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L'Inconnue du cap de la Nau

De
260 pages

Jean-David se rend au cap de la Nau, près de Javea, dans le sud de l’Espagne pour prendre des photos à la demande de son amie Paola. Paola, propriétaire d'une galerie d'art à Paris, souhaite organiser une exposition mettant en parallèle des vues actuelles de la côte méditerranéenne, dévorée par le béton, et des tableaux peints par Joaquin Sorolla en 1900. Sur le cap, Jean-David rencontre une inconnue qui commence à lui raconter sa vie, mais qui s’en va précipitamment sans achever son récit. Elle oublie une précieuse minaudière. Jean-David veut la lui rapporter, mais il ne connait même pas son nom. Il découvre un journal intime dont la lecture va bouleverser sa vie.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-90633-5

 

© Edilivre, 2015

Remerciement

 

Je remercie Lucas pour l’aquarelle originale de la couverture et pour ses précieux conseils sur l’art et les antiquités.

Alfredo Romero-Tercio
Paris Janvier 2015

Citation

 

En nuestras almas todo

por misteriosa mano se gobierna.

Incomprensibles, mudas,

nada sabemos de las almas nuestras

Dans nos âmes tout est gouverné

par une main mystérieuse.

Incompréhensibles, muettes,

nous ne savons rien de nos âmes.

Antonio Machado
(Renacimiento – Renaissance)

(Séville 1875 – Collioure 1939)

1

Le 4 mars 1962, le ciel est bleu à Kerloan. Le soleil, déjà haut, se reflète dans les eaux calmes du golfe du Morbihan. Une Peugeot 203 noire de la gendarmerie nationale, conduite par un officier, roule lentement dans une rue qui surplombe le port. Elle s’arrête le long du mur en pierres d’une propriété bordée de pins maritimes. Le capitaine Haubert en descend. Il ôte ses gants, ses lunettes de soleil, met son képi et ajuste sa tenue. Il a besoin de se sentir impeccable dans son uniforme pour annoncer une nouvelle importante à un monsieur qu’il respecte beaucoup.

L’officier se dirige vers la grille et appuie sur la sonnette encastrée dans un pilier en pierres. Des pas résonnent sur le gravier de l’allée, à l’intérieur de la cour. Le portail en fer s’ouvre, un homme apparaît. C’est le colonel Jean Puymorel, retraité de l’armée. D’une taille moyenne, les cheveux blancs coupés en brosse, le visage hâlé, le regard ferme derrière des lunettes à monture d’écaille, il accueille le gendarme avec un sourire figé. Il suppose que la situation est grave pour qu’un officier vienne le voir à cette heure de la journée.

– Bonjour capitaine, dit Jean Puymorel.

– Mes respects, mon colonel, répond le gendarme en faisant le salut militaire.

– Voulez-vous entrer ?

– Oui, mon colonel, nous serons plus tranquilles à l’intérieur.

Ils entrent dans la maison et s’assoient face à face dans le salon.

– Que me vaut l’honneur de votre visite ? demande Jean Puymorel la voix teintée d’inquiétude.

– Je viens vous apprendre une triste nouvelle concernant votre fils, le médecin aspirant Claude Puymorel, répond l’officier en marquant une pause, comme s’il cherchait ses mots.

Pressentant un drame, Jean Puymorel dit brusquement :

– Eh bien, capitaine, parlez !

– L’état-major des armées m’a informé ce matin de son décès en Algérie. Le général de la tour Saint-Mont vous présente ses plus sincères…

– Que s’est-il passé ? demande Jean Puymorel, coupant la parole au gendarme.

– J’ai peu d’indications. Votre fils s’est rendu, avec un chauffeur et un sergent, dans un village de montagne à une trentaine de kilomètres au sud d’Oran. Il a été appelé pour soigner un berger blessé. Or, c’était un piège.

– Et ensuite ? demande Jean Puymorel d’un ton ferme.

– Ne les voyant pas rentrer le soir, le chef de corps a lancé des recherches, mais en vain. Le lendemain, il a appris par un informateur qu’ils avaient été assassinés.

