos er à sa nouvelle adresse et reprendre la route pour livrer ses colis avant ce soir au rel ais de poste de la petite ville. C’est une bonne journée pour lui. Il aura effectué deux missions le même jour. Pour elle, ç’aura été une aubaine : elle l’avait rencont ré par hasard en sortant de l’aérodrome. Elle n’était pas au mieux de sa forme. Les chaos en vol du petit avion lui avaient donné de violents haut-le-cœur. Elle n’avai t jamais eu le mal de l’air, mais cette machine lui avait soigneusement fait la leçon penda nt ces quelques dernières heures. À la descente de l'avion, un employé avait eu pitié d'elle en lui tendant ses valises et