//img.uscri.be/pth/6dbdcef7d9ab48b904c082fea892eb1bc9194d4c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB - PDF

sans DRM

L’Âme de Marianne ou Le Tribunal des Morts-Unis

De
402 pages

Une vieille femme aux cheveux ébouriffés, au visage hâve, rongé par les diversités fatidiques, le dénuement, la désolation, vêtue en hardes usées et crasseuses, allongée sur un carton imbibé d’eau près duquel se trouvait un amas de crottes de chiens errants. Je m’en approchais en vue de voir si elle n’était pas éteinte, mais à mon grand étonnement, elle se redressa, se métamorphosa en corps de lumière, en une mystérieuse houri, s’approcha de moi, m’étreignit passionnément, m’embrassa intensément sur le front, sur les joues, sur le cou avant de m’affirmer qu’elle était manifestement ma mère, et qu’elle s’appelait Marianne.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-81573-6

 

© Edilivre, 2014

Avertissement

L’entreprise de l’élaboration de ce roman remonte vers des moments d’intensité que j’avais subis tout le long de ma vie, particulièrement à partir des années quatre-vingt-dix où je commençais à découvrir les affres de l’injustice, de la marginalisation, de l’arbitraire, des passe-droits, des abus de confiance, de la corruption, du rabattage et des pratiques discriminantes.

Mes sentiments d’angoisses, de tourments, de cauchemars se sont intensifiés, surtout après le malheur inattendu qui m’a frappé en date du 23 novembre 2011. À partir de là, ma vie banale s’est muée en malheur, en une adversité, en une souffrance morale, qui taraudait continûment chaque membre de ma famille.

J’ai vainement tenté tout pour trouver une issue, mais la solution divine a tardé, et mes prières, mes adjurations ne s’étaient pas exaucées. Je commençai à n’avoir que rarement du sommeil depuis la date fatidique précitée jusqu’au 30 juin 2012.

En tant qu’écrivain depuis les années 86, et dont les œuvres ne sont pas encore achevées mais inédites, j’ai aperçu que la seule solution était d’écrire ce roman de pure fiction littéraire en vue de le publier pour, avec les droits d’auteur obtenus, me tirer d’embarras.

Je l’ai commencé le 5 février 2012 pour le finir le 18 août 2012, à 01 h 54 min (nuit).

La teneur de « L’Âme de Marianne ou le Tribunal des Morts-Unis » ne vise en aucun cas des personnes, ni des institutions, ni des organisations politiques, et s’il se trouve le moindre synchronisme dans la description des faits, des ressemblances entre les noms des personnages du roman, des lieux ou d’autres à travers l’histoire de certains pays et contrées, personne ne m’en tiendrait pour responsable car entre les littératures fantastiques, mythiques et la littérature romanesque, comme entre le fictif et le réel, comme entre les histoires et les événements de certains pays, il y a toujours une certaine interférence et, parfois, des ressemblances.

Cette histoire pourrait se passer identiquement, et en même temps ou dans des époques différentes, dans deux ou plusieurs pays ayant les mêmes caractéristiques historiques, sociales et linguistiques. Une fois relatée, elle devient universelle par analogie.

L’auteur

Pour l’Amour de Dieu et du prochain en Dieu, j’incite les hommes libres du monde à lire « L’Âme de Marianne ou Le Tribunal des Morts-Unis » car reflète-il la vérité d’une hécatombe, des déportations massives, d’une tragédie humaine, figées dans le temps et l’espace d’une cité dans l’univers, et jamais furent-elles relatées.

L’auteur

Je le dédie à ceux qui m’ont marginalisé, tourmenté moralement et déchiré tout ce qui est beau en moi, et je leur dis : « Que la pluie ne tombe pas, si je meurs assoiffé ».

Je le dédie aussi :

• à ceux qui m’ont engendré : mon père et ma mère,

• à ma femme et mes enfants qui m’ont soutenu dans les jours les plus critiques de ma vie,

• aux hommes libres du monde, ceux qui luttent irréductiblement, avec intransigeance, contre les forces du mal.

La mort n’est rien,

Je suis simplement passé dans la pièce d’à côté,

Je suis moi. Tu es toi,

Ce que nous étions l’un pour l’autre, nous le sommes toujours,

Donne-moi le nom que tu m’as toujours donné.

