L'Héritière de la Nouvelle-France

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254 pages
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Région de Saint-Malo, vers 1750.

Pour solder une ancienne dette de famille, l'armateur et corsaire le plus fortuné de Saint-Malo, Arnaud Magon de Beauchesne, doit se rendre en Nouvelle-France (actuel Québec) afin de ramener les héritiers du comte moribond Sosthène Liffré de Kernilis, qui avait chassé son fils pour lui avoir désobéi. Il rembarque avec les enfants de ce dernier, devenus orphelins: une jeune fille de 17 ans qui n'a pas froid aux yeux et son jeune frère de 13 ans, un être fragile qu'elle protège comme une mère.

De Saint-Malo à Québec et de Québec à Saint-Malo, suivez une suite de péripéties vécues par deux êtres orgueilleux et effrayés par leurs sentiments, le tout dans des décors restitués avec soin, au plus près de la réalité historique.

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Nombre de lectures 28
EAN13 9791096785261
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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L'Héritière de la Nouvelle-France
[Rose Morvan]
© 2017, Rose Morvan. © 2017, Something Else Édition s.
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Crédit photo : © 123RF / Anna Yakimova
Illustration : © Lucile Kos
ISBN papier : 979-10-96785-25-4
Something Else Éditions, 8 square Surcouf, 91350 Grigny
E-mail : something.else.editions@gmail.com
Site Internet : www.something-else-editions.com
À nos cousins et cousines de l’autre côté de l’Atla ntique.
À Émérance, ma plus fervente admiratrice…
Partie I
De Saint Malo à Québec
CHAPITRE I
Château des Liffré de Kernilis, environs de Saint-Malo, janvier 1750
Vingt et un coups cristallins sonnèrent à la pendu le posée sur le bureau de la bibliothèque. Un feu paisible crépitait dans l’âtre près duquel Jean avait installé le fauteuil de son maître, comme tous les soirs. De te mps à autre des étincelles se sauvaient vers les tomettes qui bordaient la chemin ée pour protéger le parquet de la salle plongée dans une semi-obscurité, éclairant d’ une allure fantomatique ce vieil homme qui n’en pouvait plus. Les craquements des bû ches échappés de la combustion des gaz, avec un sifflement de feu d’art ifice, avaient fini par endormir le comte, pourtant perclus de rhumatismes et rongé par la goutte. Ses articulations douloureuses ne lui laissaient que peu de répit. Un ronflement léger sortait de sa bouche entrouverte. Sous l’effet de la chaleur proc urée par les flammes et la peau de bête qui reposait sur ses genoux, ses joues avaient pris une teinte rougeaude d’où saillissaient des veinules en arborescence. Il n’y avait que pendant son sommeil que son visage affichait une certaine tranquillité, lui qui d’ordinaire fronçait les sourcils, portait le rictus sur des lèvres pâles et roulait d es yeux contrariés. Le comte Sosthène de Liffré de Kernilis était devenu un vieillard aca riâtre, miné par la solitude et les remords.
Jean, le valet de pied du comte Sosthène de Liffré de Kernilis, attendait les ordres de son maître, debout près de la porte de la bibliothè que. Au service de cet homme depuis quarante ans bientôt, il s’était attaché à l ui, sans jamais oublier où était sa place. Il connaissait ses colères, ses intransigean ces et sa sévérité qui lui valaient aujourd’hui cette solitude. Désormais le lion ne ru gissait plus, terrassé par la maladie et les malheurs qui s’étaient abattus sur sa famille.
— Jean ! commanda le comte qui s’était réveillé brusquement.
— Tout de suite, Monseigneur !
Il accourut près du fauteuil, arrangea sa livrée, tira sur ses gants blancs et salua.
— Sers-moi un verre d’eau ! Mon orteil me fait hor riblement souffrir. Mets trois gouttes encore de ce remède de la rebouteuse. Seule la maud ite potion de cette sorcière me soulage un peu ! Dieu n’a pas fini de me punir !
Il avait placé à l’avance une carafe pleine près d u guéridon où reposaient les œuvres d’Homère. Le vieux comte n’y voyait plus depuis lon gtemps. Il n’avait plus personne pour lui lire ces épopées, mais il tenait à les garder à ses côtés.
