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L’impératrice de la nuit

De
324 pages
Roman historique acclamé par la critique et propulsé en tête des ventes dans plusieurs pays, Le palais d’Hiver représentait avec brio l’ascension de Catherine la Grande à travers le regard vigilant de son ingénieuse servante Varvara. Dans ce nouveau roman palpitant d’Eva Stachniak, Catherine occupe désormais le devant de la scène alors qu’elle revit sa fascinante accession au trône, son règne sur l’Empire et les sacrifces qui ont fait d’elle la femme la plus redoutable et le plus redoutée de son temps.Le livre s’ouvre sur les dernières heures de la tsarine au charisme exceptionnel. Des profondeurs enfévrées de son esprit, Catherine fait ressurgir le parcours fatidique de sa tumultueuse existence: son apprentissage grevé d’incertitude en tant que grande-duchesse de Russie, les usurpateurs qui aspiraient à la déposséder de sa couronne, les amis qui quémandaient plus qu’elle ne souhaitait donner ou encore sa bataille pour savoir à qui se fer et qui fouer afn d’assurer sa survie.«C’est le pouvoir et non l’amour qui cause nos disputes», écrivait Catherine à l’homme de sa vie, Grigori Potemkine. Pourtant ses jours se jouaient sur le fl du rasoir, entre le cœur et la raison. Le pouvoir, apprend-elle, est affaire de fermeté, de stratégie et de direction; l’amour doit parfois s’éclipser tandis qu’elle rassemble toutes ses forces pour conduire son peuple instable à l’orée du nouveau siècle et au-delà – pour faire grandir l’empire des Romanov, amasser une vaste fortune et dominer une cour avide d’intrigues en vue de devenir l’une des plus formidables souveraines de l’histoire.D’une écriture superbe, d’une prose lyrique et truffée de détails, L’impératrice de la nuit est le récit éminemment intime d’une femme qui prend en main son destin et trouve sa voie à travers les chagrins, les triomphes et les espoirs de son âme comme de sa nation.
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L’impératrice de la nuit est une œuvre de fiction historique. Excepté les personnes, les
événements et les lieux bien connus qui figurent dans ce récit, tous les noms, personnages,
lieux et événements sont l’œuvre imaginaire de l’auteure ou cités ici à titre fictif. Toute
ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.
Copyright © 2014 Eva StachniakTitre original anglais : Empress of the Night
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc. pour la traduction françaiseCette publication est publiée en accord avec Doubleday Canada, une division de Random House
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme quece soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François DoucetTraduction : Marianne Champagne
Révision linguistique : Féminin plurielCorrection d’épreuves : Nancy Coulombe, Féminin pluriel
Conception de la couverture : Matthieu FortinPhoto de la couverture : © Thinkstock
Mise en pages : Sébastien MichaudISBN papier 978-2-89767-203-4
ISBN PDF numérique 978-2-89767-089-4ISBN ePub 978-2-89767-090-0
Première impression : 2016Dépôt légal : 2016
Bibliothèque et Archives nationales du QuébecBibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220www.ada-inc.com
info@ada-inc.comImprimé au Canada
Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds dulivre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — GestionSODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec etBibliothèque et Archives Canada
Stachniak, Eva,
1952[Empress of the Night. Français]
L’impératrice de la nuit : un roman qui met en scène Catherine la Grande
Traduction de : Empress of the Night.
Suite de : Le palais d’Hiver.
ISBN 978-2-89767-203-4
1. Catherine II, impératrice de Russie, 1729-1796 - Romans, nouvelles, etc. 2. Russie - Histoire
- Catherine II, 1762-1796 - Romans, nouvelles, etc. I. Champagne, Marianne. II. Titre. III. Titre :
Empress of the Night. Français.
PS8587.T234E4614 2016 C813’.6 C2015-942636-7
PS9587.T234E4614 2016
Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
Conversion au format ePub par:
www.laburbain.comÀ la mémoire de ma mèreElle s’astreignait à une constante maîtrise de soi, et de là est née la grandeur de
son personnage, car rien ne saurait être plus difficile.
— JACQUES CASANOVA DE SEINGALT SUR CATHERINE LA GRANDE
Et vous tomberez, en tous points pareils
Aux feuilles flétries qui tomberont des arbres ;
Et vous mourrez, en tous points pareils
Au plus humble de vos esclaves devant la mort.
— GAVRILA DERJAVINE, CITÉ DANS THE ROMANOVSPERSONNAGES PRINCIPAUX
L’impératrice Catherine II, auparavant grande-duchesse Catherine Alexeïevna, née
Sophie Frédérique Auguste d’Anhalt-Zerbst
Son père : Christian Auguste d’Anhalt-Zerbst
Sa mère : Johanna de Holstein-Gottorp
SA FAMILLE
L’empereur Pierre III, époux de Catherine, auparavant grand-duc Pierre
Fedorovitch, né Karl Peter Ulrich, duc de Holstein-Gottorp
L’impératrice Élisabeth, tante de Pierre III et fille de Pierre le Grand
Ses enfants
Le grand-duc Paul Petrovitch (époux de la grande-duchesse Maria Feodorovna)
La grande-duchesse Anna Petrovna (fille de Stanislas Poniatowski)
Le comte Alexeï Bobrinski (enfant illégitime de Grigori Orlov)
Ses petits-enfants
Le grand-duc Alexandre Pavlovitch (époux de la grande-duchesse Élisabeth
Alexeïevna)
Le grand-duc Constantin Pavlovitch (époux de la grande-duchesse Anna
Feodorovna)
La grande-duchesse Alexandrine Pavlovna (future fiancée de Gustave Adolphe de
Suède)
La grande-duchesse Éléna Pavlovna
La grande-duchesse Maria Pavlovna
La grande-duchesse Olga Pavlovna
Le grand-duc Nicolas Pavlovitch
SES AMANTS ET FAVORIS
Sergueï Saltykov
Stanislas Poniatowski, futur roi de Pologne
Grigori Orlov
Alexandre Vassiltchikov
Grigori Potemkine (Gricha, Grichenka)
Alexandre Lanskoï (Sachenka)
Alexandre Matveïevitch Mamonov (Monsieur L’habit rouge)
Platon Alexandrovitch Zoubov (Le Noiraud)
SES SERVITEURSVarvara Nikolaïevna Malikina, servante et confidente ; Daria (ou Darenka), sa fille
Vichka (Maria Savichna Perekusikhina), confidente
Queenie (Anna Stepanovna Protasova), confidente
Zakhar Ivanovitch Zotov, valet
Docteur Rogerson, médecin de la cour
LES COURTISANS
Le comte Alexeï Orlov
Le comte Nikita Ivanovitch Panine
Le prince Lev Narychkine
Le comte Alexandre Andreïevitch Bezborodko, d’abord secrétaire puis ministre
Adrian Moseïevitch Gribovski, dernier secrétaire de Catherine
Le comte Morkov
Le prince Adam Czartoryski, noble de Pologne et meilleur ami d’Alexandre
Pavlovitch
Valerian Zoubov, soldat et courtisan, frère du dernier favori de Catherine
Le comte de Cobenzl, ambassadeur d’Autriche
Le prince Repnine, ancien ambassadeur russe en Pologne, gouverneur général
des provinces orientales attribuées par le dernier partage de la Pologne, père
naturel d’Adam Czartoryski
Alexandra Branicka (Sachenka), nièce de Potemkine
La princesse Catherine (Katia) Dachkova, amie de Catherine
LES OPPOSANTS POLITIQUES
Emelian Pougatchev, chef de l’insurrection des serfs et des Cosaques en
17731775
Tadeusz Kościuszko, chef de l’insurrection polonaise de 1794E lle est vêtue d’une robe de brocart argenté. Une cape d’or ourlée d’hermine et de glands
en argent recouvre ses pieds. Elle a les yeux fermés, les joues fardées, les lèvres légèrement
entrouvertes.
Dans la Grande Galerie du palais d’Hiver, illuminé par des rangées d’épaisses
chandelles de cire, le cercueil impérial repose sur une estrade, couronné d’un dais
de velours noir. Les courtisans répriment leurs sanglots. Les sujets affligés
attendent dans une longue file de poser un baiser sur la main de leur défunte
souveraine. Les soldats impériaux se tiennent au garde-à-vous. Le chœur entonne
Mémoire éternelle. Les prêtres dans leur habit noir brodé d’argent récitent les
prières pour les morts. L’air est chargé d’une douce odeur d’encens.