Parle-moi comme tu l’as toujours fait.

N’emploie pas un ton différent.

Ne prends pas un air solennel et triste.

Continue à rire de ce qui nous faisait rire ensemble,

Prie, souris, pense à moi, prie pour moi.

Que mon nom soit prononcé à la maison comme il l’a toujours été.

Sans emphase d’aucune sorte et sans trace d’ombre.

La vie signifie ce qu’elle a toujours signifié.

Elle reste ce qu’elle a toujours été. Le fil n’est pas coupé.

Pourquoi serais-je hors de ta pensée,

Simplement parce que je suis hors de ta vue ?

Je t’attends, je ne suis pas loin,

Juste de l’autre côté du chemin.

Tu vois, tout est bien.

Charles PÉGUY

Si Dieu s’en prenait aux gens pour leurs méfaits, Il ne laisserait sur cette terre aucun être vivant. Mais Il les renvoie jusqu’à un terme fixé. Puis, quand leur terme vient, ils ne peuvent ni le retarder d’une heure ni l’avancer.

Coran
(les abeilles-verset 61)

I

Il était presque six heures quand je sortis de la maison adjacente à l’église délabrée. Je pris le chemin du collège. Le temps était mauvais. Il pleuvait. Les rues étaient boueuses. Personne n’y rôdait sauf les quelques chiens errants, sales, qui dégageaient une odeur nauséabonde mêlée à celles des retenues des eaux usées, des immondices et des fèces situées au nord-est de Reibell.

À quelques centaines de mètres de là, à proximité de la synagogue en ruine, je remarquai une ombre près d’un muret en pisé sur lequel était écrit en peinture noire un slogan singulier : « Les citoyens ont les mêmes droits. La constitution de la république en est le garant ». J’y avançai de quelques pas. Elle se mit à se débrouiller. Un frisson me parcourut l’échine. J’étais en train de palper une présence diluée d’un mal légué, d’assister à un démantèlement de la bonté, de la mansuétude, de la charité et de la magnanimité. L’atrocité aveugle, l’inhumanité rampante se mirent en train. L’écrasement ou les prémices élaborées d’un chaos. Prenant fut-il, l’instant où j’atteignis le corps figé. Une folie s’installa en moi. Une déraison. Une frustration se fendit en moi. L’inhibition instantanée de mon être dénatura ma parole. Un galbe d’un corps mystérieux, captif d’un sommeil mort. Une vieille femme dont les cheveux blancs étaient ébouriffés. Son visage hâve ne laissait apparaître que le nez rongé par les diversités fatidiques d’une insalubrité d’une époque reibelloise. Elle était allongée sur un carton imbibé d’eau, près duquel se trouvait un amas de crottes de chiens errants. Elle était vêtue de hardes usées, lacérées et crasseuses. Elle geignait d’une voix asthénique, mais monotone. L’incarnation même de l’horreur, de la déraison, de l’inhumanité, de la perfidie, du désastre crépusculaire étalé tout le long de ce parcours pestilentiel, hanté de parasites, d’écornifleurs et de sangsues. J’étais à la fois consterné, bouleversé, touché au fin fond de moi, mais navré de ces instants qui avaient fait de la béatitude parfaite des illusions et des cimetières. Reibell, un lieu de perdition et de mouise. Une souille de solitaires. Un corps implanté de mille dagues. Qu’en serait-il de ses métis, pestiférés et piètres ? Une séduction arborée de répression et un éloge funèbre d’un florilège d’une œuvre fictive se métamorphosèrent en paradoxe. L’évidence en était cette créature vers laquelle je fis un pas. J’écartai la tige de bambou devant elle. Je me sentis, encore une autre fois, rudement taraudé par cette aberration bestiale et cruelle des concepteurs du mal, des responsables engendrés par la barbarie, le chauvinisme monstrueux, ces maux du siècle. Des jours sombres et brumeux jalonnant nos paysages.

Je la secouai doucement. Tant de frissons me parcoururent l’échine. Tant d’angoisses me percèrent comme une vrille.