— Monseigneur blasphème ! répondit Jean en lui ten dant le verre et en se signant.
— Tais-toi faquin et laisse-moi blasphémer en paix ! Dieu m’a repris ma femme et mes deux fils et refuse de me faire mourir. Il préfère m’imposer cette souffrance de leur
survivre et m’inflige en outre la maladie.
— Monseigneur ira en enfer.
— Impertinent que tu es ! J’y suis déjà ! Mais cet te fois-ci je sens ma fin approcher et je ne laisserai aucun héritier derrière moi. Mes te rres, le château reviendront à l’Église à cause de cette maudite clause que mon aïeul a sig née.
— Monseigneur, vous avez encore un fils, Monsieur…
— Je t’interdis de prononcer le nom de cet infâme devant moi ! hurla le comte avec le peu de force qui lui restait. En naissant ce monstre m’a privé de ma bien-aimée. Et plus tard l’ingrat a refusé d’épouser celle que je lui d estinais. On ne rejette pas la vicomtesse Hortense de Romagny ! Quel affront pour notre lignée ! Un fils ne doit jamais désobéir à son père. Je l’ai chassé et il es t mort pour moi. Le gredin m’a volé en emportant le médaillon de sa mère ! Dieu sait contr e quoi il l’a vendu ! Une barrique de rhum ? Il ne m’a apporté que malheur et déception.
Jean ne répliqua rien sur ce point. Dans ces insta nts d’amertume les plus pénibles, ceux où la souffrance de la chair revenait le tortu rer, le vieil aristocrate ressassait les mêmes antiennes, comme si ce fils maudit avait été responsable de la maladie du père. Jean, qui avait compris que la colère entrete nait paradoxalement la vie chez son maître, avait appris à se taire quand le sujet se p résentait.
— Je suis tombé bien bas de jacasser avec un domes tique ! reprit le comte Sosthène, soudain galvanisé par le ressentiment. Va donc me c hercher Monsieur Magon de Beauchesne ! ordonna-t-il. C’est le seul gentilhomm e en qui j’ai confiance.
— Monseigneur, à cette heure-ci, la ville de Saint -Malo est fermée ! Noguette a sonné déjà et les chiens du guet sont lâchés. Il faut patienter demain matin.
— Attendre, toujours attendre ! Je n’ai plus le te mps pour ça. Dès l’ouverture des portes, tu lui fais savoir que je demande à le voir. J’ai pris une grande décision.
— Bien, Monseigneur. Vous faut-il autre chose ?
— Porte-moi jusqu’à mon lit !
— Oui, Monseigneur.
Jean saisit le vieillard sous les bras pour le his ser hors du fauteuil. Depuis quelque temps, le comte ne pouvait plus gravir les marches vers sa chambre. Chaque degré engendrait chez lui des cris terribles de douleur. Jean lui-même ne se sentait guère vaillant, mais cette tâche lui incombait encore. Bi entôt il ne pourrait plus se charger de lui, ce qui signifierait que, devenu bon à rien, il irait finir ses jours dans une fermette des environs ou un hospice. Et si son maître dispar aissait avant lui, où vivrait-il ? Qui voudrait d’un homme certes fidèle, mais usé ? On était domestique jusqu’à la mort.
Jean se dirigea, le souffle déjà court, vers l’esc alier monumental. Le comte Sosthène avait planté ses doigts crochus déformés par les rh umatismes dans la chair de ses bras. Il posa un pied tremblant sur la première mar che. Il lui était douloureux de faire porter le poids sur un seul côté. Il finit par pren dre son élan et sa respiration.
Un degré, puis l’autre. Il peinait beaucoup dans s on ascension.
— Alors ? Tu traînes, tu traînes ! s’impatienta le comte. Vite, je veux l’admirer pour la dernière fois de la journée.
Comme chaque soir, et c’était devenu un rituel, Je an s’arrêta devant le portrait de feu l’épouse de son maître qui faisait partie de la gal erie des ancêtres ornant les escaliers. Les chandelles qui éclairaient faiblement le parcou rs jusqu’à la chambre empêchaient de distinguer avec précision les coups de pinceau d ans les traits de cette femme. D’ailleurs le comte n’y voyait plus guère. Ses souv enirs compensaient sa déficience visuelle.