La foule s’est rassemblée devant le palais, sur les berges, dans les rues et sur
les ponts. L’heure est aux lamentations, lorsque l’âme du défunt s’attarde encore :
elle espère le pardon de ses péchés, rassemble des forces en vue de son passage
dans l’au-delà. La coutume russe veut que l’on serve pour l’occasion des mets
particuliers, et les vendeurs de rue proposent ainsi des crêpes, des tourtes de
poisson et du kissiel, cette purée de fruits et d’avoine. Pour fortifier les esprits, ils
vendent de petits verres de vodka.
Mais quelque chose résonne plus fort que les pleurs et les requiem. Le corps de
Catherine est ici exposé, la bien-aimée tsarine, l’impératrice de toutes les Russies,
pourtant ni courtisans, ni ministres, ni grands prêtres ne fendent l’air de discours
élogieux, louant les longues années de prospérité et de glorieuses conquêtes qui
ont marqué ce règne extraordinaire. Les poètes aussi gardent le silence. Pas une
ode, pas une ballade ni un hymne funèbre ne chantent le désespoir qui étreint les
sujets orphelins de Catherine.
Au monastère Nevski, entouré de la famille tout entière, Sa Majesté Impériale le
ertsar Paul I , héritier légitime du sang des Romanov, ordonne aux moines de
rapporter le cercueil de son père qui gît sous une tombe anonyme. Les deux
souverains russes accompliront ensemble l’ultime voyage de leur vie terrestre.
Les dettes d’autrefois doivent être remboursées, les péchés d’antan doivent être
punis.
D’un seul geste de son fils, les trente-quatre illustres années du règne de
Catherine sont ainsi effacées. Comment l’esprit peut-il se résoudre à comprendre
un tel bouleversement ?PARTIE I
***
5 novembre 17969 h
L a douleur est vive, violente comme la pointe brûlante d’une dague enfoncée dans son
crâne, quelque part derrière l’œil droit. Qui frappe alors même qu’elle retire sa plume de
l’encrier. Sa main se fige, et la plume tombée entache la lettre qu’elle s’apprêtait à signer.
L’horloge sur la cheminée sonne. Elle se souvient de sa frayeur lorsqu’enfant on
remontait devant elle les aiguilles d’un cadran, persuadée alors que le temps
luimême reculerait et qu’elle serait contrainte de revivre tout ce qu’elle avait vécu, la
privant ainsi de l’aventure du futur.
La douleur ne part pas, ne s’estompe pas non plus. Il est déjà neuf heures, et elle
n’a pas comblé son retard dans la lecture qu’elle doit faire avant l’arrivée de son
secrétaire. Elle envisage d’appeler Zotov, son valet, avant de vite se raviser. Le mal
de tête s’envolera de lui-même : dès lors que son vieux serviteur s’agitera autour
d’elle, il lui sera impossible de s’en défaire.
Pani, le lévrier italien, renifle la main de sa maîtresse avec une vive
concentration, lui lèche la paume. La chienne élancée a l’ossature délicate ; c’est
une descendante directe de sa bien-aimée Zemira, qui repose maintenant dans les
jardins de Tsarskoïe Selo.
—Je n’ai rien pour toi ici, murmure-t-elle en s’efforçant de tapoter la tête de Pani.
Mais sa main droite est curieusement inerte, engourdie et pesante, aussi se
contente-t-elle d’une caresse malhabile, remarquant sur l’animal de grosses perles
de pus au coin des yeux. Tout comme Zemira, Pani est sujette aux infections
persistantes.
À l’extérieur de son cabinet, un léger bruit de pas et des voix étouffées se
dissipent dans un silence furtif : l’impératrice travaille. Il ne faut pas déranger
l’impératrice.
Elle se lève et agrippe de sa main gauche le rebord du bureau, maladroitement,
envoyant voler ses papiers.
« Que c’est fascinant », pense-t-elle en observant les pages de vélin glisser sur
d’invisibles courants, planer dans les airs, silencieux comme des oiseaux de proie.
Pani aussi observe, la tête inclinée de côté. Sa queue qui remue fait un bruit
sourd sur le plancher.
Le café qui l’attend sur le bureau doit être froid maintenant, mais boire lui fera du
bien. Parce que sa main droite demeure pesante et rigide, elle prend la tasse de la
main gauche. Si la première gorgée amère est rafraîchissante, à la deuxième, elle
s’étouffe.
Elle recrache le liquide. Sur le bois ouvré du bureau, sur ses papiers. Des
éclaboussures brunes et claires qu’elle devrait essuyer sans attendre, au lieu de
quoi elle tâte de sa langue l’intérieur de sa bouche, les doux plis ondulés du palais.​
« Comme de la cervelle de veau », se dit-elle, le plat préféré de sa mère.
Elle tente de reposer la tasse, pourtant sa main refuse d’obéir, et le gobelet se
brise au sol en mille morceaux.
Peut-être que son mal de tête partira si elle marche un peu…
Son premier pas chancelant l’incite à s’accrocher à tout ce qui est à sa portée. Le
coin du bureau, la chaise.
Derrière elle, quelque chose tombe. Quelque chose de gros et lourd.
Son genou droit lui fait encore mal. C’est depuis cette terrible chute il y a trois
ans, lorsqu’elle est tombée dans l’escalier en allant aux banyas. Zotov avait
entendu le bruit et accouru derrière elle. Il l’avait fait s’asseoir un moment sur les
marches de marbre, et elle avait dû lui certifier que l’étourdissement était passé
pour qu’il l’aide à se relever, lentement. Elle ne se pensait pas réellement blessée
malgré les ecchymoses et la frayeur ; pourtant, son genou la ramène toujours à
cette chute.
9 h 01
Aussi flageolant soit-il, chaque pas est une prouesse. Les muscles qui se
contractent et se détendent, les pieds qui avancent l’un après l’autre. Comme la
poupée mécanique avec laquelle ses petites-filles adoraient jouer avant que
Constantin, son petit-fils, l’entaille pour voir ce qu’elle cachait en elle.
Ses pas l’entraînent à l’extérieur de son cabinet passé la petite alcôve où sont
suspendues ses pelisses près d’un miroir au cadre d’argent, vers la porte de sa
toilette.
Son corps se reflète dans la glace comme sur une eau frémissante, fragmenté
en sections mal agencées, chacune ridée et difforme. Son visage ne vaut guère
mieux avec cette chair flasque, cette gorge qui rappelle un cou de dindon. Elle a les
yeux injectés de sang, larmoyants, elle cligne des paupières.
« Je n’ai jamais été belle, pense-t-elle. Mais que lui a valu sa beauté, à Hélène
de Troie ? N’a-t-elle pas choisi les ravages de la guerre et la chasse amoureuse ?
»
Une feinte odeur de pelage mouillé et de racines en décomposition flotte dans les
cabinets. La porte se referme derrière elle avec un bruit sourd. Le grincement de
ses gonds paraît singulièrement aigu, il tournoie autour d’elle comme le son d’un
diapason. Comme si le temps revenait en boucle, refusant de s’écouler.
Ses mains agrippées au rebord de la chaise percée sont comme les griffes d’un
oiseau ancien, peu habitué à ces démonstrations d’agilité. Néanmoins, elles
s’accrochent, l’aident à ne pas tomber.
« Comme c’est saisissant, se dit-elle, cet effort des muscles et des os, des nerfs
et du sang… »Lentement, elle porte à ses narines la pointe de ses doigts et hume l’odeur douce
et forte de l’encre. Une trace du passé surgit devant elle, des images d’une course,
des vagues écumeuses qui se brisent sur la plage, s’étirent sur le sable doré. Des
mouettes qui crient de jalousie et d’avidité. Dans l’eau peu profonde, la tête d’un
cheval repose emmêlée dans les mailles d’un filet déchiré, les dents à nu parmi des
touffes d’algues. Un banc d’anguilles ondule dans ses orbites, frétille entre ses
mâchoires béantes.
« Un souvenir, pense-t-elle, pas un rêve. »
9 h 04
Au martèlement de ses tempes s’ajoute un bourdonnement de voix. Des phrases
résonnent dans son esprit. Je suis Minerve. Je suis armée.
Il se passe quelque chose d’étrange.
Une pensée n’est pas qu’une pensée. Un mot n’est pas qu’un mot.
Elle songe à une pomme, et une pomme apparaît, légèrement grasse au toucher.
Elle est ronde, brûlée çà et là par le soleil, et une tache de vert cerne sa queue. Sa
pelure est mouchetée de brun.
Elle l’examine quelques instants avant de mordre dans sa chair en pressant fort.
La pomme se fend avec un bruit net avant de se pulvériser dans sa bouche en
déversant son jus.
La joie qu’elle éprouve est archaïque. La joie de broyer un tissu vivant, la vie qui
nourrit la vie.