« Eh ! La vieille… la vieille !… Tu es éveillée ?… »

En répétant obstinément, inlassablement la même formule, je me sentais enfoncé dans son cœur. Un sentiment que je souhaitais subsister, faire perdurer comme la présence de la lumière, de la mer et de la nostalgie. Sur les murs décrépits, acharnés à tenir encore, des volatiles blancs, mystérieux, chantaient avec allégresse. Une brouillasse de musc commença à pleuvoter. Des poignées d’écales de noisettes ou d’amandes churent sur la vieille femme, suivies de flopées innombrables de fleurs dissemblables. Leur fragrance surnaturelle, mais suave, intensifia mon épouvante. J’essayai de me concentrer sur le front, sur le profil de la femme mystérieuse mais en vain ; un tourbillon terne d’encens de benjoin m’enveloppa. Des paillettes d’or, tout autour, scintillaient vaguement. Le corps devint un astre radieux, mais éblouissant. Une silhouette nacrée défila devant moi. Des corpuscules piquants, comme la tige de rose, me frôlèrent. Au firmament, au-dessus du verger de la dépravation, et le dénuement, régulé par les pétaudières et les dépotoirs locaux, juste où se trouvaient les paillotes des rescapés de l’extravagant ouragan de la mort et des îlots de la cité martyrisée, avilie, dégradée puis hantée par les vampires, les cocardiers, les thuriféraires et les souteneurs, des cloches carillonnèrent d’un beffroi figé dans l’espace. Il était construit de pierres de jade et enserré d’un fourreau lumineux et éblouissant. Un embaumement subtil, angélique, vaporeux inonda l’horizon. Un philtre s’introduit minutieusement dans ma bouche. Mon âme s’en abreuva. Des flots paradisiaques, luminescents, éphémères jaillirent de ses yeux et me submergèrent. Je flageolais, transpirais. Mes oreilles bourdonnèrent. L’atmosphère odoriférante s’embellit harmonieusement, s’intensifia de couleurs bizarres. Le corps en lumière se redressa, se mit debout, me dévisagea et s’approcha doucereusement de moi, m’étreignit avec véhémence et m’embrassa vertement sur le front, sur les joues, sur le cou avant de me lancer avec affabilité cette formule qui me fut étrange et marquante :

– Mon fils chéri, tu m’as manqué tant !

Elle continuait obstinément à m’embrasser en sanglotant et gémissant. Ses larmes chaudes dégoulinaient sur mes tempes, mon menton, tout le long de mon cou, se faufilaient au-dessous de mon tricot de peau aspergé et ne s’arrêtèrent qu’au niveau de mon cœur, que j’avais senti toujours aride, pour s’y infiltrer et l’imbiber d’un sentiment ineffable, rajeunissant et fertilisant. Le chant d’antan revint. Reibell s’épanouit. Le monde se métamorphosa d’un coup. Les lys flottaient dans son ciel éclatant, serein et limpide. Ils accompagnaient les moineaux de printemps et s’obstinaient à dériver, dans le temps, les démons, les cocardiers malsains sans foi ni lumière.

Ses yeux sereins, fascinants, insondables, cernés de paupières d’une couleur d’ébène, pailletés d’or, trahissaient le mystère d’un sanctuaire d’une identité lacérée. L’iris émeraude, scintillant comme un joyau serti sur un collier étrusque, décelait un hymne nouveau. Le cri de la lune. La poésie profonde. L’harmonie certaine de l’espérance d’un retour des artisans de la liberté, de l’amour, de l’équité.

