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L'Œuvre au rouge

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Livres
460 pages

Description

LA SUITE TANT ATTENDUE DE MORTS SÛRES !

L’artiste est un peintre sans passé, sans histoire.

C’est aussi un génie qui entreprend de créer, pinceaux à la main, une femme parfaite, la Femme idéale.

Mais Pygmalion pouvait-il prévoir que sa Galatée serait capable de tout, même du pire... Par Amour.

Pour Marie Loutre et Olivier Licci, fins limiers de la brigade criminelle, à peine échappés des mystères du Père Lachaise, l’ennemi est d’autant plus redoutable... Qu’il n’existe pas !


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Informations

Publié par
Date de parution 07 janvier 2013
Nombre de lectures 50
EAN13 9782361510459
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Cover

L'Œuvre au rouge

Palimpseste

Benoît Chavaneau


ISBN : 978-2-36151-045-9

Parution : Décembre 2012

Version : 1.0 – Décembre 2012

Illustration de couverture © 2012, Ondine Chavaneau

© 2012, Juste-Pour-Lire pour la première édition

© 2012, Juste-Pour-Lire, pour la présente édition

« L’Œuvre au rouge », ou Rubedo, est l’étape ultime de la recherche alchimique, le Grand Œuvre. Celui qui permet de maîtriser la matière, la vie, le temps… Par extension Elle désigne l’œuvre majeure d’un artiste : son chef d’œuvre artistique, magique, mystique. Voire romanesque.

Chapitre 1

NOVEMBRE LE CHEMIN DE SAINT-PAUL

L’homme descendit le sentier sans hâte. Gare aux racines et aux trous qui cherchent toujours à vous attraper une cheville ou un pied, tels des murènes aux aguets. Le chemin chemine, tortue lentement, jusqu’au moment où vous découvrez Saint-Paul, dans une trouée de taillis et de buissons secs. Après une heure de descente accidentelle, le village paraît presque accessoire, artificiel, fixé, là, sur son échine de pierre.

St Paul la courtisane, St Paul l’aguicheuse, St Paul carton-pâte, St Paul carte postale est étrangement tranquille, dormeuse, boudeuse à cette période de l’année. De part et d’autre, des villas vides. Des carcasses sans cœur, selon l’expression japonaise.


Sur le parking où s’entassent d’ordinaire des dizaines de cars parasites, le vent humide et tiède bouscule sans raison des papiers gras et des canettes de soda.


Le voyageur entra dans le vieux village, sous perfusion touristique. Des échoppes de souvenirs fermées jusqu’au mois de mai. Des galeries de tableaux aux regards vides et froids. Des sourires rangés dans les arrière-boutiques jusqu’à l’été. C’était la saison où les peintres fécondent encore leurs toiles vierges d’un pinceau généreux. De ce fait, Saint-Paul-de-Vence est sans doute l’un des rares villages de France qui puisse s’enorgueillir de posséder – toute l’année – deux ou trois maisons de couleurs.

L’homme était un puriste. Pourtant, il n’avait pas les moyens de s’offrir des pigments naturels ; ces lapis du Mexique à 300 € qu’on écrase en poudre fine dans un petit pilon de pharmacie... Il peignait dans ses moyens, un point c’est tout. Il n’accorda aucun intérêt particulier à la vitrine triste du marchand de couleurs. Ni curiosité, ni désir.


Un flonflon aigrelet attira son attention.

Un grand manège de chevaux de bois tournait à vide sur la place.

1 € = 1 jeton

5 € = 6 jetons

10 € = 13 jetons

L’homme fouilla ses poches. Deux billets de 10 euros.

Sans doute ce qui lui restait pour finir le mois.

Il les posa sur le comptoir de cuivre patiné.

La fille, une jolie brune aux cheveux bouclés lui sourit.


— Il n’y a personne encore…

Elle regarda sa montre.

— L’école sort dans une heure... Vous êtes en avance.

— Je n’attends pas la sortie de l’école.

La fille eut l’air étonné, mais se ravisa vite.

— Pas de problème. Les grands aussi ont le droit de s’amuser. Combien de jetons ?

— Tout.

— Eh bien, ça nous fait donc 26 jetons, plus 4 offerts par la maison et un petit sachet provençal pour les ranger.

L’homme se détourna de la caisse. Le carrousel brillait de tous ses strass, tel une femme coquette. Sur deux étages, les grands chevaux, caparaçonnés et couverts de (cabochons) joyaux, piaffaient, immobiles.