« Pourquoi voudrais-je songer à une pomme ? »
Il n’y a pas de fruit, ses mains sont vides. Le mot pomme qui obnubile ses
pensées évoque la tentation.
Est-ce à cela qu’elle devrait réfléchir ?
La question l’intrigue un moment, avant qu’un autre élancement déchirant fuse
dans la partie droite de son crâne et qu’un éclair de lumière lui brûle les yeux.
9 h 05
Dans le vestibule, les domestiques parlent.
—Êtes-vous sûre que Sa Majesté ne m’a pas encore appelé ? demande
Gribovski.
Son secrétaire s’exprime d’une voix anxieuse, grêle et embarrassée.
—Tout à fait, Adrian Moseïevitch.
—Mais il est plus tard que d’habitude.
—Sa Majesté a ses raisons.
Il lui arrive quelque chose, mais elle n’a pas le temps de chercher à comprendre.
Le moindre mouvement exige son entière attention : calculer l’angle de
déplacement et l’ajuster, bander ses muscles et les préparer à l’action. Elle écoute
son souffle qui entre et sort de ses narines.En traître musicien, son cœur bat sa propre cadence. Ou est-ce un courtisan
dans tous ses états qu’on a envoyé l’avertir d’une catastrophe imminente ? Un
incendie ? Une inondation ? Le peuple armé de faux qui marche sur les grilles du
palais ?
Elle a les lèvres sèches. La cruche en porcelaine bleue du cabinet est trop
lourde pour qu’elle la soulève, et elle y trempe les doigts avant de sucer les gouttes
d’eau qui perlent sur sa peau. L’eau n’est plus bonne. Elle devrait appeler Queenie,
sûrement dehors avec les autres.
Pourquoi n’y a-t-il pas de sonnette aux cabinets ?
Le mal de tête s’est résorbé, pourtant elle a l’impression que son cerveau est à
nu, fragile, comme si une hache avait fendu son crâne. Est-ce la sensation qu’a
ressentie Jupiter en enfantant Minerve ?
~
— Quelle heure est-il ?
—Il est encore tôt, Adrian Moseïevitch, répond quelqu’un d’une voix cassante.
Une femme rit, une porte s’ouvre et se ferme. Des bruits de pas s’éloignent. Un
chien aboie. Quelque chose gratte à la fenêtre ; un coup violent éclate, suivi d’un
bruit mat et sourd.
—Vous savez de qui il s’agit. Son père tenait une librairie près de la Grande
Perspective, sur les berges de la Fontanka. Avant de subir une inondation.
—Qu’est-ce que vous griffonnez là, Adrian Moseïevitch ? Prenez un bon thé
chaud. Il fait frisquet ce matin.
—Le chien n’est pas revenu. Croyez-vous qu’on l’ait volé ?
—Un brigand l’aurait déjà ramené ici, pour la récompense.
—La pauvre bête doit être morte, à présent.
Les voix oscillent derrière la porte ; les murmures s’évanouissent. Des
grondements courent comme des charrettes de bois sur la montagne de glace,
juste avant qu’elles prennent de la vitesse au point que rien ne les arrête.
9 h 09
Aux cabinets, elle parvient à soulever ses jupons et à s’asseoir sur la chaise
percée. Comme une grosse poule qui s’installe pour couver. Le siège froid et
collant grince sous son poids.
Les voix tourbillonnent dans le vestibule, ponctuées par moments d’un silence
apaisant. Le monde ralentit autour d’elle. La douleur persiste, mais elle aussi
semble plus faible, plus supportable. Le temps s’étire. Il ne sert à rien de se
presser.
Dans son ventre, les muscles se relâchent pour libérer un chaud filet d’urine.
Durant quelques secondes, elle n’aspire à rien d’autre que de rester assise à
goûter au plaisir vif du soulagement. À sombrer dans le silence. À être, simplement.De cette quiétude, un autre souvenir remonte. Un singe : Plaisir, offert en cadeau
par l’ambassadeur de France. Il était tout bébé à son arrivée, habillé d’une veste de
velours et d’un pantalon, coiffé d’un chapeau à plume. Lorsqu’elle le prenait dans
ses mains, il s’accrochait à son doigt de ses pattes minuscules et enfouissait son
visage rose dans les plis de sa robe. Il avait de grands yeux implorants.
Cebus Capucinus. Un capucin moine.
Les deux gardiens chargés de le surveiller en tout temps avaient les bras
constellés jusqu’aux coudes de cicatrices, laissées par ses morsures et ses coups
de griffe. Aucune chaîne n’avait raison du petit coquin. Une fois libre, le singe
trouvait toujours le moyen de gagner son cabinet. Il ouvrait chaque tiroir de son
bureau, déchirait ses papiers, renversait l’encrier, mâchonnait ses plumes et faisait
pipi sur la chaise. Il se mettait un doigt dans l’anus puis maculait les murs de ses
excréments. Lorsqu’elle lui criait dessus, il se couvrait les oreilles et esquissait une
grimace si pitoyable qu’elle en venait à rire.
Dans l’un de ses accès fripons, Plaisir avait brisé en mille morceaux un pot
rempli de sa crème de jour avant d’en avaler le contenu. Quelques heures plus
tard, il avait rampé dans sa chambre sous un fauteuil et refusé d’en bouger. Pas
une gâterie, pas un seul de ses jouets préférés ne l’attiraient hors de sa cachette.
—Laissez-le, avait-elle ordonné à ses serviteurs. Il sortira quand il aura faim.
Mais il en fut autrement. Le singe se ratatina et mourut.
9 h 10
Pour se lever, il faut bander de nombreux muscles, soulever de nombreux os.
Entre-temps, le moindre battement de cœur exige son attention.
La voix rauque de Platon lui revient et perturbe sa concentration.
—Pourquoi me faites-vous souffrir, Katinka ? Vous êtes tout ce que j’ai. Sans
vous, je ne suis que poussière.
La voix de son amant se fait insistante, suppliante. Elle s’imagine Platon debout à
côté d’elle, d’une beauté dévastatrice dans son habit anthracite, paré de ses traits
purs. Son nez, son menton, ses lèvres. Si elle savait dessiner, elle ferait son portrait
à l’encre noire, avant d’en estomper le tracé pour adoucir ses lignes.
« Vous ai-je donc blessé, Platon ? Comment ? Et quand ? »
C’est là un problème qu’elle pourrait résoudre. Éclaircir la curieuse configuration
des causes et des effets, si seulement elle y consacrait un temps suffisant. Elle a
toujours été douée pour mettre au jour les codes secrets. Des chiffres qui se
transforment en lettres. Des mots qui veulent dire d’autres mots. Si l’on veut
élucider une énigme, il faut en percer la structure, le rythme des répétitions.
Mais pourquoi Platon se met-il à siffler, puis à chanter ?
La Russie s’élève et s’étend
Au-delà des monts et des océans.Comment peut-elle résoudre une énigme qui ne cesse de muter, qui vacille
comme une luciole avant de disparaître dans l’ombre ? Comment peut-elle
résoudre une énigme, alors que la seule chose dont elle est sûre est la pointe de
douleur dans la voix de son amant ?
9 h 11
— À pleurer toute la nuit… encore… pauvre enfant… ce n’est pas la fin du monde,
Sa Majesté le lui a dit si souvent…, mais la jeunesse ne veut jamais entendre…
Les voix dans l’antichambre vont et viennent, comme des chevaux agités qui
courbent l’échine dans la fuite. Parfois, des phrases entières traversent les murs,
parfois seulement des mots.
—Ça fait plus mal lorsqu’on est jeune.
—Quel dommage.
—Comment a-t-il pu…
Elle devrait tendre l’oreille davantage, pour comprendre de quoi discutent les
domestiques. Il est bon de savoir ce qui se dit à d’autres.
Mais son mal de tête persiste. Le moindre élancement est un choc qui
l’emprisonne dans un brouillard assourdissant. Des voix, des gémissements, un
martèlement sonore. Ses paumes deviennent moites.
De telles migraines l’ont déjà accablée. Les éclairs de lumière aveuglante ne lui
sont pas non plus inconnus. Il n’y a là rien d’étrange : elle a travaillé trop fort et trop
longtemps. Pourtant, ce qui donne l’impression d’être accompli un jour se
désagrège le lendemain. Ce n’est pas étonnant si elle sent sa poitrine s’alourdir.
La campagne de Pologne est terminée, toutefois le traité de partage reste à
conclure. Les Prussiens veulent conserver Varsovie sans céder la moindre
possession de valeur en échange. Comme toujours, ils attendent que la Russie tire
les marrons du feu !