Sa pupille dilatée révéla son ineffable ravissement, son exaltation, son élan féerique. Des étincelles jaillissaient de partout. Du ciel et de la terre, depuis longtemps sans vie. Une odeur forte, mirobolante, de patchouli et d’ambre gris s’en dégageait et s’insinuait dans mes veines. Elle ravivait mes sens ankylosés par la terreur. Ses prolifiques étreintes et baisers, ses abondants cheveux blonds et soyeux me permirent momentanément de frémir et de me dégager pour l’entrevoir ; elle était svelte, sublime et extrêmement belle. Son front taillé en diadème éblouissait. Une houle céleste m’emportait, fendait le présent, dénouait les fils du passé. J’avais l’impression que je vagissais comme un nouveau-né. Ses lèvres minces et cramoisies se posaient sans répit, sur chaque côté de mon visage. Son parfum m’enivrait. Les faisceaux lumineux émanant de sa robe de satin m’aveuglaient. Des éclairs de foudre fusèrent. De l’ombre, des flambeaux, tenus par des mains, sans bras, suspendues dans l’air, surgirent à l’entour. Un sentiment se dépêtra soudain de sa poitrine et inonda mon cœur. Une vérité figée dans le temps. Une douceur de souvenirs vagues en filigrane de mon enfance. Sa voix ne m’était pas tout à fait extravagante, ni inhabituelle. Par instants, avec des mots entrecoupés, elle me lançait : « Mon fils… chéri… je t’ai retrouvé enfin ». Je m’engouais soigneusement de la vision de ses traits. Sa robe blanche et phosphorescente empourprée d’une lumière diaprée et étonnante m’en empêcha. Des hirondelles zigzaguaient sur nos têtes. Des jacinthes, des asters, des roses, des dahlias, des jasmins, comme si Dieu dans son sublime empire insondable concédait sa résurrection.

Dans une angoisse de vertige et de fascination, j’entendis, soudain, comme un souffle doux, mais singulier du vent, l’écho de ses paroles sensationnelles, fantastiques, qu’il me paraissait étrangement avoir entendues hier.

« Ils étaient venus peu avant le couchant enflammé, pieds nus, galeux et lépreux. C’était affreux de les voir pour la première fois dans l’histoire, ici, à la cité des métis. Près du mont Doigt-de-fer, on avait entendu un craquement sinistre suivi de plusieurs déflagrations. Dans la rue de la Liberté et des Loisirs, en retrait de quelques pas de l’église des Douleurs, des milliers de grillons avaient commencé à striduler. Ils nous avaient piqués à mort. Des processions de couleuvres, de vipères, des scolopendres lépreuses, des scorpions, des mygales, des argyronètes, des surmulots sortirent tour à tour des forêts noires. Des hyènes, des caracals, des renards plus sales avaient quitté leurs tanières et s’étaient répandus dans les rues pour s’empiffrer des restes de nos corps. Des termites avaient rongé les ossements des ancêtres. Les écumeurs, les brigands et les scélérats en tenues militaires avaient brûlé les fermes et les champs. Des énergumènes avaient juré sur leurs selles de lapider cruellement les colombes. Une gigantesque crue d’une rivière rouge, disproportionnée et empuantie, m’emportait avec les multitudes. Au milieu des fourmis noires et bizarres, dotées d’impressionnantes mandibules, je vous eus perdus. La nuit était partout, et ces sinistres insectes qui dévoraient exclusivement de la chair humaine, ne voulaient pas nous épargner. J’avançais à tâtons en vue de vous retrouver, toi et ta sœur Alona. Sur les ruines de nos maisons, de nos fermes, des corbeaux déformés croassaient et, près des cimetières des Morts-Unis, des vautours tournaient autour des milliers de cadavres pourris. L’agonie de la plupart des métis était longue et consternante. D’innombrables personnages légendaires qui avaient donné le meilleur d’eux-mêmes pour Reibell avaient péri, puis étaient charriés par les eaux usées, entremêlées de fèces et de pisses. La félonie de Charles, de Charlotte, de leurs acolytes, des rongeurs des horizons hideux du temps et des foisonnements des orties étaient les principaux germes de cette tempête infernale et de ce naufrage. Les vipères avaient mordu même les bébés et les vieillards. Les bouledogues avaient mangé les viscères de ton grand-père Jouhaux, ceux des aumôniers, des prêtres, des rabbins et des guides de mosquées. Ton père Léon se sauva. Je ne savais pas où il s’était réfugié. J’avais exploré en vain tous les lieux en vue de le trouver, mort ou vif. Je savais qu’il n’était pas lynché, ni éventré ou égorgé comme les milliers de ses compatriotes métis. À proximité des murs en ruine se répandaient des lambeaux de chair humaine, des crânes, des nez, des seins de femmes et des verges d’hommes. Autour d’un vieux clocher, les tombeaux des premiers paroissiens étaient détruits. Je me sentais perdue, corps, âme, famille et biens. La mort rôdait autour de moi. Elle me hélait à chaque pas que je faisais. Et pour que cessassent l’épouvante innommable, la calamité odieuse et cette lèpre de l’âme, je dénonçai un laps de temps, à la face d’un monde insensible et indifférent, les atrocités commises. Les échos de mes cris retentirent, mais aucun soutien, aucune intercession, aucune intervention n’y parvinrent. Et pour éviter les épines de la honte, effacer à jamais les empreintes des homicides, des infanticides, des fratricides, des matricides, des parricides, des génocides, l’un des bousiers détritivores me fit taire à jamais un jour du mois mars, juste après le pacte de la nuit de la terreur d’une année figée avec sa noirceur dans l’histoire de l’univers.