— Regarde, Jean, comme elle était belle, mon Athén aïs ! Une vraie déesse ! La plus magnifique que la terre ait jamais portée. Elle ava it tous les hommes de la région à ses pieds. Nous nous empressions pour obtenir la faveur d’une danse…
Et comme chaque soir devant le tableau, le comte r epartait dans son passé, racontait toujours le même épisode. Jean ne l’écoutait plus, cependant qu’il attendait l’autorisation de poursuivre sa montée pénible vers l’étage.
Le teint d’albâtre de la jeune femme lui donnait u n air d’ange, marqué par un sourire à peine esquissé sur des lèvres incarnat. Ses yeux bl eus exprimaient cette douce inquiétude de savoir si le tableau plaira au comman ditaire. Elle portait au cou le fameux médaillon que Monsieur Ambroise avait pris a vec lui dans sa fuite. Les cheveux blonds épars, ondulés, sans toutefois recou vrir entièrement ses épaules, étaient juste maintenus par un serre-tête de ruban assorti au regard. Du bas de sa robe dépassaient deux chaussures richelieu qu’elle avait croisées. Un livre ouvert, qu’elle retenait dans sa main gauche, était posé sur ses ge noux, comme si elle avait été surprise dans sa lecture, tandis que la main droite , appuyée avec délicatesse sur le bras du fauteuil, semblait néanmoins flotter dans l ’air. Elle portait à l’annulaire gauche le saphir des Liffré de Kernilis qui s’était transm is de génération en génération. Peint à l’échelle, le tableau donnait d’Athénaïs une presta nce et une présence, veillant encore sur le château et ses habitants. Sa beauté, qui n’a vait pas eu le temps de se faner, avait été à jamais immortalisée. Enfin on pouvait r econnaître le haut du dosseret du fauteuil sur lequel le comte s’asseyait chaque soir.
— Je donnerais tout ce que je possède si je pouvai s revoir ne serait-ce qu’une heure mon épouse bien-aimée.
— Monseigneur dit cela à chaque fois.
— Parce qu’elle me manque chaque jour… Allez, soup ira-t-il, emmène-moi là-haut.
Jean déposa son maître sur une chaise puis garnit de braises la bassinoire de cuivre qu’il passa ensuite entre les draps pour en ôter le froid et l’humidité. Il l’y laissa, le temps de déshabiller le vieil homme, de lui enfiler sa chemise et son bonnet de nuit puis de le coucher, tel un cadavre.
***
Le lendemain matin, Arnaud Magon de Beauchesne se jeta à bas de son étalon noir, tous naseaux ouverts par la course effrénée. Il se demandait bien ce que le comte lui voulait, et ce de manière urgente. Les affaires all aient bon train et le vieil homme continuait de s’enrichir grâce aux actions de sa co mpagnie de navires. Il n’avait pas à se plaindre. Le claquement des sabots sur le pavé d e la cour attira Jean dehors qui avait envoyé quérir le gentilhomme par le page.
— Bonjour, Monsieur Magon de Beauchesne, déclara-t -il en s’inclinant. Monsieur le comte vous attend dans la bibliothèque. Si Monsieur veut bien me suivre.
Le petit page arriva à bride abattue quelques minu tes après lui.
— Occupe-toi des chevaux, Jacques ! ordonna Jean.
Tandis que Jean le précédait, il l’arrêta en le sa isissant par le bras :
— Permettez ?
— C’est que Monsieur vous attend. Il va me dispute r.
— Oui, laissez-moi une minute.
Il grimpa quelques marches pour se poster face au tableau d’Athénaïs. À chacune des fois où il s’était rendu chez le comte, il s’était attardé devant. Jamais il n’avait vu une femme aussi magnifique. Il n’aurait su dire ce qui l’attirait le plus : ses prunelles claires ? Sa chevelure dorée ? Sa peau diaphane ? Il appréc iait son cou gracile, la naissance de sa gorge, ses mains fines. Émanait de sa personn e quelque chose d’indéfinissable qui la rendait séduisante à ses yeux.