Les nations sont comme des commerçants. Elles forment et rompent des
alliances suivant la loi des coûts et des profits. Un pays qui ne continue pas son
expansion est appelé à disparaître. L’immobilité est une illusion. Les empires
doivent s’étendre pour éviter la défaite. C’est pour cette raison qu’elle a éprouvé
son corps au-delà de sa force. Au service de son empire. Les autres monarques
travaillent-ils aussi fort qu’elle ? Sans jamais s’arrêter ?
Elle a besoin d’un long et doux repos.
« La Terre renferme bien des secrets. »
Voilà une bonne pensée. Utile et agréable.
En Sibérie, les serfs déterrent d’immenses os enfouis plusieurs mètres sous le
sol.
—De l’ivoire fossilisé, Votre Majesté, lui disent les savants. Charriée ici par le
courant d’une ancienne rivière.
Cependant, l’ivoire ne pousse pas sous cette forme osseuse. Il a fallu que des
éléphants vivent autrefois là où aujourd’hui seule la neige subsiste. Si l’on veut biens’armer de patience, les plus étranges transformations sont possibles.
« N’oublie pas ces mots, se dit-elle d’un ton impératif. Prends-les en note dès
que tu regagneras ton bureau. Sers-t’en lorsque tu parleras à Alexandrine. »
À l’extérieur des cabinets, les bruits se promènent. Les pas résonnent. Un son
métallique éclate avant de s’affaiblir. Les griffes du chien raclent le parquet. Les
voix qu’elle entend sont trop fortes ou sonnent creux, comme si elles montaient du
plus profond d’un puits.
Ses serviteurs jouent des coudes. Queenie cherche à s’imposer, et Vichka lui
résiste, avec lenteur, par d’implacables modulations posées. Peu importe le propos
de leur discussion — le prix de la soie, du sel, des vins de Crimée. La probabilité
que le gel immobilise bientôt la Neva. Les prédictions sont rarement exactes, même
celles des experts. La conviction dont témoigne quelqu’un ne prouve rien d’autre
que sa propre assurance.
Un signe éloquent d’arrogance.
9 h 13
La chaise est faite d’un doux siège en cuir, qui grince lorsque Catherine remue.
D’avant en arrière, lentement, faiblement. Le balancement du corps la calme. C’est
sans doute ce que ressent un nourrisson dans son berceau.
Dans son ventre, un élancement, une pression du sang toujours plus forte.
Comme si ses règles étaient revenues, ce qui est impossible.
Les éclairs ont disparu, remplacés par des formes allongées qui flottent dans son
champ de vision, scintillant dans le pâle rayon de soleil matinal qu’invite la petite
fenêtre en hauteur. Des formes tantôt floues, tantôt transparentes, qui tombent
jusqu’en bas lorsqu’elle s’efforce de les examiner.
Dans son corps même, des prodiges impénétrables se superposent.
Tout bouge, uni dans un but commun. Le cœur pompe le sang, la salive
s’accumule dans sa gorge, lisse et satinée. Sa bouche est tapissée d’une douce
substance, semblable à de la soie, à de la gaze. Ou à une pelote de laine, comme
celles avec lesquelles s’amusent les chats. Elle perçoit son propre souffle. Son
corps est un univers en soi, un amas de structures encore remarquablement
mystérieux.
« Souviens-toi seulement de ce qui compte.
» Ces souvenirs sont tout ce que j’ai, décide-t-elle. Même petite fille, j’ai toujours
su tirer parti de ce que j’avais. »
— Tu es laide, Sophie, dit une voix.
Le frère qui a volé sa place dans le cœur de sa mère est étendu au lit, son corps
faible formant une frêle protubérance sous un duvet d’eider recouvert de satin.Elle n’a pas plus de sept ans, ses mains et son cuir chevelu sont émaillés de
croûtes, ses os menacent de se distordre.
—Une bossue, entend-elle parfois les adultes murmurer.
La pitié empoisonne leurs voix.
L’été est fini, et les taches rouges réapparaissent, mûrissant peu à peu en des
escarres d’argent. Même lorsque celles-ci tombent, ses joues, son crâne et ses
bras demeurent rêches et grevés d’écailles. Elle a beau frotter, rien n’y fait. Il lui
faudra attendre le retour de la belle saison pour qu’à l’abri des regards indiscrets
derrière un paravent de soie, elle ôte sa chemise afin d’exposer sa peau en
s’allongeant sur une serviette inondée de soleil. Au bout de quelques semaines, les
taches roses se résorberont, et sa peau redeviendra lisse.
—Tu es laide, Sophie.
Une lueur de joie perce dans les yeux de son frère. William est sûr de son
triomphe. Ce frère maladif et infirme, celui à qui mère voue ses murmures
angoissés, ses caresses apaisantes. Ses exhortations insistantes : on ne doit rien
refuser à son garçon chéri.
—Et toi, tu vas mourir, répond Sophie.
Il n’y a pas d’hésitation dans sa voix, pas de doute.
—Comme Augusta, ajoute-t-elle avant qu’il ne se bouche les oreilles.
Leur sœur a vécu dix jours, et la terre de sa toute petite tombe est encore molle.
—Mère ! hurle William. Sophie veut encore me faire peur !
Son idiot de frère refuse de lui tenir tête. William mise sur la faiblesse et la pitié,
sans se soucier du prix à payer en fin de compte pour celui qui y succombe.
C’est un sot. Un cancanier. Une mauviette.
Du pied de l’escalier monte le bruit de pas pressés de sa mère.
Elle, Sophie, tient tête à la colère maternelle. Elle endure toutes les punitions.
Peu lui importe.
—Tu vas mourir, William, articule-t-elle en silence jusqu’à ce que mère la gifle
violemment, jusqu’à ce qu’un filet de sang doux et salé coule de sa lèvre fendue.
J’ai quitté Zerbst pour la Russie, avec mère.
Je m’appelais Sophie.
De ce voyage, elle se rappelle de vastes champs couverts de neige, lesquels
devaient regorger de blé, d’avoine et d’orge quelques mois plus tard à en croire les
gardes russes. D’immenses forêts denses et sombres où les renards et les visons
se parent d’une fourrure délicieusement douce. De villes et de villages au bord de
la route, dont les églises chapeautées de leurs bulbes attirent le regard avec leurs
couleurs vives et leurs carillons. Des châssis et des volets sculptés sur les
cabanes des paysans. De la nuit qui commence de bonne heure, avalant
rapidement ce qui à Zerbst est encore la lumière du jour.
Elle a les pieds enflés à force de rester de longues heures assise en voiture, ils
lui font mal lorsqu’elle retrouve la terre ferme et tente d’esquisser quelques pas.Pas très mal, mais suffisamment pour que mère ordonne à un domestique russe de
porter sa fille jusqu’à l’auberge lorsqu’ils s’arrêtent pour la nuit. Ce sont d’illustres
voyageuses, annonce mère à un énième receveur des postes qui s’incline devant
elles, sans pleinement apprécier l’honneur ainsi fait à sa taverne enfumée. La
princesse de Zerbst a reçu une invitation personnelle de Sa Majesté l’impératrice
Élisabeth Petrovna, qui, si la mort n’était pas subitement survenue, serait
aujourd’hui sa belle-sœur.
À ces paroles de mère si souvent répétées, leur bonne allemande hoche
vigoureusement la tête tandis que les serviteurs russes opinent poliment. Difficile
de dire ce qu’en pensent les taverniers. Les mots russes s’enchaînent trop
rapidement, et même les rares termes qu’elle a déjà appris lui échappent.
Mieux vaut reprendre depuis le début.
Da veut dire « oui ».
Niet veut dire « non ».
Mozhet veut dire « peut-être ».
— Sophie n’est-elle pas charmante, Pierre ? demande l’impératrice Élisabeth à leur
arrivée.
L’excitation tinte ses joues de la couleur d’un abricot mûr. Ou est-ce un nouveau
ton de fard ?
À Pierre, le petit cousin de Sophie devenu prince héritier de Russie, il faut trouver
une femme. Il lève la tête et, de ses yeux légèrement globuleux, promène son
regard entre elle et sa tante.
Ici, à Moscou, Pierre paraît plus maigre qu’il ne l’était chez lui, à Eutin, où Sophie
l’avait rencontré. On dirait un homme affamé, comme si l’héritier du trône pouvait
manquer de nourriture.
La froideur du long voyage persiste dans ses os. Les vitres de la voiture
constellées de givre. Les pièces glaciales des auberges trop humides sur la route,
où les orteils et les doigts s’engourdissent. Le nuage de son propre souffle. Les
étendues infinies de champs couverts de gel, les forêts denses nappées de neige
poudreuse. La peur, tenace et persistante, que si la voiture filant vers la Russie
devait par malheur s’arrêter, le froid s’immisce en elle et la tue.