Il m’avait fendu la tête avec une hache aux noms de la haine, de la ségrégation arrogante, impérieuse et impérative. Je m’éteignis, et avec moi se coucha d’un coup le soleil de l’espérance d’une race mâtinée… »

Elle s’arrêta un instant, le temps de s’empourprer extraordinairement et d’exhaler une essence de roses enivrante et exquise. De sa poitrine, au niveau du cœur, jaillit une lumière flottante, camphrée, corail, qui se transmuta en sourire, puis son sein plein, parfait, immaculé et diaphane s’apposa, à ma surprise, soigneusement, précautionneusement sur ma bouche. De la mamelle gicla énergiquement un lait succulent, délectable, odoriférant et doux. Le bruit de ma succion fut étonnant et incroyable. Je tétais gloutonnement. La majeure partie de l’aréole était dans ma bouche. Je me sentis embelli et vigoureux. J’avais soif, et je ne pourrais être repu. Mes jambes frémissaient des chants d’oiseaux divinement bariolés. L’herbe devint drue. De ma bouche ressuscitée, fusa une interrogation :

– Qui êtes-vous ?

– À l’époque, quand tu étais un bébé, je ne t’avais pas sevré. Ils m’avaient assassinée avant que je le fisse. Nos rêves étaient pulvérisés et notre existence profanée.

Je n’avais rien appréhendé de ses paroles mystérieuses. Leur envoûtement et leur fascination avaient insufflé en mon âme un sentiment indicible, mais hermétique.

Elle ressassa un souvenir peinant, déchirant, avant de lever ses beaux yeux vers le ciel et de lancer :

– Ô Dieu, faites que mon enfant que vous m’avez mis sur son chemin, et qui m’a trouvée ce jour-là, trouve à son tour son père et sa sœur.

Après avoir plongé ses yeux tendres et éblouissants dans les miens et pour corser sa foi en ce bonheur retrouvé, elle ajouta :

– Maintenant qu’il est devant moi et que je l’ai planté au fin fond de mon être spirituel, je veillerai sur lui et je ne le perdrai pas de vue… Lui, mon fils, moi, sa mère qui l’a engendré, sommes le souffle immuable d’un jour nouveau, le Verbe que vous avez incarné de nouveau en ce monde. Pour dissiper des décennies défuntes, désastreuses, exécrables, aidez les métis à lutter pour canoniser leur cri commun, mon hymne, l’émanation enchanteresse de la Seine, de Notre-Dame, du Quartier latin, de la Concorde, d’Alger, d’Oran, de Constantine, d’Acadie, de Terre-Neuve, de Sainte-Lucie, de Fezzan, d’Albreda, des auteurs de la malchance, des effluves ancestrales de l’histoire de Reibell, de la témérité de nos frères assassinés dans la tourmente d’une longue nuit rongeuse de beaux sentiments. Dieu, sois indulgent, miséricordieux pour mes enfants comme l’étiez-vous pour leurs aïeux. Épargnez-nous le mal bestial du siècle. Nous voulons que nos fils retournent à la source et qu’ils ne soient ni chauvins, ni bouledogues, ni rapaces, ni diffamateurs de poésie profonde.

Elle m’embrassa et m’étreignit. J’étais enfant dans ses bras en dépit de mon âge, de mes cheveux grisonnants. Je m’émus dans ce sensationnel et paradisiaque silence qui enveloppait parfaitement les lieux et les êtres. Elle se transmuta en étoile, en effigie d’une femme qu’il me sembla connaître, puis en luth d’un enfant abandonné, exclu par les orthoptères sales. Elle devint mère, dirait-on, mon authentique mère ; en tout cas, c’était ce que je ressentis vis-à-vis d’elle. Je perçai, dans son être qui se cristallisa d’un coup, la désolation de la solitude, l’échec de mes nourrices et les ressacs des mers.