– A-t-on retrouvé les corps ?

– Oui, deux jours plus tard. C’est une patrouille de la Légion Etrangère qui les a trouvés, criblés de balles et de coups de couteau.

– À quel endroit ?

– À l’entrée d’Oran, dans un fossé, au bord de la route.

Digne, le vieil homme ne dit rien, retenant ses larmes. Il essaie de cacher son chagrin, il ne veut pas s’effondrer devant le gendarme. Il sent le destin le marquer à nouveau. Durant sa vie de soldat, il a côtoyé la mort, il a vu tomber beaucoup d’hommes autour de lui. Aussi, il a acquis une certaine distance par rapport à ces drames. Mais aujourd’hui, il s’agit de son fils unique, Claude, qu’il aime par-dessus tout. C’est sa seule famille, depuis qu’il a perdu sa femme. Se ressaisissant soudain, il demande :

– Quand est-ce qu’on le rapatrie ?

– Je l’ignore. L’autorité militaire devrait prendre contact avec vous prochainement.

Jean Puymorel n’entend même pas la réponse. Il dit à voix haute, se parlant à lui-même :

– Il faut que je prévienne sa femme.

– Où habite-t-elle ?

– À Paris.

– Voulez-vous que je demande à un collègue de la prévenir ?

– Non, merci. Je vais aller la voir moi-même. Elle est seule avec son fils.

– Vous avez un petit-fils ?

– Oui, il s’appelle Jean-David. Il a eu un an hier, répond Jean Puymorel, en regardant le gendarme, les yeux emplis de larmes. Mon fils devait venir en permission à la fin du mois…

– Je comprends, mon colonel. Si je peux faire quelque chose pour vous ou votre famille, vous pouvez compter sur moi.

– Merci.

– Je partage votre chagrin, reprend l’officier à voix basse. J’ai perdu mon frère en Algérie l’année dernière. J’espère que cette guerre va bientôt s’arrêter.

– Moi, aussi, dit Jean Puymorel en soupirant.

À ce moment, son esprit est ailleurs. Il pense à son fils, Claude, mais aussi à sa femme, Camille, décédée depuis trois ans. Il n’a désormais plus de famille, hormis sa belle-fille et son petit-fils. Le gendarme, sentant son devoir accompli, se lève et salue son hôte avant de se retirer. Celui-ci le raccompagne à la grille et lui serre longuement la main. Il retourne ensuite dans la maison. Il est midi, mais il n’a pas faim.

Il se réfugie au salon, s’assied dans un fauteuil, prend sa tête entre ses mains et se met à pleurer. Il souffre terriblement. Il pense à son fils, perdu à jamais. Il ne l’a pas vu grandir. C’est son fils qui lui a rendu l’envie de vivre après sa détention en Indochine, dans un camp de prisonniers, où il a connu l’enfer. Il a conscience qu’il appartient à une génération sacrifiée, victime de guerres qui ont mutilé de nombreuses vies. Il ne s’est jamais apitoyé sur son sort, bien qu’il n’ait eu droit à aucun choix. Il est devenu militaire par nécessité, car son père est mort à Verdun en 1916. Il a toujours pensé que les deux guerres mondiales devaient servir de leçon à l’humanité. Il espérait que son fils aurait un destin meilleur que le sien. Il avait d’ailleurs approuvé son choix d’être médecin plutôt que militaire.

Absorbé dans sa réflexion, Jean Puymorel reste environ une heure dans son fauteuil à méditer sur sa vie. Puis, il se lève et se rend dans la cuisine préparer un café. Le bruit de l’eau qui s’écoule lentement dans la cafetière et l’odeur qui parfume la pièce lui permettent de retrouver peu à peu ses esprits. Lorsque le café est prêt, il prend une tasse dans le buffet, la remplit et retourne dans le salon. En dégustant lentement cette boisson brûlante, qui le réconforte, il réfléchit à la façon d’annoncer la terrible nouvelle à Sarah, sa belle-fille. Au bout d’une heure, il décide d’aller la voir sans la prévenir. Elle aura, sans doute, besoin de son soutien. Elle n’a plus de famille, hormis une vieille tante qui commence à perdre la raison.