Que voit Pierre lorsqu’il la regarde ? Son teint diaphane ? Ses bonnes dents ? Sa
poitrine naissante contenue sous un corset serré ? Ses yeux noisette, mouchetés
de bleu ? Où vont ses pensées ? À Eutin, où elle lui avait affirmé qu’il était très
intelligent ? Où il lui avait murmuré à l’oreille :
—S’ils me nomment roi de Suède, je m’enfuirai avec les Tsiganes, et ils ne me
retrouveront jamais.
—La princesse Sophie vous plaît-elle, Pierre ?
Autour d’eux, dans ce palais tentaculaire de Moscou aux planchers grinçants et
aux antichambres vides, chacun retient son souffle. Elle, la petite princessed’Anhalt-Zerbst, remarque la courbe que dessine le cou étroit de son cousin, le
froncement de ses sourcils.
Au bout d’un long moment, Pierre opine de la tête.
Le hochement est discret et semble insignifiant, mais tout un monde se dévoile
avec lui. Un monde de possibilités nouvelles. Ne pas rentrer à Zerbst, ne pas
devoir dissimuler ses pensées derrière un sourire docile. Un monde d’avancées
audacieuses et de grands horizons. La perspective d’un printemps qui chassera la
neige.
Un monde auquel elle aspire tant qu’elle en agrippe les plis de sa jupe. Un
monde qui lui évoque un étalon dansant avant la course, les muscles saillants sous
la peau, qui n’attend plus qu’un signal pour s’élancer droit devant lui et terrasser
tous ses adversaires.
Les courtisans tendent le cou. Derrière elle, mère ne peut réprimer un
gémissement.
« Ne lève pas les yeux, Sophie !
» Ne va pas tout gâcher ! Pas maintenant, alors que tu es si près du but ! »
L’impératrice de Russie quitte le trône. Sa robe scintillante doit être lourde et raide,
pourtant Élisabeth déploie la grâce d’une ballerine avec sa tête haute, son dos
droit, son pas élégant et léger. La soie écarlate brodée de fil d’or révèle un
entrelacs de fleurs. Sa cape est doublée d’hermine. Trois rangs de perles noires
brillent autour de son cou.
—Criard, tape-à-l’œil…, si typiquement russe.
Ce sont désormais les mots préférés de mère.
De ses bras à la fois doux et forts, l’impératrice étreint « les enfants chéris de la
lune », les presse contre sa poitrine bombée. Les serre fort contre la soie de sa
parure.
—Ma Sophie. Jamais vous ne me décevrez.
Elle sent contre son front une chose dure et pointue qui laissera une marque sur
sa peau. Sophie hume les fragrances impériales : l’essence de rose, l’amande
amère, l’odeur vive et distincte de la sueur.
— Je ne veux plus voir ce sourire idiot sur votre visage, Sophie. Vous n’êtes pas
encore sa femme.
Les lèvres de mère esquissent un rictus tandis qu’elle se lèche un doigt et lisse
les sourcils de sa fille. Ou repousse une mèche de ses cheveux sous son nouveau
bonnet de velours.
—Écoutez-moi, fille !
Sophie ne bouge pas. Elle écoute, oui, sans regarder trop longuement qui que ce
soit, surtout pas l’impératrice de Russie, qui vient tout juste d’annoncer à la cour
entière que ce petit bout de princesse prussienne fera bientôt un homme de Pierre.Elle, Sophie, prend soin de marcher derrière sa mère à un pas de distance et de
ne jamais parler la première. Elle préfère écouter. Lorsqu’on lui pose une question,
sa réponse est toujours brève.
—J’adore ce que j’ai vu de la Russie… non, je n’ai jamais vu autant de neige…
oui, l’impératrice est si bonne et généreuse… le prince héritier est très bel homme.
Sa voix est de velours. Elle garde les yeux baissés, observe les ourlets
effilochés, les souliers éraflés. Une promesse impériale ne peut être effacée, aussi
fugace et vague soit-elle. C’est un proverbe de jadis. On ne peut entrer deux fois
dans le même fleuve.
Ici, à Moscou, les maisons sont pour la plupart faites en bois. Les rues sinueuses
débouchent sur des ruelles ridiculement étroites. Les traîneaux doivent faire de
longs détours pour arriver à destination. À l’avant des boucheries, la neige se tache
de rouge, éclaboussée de sang frais. Aux abords d’une tannerie, l’air est si âcre
qu’il lui soulève le cœur.
À Saint-Pétersbourg, vue brièvement en chemin vers Moscou, les façades des
palais étaient faites de pierre. Les rues étaient larges et droites. Une immense
montagne de glace se dressait sur le fleuve gelé. Des charrettes colorées
descendaient sa pente raide à vive allure, plus vite qu’un cheval au galop, plus vite
que le vent du nord.
—C’est trop dangereux, Sophie, avait dit mère. Je ne vous laisserai pas faire
cela.
Mais mère ne pouvait l’empêcher de voir les éléphants. Les plis de leur peau
grise, leurs trompes en spirale, leurs défenses comme des sabres jaunes. Leurs
oreilles comme de gigantesques voiles rabattues contre leurs têtes bombées.
En ce sombre après-midi éclairé à la lumière des flambeaux et des tonneaux de
goudron en feu, ces géants à la démarche chaloupée montaient en équilibre sur
leurs pattes de derrière et agitaient celles de devant dans les airs. Ils jouaient au
ballon, lançaient des anneaux au-dessus d’eux pour les rattraper à la volée.
Elle avait ri et tapé des mains au point d’en avoir mal. À ses côtés, le prince
Narychkine, son hôte pour la soirée, avait murmuré en guise d’avertissement :
Un éléphant peut écraser un ours en furie, il peut tordre les barreaux d’une cage
en fer.
Prenez garde à la bête sauvage, Sophie.
Mais ne détournez pas les yeux !
La trompette avait alors sonné, et après s’être mises en rang, les bêtes s’étaient
inclinées sur leurs pattes de devant en abaissant leurs immenses têtes. Devant
elle, une princesse de Zerbst.
Ici, à Moscou, elle se raccroche à ce souvenir soir après soir, recroquevillée
dans son lit, le visage enfoui dans une douce couverture de fourrure. Pour oublier
l’humiliation qui l’attend, oublier que leurs présents de Zerbst seront trop modestespour même impressionner les serviteurs du palais. Que les sourires et les bons
mots ne lui valent pas grand-chose.
—Il nous faut garder la tête haute, Sophie, gronde mère. Notre lignée est bien
plus ancienne que la leur.
Mère fait ce qu’elle a toujours fait : elle s’en remet à un arbre généalogique
qu’elle a pris soin de mémoriser. Les liens familiaux sont comme de robustes
cordes sur une passerelle de prestige peu solide. Des tantes, des cousins, des
épouses, des maris. Le prince de Brunswick. Le prince-archevêque de Lübeck. Le
sang noble compte de nombreux tributaires.
Zerbst vibre de bals époustouflants et de parades militaires, claironne mère. Un
pont à bascule chambranlant prend l’éclat d’une grande voie publique. La statue
d’une laitière devient un monument dont on parle aussi loin que Berlin.
Mère n’entend pas les ricanements que suscitent ses vantardises. Les
chuchotements qui se dissipent dès lors qu’elle s’approche. Les regards qui
rappellent à Sophie son avenir incertain.
Et Pierre ?
Tous les matins, Pierre se présente à leur appartement pour annoncer son
programme de la journée. Un programme qui ne réserve aucune place au monde à
l’extérieur du palais.
—Regardez mes dessins, Sophie, dit-il. Ce sont les uniformes que je veux voir
sur mes soldats.
Ou :
—Avez-vous réellement discuté avec le roi Frédéric, Sophie ? De quoi a-t-il l’air ?
Que vous a-t-il dit ?
Une lueur brille dans ses yeux bleus lorsqu’il évoque Berlin ou Holstein, qui
s’éteint lorsqu’elle l’interroge le moindrement sur la Russie. Si elle insiste, il la
rabroue avec impatience ou colère. Pourquoi Sophie d’Anhalt-Zerbst voudrait-elle
savoir ce que fait un chancelier russe ? Ou qui parmi les bonnes dort dans les
appartements privés de l’impératrice ?
—Mais vous serez tsar un jour, Pierre. Ne souhaitez-vous pas le savoir ?
—Je ne serai pas tsar très longtemps, réplique-t-il.