Ses paroles ressurgirent, s’ondulèrent, prirent un mouvement rectiligne avant de me parvenir en un affable écho.

– Dans tous les lieux gîtent les mystères de la vérité, de la lumière obstinée à perdurer dans les cœurs. Avant qu’ils nous exterminassent, j’avais planté dans le ciel de Reibell l’étoile du matin, les beaux sentiments dont tu rêves encore avec tes frères métis. Dans les champs défrichés par nos soins, nous avions semé les grains de blé, implanté les mas, inculqué l’amour, le civisme, le bien, la morale fondée sur la raison et l’esprit expérimental.

Au fil des jours, tu découvriras les œuvres de ces vilains arthropodes et rebutantes bêtes.

Depuis la nuit fatidique de ce fameux mois déplorable, les ruisseaux, les rigoles, les oueds, les vallées, les bassins, les fleuves et leurs affluents avaient tari, les volatiles s’étaient arrêtés de chanter, les survivants s’étaient muselés, et tout s’était éteint. Les ténèbres partout. C’était un festin de cannibales, de chauves-souris vampires où le temps s’abolissait, se figeait dans un espace infini, insolite et sans éther.

La sécheresse, la débine, le dénuement, la pénurie, les désastres, les tragédies étaient devenues monnaie courante. Et malgré la consécution des nues trompeuses, les chimères, vous étiez perdus, avilis et réduits au-dessous du niveau des crottins des protèles les plus immondes. Vous aviez passé des années de braises, assoiffés d’un passé de lavande, pleurant à vous en fussent fendus les yeux.

Toi, ta sœur, vous êtes tels des rosiers rares, extirpés d’un terroir exceptionnel et fabuleux. Les sanctifications, les rosaires, les incantations, les lamentations, les regrets et les soupirs sont devenus caducs dans un sol étrange arrosé d’urine. Si tu regardes, tout autour, les épaisses ténèbres, leurs tentacules versatiles, effarants et éprouvants, tu saisiras certainement et parfaitement les génuflexions des uns et la réclusion rémanente des autres.

Mon existence était essouchée de ma terre promise, charcutée, piétinée dans l’opacité cruelle de l’histoire, de l’appétence, de la popularité de Charles, de ses concubines et de la meute des gorets pustuleux. Ils avaient enseveli ma magnificence, ma grandeur et la perfection de mes œuvres dans un sombre néant.

Leurs torrents impétueux, bouillants, déferlants emportaient les églises, les synagogues, les mosquées, les tombeaux, les sépultures, les monographies des moules de l’humanisme, de la fraternité, de l’amour, de Reibell et ses métis. Rien n’y était épargné, même le fœtus que je portais, et qui aurait pu être ton frère ou ta sœur, la benjamine…

Elle se tut, le temps de se déplacer à ma droite, de me scruter encore d’avantage comme si elle s’assurait de mon existence physique ou craignait de me perdre.

– Dis-moi, mon fils chéri… N’ont-ils pas planté leur morsure dans ta peau de métis ? Tu sais que leur venin est redoutable et malsain. Il pourrait te léser les vaisseaux sanguins, altérer ton sang, travestir ton comportement, dégrader ton humanisme, dénaturer même ton inné, te transformer en chien bâtard, en un rat d’égout, en un rapace ou même te modifier en squale féroce. Leur mare luciférienne fut érigée lors du crépuscule de notre lumière fabuleuse, après m’avoir éventrée, étripé et disloqué le fœtus.

Tu étais, avant le déchaînement du magma des ténèbres, avant cette fameuse Fête, un tout petit enfant qui folâtrait dans les vagues, s’amusait à chasser les arachnides nuisibles, venimeux, dans le Verger de Pilat, dans le paysage herbeux de Ras El Aïn, à El Ouazkaria où ta tante maternelle Aviva avait érigé le fameux cadran solaire. Heureux et las, tu y revenais par les sentiers lents, encombrés de glaneurs des chaumes lointains.