Il décide de partir le jour même. Il monte dans sa chambre préparer ses bagages. Il ouvre son armoire, choisit un costume sombre, une chemise blanche et une cravate noire. Il prend du linge pour plusieurs jours et le met dans sa valise. Il suppose qu’il restera un certain temps à Paris auprès de sa belle-fille. Après avoir achevé ses bagages, il redescend et sort dans le parc ranger ses outils de jardin. Il retourne ensuite dans la maison et ferme les volets.

Il n’informe personne, ne souhaitant pas donner d’explication sur les raisons de son départ précipité. Il téléphone à la gare de Vannes pour se renseigner sur les horaires des trains, puis commande un taxi pour seize heures.

2

À l’heure prévue, le taxi vient chercher Jean Puymorel pour le conduire à la gare. Durant le trajet, il reste silencieux. Assis à l’arrière du véhicule, il regarde à l’extérieur, l’esprit ailleurs. Au bout d’un moment, il ferme les yeux pour graver dans sa mémoire ces paysages maritimes que son fils aimait tant. Une fois à la gare, il prend un billet pour Paris. Disposant d’un peu de temps avant le départ, il choisit une revue de voile pour lire dans le train. Il n’achète pas de journal car tous les quotidiens évoquent la guerre.

Pendant le voyage, il regarde les photos de bateaux et d’océans, tout en parcourant, dans sa tête, le chemin de son existence. Il se souvient peu de sa ville natale, Guéret, où il n’a plus d’attache. Il en est parti depuis de nombreuses années. Ayant passé sa vie dans différents endroits, il a l’impression qu’il est de nulle part. Mais il considère que sa terre d’adoption est la Bretagne où il a acquis une véritable passion pour la mer. À dix-huit ans, il s’est engagé dans l’infanterie coloniale. Sa carrière militaire l’a conduit dans divers pays d’Afrique. En 1934, il se trouve dans la région d’Oran, en Algérie. Lors d’un bal, il rencontre Camille, une jeune institutrice dont les parents sont originaires du Morbihan. Ils se marient l’année suivante. Leur fils Claude naît en janvier 1937. En juillet de la même année, ils rentrent en métropole et s’installent en région parisienne car Jean doit suivre une formation d’officier à Saint-Cyr-l’École.

En septembre 1939, lorsque la guerre éclate, il est envoyé dans le Nord de la France. Pour ne pas rester seule à Paris, avec Claude âgé de deux ans, Camille s’installe près de ses parents à Kerloan dans le Morbihan. Elle parvient à se faire muter comme institutrice dans une commune voisine. Jean est fait prisonnier à Dunkerque en 1940 et emmené en captivité en Allemagne pendant cinq ans. Après sa libération, il est nommé à Vannes dans un régiment. Il s’y installe avec sa femme et son fils. Ils achètent une grande maison et commencent à savourer un peu de bonheur. Mais, un an plus tard, Jean est obligé de partir en Indochine où une nouvelle guerre a commencé. Il revient peu en permission, il ne voit pas grandir son fils. Fait prisonnier après la bataille de Diên Biên Phu, en mars 1954, il vit un véritable enfer auquel il réussit à survivre, alors que beaucoup de ses camarades meurent autour de lui. À son retour en France, en juillet de la même année, il revient à Vannes. Il rejoint sa femme Camille et son fils Claude, âgé de 17 ans qu’il avait quitté enfant et retrouve adulte.

Au début, Jean et Claude ont du mal à communiquer car ils ont très peu vécu ensemble. Mais, leur envie de rattraper le temps perdu leur permet d’oublier les douloureux moments de séparation. Ils se découvrent peu à peu et s’apprécient mutuellement. Ils font des sorties en mer et partagent la même passion pour la voile. En 1955, après avoir obtenu son bac, Claude entame des études de médecine à Paris où il veut s’installer par la suite.

