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L'exquise clarté d'un rayon de lune

De
432 pages
« Réconfortante, sexy et chaleureuse, la série «Snow Crystal» de Sarah Morgan est parfaite !» Jill Shalvis

Ca-tas-tro-phi-que. Voilà qui caractérise parfaitement bien l’été qui s’annonce pour Elise Philippe, chef de cuisine surdouée. L’ouverture à Snow Crystal du café qu’elle doit diriger – son bébé, le projet de sa vie – ne cesse d’être repoussée à cause d’une succession d’incidents rocambolesques. Comme si le destin complotait pour lui pourrir la vie ! Heureusement, telle la meringue sur la tarte au citron, voilà que Sean O’Neil rentre au domaine. Le beau, le charismatique et troublant Sean… dans les bras duquel elle a passé la plus belle des nuits, l’été dernier. Oui, là, tout de suite, Sean pourrait être une distraction bienvenue et très, très sympathique. Une distraction de quelques heures, sans attaches ni lendemain. Après tout, ce n’est pas comme si elle risquait de tomber amoureuse, non ?

 
A propos de l'auteur:
Auteur fréquemment citée par USA Today, la Londonienne Sarah Morgan a conquis ses nombreux fans grâce à ses histoires finement tissées d'humour et d'émotion intemporelle. Elle a vendu plus de 14 millions de livres à travers le monde. Enfant, Sarah rêvait de devenir écrivain, et bien qu'elle ait pris des détours avant d'y parvenir, elle vit à présent son rêve.
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Chapitre 1
— Vous avez un appel, docteur O’Neil. Elle dit que c’est très urgent. Sean fit rouler ses épaules pour chasser les tensions du bloc opératoire. Son patient était un joueur prometteur de football américain. Il s’était déchiré le ligament croisé antérieur du genou gauche, une blessure plutôt courante qui avait mis fin à de nombreuses carrières sportives. Pour l’instant tout se passait bien, mais la chirurgie n’était que le début du traitement. Le malade — et avec lui l’équipe médicale — avait devant lui un long processus de rééducation, et il devrait s’y atteler avec patience et rigueur. Réfléchissant à la façon de tempérer les attentes du jeune homme et de son entourage, Sean saisit le téléphone que l’infirmière lui tendait. — Sean O’Neil. — Sean ? Tu étais où, hier soir ? Je peux le savoir ? — Veronica ? Pourquoi tu appelles ici ? demanda-t-il, les sourcils froncés. On m’a dit que c’était une urgence ! — C’est urgent, riposta-t-elle. La prochaine fois que tu m’inviteras à dîner, j’espère que tu auras la courtoisie de faire acte de présence. Et merde. Une infirmière sortit du bloc et mit sous le nez de Sean un formulaire à signer. — Veronica, je suis désolé. Le téléphone entre l’oreille et l’épaule, il demanda un stylo d’un geste de la main. — On m’a appelé, expliqua-t-il. Il a fallu que je retourne à l’hôpital d’urgence pour aider un collègue. J’étais au bloc. — Et tu n’aurais pas pu m’appeler ? J’ai fait le pied de grue dans ce restaurant pendant une heure. Une heure, Sean ! Un type m’a même draguée. Il parapha le document et le rendit à l’infirmière avec un sourire bref. — Il était gentil, au moins ? — Ce n’est pas drôle ! C’était l’un des moments les plus humiliants de ma vie ! Ne me fais plus jamais ça, plus jamais. — Tu aurais préféré que je laisse le patient se vider de son sang ? — J’aurais préféré que tu honores tes engagements. — Je suis chirurgien. Mon engagement le plus important est envers mes patients. — Tu es en train de dire que s’il te fallait choisir entre moi et ton boulot, le boulot passerait d’abord ? Il poussa un soupir silencieux. — En effet. C’est exactement ce que je suis en train de dire. D’ailleurs, qu’elle ait posé la question montrait à quel point elle le connaissait peu. — Sean, je te déteste. Pourtant sa voix contenait un sanglot. — Dis-moi franchement, continua-t-elle. Ça vient de moi ou c’est comme ça avec toutes les femmes ? — C’est moi, Veronica. Je fais un partenaire déplorable. En ce moment, ma priorité, c’est ma carrière. — Eh bien, un de ces jours, tu vas te réveiller seul dans ton appartement si chic et tu vas regretter d’avoir passé tout ce temps dans ce fichu hôpital. Il préféra ne pas signaler qu’il se réveillait toujours seul, et que c’était par choix. Il n’invitait jamais de femme chez lui. Il n’y était presque jamais lui-même, à vrai dire. — Mon travail est très important pour moi. Tu le savais quand on s’est rencontrés.