Il tendit une poignée de jetons à la jeune caissière et enfourcha un bel étalon noir.


Presque aussitôt, le monde se mit à tourner.

Presque aussitôt, les folles pensées de l’homme se mirent à descendre et monter.

Couleurs qui glissent et ondoient tout autour…

Musique métallique d’un orgue de barbarie qui tintonne des chansons de Disney… Tristement gai. Les anges au plafond qui gonflent leurs joues comme Boufareo… Les sirènes blondes, rêveuses, qui à l’avant des carrosses gonflent une poitrine avantageuse… Le monde qui tourne un peu plus vite, qui monte et qui descend. Bercement régulier. Grisant.


L’homme se sent pris d’un vertige lumineux.

Son esprit danse comme ces soleils sonores dans les toiles de Van Gogh…

Soudain, le cheval s’arracha du manège et l’homme se sentit bondir vers l’azur comme dans Mary Poppins…

Le soleil de novembre, très froid, très blanc, lui traçait un chemin de lumière éblouissante.

L’étalon caracolait à travers les nuages. L’homme hurlait de joie.

Le cheval se cabra, hennit de terreur avant de fondre comme Icare.

Chapitre 2

— Monsieur, Monsieur... ça va ?

C’était la deuxième fois de sa vie qu’il s’évanouissait entre extase et mort...

Un visage lui parle doucement.

— Ça va ? Vous êtes tombé du manège…

Un joli sourire.

— Vous voulez que j’appelle un docteur ? Les pompiers... Mon Dieu... Monsieur, ça va ?

Il fit « oui » de la tête et se releva. Très sale. Mais plus de peur que de mal.

— Vous vous êtes blessé. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas que j’appelle le docteur ?

— Oui… Oui… ça va. Ça va…

Il grommelait en insistant. Le visage de la jeune femme prit un tour sérieux.

— Ne bougez pas. Je reviens tout de suite.

Elle ferma le guichet, puis la porte de la cabine du manège et entraîna l’homme vers une petite voiture blanche, garée en infraction, à l’autre bout de la place.

— Je vais vous ramener chez vous. Vous êtes de St Paul ?

— Vence.

— Je l’aurais parié, dit-elle en l’aidant à s’asseoir. Vous n’avez pas le look des gens d’ici.


Elle conduisait vite et bien sans cesser de bavarder avec cet accent chantant des gens d’ici. L’homme encore sous le coup de sa chute, bercé par la route en lacets, était prêt de s’assoupir. Ils arrivèrent bientôt à l’entrée de la petite ville, totalement engourdie par les brumes de l’hiver.

— Où est-ce que je vous dépose ?

— Ici, répondit-il sobrement.


Elle se gara, n’importe comment, derrière la grande fontaine de la Place Anthony Mars.

Il la laissa lui prendre le bras, comme une vieille femme amoureuse ou trop fidèle. Ils s’engagèrent sous un porche dans une ruelle, faisant fuir un gros chat tigré en maraude.

Ils s’arrêtèrent au milieu de l’allée, le long d’un haut mur de torchis aveugle. Une porte, râblée, rustique, de chêne patiné, en bas de trois marches.

Totalement anonyme.


En face, sur le muret d’une élégante maison de ville, une dizaine de jardinières plantées de géraniums transis. L’homme tira de dessous le septième pot, une petite clef ouvragée.


La porte des enfers s’ouvrit en silence.

Ils arrivèrent dans une sorte de verger clos, bordé en « L » par un long appentis très discrètement adossé aux murailles qui le dominaient.

— C’est drôle, dit la fille.

— Quoi ?

— Vous n’avez pas de boîte aux lettres ?

C’était une remarque naïve, idiote.

— On ne m’écrit pas, répliqua-t-il dans un soupir.

Chapitre 3

Elle l’aida à ôter son blouson et à s’asseoir sur une chaise.

Largement éclairée par une vaste verrière, la cuisine, toute en longueur, était équipée de manière fonctionnelle, mais avec goût. Il n’y avait aucun désordre, rien de futile non plus. Ce n’était pas là la cuisine d’un homme seul, du moins pas comme la jeune fille la concevait. Une pleine corbeille de pommes, sur la table, mettait un peu de couleur et de gourmandise dans cet espace austère. Il alluma un petit poêle à combustible dont la chaleur douce et rassurante se fit bientôt sentir.


— Vous voulez quelque chose ? demanda-t-il par pure politesse.