Ses parents se retrouvent seuls. Ils sont très occupés par leur travail. Dès qu’ils le peuvent, ils se consacrent à la culture des roses. Ils passent de longs moments dans leur jardin et font de belles promenades au bord de l’océan. En 1957, Jean est promu lieutenant-colonel. Il fait valoir ses droits à la retraite et quitte l’armée. Pour ne pas rester inactif, il s’occupe de la formation des réservistes. Il donne aussi des cours aux jeunes recrues qui préparent des examens. Il s’achète un voilier et fait de longues sorties en mer. Mais, ce répit est de courte durée. En février 1958, Camille tombe gravement malade. Atteinte d’un cancer, elle est obligée d’arrêter son travail. Elle décède au début de l’année suivante. Jean se retrouve seul. Il ne refera pas sa vie.

Aussi, ce soir de mars 1962, dans le train qui l’emmène vers Paris, Jean Puymorel pense à Camille qu’il a beaucoup aimée. Elle lui manque terriblement. Il regrette cette fuite du temps, il maudit toutes ces guerres qui leur ont volé le bonheur d’être ensemble. Il trouve injuste que sa femme n’ait même pas pu connaître sa belle-fille, ni son petit-fils.

Il se souvient du jour où Claude lui a présenté Sarah, sa future femme, rencontrée à Paris, à la faculté de médecine. Jean a été immédiatement convaincu que Sarah était la femme idéale pour son fils. En effet, tout en étant forte de caractère, elle savait compenser, par sa douceur et sa pondération, le tempérament orageux de son mari.

Jean revoit aussi le bonheur du jeune couple, après leur mariage, lors de leur installation rue du Départ dans le 14e arrondissement. Il se remémore les deux dernières années durant lesquelles Claude et Sarah sont souvent venus séjourner chez lui, à Kerloan. Ces moments d’intimité ont créé entre eux des liens très forts.

Désormais, après la mort de Claude, Jean n’a plus de famille, hormis Sarah et Jean-David, son petit-fils. Il réfléchit à la façon de présenter les choses à sa belle-fille, afin de ne pas aggraver sa peine. Il décide de ne pas entrer dans les détails et de lui dire seulement que Claude est mort en opérations, terme habituellement utilisé en langage militaire.

À ce moment, il pense à la jeunesse difficile de Sarah que celle-ci lui a racontée. Elle a perdu ses parents en 1942. Ils tenaient un magasin de vêtements à Paris, boulevard Voltaire. Ils étaient juifs et ont été déportés. Sarah, alors âgée de six ans, a échappé à la rafle lorsque la police est venue les arrêter. Elle se trouvait chez sa tante Esther, institutrice, qui la gardait après l’école. Esther, célibataire sans enfant, considérait Sarah comme sa fille. Elles ont fui Paris et ont été hébergées en Vendée, près des Sables-d’Olonne, par un couple d’agriculteurs.

À la fin de la guerre, elles sont revenues à Paris et se sont installées boulevard Richard Lenoir, dans le 11e arrondissement. Esther a changé de métier. Elle a ouvert une petite boutique de maroquinerie à Paris, rue de Charonne. Elle n’a pas voulu reprendre l’enseignement car elle a été traumatisée par les lois anti-juives qui, dès 1940, lui ont interdit d’exercer sa profession pendant les années d’Occupation. Elle a éprouvé beaucoup d’amertume envers l’État français et s’est sentie trahie. C’est pour cette raison qu’elle a envisagé d’émigrer en Israël, en 1948. Mais elle a dû y renoncer à cause de Sarah. Celle-ci voulait rester à Paris attendre ses parents dont elle imaginait le retour imminent.

Sarah a cultivé, pendant des années, un sentiment de culpabilité à l’égard de ses parents. Elle était persuadée qu’ils s’étaient sacrifiés pour elle. À dix-huit ans, en faisant des recherches dans des journaux anciens, pour un devoir d’histoire, elle découvre les comptes rendus du procès de Nuremberg datant de 1946. En lisant le témoignage de Marie-Claude Vaillant-Couturier, qui décrit en détail le quotidien dans les camps de concentration, elle est bouleversée. Elle pense à ses parents. Avec l’aide d’une association d’anciens déportés, elle finit par découvrir qu’ils ont été séparés dès leur arrivée à Dachau et ensuite gazés. Elle doit admettre qu’elle ne les reverra jamais.