— Ah, non. Ça, c’est trop facile. Quand quelqu’un dit « mon travail est important », il veut dire que ça compte pour lui, mais on peut imaginer qu’il a quand même une vie en dehors de sa carrière. Chez toi, c’est une obsession. Tu ne penses qu’à ça, tu ne respires que pour ça, rien n’existe en dehors de ça. Ce qui fait peut-être de toi un excellent chirurgien, mais un petit ami lamentable. Et sache que malgré ton charme et ton savoir-faire au lit, tu n’es qu’un salaud égoïste accro au boulot. — Sean ? Une autre infirmière s’approcha de lui. Son regard et le rose de ses joues indiquaient qu’elle avait entendu la dernière phrase. — Les parents du patient sont à côté, murmura-t-elle. L’entraîneur de son équipe aussi. Ils attendent des nouvelles, vous pouvez aller leur parler ? — Tu m’écoutes, au moins ? fulmina Veronica à l’autre bout de la ligne. Tu n’es pas en train de parler avec quelqu’un d’autre alors que tu es censé me parlerà moi? Pitié. Sean ferma les yeux. — Je sors du bloc à l’instant, fit-il en se frottant le visage. Il faut que je parle à la famille. — Ils peuvent bien attendre cinq minutes ! — Ils sont inquiets. Si c’était ton enfant qui se trouvait en salle de réveil, tu voudrais savoir comment s’est passée l’intervention. Il faut que j’y aille. Au revoir, Veronica. Et encore une fois, navré pour hier soir. — Attends ! Ne raccroche pas, dit-elle soudain d’une voix affolée. Je t’aime, Sean. Vraiment. En dépit de tout, je crois sincèrement qu’on partage un truc spécial. Je veux y croire. Il suffirait d’un petit effort de ta part… Il sentit une goutte de sueur couler le long de sa nuque. L’infirmière écarquilla les yeux. Comment s’était-il fourré dans cette galère ? Pour la première fois depuis des années, il avait commis une erreur de jugement. Il avait cru que Veronica était une femme qui aimait vivre au jour le jour. Il s’était trompé, de toute évidence. — Il faut vraiment que j’y aille, Veronica. — Ecoute, c’est moi qui ferai un effort. Je suis désolée de m’être emportée. Viens dîner chez moi ce soir, je te promets de ne pas râler si tu arrives en retard. Tu peux arriver à l’heure que tu veux. Je serai… — Veronica, coupa-t-il. Ne t’excuse pas, c’est moi qui suis à blâmer. Tu devrais te trouver un mec qui t’accorde toute l’attention que tu mérites. Un silence tendu s’ensuivit. — Tu veux dire que c’est fini entre nous ? Eh bien… En ce qui le concernait, rien n’avait jamais commencé. — Oui, désolé, je pense que c’est mieux. Il y a des centaines de mecs qui seront ravis de faire plein d’efforts pour toi. J’espère que tu en rencontreras un bientôt. Et il raccrocha sous le regard de l’infirmière. Elle se prénommait comment, déjà ? Ann ? Non, pas Ann. Angela ? Ah oui. Elle se prénommait Angela. Une fatigue dense s’était emparée de lui et ralentissait sa pensée. Il avait besoin de dormir. On l’avait appelé pour une urgence en pleine nuit et il avait à peine quitté le bloc depuis l’aube. S’il tenait debout, c’était grâce à l’adrénaline, mais dès que son effet s’estomperait il tomberait comme une masse — de préférence sur son propre lit. Une chambre lui était réservée à l’hôpital, mais il aurait autant aimé regagner son appartement sur la baie, où une bière lui tiendrait compagnie pendant qu’il contemplerait l’océan. — Docteur O’Neil ? insista l’infirmière. Je suis désolée. Je ne vous aurais jamais passé l’appel si j’avais su que c’était personnel. Elle m’a dit qu’elle était médecin. A l’expression de son visage, Sean comprit que cette femme aurait volontiers remplacé Veronica. Elle aurait été fâchée d’apprendre qu’il avait oublié son prénom, et même qu’il oubliait son existence dès qu’elle disparaissait de son champ de vision. — Ce n’est pas votre faute, Ann… gela. Je vais parler aux proches. Il fut tenté de prendre une douche d’abord, mais le visage défait de la mère du garçon lorsqu’elle était arrivée à l’hôpital lui revint à la mémoire. Son confort personnel pouvait attendre.