Cette réponse aurait pu révéler un trait de sagesse, pourtant non. Sophie
n’entend pas là le souhait du prince de voir sa tante régner le plus longtemps
possible, mais son désir d’échapper au destin qui l’attend.
Le passé inaltérable est déjà loin. L’avenir sur lequel il est possible d’agir
demeure précaire. Pour l’heure, elle doit repousser l’un comme l’autre dans les
recoins éloignés de son cœur.
Le présent est l’énigme qu’elle se doit de résoudre.
S volkami zhit’, po-volch’i vyt. Si tu veux vivre avec les loups, tu dois hurler comme
eux.Les mots russes ne se laissent pas aisément apprivoiser par une jeune fille de
quatorze ans, dont la bouche a déjà pris l’habitude d’une autre langue.
—Encore une fois, Votre Altesse, mais avec plus de douceur. Les Russes
n’aiment pas les étrangers !
Monsieur Abadourov est son précepteur. Il lui enseigne que les noms russes
changent de terminaison en fonction de leur position dans la phrase.
—Bolchoï chleb, dit-il, mais chleba net.
En russe, les noms se métamorphosent. Alexandre devient Sacha, mais
Alexandrine également, et l’on ne peut déduire du nom seul si l’on parle d’une fille
ou d’un garçon. Sacha devient aussi parfois Sachenka, tout comme Grigori se
transforme en Gricha, en Grichenka ou en Grichenok.
Curieux ? Oui, mais relativement facile à apprendre par cœur. Il est plus ardu de
comprendre les contes russes. Dans un récit d’Allemagne, un homme passe pour
sot lorsqu’il pousse un cri de peur en voyant un marteau accroché au mur parce
qu’il pourrait un jour tomber et tuer un enfant en dessous. Dans les skazkas russes,
un sot comprend le langage des oiseaux et des bêtes. Il peut être lent et couvert de
crasse, toutefois c’est lui qui épousera la fille du tsar et deviendra le plus sage des
souverains.
S kem povedyoshsya, ot togo i naberyoshsya. On finit par ressembler à ceux que
l’on fréquente.
~
De près, la peau de l’impératrice Élisabeth rappelle une peinture fraîche. Sa poudre
coagulée masque la rougeur de son nez, les égratignures sur son cou, les taches
violacées de ses hématomes. De sombres auréoles moites se sont formées sous
ses bras, mais le parfum est plus fort que la sueur. La beauté est faite de couches
multiples qui, chacune, protègent un secret de la nuit. Dans les couloirs du palais,
de beaux jeunes hommes mangent l’impératrice de leurs yeux affamés lorsqu’elle
passe devant eux. S’il lui arrive de laisser tomber un éventail, une plume, un ruban
de ses cheveux, ils se disputent la chose comme des chiens sauvages.
—Ne me contrariez pas, Sophie, et Notre-Dame de Kazan vous protégera.
Pour Élisabeth, il n’y a que dans la chapelle silencieuse baignée d’une trouble
odeur d’encens que les pensées de mort et d’éternité l’emportent sur les plaisirs
terrestres. Là, sous le regard expressif des saintes icônes, la souveraine évoque la
miséricorde et règle ses comptes avec Dieu.
C’est aussi cela, la Russie. Enveloppée d’une douce senteur aromatique,
éclairée de lampes votives qui illuminent les longs visages émaciés des saints.
Perdue dans la contemplation de cet autre monde, le vrai. La Russie met en doute
le savoir, elle se méfie de la raison parce que l’opinion est source de tous les maux.
Elle embrasse la souffrance et l’acceptation de la volonté divine. La Russie estcomme un code secret qui se transforme constamment. Dès lors que l’on en
déchiffre une formule, une autre prend sa place.
Les chiens de meute de Pierre reposent devant la cheminée, pantelants. L’un
d’entre eux renifle ses testicules. Un autre émet un lent grognement lorsqu’elle
entre, mais remue la queue en même temps : il ne la menace pas.
—Pourquoi faites-vous comme eux le signe de la croix, Sophie ? demande
Pierre en la voyant s’incliner devant les icônes et se signer à la façon des
orthodoxes, trois doigts unis en commençant par l’épaule droite. Il n’y a personne
pour vous voir, en ce moment !
Elle est venue dans sa chambre jouer une partie d’échecs avec lui, un jeu semé
d’écueils. Ses souliers de soie lui serrent les orteils, et elle se déchausse d’un coup
de pied.
—Pourquoi ne ressemblez-vous pas davantage à votre mère, Sophie ?
demande-t-il tout en faisant avancer son pion de quatre cases en espérant qu’elle
ne le remarquera pas.
Il a les doigts longs et légèrement crochus, les cils presque blancs.
—Votre mère n’est pas têtue comme vous !
L’uniforme de Pierre, l’habit vert du Preobrajenski que l’impératrice lui ordonne
de porter, est déboutonné et taché aux poignets.
—Parlez-lui de Holstein si tel est son désir, Sophie, lui enjoint mère. Vous ne
voudriez pas que l’on vous renvoie à Zerbst !
Les échecs sont un jeu de décision. Il faut savoir sacrifier un pion pour capturer
un cavalier, évaluer la position de chacun, prédire les coups à venir, veiller aux
incongruités. Ou laisser son adversaire tricher et se croire invincible.
« Si je fais plaisir à Pierre, je mécontente l’impératrice.
» Si je fais plaisir à l’impératrice, je mécontente Pierre. »
Pierre se lasse vite du jeu.
—Regardez ce que j’ai, Sophie, dit-il.
Un mouchoir de soie noire couvre un objet sur la table. Aucune autre femme n’a
vu ce qu’il s’apprête à lui montrer. C’est un secret centenaire, qu’on lui a fait
parvenir d’Eutin.
Pierre marmonne quelque chose, mais ce qu’elle en comprend n’a pas de sens.
—Kaspar, le bourreau… de ses propres mains… à minuit… sans lune…
Puis, pompeusement, il se demande s’il devrait même révéler son secret à une
humble femme.
Sophie attend patiemment. Le grand-duc est un moulin à paroles, il ne sait pas
tenir sa langue.
Pierre soulève l’étoffe noire, et des bandes de papier griffonnées de mots
allemands apparaissent.
—Passauer kunst, dit-il dans cette langue, rayonnant de fierté. L’art de Passau.
Elle tend le bras pour toucher à la bande la plus proche.—Non ! crie Pierre, avant de lui donner une tape sur la main.
Elle contient son irritation, la tourne en interrogation.
—Qu’est-ce ?
—Ce sont des papiers magiques, dit-il en les frôlant de ses longs doigts. Celui
qui les possède devient invincible.
Elle ne rit pas. Elle ne se moque pas de l’exultation dans sa voix.
—Vous sont-ils destinés ?
En guise de réponse, il désigne un autre morceau de papier.
—Celui-ci m’attend depuis plus de cent ans.
—Comment le savez-vous ?
—Je le sais.
Il élude sa question à défaut de pouvoir y répondre. Par son insistance, Sophie
ne ferait qu’attiser sa colère, l’inciterait à alléguer une quelconque révélation divine
que seuls les initiés peuvent entendre. Cela ne devrait pas la surprendre. La soif de
pouvoir pousse les gens à faire des choses bien étranges. Les bonnes crachent
derrière leur épaule à la vue d’un chat noir. Elle a entendu dire qu’une femme du
marché tartare avait mangé une chandelle parce qu’une image sainte était fondue
dans sa cire. Il paraît même qu’une servante de l’impératrice aurait caché un ballot
rempli d’os et de cheveux sous le lit de sa maîtresse.
—Qu’allez-vous en faire, Pierre ? demande plutôt Sophie.
Étonnamment, le grand-duc lui répond, cette fois-ci. Il compte mâcher quelques
bandes avant de les avaler et en conserver d’autres sur lui, ficelées d’un mince fil
de lin à même la peau.
—Me direz-vous ce qu’il y est écrit ?
—Non !
La terreur perce soudain dans sa voix tandis qu’il recouvre de son mouchoir les
rubans de papier. Comme si elle pouvait en dissiper la magie par le seul fait de les
regarder.
Boltun – nakhodka dlya shpiona. Un moulin à paroles fait la richesse d’un espion.
Non seulement la Russie suit un calendrier qui lui est exclusif, mais elle célèbre
aussi ses propres jours de fête et honore ses propres obligations sacrées.
—Les invités luthériens n’ont pas à respecter nos coutumes, déclare son
précepteur.
—Il est néanmoins envisageable de leur en expliquer le sens, répond Sophie.
—Chaque pèlerinage est un voyage en soi, Votre Altesse.