Pendant plusieurs jours, elle s’enferme dans sa chambre, dans un profond silence. Esther est inquiète. Malgré ses efforts, Sarah reste cloîtrée. Au bout de deux jours, Sarah sort de sa torpeur. Elle s’effondre en pleurs dans les bras d’Esther, elle lui raconte le traitement subi par ses parents. Elles passent une nuit entière à pleurer dans les bras l’une de l’autre. Sarah promet à Esther d’oublier les mauvais moments et de fonder une famille. Elle fait le serment de toujours protéger ses êtres chers, notamment ses futurs enfants.

Ainsi, pendant son voyage vers Paris, Jean Puymorel pense à Sarah. Les moments difficiles qu’elle a vécus ont forgé son caractère. Il suppose qu’elle sera assez forte pour assumer ce qui l’attend après la mort de Claude.

Il se souvient du bonheur de Claude et Sarah, le jour de la naissance de leur fils Jean-David, un an auparavant. Il avait partagé leur joie et apprécié que l’enfant porte les prénoms de ses deux grands-pères. Il pensait que c’était un signe positif du destin. Il était persuadé que Jean-David aurait une vie heureuse qui compenserait le manque de chance des générations précédentes.

Absorbé par ses pensées, Jean prend conscience que le bonheur de Claude et Sarah fut bref. En effet, en juin 1961, Claude devait effectuer son service militaire en Algérie où la guerre sévissait depuis sept ans. Il avait la possibilité, grâce à l’appui de son chef de service à l’hôpital Saint-Louis, où il achevait son internat, de rester à Paris. Mais, il ne voulait pas d’un traitement de faveur.

Sarah lui disait qu’elle avait peur de le perdre. Elle lui demandait de penser à leur fils qui avait besoin de lui. Claude répondait invariablement qu’il ne voulait pas être privilégié par rapport à ses camarades. Il était persuadé que s’il se dérobait à ses obligations, il aurait mauvaise conscience toute sa vie. Il essayait de la rassurer en disant qu’il allait en Algérie pour soigner des gens et non pour faire la guerre. C’était son pays natal. Il était persuadé que rien ne pouvait lui arriver.

Ne parvenant pas à convaincre son mari, Sarah avait demandé à son beau-père d’intervenir pour le faire changer d’avis. Jean avait longuement parlé à son fils pour essayer de le raisonner, mais il n’y était pas parvenu. Après cette vaine tentative, Jean avait dit à Sarah qu’il ferait tout son possible pour que Claude ne soit pas affecté dans une compagnie de combat, mais dans un hôpital en ville. Sarah l’avait remercié pour son soutien. Elle s’était finalement résignée au départ de son mari qui lui avait demandé de ne pas l’accompagner à la gare, afin d’éviter une séparation douloureuse.

Quinze jours avant le décès de Claude, Sarah avait reçu une lettre de sa part. Il racontait son quotidien de médecin en Algérie. Il soignait aussi bien les militaires que les populations locales de toutes origines. Il indiquait qu’il viendrait prochainement en permission et concluait son courrier en disant que sa femme et son fils lui manquaient beaucoup.

3

En début de soirée, Jean Puymorel arrive à Paris. Il prend ses bagages, descend du train et quitte la gare Montparnasse. Il fait le chemin à pied jusqu’à l’appartement de sa belle-fille, rue du Départ.

Avant d’entrer dans l’immeuble, il pense aux nombreuses fois où il a dû informer des parents de la mort de leur fils à la guerre. Il se souvient de leur douleur. Aujourd’hui c’est son tour. Il va annoncer le décès de son propre enfant. Il est meurtri. Il pense à son petit-fils qui ne connaîtra jamais son père, comme lui n’a jamais connu le sien. Il a longuement réfléchi à la façon de présenter les choses à Sarah. Il ne veut pas aggraver sa peine. Il souhaite lui témoigner son affection et la soutenir.