— Vous avez eu une longue journée. Si vous voulez venir chez moi tout à l’heure, je fais un gratin de macaronis à tomber par terre. Angela était douce, prévenante et gentille. Elle devait incarner la femme idéale pour pas mal d’hommes. Pas pour Sean. La femme idéale, à ses yeux, serait celle qui n’attendrait rien de lui. Une relation de couple impliquait des sacrifices et des compromis, et lui ne consentait jamais ni à l’un ni à l’autre. — Comme vous venez de l’entendre, je suis un compagnon lamentable, dit-il en lui offrant un sourire qu’il espérait désarmant. Soit je travaille et on ne me voit pas, soit je suis tellement fatigué que je m’endors dès que je me pose sur le canapé. Vous pouvez trouver mieux. — Je vous trouve incroyable, docteur O’Neil. Je travaille avec des dizaines de médecins, et pour moi vous êtes le meilleur. Si un jour j’ai besoin d’un chirurgien, j’espère que je tomberai sur vous. Et ça ne me dérangerait que vous vous endormiez sur mon canapé. — Mais si, ça vous dérangerait. Un jour ou l’autre, ça finissait toujours par déranger. — Je vais parler aux parents, conclut-il. — C’est gentil de votre part. La mère est très inquiète.
* * *
Elle était, en effet, l’image même de l’angoisse maternelle. Assise, immobile, elle crispait les poings sur sa jupe comme pour contenir une anxiété que l’attente avait dû aggraver. Le père, debout, les mains dans les poches et les épaules rentrées, discutait avec l’entraîneur. Sean avait déjà eu affaire à ce dernier, un homme aux manières brusques et à l’ambition hargneuse, qui restait égal à lui-même quand bien même la star de son équipe était blessée. C’était un homme qui exigeait des miracles et qui n’avait aucune patience ; Sean savait que sa priorité n’était pas la santé de ce gamin encore sous anesthésie mais le classement de son équipe. Spécialisé dans la chirurgie du sport, Sean passait son temps entouré d’athlètes et de leurs coachs. Certains étaient formidables. D’autres lui faisaient regretter d’être devenu médecin plutôt qu’avocat. Dès que le père l’aperçut, il bondit vers lui comme un rottweiler à l’approche d’un intrus. — Alors ? L’entraîneur, quant à lui, buvait de l’eau dans un gobelet en plastique. — Vous l’avez réparé ? ajouta ce dernier. Il aurait aussi bien pu parler d’un trou dans une toiture, songea Sean. Remplacez la tuile cassée et il sera comme neuf. Changez le pneu et la voiture se portera comme un charme. — L’opération n’est que le premier pas. Le chemin vers la guérison sera long. — Vous auriez peut-être dû l’opérer tout de suite au lieu de nous faire poireauter une semaine. Et vous devriez peut-être cesser de vous croire médecin simplement parce que vous avez un accès Internet. La mère enfonçait toujours plus fort les ongles dans ses cuisses, et Sean décida de lui épargner un accrochage malvenu. — Toutes les recherches montrent que la récupération est plus facile lorsque l’intervention s’effectue sur un genou mobile sans présence d’inflammation. L’attente nous fait gagner du temps, en réalité. Il avait déjà expliqué ce principe une semaine auparavant, mais l’entraîneur et le père ne semblaient pas vouloir comprendre. — Dans combien de temps il pourra rejouer ? Sean se demanda si le pauvre ado arrivait à respirer avec ces deux énergumènes en permanence sur son dos. — Il est trop tôt pour vous donner une date précise. Mais je vous préviens, si vous précipitez son retour sur le terrain, ce retour risque de ne pas avoir lieu du tout. On doit se concentrer sur la rééducation. Il faut que Scott la prenne très au sérieux. Et vous aussi. — C’est un univers très compétitif, docteur O’Neil. Rester au sommet demande de la détermination. L’entraîneur parlait-il pour son joueur ou pour lui ? s’interrogea Sean. — Cela demande aussi un corps en bonne santé.