L’impératrice Élisabeth a quitté le palais pour Troitse-Sergieva Lavra, le
monastère où saint Serge a eu de nombreuses visions. Dans l’une d’elles, une
nuée d’oiseaux a volé jusqu’à lui. C’était le signe qu’il attirerait de nombreux
disciples dans son sillage.
—Comment savait-il que c’était un signe ?
—Il a entendu la voix de Dieu, et c’est devenu un grand maître.—Qu’a-t-il enseigné ?
—Que même le Fils de l’homme n’est pas venu sur terre pour être servi, mais
pour servir.
Elle songe à ce moine sage qui défendait l’importance de la simplicité et du
service. Une vie consacrée au travail et aux prières, sustentée de nourriture simple
et de modestes habits. Loin des attraits de la cour.
C’est aussi cela, la Russie.
—Le pays le plus pieux du monde, lui certifie son précepteur.
La chrétienté orthodoxe est plus fidèle à l’enseignement du Christ que le
catholicisme de Rome ou la foi luthérienne. Parce que la fierté matérielle ne l’a pas
contaminée, parce qu’elle n’est pas coupable du péché de présomption. Même les
tsars ont appris qu’à se mêler des affaires de l’Église, on réveille la colère divine.
Elle ne dit pas à son précepteur que son père aurait réfuté le propos.
—Pourquoi l’impératrice se rend-elle à pied au monastère ? demande-t-elle
simplement. Pourquoi n’y va-t-elle pas en voiture ?
—Parce que la privation du corps s’inscrit dans le repentir.
—Le repentir de quoi ?
—Cela, Votre Altesse, je ne peux vous le dire. Nous péchons chacun à notre
manière.
Mère n’est pas si réservée. Loin de l’impératrice, elle déborde d’assurance. Sa voix
traverse les murs minces de leur appartement.
—…sur ses genoux grassouillets… à implorer le pardon de la Vierge pour
chaque visite d’un garde dans son lit !
Des privations ? Des jeûnes ? Ha !
L’impératrice de Russie est insatiable. Élisabeth aime les plats riches, les
boissons fortes et les caresses des hommes. Des caresses dont une jeune fille
comme Sophie ne devrait rien savoir.
En ce moment, pendant que la tsarine fait son pèlerinage, mère partage sa
couche avec le chevalier Betskoï.
Ils rient, ils chuchotent. Ils rient encore.
Son père n’est pas là pour les en empêcher.
Les bonnes russes communiquent par gestes, imitant une paire de cornes sur la
tête d’un homme. Elles échangent des clins d’œil en débarrassant des bassines
d’eau de la chambre de mère.
Telle mère, telle fille, entend dire Sophie. La pomme ne tombe jamais loin de
l’arbre.
Derrière une tapisserie figurant un cerf transpercé d’une flèche se cache une
porte secrète. Elle est fermée à clé, et par le trou de la serrure, on n’aperçoit rien
d’autre qu’un épais rideau d’obscurité. Sur sa coiffeuse, les pots de crème
changent de place. Dans ses tiroirs, même verrouillés, les papiers ont été
déplacés. Quelqu’un a dû ouvrir la boîte qui renferme ses mouches, parce quel’une d’elles est tombée sur le tapis. On a fouillé son linge de corps, feuilleté ses
livres.
Les espions la surveillent. Que cherchent-ils ? Une erreur, ou tout simplement la
preuve qu’elle veut bien faire ?
Bez kota mysham razdol’ye, écrit son précepteur en grosses lettres égales pour
qu’elle copie la phrase. Quand le chat n’est pas là, les souris dansent.
En l’absence de l’impératrice, les corridors du palais se vident. Les serviteurs
parlent à voix basse et rient entre eux. Les gardes bâillent. Les pages ne tiennent
pas en place lorsqu’on les fait venir, oubliant ce qu’on leur somme de rapporter.
Pierre a cessé de parler russe.
—Envoyez paître votre précepteur, Sophie, lui dit-il.
Son bureau est encore couvert de papiers, mais ce ne sont plus là les messages
de Passau. Pierre a un nouveau projet. Il souhaite rassembler les maximes de
toutes les lettres qu’il a reçues du roi Frédéric de Prusse. Un général ne doit jamais
aller au combat s’il n’a pas l’avantage sur son ennemi. Une retraite est parfois
nécessaire.
—Copiez-les pour moi, Sophie, ordonne-t-il. Votre mère dit que vous avez une
belle écriture.
Gde tonko – tam i rvyotsya. Une chaîne a la force de son maillon le plus faible.
— Je vous en prie, Mère, implore-t-elle.
Malgré cet appel, mère jette sur elle un regard de rivale, calculateur.
—Qu’attendez-vous de moi maintenant, Sophie, réplique-t-elle sèchement.
—Renvoyez le chevalier Betskoï. Les gens cancanent.
—Les gens cancanent toujours, Sophie.
Les yeux de mère disent autre chose : que sa fille ignore tout de ses déceptions.
Qu’une femme doit saisir son bonheur au vol lorsqu’il en est encore temps. Que
même un homme honnête et bon peut laisser son épouse vide et insatisfaite.
—Et s’ils en parlaient à l’impératrice ?
La main de mère s’élève trop vite pour que Sophie esquive le coup, et la gifle lui
fait tourner la tête.
—Je suis ici à cause de vous, Sophie ! J’ai quitté ma demeure pour vous ! Est-ce
ainsi que vous me remerciez ?
Sa joue brûle et enfle, le sang court sous sa peau.
—Nous sommes en Russie, désormais, Mère.
—Et qu’insinuez-vous par là, Sophie ? Que nous devrions oublier qui nous
sommes ? Laisser ces barbares faire de nous des marionnettes qui dansent au
bout de leurs ficelles ?
La main de mère se lève encore, mais cette fois, Sophie est plus prompte et
recule. La main demeure en suspens dans les airs avant de retomber mollement
contre son flanc.Dans la journée, lorsque mère part faire ses courses, de vieilles courtisanes
viennent s’asseoir avec elle dans la chambre. Elles sont censées lui tenir
compagnie et veiller sur elle lorsqu’elle se repose.
Tous ceux qui comptent le moindrement à la cour sont partis en pèlerinage avec
l’impératrice. Celles qui viennent voir la princesse d’Anhalt-Zerbst le savent. Elles
sont devenues invisibles, plaisantent-elles. Trop âgées pour les hommes, trop
insignifiantes pour que les autres femmes s’intéressent à elles.
Les dames évoquent la froideur de Moscou, dure pour les os, les serviteurs
toujours trop paresseux qui lésinent sur les bûches afin d’en vendre à la sauvette,
les laquais qui ont vendu un canari au marché et l’ont remplacé par un oiseau mort
en présumant que leur maîtresse n’y verrait que du feu. Puis elles soupirent et se
taisent, se creusent la cervelle pour trouver de quoi distraire la jeune princesse de
Zerbst.
Lorsqu’elle les décharge de leurs obligations en feignant de dormir, les femmes
se mettent à parler d’elle.
—Pauvre Sophie. Elle est fragile, n’est-ce pas ? Ce n’est encore qu’une enfant,
dans le fond. Ils disent que l’on est femme à quatorze ans, mais ce n’est pas vrai.
—Les unions impériales se concluent comme des marchés, et l’on dirait que
celui-ci est une mauvaise affaire…
Les yeux fermés, le souffle égal et profond, Sophie écoute.
—Il est facile de commettre de graves erreurs, plus facile encore de les observer
et de les rapporter. Les domestiques ont l’ouïe fine et le regard vif. Personne n’est
jamais seul, ici.
—L’impératrice la veut ? Mais l’impératrice est capricieuse. Ce n’est pas difficile
de la faire changer d’avis.
Elles gloussent joyeusement à la simple mention de mère. Imitent sa voix
haletante, ses déclarations hautaines sur la supériorité des coutumes allemandes.
Elles secouent la tête en s’amusant du sot dévergondage dans lequel mère se
prélasse. Se moquent-elles ainsi de leurs supérieures ? Insinuent-elles une
quelconque faiblesse impériale ? Voyons, autant se taillader les poignets pour se
vider de son sang.
Seuls les idiots qui se bercent d’illusions couchent leurs ragots sur papier. Les
cachent dans leur propre chambre à la merci du premier espion venu.
Pauvre Sophie. Elle ne demande qu’à faire plaisir, cette petite.
Ce n’est pas la première fois ni la dernière qu’un enfant devra faire les frais des
péchés de sa mère.
— Cessez de frotter les joues de ma fille avec des glaçons !
Tendue, d’un regard de pierre, mère crie après les bonnes, au matin. Tout l’irrite.