Il entre dans le hall, passe devant la loge de la gardienne où les rideaux sont fermés. Il ne prend pas l’ascenseur, mais gravit lentement les escaliers, comme pour retarder le moment de croiser le regard de Sarah. Arrivé devant l’appartement, il ajuste sa cravate et sèche ses larmes avec son mouchoir. Pour ne pas réveiller son petit-fils, qui doit sans doute dormir, il frappe légèrement à la porte. Il entend la voix de Sarah :

– Qui est-ce ?

Il répond à voix basse :

– Jean Puymorel.

Il entend la clé tourner dans la serrure. La porte s’ouvre, Sarah apparaît. À la mine de Jean, elle saisit immédiatement la gravité de la situation.

– Bonsoir Jean, que se passe-t-il pour que vous arriviez à cette heure sans me prévenir ?

Il reste silencieux. Sarah, les yeux embués de larmes, lui demande :

– Il est arrivé quelque chose à Claude, n’est-ce pas ?

Elle a le visage fatigué et les yeux cernés à cause de longues nuits sans sommeil. Avant de répondre, Jean la prend dans ses bras. Elle appuie sa tête contre son épaule.

– Ah ! Sarah, c’est terrible, dit-il d’une voix sourde.

– Est-il blessé ?

– Non.

– C’est plus grave ?

Jean reste silencieux. Il serre très fort Sarah dans ses bras. Lorsqu’elle comprend que Claude est mort, elle crispe ses poings. Sans lâcher son beau-père, elle se met à pleurer. Son corps est alors secoué de tremblements convulsifs. Elle sent le sol se dérober sous ses pieds.

Ils restent ainsi de longues minutes sans parler serrés l’un contre l’autre. Leur amour pour Claude constitue entre eux un lien indéfectible. Après un moment de silence, Jean demande :

– Et le petit ? Il dort ?

– Oui. Je l’ai couché il y a une heure.

– Il est tard, dit Jean. Vous êtes fatiguée. Je peux vous laisser, si vous le souhaitez. Je reviendrai demain.

– Non. Je préfère que vous restiez. Vous pouvez dormir sur le canapé, dans le bureau de Claude. Voulez-vous manger quelque chose ?

– Non, merci Sarah, je n’ai pas faim.

– Quand est-ce que je pourrai voir Claude ?

– Sans doute dans les jours prochains. Je vais me rendre à l’état-major des armées demain, pour savoir à quel moment son corps sera rapatrié. Je pense qu’il faut l’inhumer à Kerloan afin qu’il repose près de sa mère. Qu’en pensez-vous ?

– Je suis d’accord, ce sera mieux ainsi.

– Après les obsèques, vous pourrez rester le temps que vous voudrez à la maison afin de vous reposer. Je m’occuperai du petit.

– Je vous remercie, mais il faut que je réfléchisse. Je ne sais plus où j’en suis. Jean-David va avoir davantage besoin de moi, maintenant qu’il n’a plus de père.

– Vous savez Sarah, je ne pourrai jamais remplacer son père, mais je serai toujours présent. Vous êtes ma seule famille.

– Merci Jean. Nous nous consacrerons à lui. Je ne me remarierai jamais. Je ne vivrai que pour lui, seulement pour lui.

– Vous avez raison, acquiesce Jean.

Il est surpris de sa réponse. Il sait qu’il aurait dû demander à Sarah de prendre le temps de réfléchir, avant une telle décision. Mais, il a parlé spontanément car il est plongé dans un profond désespoir. À cet instant, il est convaincu que Sarah doit vivre pour son fils et tout donner pour qu’il ait une vie heureuse. Jean est persuadé que le bonheur de son petit-fils est leur priorité. Dans de tels moments, ce n’est pas la raison qui parle, mais le cœur. Ce soir-là, un pacte tacite est scellé entre Jean et Sarah. Jean-David va devenir le centre de leur vie et l’objet de toutes leurs attentions. Sa mère et son grand-père vont consacrer leur existence à veiller sur lui.