La mère du garçon, qui n’avait pas encore parlé, se leva. — Est-ce que mon fils va bien ? Son mari lui lança un regard agacé. — Mais tu écoutes le docteur ou pas ? Je viens juste de lui poser la question. — Ce n’est pas ce que tu as demandé, répondit-elle d’une voix tremblante. Tu veux savoir s’il pourra encore jouer, c’est tout ce qui t’intéresse. C’est une personne, Jim, pas une machine. C’est notre fils. — A son âge, moi, je… — Je sais ce que tu faisais à son âge et je peux te dire que, si tu continues comme ça, tu vas détruire ta relation avec lui. Il te détestera à jamais. — Il devrait me remercier de l’encourager autant. Il a du talent, de l’ambition. Mais il faut la soutenir, cette ambition. — C’esttonambition, Jim. C’étaittonrêve à toi et tu essaies de le réaliser à travers ton fils. Tu ne le soutiens pas, tu lui mets toujours plus de pression, jusqu’à l’écraser avec tes attentes. Les mots avaient jailli en une tirade imparable. La femme s’arrêta net, choquée de son propre comportement. — Je suis désolée, docteur O’Neil. — Il n’y a pas de quoi. Je comprends votre inquiétude. Sean était lui-même tendu. Personne ne comprenait mieux que lui la pression due aux attentes familiales. Il avait grandi submergé par ce genre de contrainte. Tu sais ce que ça fait, d’être écrasé par le poids des rêves d’un autre ? Tu l’imagines, Sean ? La voix dans son esprit avait paru si réelle qu’il dut se retenir de vérifier que son père ne se tenait pas derrière lui. Son père était décédé depuis deux ans, mais il avait parfois l’impression que ça s’était passé la veille. Il ravala le chagrin qui menaçait soudain de l’étouffer, dérouté par cette incursion de sa vie privée dans sa vie professionnelle. Le besoin de sommeil était plus pressant qu’il ne l’avait cru. — Scott va bien, madame Turner, dit-il. L’intervention s’est passée comme prévu. Vous pourrez le voir dans quelques instants. — Merci, docteur, répondit-elle, visiblement soulagée. Je… vous avez été si bon avec lui, dès le départ. Et avec moi aussi. Quand il reprendra les entraînements… Elle marqua une pause et regarda son mari. — … Que faut-il faire pour éviter une rechute ? Il n’était même pas à côté d’un autre joueur. Il s’est juste écroulé. Sciemment, Sean ignora les deux hommes. Il compatissait avec Mme Turner pour la difficulté du rôle d’arbitre qu’elle endossait dans ce jeu d’ambitions. — Le ligament croisé antérieur relie la cuisse au tibia, et quatre-vingts pour cent des ruptures de LCA ont lieu sans contact externe. Il est peu sollicité au quotidien, lors d’une activité normale, mais il joue un rôle essentiel dans la stabilité du genou lors des mouvements en pivot. — C’est-à-dire ? dit-elle, comme s’il avait parlé chinois. — Sauts, changements brusques de direction, prises d’appui. C’est une blessure très courante parmi les joueurs de football, les basketteurs et les skieurs. — Votre frère Tyler y a eu droit aussi, n’est-ce pas ? intervint l’entraîneur. Ça a signé la fin de sa carrière dans le ski de compétition. Un sale coup, pour un sportif aussi doué. La blessure de Tyler avait été bien plus compliquée que cela, mais Sean ne parlait jamais de son célèbre frère. — Le but de l’opération est de retrouver une bonne stabilité et une fonction articulaire totale, dit-il. C’est un travail d’équipe et la rééducation en constitue une grande partie. Scott est jeune, il est en forme, il est motivé. Je pense qu’il peut récupérer et retrouver assez vite sa mobilité, pourvu qu’on l’encourage à prendre la rééducation au sérieux, autant qu’un match de finale. Il durcit le ton pour mieux les convaincre. — Lui mettre trop de pression ou le pousser à reprendre trop vite risquent de gâcher ses chances. L’entraîneur hocha la tête. — Alors, on peut commencer la rééducation tout de suite ? Bien sûr, vous pouvez même lui lancer un ballon tant qu’il est encore sous anesthésie.