Un bruit de canne et de pas traînant sur les tomet tes le fit se retourner. Le comte arrivait.
— Jean, où est donc Monsieur Magon de Beauchesne ? J’ai entendu les sabots d’un cheval sur les pavés ! Pourquoi suis-je obligé de m e déplacer, moi qui peux à peine bouger ? Palsambleu !
— Monseigneur blasphème ! reprocha Jean en se sign ant. Vous serez excommunié !
— Ne vas-tu pas te taire à la fin, bougre ! Il y a des jours où je te couperais volontiers la langue ! Toujours à me rappeler les foudres de D ieu ! Quand perdras-tu cette insolence ? Je n’ai plus rien à voir avec l’autre l à-haut depuis qu’il m’a arraché mon épouse. Cesse donc de protester contre mes imprécations.
— Pardonnez-moi, Monsieur le comte ! C’est ma faut e, intervint Arnaud en redescendant les quelques marches et en ôtant son tricorne frangé d’un galon doré.
— Ah ! Vous aussi vous la trouvez majestueuse, n’e st-ce pas ? Sa beauté n’a pas d’égale.
— Oui, Monsieur le comte. Je ne peux m’empêcher de contempler cette perfection flamboyante que fut votre épouse. Je vous prie d’ex cuser mon audace dans ce
jugement.
— Je vous pardonne, Monsieur ! Si elle avait été e ncore de ce monde, vous ne tiendriez pas de tels propos sans me faire offense, je le sais bien. Il y a longtemps que vous m’en auriez rendu compte ! Pourtant bâti comme vous l’êtes, vous lui auriez plu. Vivre sans elle est depuis un véritable calvaire. P ire que ma goutte ! Venez, Monsieur Magon, j’ai une requête de la plus haute importance à vous soumettre.
Jean ouvrit la porte de la bibliothèque, aida le c omte à s’installer dans son fauteuil.
— Laisse-nous, Jean.
Le domestique salua puis se retira. Monsieur Magon de Beauchesne resta debout.
— Monsieur le comte souhaite m’entretenir sur ses actions dans la Compagnie des Indes ? Je m’apprêtais à vous faire un compte-rendu sur vos bénéfices. Nos bateaux ont rapporté beaucoup d’argent…
— Non, Monsieur Magon. L’affaire qui me préoccupe est d’ordre privé et nécessite la plus grande discrétion de votre part. Vous savez qu e j’ai une entière confiance en vous.
— Fort bien, je vous écoute, Monsieur le comte.
Le vieil homme paraissait déjà essoufflé des quelq ues mots qu’il venait de prononcer. Il prit son élan :
— Je sens que je vais bientôt mourir…
— Monsieur le comte…
— Non, ne m’interrompez point. Il m’est très diffi cile de parler. Vous n’ignorez pas que j’ai perdu mon fils aîné Vendelin dans la lutte con tre les Anglais pour récupérer Madras en 1746. Mahé de la Bourdonnais est venu en personn e m’avertir de cette perte douloureuse. Vous savez aussi que mon cadet Gaétan est mort en bas âge, à cinq ans. Trois deuils insoutenables avec celui de ma te ndre Athénaïs, morte en couches. Tous mes biens iront à l’Église si je ne donne pas la preuve que j’ai un héritier.
— Je croyais que…
— J’ai encore un puîné ! Je ne prononcerai pas son nom. J’ignore ce qu’il est devenu, à part qu’il s’est embarqué sur l’un de vos bâtimen ts il y a vingt ans pour échapper à mon autorité.
— Souhaitez-vous que je le recherche sur nos regis tres ? Nous saurons ainsi quel bateau il a pris et pour où.
— Je n’ai aucune idée de l’endroit où il est allé. Un de vos marins qui trafiquait des peaux de castor est venu me voir. Il m’a affirmé l’ avoir côtoyé quelques mois il y a sept ans. Il se trouvait avec une fille et un fils, à Tr ois-Rivières, en Nouvelle-France. Qu’est-ce que c’est donc Trois-Rivières ?
— C’est une ville située sur l’estuaire du Saint-L aurent, après Québec et avant