Jean s’installe dans le bureau de Claude pour y passer la nuit. Sarah lui apporte une paire de draps, un oreiller et une couverture. Il prépare son lit, mais ne se couche pas. Il s’assied dans un fauteuil et regarde les photos accrochées au mur. Il aperçoit Sarah tenant son fils dans ses bras avec Claude à son côté. À proximité, une photo de Camille et de lui se trouve dans un sous-verre.

Quelques mois après la mort de Claude, Jean achète un appartement à Paris, près de la gare Montparnasse. Cela lui permet d’être proche de Sarah et Jean-David. Il retourne de temps en temps dans sa maison du golfe du Morbihan. Pour soulager sa belle-fille, il prend en charge son petit-fils. Il va le chercher en fin d’après-midi chez sa nourrice et le garde jusqu’au retour de sa mère qui travaille dans une pharmacie du quartier. Sarah veille avec précaution sur son fils. Dès qu’il montre le moindre signe de maladie, elle appelle le médecin et lui fait prescrire de nombreux médicaments.

Lorsque Jean-David a cinq ans, Jean l’accompagne à la piscine une fois par semaine. Il lui apprend à lire car il est très intelligent et a beaucoup de mémoire.

L’enfant passe tous les étés chez son grand-père à Kerloan. Celui-ci lui fait faire du sport, uniquement dans les disciplines autorisées par sa mère. Ainsi, Jean-David ne pratique pas le football pour ne pas se blesser aux jambes, ni le tir car sa mère a horreur des armes. Le seul sport qu’elle tolère, sous la surveillance de son grand-père, c’est la voile. Jean inscrit donc son petit-fils à l’école de voile. Celui-ci éprouve du plaisir à naviguer car il a une certaine autonomie. Ce sport représente pour lui un espace de liberté. Il a la sensation de pouvoir décider seul, sans en référer à sa mère. Jean et son petit-fils passent des heures ensemble sur son voilier. Il raconte ses souvenirs de voyage et évoque les pays où il a vécu. Tout cela fait naître chez Jean-David une grande envie de voyager. L’enfant questionne parfois son grand-père sur son père, il dit qu’il aimerait lui ressembler. Jean raconte à son petit-fils des anecdotes sur Claude. Mais il n’ose pas dire qu’il n’a pas vu son fils grandir car il était loin de lui. Il enjolive les choses pour ne pas faire de peine à Jean-David. Il veut lui transmettre une image idéale de son père.

Jusqu’à dix-huit ans, Jean-David mène une existence studieuse et sans histoire. Il est bon élève et ne pose aucun problème. Il possède un caractère renfermé, il garde au fond de lui une blessure secrète. Celle de ne pas avoir connu son père. Il est complexé par rapport à ses camarades qui parlent toujours du leur. Il ressent cela comme une injustice. Il aime beaucoup son grand-père qui est le seul homme de son entourage. En effet, sa mère ne reçoit jamais personne, hormis sa tante Esther. Jean-David aime s’isoler dans sa chambre où il lit beaucoup. Il a une passion particulière pour les voitures de sport et rêve d’en posséder une.

En février 1979, Jean décède d’une crise cardiaque pendant une nuit d’hiver. Jean-David le trouve mort, un matin, en allant lui rendre visite. Jean est inhumé à Kerloan, près de sa femme et de son fils. Le jour des obsèques, Jean-David est choqué par les propos du prêtre qui officie à la messe. Il dit, dans son sermon, que Jean est parti parce qu’il a achevé sa mission sur terre. En son for intérieur, Jean-David pense que ces propos lui sont adressés. Il est persuadé que son grand-père est parti parce qu’il a accompli son devoir vis-à-vis de lui. Il se culpabilise. C’est une plaie qu’il aura du mal à cicatriser.

La même année, il a dix-huit ans. Il obtient brillamment son bac. Sa mère souhaite qu’il devienne médecin. Mais il ne l’écoute pas. Il sait qu’il n’a pas la vocation, il ne supporte pas la vue du sang. Il entre en classes préparatoires afin d’intégrer une grande école de commerce. Il veut aller le plus loin et le plus haut possible. C’est à ce moment que naît en lui une ambition démesurée qui va générer une absence totale de scrupules, ainsi qu’un égocentrisme rare. Ce trait de caractère lui rendra difficiles les rapports avec les autres. Aussi bien avec ses collègues de travail qu’avec les femmes qui partageront sa vie.