— En général, on obtient de meilleurs résultats si on attend que le patient soit réveillé. Les joues du coach devinrent cramoisies. — Vous croyez que je le bouscule, mais ce gamin ne pense qu’au jeu, et mon job c’est de l’aider à obtenir ce qu’il veut. C’est pour ça qu’on est venus ici, ajouta-t-il, renfrogné. On dit que vous êtes le meilleur. J’ai demandé à plein de gens, tout le monde répondait pareil : si c’est les genoux, il faut aller voir Sean O’Neil. La ligamentoplastie et les blessures sportives sont votre spécialité. Je n’avais pas compris que vous étiez le frère de Tyler O’Neil jusqu’à il y a quelques semaines. Il supporte comment de ne plus disputer de compètes ? Ça doit être dur pour lui. — Il va très bien. C’était la réponse automatique. Quand Tyler était au sommet de son succès, la famille avait été harcelée par les médias et ils avaient tous appris à éconduire les questions indiscrètes, aussi bien celles à propos de son incroyable talent que de sa très mouvementée vie amoureuse. — J’ai lu quelque part qu’il pouvait encore skier mais juste pour le plaisir. Une torture, pour un type comme lui, j’en suis sûr. Je l’ai rencontré une fois. Tout en faisant vœu de se montrer compatissant envers son frère la prochaine fois qu’il le verrait, Sean ramena la conversation au sujet principal. — Revenons-en à Scott. Renouvelant ses conseils sur la rééducation et le besoin d’attendre, il prit le temps de les convaincre. C’était important. Quand il put enfin s’installer au volant de sa voiture, après avoir suivi l’évolution de quelques patients et pris une douche, deux heures s’étaient écoulées. Il poussa un long soupir en essayant de réunir ses forces pour rentrer chez lui. Le week-end l’attendait, longue étendue de temps libre empli de promesses. Les quarante-huit heures à venir lui appartenaient et il comptait en savourer chaque minute. Mais d’abord, il voulait dormir. Son portable personnel retentit. Sean pesta, convaincu qu’il s’agissait de Veronica. Mais l’écran affichait « Jackson ». Son jumeau. Il se mit à culpabiliser, comme toujours. Il avait beau le refouler, ce sentiment pénible revenait à la surface à la moindre occasion. Pourquoi son frère appelait-il si tard, un vendredi soir ? Une crise à la maison, encore ? Le Snow Crystal Resort était une station de ski qui appartenait aux O’Neil depuis quatre générations, et personne, dans la famille, n’avait envisagé qu’il puisse en être autrement pour les quatre générations à venir. La mort soudaine du père de Sean deux ans plus tôt avait révélé la vérité : l’affaire périclitait depuis quelques années et la famille risquait de tout perdre, même son foyer. Cette annonce avait mis chacun de ses membres en état de choc. C’était Jackson qui avait pris sur lui d’abandonner une entreprise florissante en Europe pour revenir dans le Vermont sauver Snow Crystal de ce désastre. Sean regarda le téléphone. La culpabilité gagnait du terrain parce qu’il utilisait ses responsabilités professionnelles comme excuse pour se tenir à distance. Avec un soupir, il se carra dans le siège, prêt à écouter les dernières nouvelles en se jurant que, la prochaine fois, ce serait lui qui appellerait. Il ne devait plus se contenter de donner des nouvelles de temps en temps. Il allait faire des efforts. — Salut, répondit-il avec un sourire. Tu t’es viandé, ton genou est en lambeaux, tu as besoin d’un bon chirurgien ? Il n’eut pas, comme il s’y attendait, de riposte sarcastique. — Il faut que tu rentres tout de suite, dit Jackson. C’est Gramps. La direction de Snow Crystal s’apparentait à un bras de fer permanent entre son frère Jackson et leur grand-père. — Qu’est-ce qu’il a fait, cette fois-ci ? Il veut que tu démolisses les chalets ? Qu’on ferme le spa ? — Il a fait une attaque. Il est à l’hôpital et on a besoin de toi. Sean mit un instant à saisir le sens de ce que son frère lui disait. Comme le reste de la tribu, il considérait Walter O’Neil comme une force de la nature, inamovible comme les montagnes où il avait toujours vécu. Mais Walter avait quatre-vingts ans. — Une attaque ?