De toute évidence, il n’aimait pas qu’une personne étrangère pénètre dans son antre...

La fille le perçut bien, ce qui piqua sa curiosité.

— Pourquoi pas...


À la grimace qu’il esquissa, elle sentit bien qu’il aurait préféré qu’elle disparaisse. Mais ce n’était pas dans sa nature de Pandore... Elle eût fait une recrue de choix pour les crochets de Barbe bleue...

D’ordinaire, la jeune femme était d’un naturel prudent. Être née dans le monde des forains et du voyage vous donne cette méfiance quasi animale et instinctive envers les sédentaires et, particulièrement, les hommes célibataires...

C'est pourquoi elle s’étonnait elle-même de s’imposer chez cet homme. Mais tout en lui l’intriguait, comme une alouette fascinée par la lumière mystérieuse d’un bout de miroir...


— Du thé ? Du café ? Un jus de fruit ?

— Du thé, ce serait parfait.


Elle aimait à jouer les modestes.

Quand elle était plus jeune, tout le monde se félicitait de ses manières de petite fille modèle.

Elle garda son manteau, histoire de ne pas instaurer une quelconque familiarité entre elle et l’inconnu.


Malgré sa chute, il avait des gestes précis.

Il posa sur la table deux tasses de porcelaine fine. Puis, il alla chercher, sur une étagère, une jolie boîte de métal noir, ornée d’arabesques d’or. Quand l’eau se mit à frémir, il retira la casserole du gaz. Il remplit une théière avant d’y jeter trois grosses cuillers de grain noir. Aussitôt le parfum suave du thé enveloppa l’esprit de la jeune femme.


Cha no yu. L’art du thé.

C’était tout ce qu’il avait gardé de son aventure japonaise.


Il officiait avec lenteur, observant chaque étape du rituel.

C’étaient des gestes d’une rare beauté formelle.

Elle n’était pas orientale.

Elle ne savait rien du Japon.

Et pourtant cet homme, silencieux, grave, qui procédait avec une rare retenue du geste, provoquait chez elle un sentiment bizarre qui lui faisait trembler les doigts, qui lui agitait singulièrement le cœur, qui lui donnait presque le goût de pleurer ou de rire peut-être.


À mesure qu’il versait le liquide fumant dans les tasses, elle s’aperçut qu’il s’était écorché la main droite. Et le front aussi.

— Vous êtes blessé.

Il ne répondit pas. Cela faisait des années, quatre précisément, qu’il était blessé dans sa chair et dans sa tête. Sa peau le brûlait, périodiquement, comme une tunique empoisonnée, et il n’y pouvait rien. Il est plus aisé de changer d’esprit, de raison, de personnalité même, que de corps.


Il servit le thé brûlant. La jeune femme le but à petites gorgées.

Chapitre 4

— C’est bon, dit-elle, pour rompre le silence.

Il la regardait d’une façon étrangement lointaine, comme s’il craignait de la blesser. Non, de la froisser ou de l’approcher trop... Il y a quelques années, elle avait eu un ami séropositif, un Italien, très beau. Un danseur qui avait le même regard, sombre et profond : ni compatissant, ni inquiet, lointain juste, inaccessible. Un vrai défi pour une femme...


Elle tenta de changer de terrain.

— Vous avez un beau jardin. C’est rare en ville.


Le jour déclinait à vue d’œil, couvrant d’un voile gris la terre molle et les arbres décharnés. Une gravure hivernale au fusain noir avec un soupçon de sanguine.


— J’aime bien les fleurs. Et les fruits aussi. Même si ce sont les oiseaux qui picorent les plus belles cerises. Pour le reste, ça pousse tout seul et c’est bien comme ça. Je n’ai pas les doigts verts, sauf quand je crève un tube de couleur.

— Vous êtes peintre ?


Il baissa la tête, gêné, absent.

Difficile d’avouer à cette fille qu’il avait peut-être appris à tenir un pinceau, il y a trois ans à peine, dans une clinique très spéciale, très chère, où des psychiatres et des neurologues traitaient, en toute discrétion, des gens comme lui : des gens qui avaient « pété les boulons », des sportifs dopés qui ne savaient plus courir, des rêveurs drogués qui ne savaient plus redescendre sur terre, des acteurs alcooliques qui ne pouvaient plus trouver l’ivresse des planches.