Après ses études, Jean-David entre comme ingénieur commercial dans une grande société d’informatique, basée dans le quartier de La Défense, près de Paris. Il est chargé de développer les ventes en Amérique du Nord. Sa vie est un perpétuel tourbillon. Les années passent sans qu’il s’en rende compte. Il n’arrive pas à se stabiliser, il a toujours besoin de nouveauté, à la fois sur le plan professionnel, mais aussi sur le plan sentimental.

4

Bien des années plus tard, alors qu’il vient d’avoir quarante-six ans, Jean-David rentre d’une mission aux États-Unis. Après une nuit d’avion, il arrive à Roissy. Il n’a dormi que quelques heures, mais il n’est pas fatigué.

Il est heureux de retrouver Véronique, sa compagne, dont il est très épris. En attendant de récupérer ses bagages sur le tapis roulant, il allume son téléphone mobile. Il compose le numéro de Véronique, impatient d’entendre le son de sa voix. Mais, elle ne répond pas. Il suppose qu’elle est en réunion. Il laisse un message sur son répondeur en précisant qu’il viendra l’attendre à la sortie de son travail, vers treize heures. Il appelle aussi sa mère pour l’informer de son retour et de sa visite dans la journée. Il habite près de chez elle, dans le 14earrondissement, depuis toujours.

Après une attente interminable, Jean-David réussit à monter dans un taxi. Il donne son adresse au chauffeur. Compte tenu de la densité du trafic, il suppose qu’il ne pourra pas être à l’heure pour le déjeuner. Il est déçu car il est impatient de retrouver Véronique qui est la femme de sa vie. Elle a trente ans, elle est jolie, intelligente et sûre d’elle. C’est une battante. Elle n’a rien à voir avec sa précédente compagne qui était d’un naturel pessimiste. Véronique est diplômée d’une grande école de commerce, elle travaille dans une société américaine et vit à cent à l’heure. Ils n’habitent pas ensemble, elle préfère garder son indépendance.

Ils sont heureux, mais se voient peu. Véronique voyage beaucoup, elle s’investit dans son travail. Lorsqu’ils se retrouvent, ils doivent souvent passer la soirée avec les responsables ou les collègues de travail de Véronique. Cela déplaît à Jean-David qui préfèrerait être seul avec elle. Véronique n’est pas toujours tendre, elle lui reproche sa trop grande proximité avec sa mère. Jean-David est mal à l’aise, surtout devant les jeunes collègues de Véronique, qu’il trouve plats et prétentieux. Ayant été élevé en enfant unique, il préfère se réfugier dans un silence profond plutôt que de polémiquer. Il s’est construit ainsi : toujours serrer les poings, ne jamais se plaindre, ni montrer ses sentiments. Hormis la présence de sa mère ou de son grand-père, son enfance et son adolescence se sont déroulées dans la solitude la plus complète.

Lorsqu’il arrive devant son domicile, il tente à nouveau d’appeler Véronique. Mais elle reste injoignable. Il suppose qu’elle doit être dans une réunion interminable, où le temps de parole n’est pas maîtrisé. Étant donné l’heure tardive, il ne peut plus déjeuner avec elle. Il lui laisse un message pour l’inviter à dîner.

Il entre dans son immeuble, prend son courrier et monte à pied les trois étages. Il ne supporte pas d’attendre l’ascenseur. Arrivé dans son appartement, il vérifie que tout est en ordre. Il est très maniaque. Il n’apprécie pas que la femme de ménage, choisie par sa mère, touche à ses affaires. Il défait sa valise et range ses vêtements. Il s’assied à son bureau, allume son ordinateur et lit ses messages. Il n’y en a aucun de Véronique. Cela le déçoit. Il se lève, fait quelques pas dans le salon, puis s’allonge sur le canapé...