Sean crispa sa main sur le portable, se rappelant les nombreuses fois où il avait dit que le seul moyen pour que leur grand-père quitte Snow Crystal serait de l’embarquer en ambulance. — Qu’est-ce qui s’est passé, au juste ? C’est cardio ou neuro ? Une crise cardiaque ou un AVC ? Parle-moi en termes médicaux. — Je ne les connais pas, les termes médicaux ! Ils pensent que c’est le cœur. Tu te rappelles qu’il avait des douleurs, l’hiver dernier ? Enfin, on lui fait des examens pour l’instant et il est vivant, c’est ça qui compte. Les médecins n’ont pas dit grand-chose, moi je m’occupais de Maman et de Grams. Mais c’est toi le médecin, c’est pourquoi je te demande de ramener tes fesses sur-le-champ pour nous traduire le jargon de tes collègues. Je peux faire tourner la boîte ; mais ça, c’est de ton ressort. Il faut que tu rentres à la maison, Sean. La maison ? La maison, c’était son appartement à Boston avec ce chef-d’œuvre de système sono, et non pas un lac au pied des montagnes, entouré d’une forêt dont l’histoire de sa famille était gravée sur les arbres. Le bleu parfait du ciel au-dessus de lui contrastait avec son humeur sombre. Il imagina son grand-père, pâle et vulnérable, enfermé dans une chambre d’hôpital aseptisée, loin de son cher Snow Crystal. — Sean ? fit Jackson. Tu es encore là ? — Oui, je suis là. Son autre main agrippait le volant, les articulations blanchies sous la tension, parce qu’il y avait des choses que son frère ignorait, pour la bonne raison que Sean n’avait jamais voulu lui en parler. — Maman et Grams ont besoin de toi. C’est toi le docteur de la famille. Je suis chef d’entreprise ; les malades, je ne sais pas faire. — Il y avait quelqu’un avec lui quand c’est arrivé ? Grams ? — Il était avec Elise. Heureusement qu’elle a agi rapidement. Si ça n’avait pas été le cas, notre conversation serait bien différente. Elise, la chef de cuisine de Snow Crystal. Sean regarda droit devant lui et pensa à cette nuit-là, l’été dernier. Le temps d’un instant, il crut sentir son parfum, la folie de leurs corps. Encore quelque chose que son frère ignorait. Il marmotta entre ses dents. Jackson n’avait pas cessé de parler. — Alors, quand est-ce que tu peux être là ? Il ferma les yeux et vit son grand-père, immobile dans un lit blanc ; leur grand-mère à son chevet, qui gardait la famille soudée et un œil sur tout ; Jackson qui faisait plus que sa part, largement plus. Quant à Elise, c’était une aventure d’une nuit, rien de plus. Ils ne sortaient pas ensemble et il n’était pas question qu’ils le fassent. Il n’y avait aucune raison d’en parler à son frère. Il fit une estimation rapide. Trois heures et demie de trajet, sans compter le temps de passer chez lui prendre quelques affaires. — J’arrive aussi vite que possible, mais je vais appeler tout de suite ses médecins pour en savoir un peu plus. — Viens directement à l’hôpital. Et fais attention sur la route. Un membre de la famille mal en point, c’est largement suffisant. Et… Jackson marqua une pause avant d’ajouter : — Je suis content de t’avoir de nouveau à Snow Crystal. Sean sentit sa gorge se nouer. Il avait grandi près du lac, au cœur d’un décor majestueux. Il ne saurait pas dater le moment précis où il avait su qu’il ne voulait pas y vivre, ni quand son environnement avait commencé à irriter aussi bien sa peau que ses ambitions. Ce n’était pas quelque chose qu’il avait pu exprimer. Admettre qu’il pourrait y avoir un endroit meilleur que Snow Crystal tenait de l’hérésie au sein de la famille O’Neil. Exception faite de son père. Michael O’Neil partageait ces sentiments contradictoires à propos de la station. Il était la seule personne qui aurait pu le comprendre. La culpabilité remua méchamment le couteau dans la plaie : en plus de la dispute avec son grand-père et de sa nuit avec Elise, il y avait encore une chose qu’il n’avait pas dite à son frère. Il ne lui avait jamais avoué à quel point il détestait rentrer à la maison.