Mon fils, il faut sourdre comme un jet d’eau pour reconquérir ton ancien amour parental, source de miel, de fragrance précoce, présence de liberté, d’équité et d’humanité.

Mon âme se réincarne dans les yeux de ton cœur pour la concrétisation de mon idéal, du déploiement de mon œuvre.

Elle se tut. Je me perdis dans l’immensité du temps à la recherche de mon identité, de mon origine. Me voilà inconnu, enfant trouvé, déchiré, étouffé, hanté par l’insurrection d’un passé nébuleux, ignorant même le procréateur du sperme duquel j’étais créé. Une évidence des blessures ancestrales, de ma plaie béante, du venin vipérin, de ma claustration, de ma réclusion, de mon déchirement.

Elle s’approcha plus près de moi, me caressa le visage avec sa main droite fluorescente et m’embrassa avec une tendresse toute maternelle.

Je ne sus pas ce qui me prit ; mes yeux se brouillèrent de larmes, et, involontairement, j’articulai :

– Non, Maman, ne t’en va pas !

Elle frissonna. Un lied doux me parvint à l’oreille, et qui ne m’était pas étrange. C’était comme si je l’avais entendu dans une époque très lointaine, aux tréfonds de mon existence, aux prémices des failles de l’histoire.

Un carillon dans les cieux sonna pour mettre fin à cette rencontre. Le vent du nord ébaucha sa plainte de détresse ; il avait peur du jour et du réveil des vermines.

Là, elle reprit :

– C’est Mme Fettna, la femme rabbin, qui vous révélera tout. Cherche-la partout. Elle pourrait t’aider car elle connaît beaucoup de choses sur vos parents nourriciers. Mais avant que tu le fasses, sache que tu as un rendez-vous au cimetière des Morts-Unis.

– Eh bien ?

Elle rougit avec une violence extrême. Une carnation étonnante d’un pétale de rose sauvage. Ses mains s’agitèrent, comme si elle en voulut dénoter comme preuve un itinéraire, un repère, un lieu reculé dans le monde du brouillard, dans les vagues d’une tempête où la raison d’être des Reibellois devenait sibylline.

Elle se métamorphosa en spirale éblouissante, frissonnante, en forme de corolle.

– Comment ? Mes parents nourriciers ? Le cimetière des Morts-Unis ? Je n’ai pas compris !

De la lumière olivâtre, lentiforme, une voix vibrante, mais harmonieuse me parvint.

– Si tu veux me revoir seul, pour tout te dire, tu n’as qu’à te rendre, à l’heure où l’aube hésite et trémule, le mois de mars prochain, le jour de mon assassinat, au mont de l’Assomption. Mme Fettna, la femme rabbin, le connaît. Elle se cache dans un bocage obscur, juste près du monument marial détruit, à l’époque, dans le silence de la nuit, par les profanateurs rouges.

Un silence enveloppa les lieux, suivi d’un bourdonnement de foule, d’un court étonnement, puis d’un fulgurant éblouissement. Plus rien. Je me trouvai seul en train de m’écrouler dans un monde disproportionné, époustouflant, affolant, entouré de milliers de tombeaux et de squelettes humains.

II

J’étais étendu sur un tumulus, au milieu des restes humains, ensevelis sans doute ensemble à la suite d’un génocide, commis après l’abandon des métis par les opportunistes, les égocentriques et les sans-cœur. De mon corps s’exhalait un parfum fin et suave. Mes mains recroquevillées, ankylosées, semblaient tenir un crâne humain trépané. En retrait d’un pas, à côté d’un tombeau, j’entrevoyais une masse noire sur laquelle se plantaient d’innombrables squelettes qui, formant un cercle, devisaient d’une voix angoissante, atrabilaire, sombre et menaçante, des despotes du monde nouveau, de l’écoulement du sang, des oiseaux aveugles, du temps perdu, de la cité vendue aux charognards, de la plaie ouverte, de la pestilence émanant des poubelles de la dissidence, du fondement de la citoyenneté des cocardiers et de leurs thuriféraires.

L’un des squelettes haussa ses épaules qui, légèrement, se désarticulèrent.

– Qu’est-ce qu’ils diront, s’ils voient ça ?