Les doux châles russes, les couvre-lits de velours, les pelisses en peau de renard
argenté. Le châssis doré des portes, la bassine plaquée or.
—Et c’en est fini des spécialités russes !Dorénavant, on servira des mets simples à son enfant. Du bœuf bouilli, du pain
imbibé de bouillon et de vin rouge. Un demi-verre de bière légère pour apaiser sa
soif, sucrée d’une cuillérée de miel.
Les bonnes courent de-ci de-là comme des lapins effrayés devant un cheval au
galop.
—Nous n’avons plus besoin de vos services, s’est fait dire le médecin de la cour.
La princesse Johanna d’Anhalt-Zerbst n’est pas sotte.
—Vous n’êtes pas vraiment souffrante, Sophie, dit-elle avec amertume. Vous
cherchez tout bonnement à ce que je m’occupe de vous. Je vous connais !
— Ma fille va parfaitement bien, déclare-t-elle lorsqu’arrive le docteur. Elle est
fatiguée, rien de plus. N’est-ce pas, Sophie ?
Le médecin de la cour porte des gants de soie ajustés, qu’il retire avec une
lenteur cérémonielle. Il a brièvement étudié le contenu de son pot de chambre et
reniflé son vomi. Maintenant, de ses doigts, il lui tâte la langue et l’intérieur des
lèvres.
1—De grâce, Madame , laissez-moi ausculter la patiente.
Le docteur examine avec minutie la peau de sa nuque et de ses bras, les
ganglions de son cou.
—Aucune trace de variole, annonce-t-il avec entrain.
La constitution d’une jeune femme est délicate et fluide, explique-t-il à mère.
L’équilibre des humeurs est instable. Grâce à un émétique, on purgera l’appareil
digestif de tout poison. On enduira la peau d’une préparation qu’il appelle « le
vinaigre des sept bandits ». Un tonique vénitien lui redonnera des forces.
Le docteur est certain que ces remèdes siéront à la princesse d’Anhalt-Zerbst. Il
constate avec ravissement qu’elle approuve son traitement.
Une lumière faible s’immisce entre les rideaux tirés pour parer les courants d’air.
Enveloppée d’une épaisse robe de chambre, Sophie est assise sur une banquette,
les pieds enfouis sous un pan de fourrure.
Pierre n’est pas venu la voir, toutefois il a envoyé une servante se renseigner à
sa place.
La jeune domestique est grande et fine. Elle a les cheveux attachés en arrière,
cachés sous un bonnet de dentelle ; ses yeux brillent d’un éclat vif et d’une douce
curiosité lorsqu’elle lance vers le lit un bref coup d’œil.
—Qui es-tu ? demande mère d’un ton sec.
La jeune servante ne baisse pas les yeux.
—Le grand-duc me fait dire que la princesse d’Anhalt-Zerbst a promis de copier
les maximes de Frédéric le Grand pour le grand-duc, récite-t-elle d’une voix posée.
Le grand-duc souhaite savoir si la princesse a l’intention d’être indisposée encore
longtemps.
Mère se renfrogne. Même en Russie, une petite bonne se doit de rester à sa
place.—Je t’ai demandé qui tu étais !
La bonne hésite, pas trop longuement, mais suffisamment pour lui valoir de mère
un soupir de mécontentement.
—Je suis lectrice au service de Son Altesse le grand-duc. Sa Majesté ne veut
pas qu’il se fatigue les yeux.
—Quel est ton nom ?
—Varvara Nikolaïevna, Votre Altesse.
~
Lectrice ? Auprès de Pierre ? Depuis quand ? Que lui lit-elle ? Que voit-elle que moi
je ne vois pas ?
Mère ne fait déjà plus attention à la servante.
—Nous devons nous assurer que Pierre est content, Sophie, dit-elle comme si
elles étaient seules. On ne doit pas donner l’impression d’être indifférentes à ses
besoins.
—Non, Mère, répond Sophie, mais contrairement à Johanna, elle ne peut ignorer
la présence de Varvara Nikolaïevna, et pas seulement parce qu’elle aurait aimé
l’interroger à propos du grand-duc.
Il y a quelque chose en elle qui lui fait penser à père, à son hochement de tête
encourageant lorsque, soumise à une corvée d’enfant, ses yeux s’emplissaient de
frustration. À la main qu’il posait sur son épaule, pour l’empêcher de piétiner par
mégarde un nid d’oiseau.
—Écrivez sous ma dictée, Sophie ! ordonne mère. De votre plus belle écriture.
Cher Pierre,
Je suis profondément désolée d’avoir entravé votre projet si important et
admirable. Je vous promets d’aller mieux très bientôt et, entre-temps, je
souhaiterais reprendre notre travail, tandis que je suis encore au repos.
Lorsqu’elle a terminé, mère lui arrache la feuille des mains et l’examine d’un air
bourru.
—Sophie, dit-elle, vos lettres sont trop petites et inégales. Et il y a une traînée
d’encre dans un coin. Voulez-vous passer pour une souillon aux yeux de Pierre ?
—Non, Mère.
—Alors recommencez !
Ses jupes tournoient lorsqu’elle arpente la pièce, impatiente, perdue dans ses
calculs et ses manigances. Un bruit de pas lourd se fait entendre derrière la porte.
Un homme se racle la gorge.
—Dépêchez-vous, Sophie !
Elle recopie la note. Mère, enfin satisfaite ou simplement agacée, plie la feuille et
en aplatit les bords. La jeune servante n’a pas bougé, la tête haute, les lèvres
serrées, les yeux brillants de pensées connues d’elle seule.
—Voilà, apporte ceci à ton maître et disparais ! ordonne mère.Varvara Nikolaïevna, la tête légèrement inclinée de côté, avance d’un pas raide,
et l’espace d’un instant, on pourrait penser que mère va la frapper. Mais alors,
derrière la porte, la voix fougueuse d’un homme lâche un rire insouciant, et mère se
détend de tout son corps. Dès que la lectrice de Pierre tend la main pour s’emparer
du message, elle se précipite au-dehors.
Varvara enfouit la note dans les plis de sa robe.
Les murs des corridors sont décorés de tableaux. Sur l’un d’entre eux figure un
homme barbu attaché à une planche ; une lame scintille, la foule attend le spectacle
de son exécution. Sur un autre, des hommes en armure montent de vigoureux
poneys tartares. Malgré leur petite taille, ces chevaux élevés dans les steppes
russes galopent sur des kilomètres sans se fatiguer. Leurs selles sont munies de
courts étriers. Pourquoi ? Pour que l’archer à cheval puisse se tenir debout.
Pourquoi ? Pour tirer avec plus de précision, car assis en selle, le ballottement de
sa monture lui fait perdre sa cible.
Sophie a quatorze ans. Elle sait déjà dire une chose pour en signifier une autre.
Mais c’est ici une étrangère. Elle doit dompter son regard à voir l’essentiel, dompter
son oreille à entendre ce qui ne se dit pas.
—Vous parlez encore aux domestiques ? Oubliez-vous votre dignité, Sophie,
votre fierté ?
Sa mère a tort.
Les amitiés se tissent au fil de rencontres fortuites, dans la faible lumière des
fenêtres sans volets, par les journées froides de l’hiver moscovite. Dans les
couloirs du palais, en chemin vers les chambres impériales, dans l’antichambre
des appartements de Pierre, là où l’on fait attendre la princesse d’Anhalt-Zerbst
comme un simple commerçant, un créancier.
Judicieusement, il faut d’abord poser des questions, que l’on fait suivre d’un
sourire implorant, d’un hochement de tête espiègle. On commencera par des
questions futiles, qui appellent des réponses simples.
—De quoi est fait le kvas, Varvara Nikolaïevna ? Comment dit-on abeille, en
russe ? As-tu déjà vu un éléphant ? N’est-ce pas une créature formidable ? Si
gracieuse et pourtant si forte ! Est-ce que Varvara est la version russe de Barbara ?
Ce n’est que plus tard, lorsque les murmures cèdent la place aux rires légers,
que l’on osera poser d’autres questions.
—Es-tu à la cour depuis longtemps ?
—Tu es fille de relieur ? Pupille de l’impératrice ? Étrangère, toi aussi ?
—Orpheline ?
—Seule ?
Ce n’est pas seulement le propos de la question qui importe en vérité, mais aussi
la manière dont on la pose. Aussi brève ou légère soit-elle, chaque réponse
apporte un indice, évoque à mots couverts la gravité de ce qui se joue à l’extérieur
des pièces traversées de courants d’air. La moindre hésitation, le moindre regard
en biais, sont tout aussi révélateurs. Doit-elle y voir autant de distractions par