* * *
— J’ai tué Walter ! Tout ça, c’est ma faute ! J’étais si entêtée à vouloir terminer le hangar pour l’inauguration que j’ai laissé un homme de quatre-vingts ans manier les planches et construire ma terrasse ! Folle d’inquiétude, Elise faisait les cent pas sur le ponton de son petit chalet au bord du lac. C’est affreux. Je suis impardonnable. Jackson devrait me virer. — Snow Crystal a assez de soucis sans que Jackson vire le chef cuisinier de la station, dit Kayla. Le restaurant est la seule branche de l’entreprise qui produit des bénéfices. Elle consulta son portable qui venait de vibrer. — Bonne nouvelle, annonça-t-elle. D’après le docteur, Walter est stable. — Dans l’étable ? demanda Elise. Comment ça ? — Non : stable, corrigea Kayla en répondant au SMS. Ça veut dire que tu ne l’as pas tué, et calme-toi, s’il te plaît, ou il va falloir rappeler une ambulance. Les Français dramatisent toujours aussi autant ? Elise se passa les mains dans les cheveux. — Je ne sais pas. Je ne peux pas m’en empêcher. J’ai du mal à maîtriser mes émotions. J’essaie de me retenir, mais au bout d’un moment elles débordent et j’explose. — A qui le dis-tu. J’ai déjà eu à réparer les dégâts causés par tes explosions. Heureusement, le personnel t’adore. Va faire de la pâte à pizza ou un truc qui te permettra d’évacuer ton stress. Ton accent s’entend un peu trop, et ce n’est jamais bon signe. Tiens, un autre message de Jackson : il veut que j’aille à l’hôpital. — Je viens avec toi ! — Seulement si tu me promets de ne pas exploser dans ma voiture. — Je veux voir de mes yeux que Walter est encore en vie. — Tu crois qu’on te mentirait là-dessus ? Les jambes en coton, Elise se laissa tomber sur la chaise qu’elle avait installée sur le ponton, au bord de l’eau. — Il compte beaucoup pour moi. Je l’aime comme un grand-père — pas comme mon véritable grand-père, un type affreux qui a refusé de parler à ma mère quand elle est tombée enceinte de moi et que du coup je n’ai jamais rencontré. Walter incarne le grand-père de mes rêves. Mais tu me comprends, ta famille aussi était une catastrophe. Sans la contredire, Kayla ébaucha un sourire. — Je sais que tu es très proche de Walter, tu n’as pas besoin de te justifier avec moi. — Il est ce qui ressemble le plus à une famille pour moi. Avec Jackson, bien sûr. Je suis tellement contente que vous vous mariiez bientôt. Et puis il y a Elizabeth, et cette chère Alice. Bien sûr, Tyler est comme un frère, même si parfois je pourrais le gifler. Mais les frères et sœurs ont parfois envie de se battre, non ? Je vous aime tous de tout mon cœur. Elle avait soigneusement relégué dans le passé la partie la plus sombre de sa vie. La solitude, la peur et l’humiliation n’étaient plus qu’un souvenir lointain. Elle était en sécurité ici. Elle était aimée. Kayla pencha la tête. — Et Sean ? Quelle place a-t-il dans ta jolie photo de famille ? Pas celle d’un frère, il me semble. — Non. Rien que de penser à lui, le cœur d’Elise battait plus vite. — Pas un frère. — Tu ne dis pas que tu l’aimes, lui aussi ? Tu n’as pas peur qu’il se sente exclu ? — Ce n’est pas drôle. — Est-ce que c’est le bon moment pour t’annoncer qu’il rentre à la maison ? — Je m’en doutais, figure-toi. C’est un O’Neil. Les O’Neil se serrent les coudes pendant les mauvaises passes. Et il n’est pas revenu depuis un bon moment. Et s’il évitait Snow Crystal à cause de ce qui s’était passé entre eux ? — Donc son arrivée ne va pas te mettre mal à l’aise ? — Mal à l’aise ? Tu dis ça à cause de cet été ? C’était une nuit, rien de plus. Ce n’est pas difficile à comprendre, non, Sean est unbeau mec. — Un quoi ?