Pour lui, on avait renoué avec le travail du premier docteur Blanche quand il soignait les délires de Van Gogh. Tache de couleur, par tache de couleur, on avait reconstitué : une forme, une silhouette, une chair, un visage, un homme...


La fille se leva, errant à sa guise dans le bâtiment de plain-pied, passant lentement de la cuisine à la chambre comme un papillon passe du printemps à l’été. Cette chambre, dans l’enfilade de la cuisine et du séjour, étroite, tout en longueur, n’était séparée du reste que par un large paravent en laque de Chine.

Du côté droit, sous la fenêtre, un simple lit de fer, rustique, fonctionnel. Unique fantaisie, à même le sol, une sorte de lampe de chevet en forme de tortue, qui luit d’un doux halo jaunâtre. De l’autre côté de l’allée, les rayonnages en sapin ploient sous le poids des livres : Format de poche, albums de peinture, des centaines de romans sont entassés dans cet HLM de la culture.

La jeune femme laisse ses doigts courir avec un plaisir rare sur ces reliures bigarrées, tantôt luxueuses, tantôt maganées par des nuits de lecture insomniaque. D’Aragon à Brasillach, la collection était éclectique et hétéroclite, curieuse et passionnée.

Chapitre 5

Au-dessus du lit, il y avait un grand tableau carré.

Une silhouette grise sur fond jaune et coiffée d’un étrange chapeau melon.


— Brrr ! fit-elle en désignant le tableau. Celui-là, il me fait froid dans le dos.

— Je vous présente Monsieur Chapeau.

— Il est sinistre.


L’homme s’assit sur le lit.

La visiteuse poursuivit dans l’allée.


— Et là, c’est votre atelier ?

— N’entrez pas s’il vous plaît.

Chapitre 6

Mais Elle continua de s’avancer.

Alluma l’interrupteur au-delà de la porte entrebâillée... et non sans effronterie, pénétra dans le Saint des Saints.

Elle siffla tout bas. La pièce habilement éclairée était singulièrement rangée. C’était la première fois qu’elle violait le sanctuaire d’un artiste... Elle avait toujours imaginé cela comme un grenier en désordre avec des toiles, des boîtes et des pinceaux partout. Une sorte de caverne d’Ali Baba propice à la création de tous les chefs-d’œuvre. C’est pourquoi l’austérité, la propreté et l’ordre de la vaste pièce la surprirent.

Le long du mur blanc, une dizaine de toiles étaient alignées, rangées au cordeau. Avec un rare sans-gêne, la jeune femme les examina. Il n’y avait là que des objets, saisis avec une précision photographique : une enveloppe déchirée, quelques pièces de monnaie dans une écuelle, une bougie éteinte et demie fondue, un préservatif usagé dont l’extrémité gonflée par quelques giclées de sperme pendait mollement, une clef qui attendait d’être tournée dans une serrure vide...

— Comme c’est triste... commenta la fille. Il n’y a rien qui vive dans tout ça.

— La vie n’est pas dans l’objet, expliqua l’homme, elle est tout autour. Maintenant, sortez de cette pièce, je vous prie.


Sur un chevalet, près de la fenêtre, une grande toile achevait de fermer un volet provençal sur une journée écrasée de soleil.


— Dommage qu’il n’y ait personne à la fenêtre.

— Tant pis ! conclut-il. Sortez, maintenant.

— Il va falloir que je pose pour vous, insista-t-elle, les mains dans les poches. Vous prenez parfois des modèles ?

— Tout le temps, répliqua-t-il en ouvrant une armoire où se trouvaient pêle-mêle : verre, carafe, bougie, lettre et clef…

— Je ne vois pas le préservatif, ironisa-t-elle.

— Ça, je l’ai peint de mémoire...

Et il ferma l’armoire.


La nuit était lourdement installée.


— Bon, ben il faut que je m’en aille pour bâcher le manège.

La jeune femme prit son sac et s’apprêta à sortir.

— Au fait, je m’appelle Mireille.

— Eh bien au revoir Mireille, fit-il en ouvrant la porte. Et merci de m’avoir ramené.

Chapitre 7

Il avait mal à la tête. Il avait hâte d’être seul. Mais, quand la jeune femme fut sortie, il remarqua son absence. Il s’en voulait presque de n’avoir pas su, pu ou voulu la retenir. Cette fille paraissait saine, spontanée, fraîche. En avait-il jamais connu de pareilles ? Quelque part, il l’avait intriguée, c’était évident. Mais, en même temps, ce subit intérêt d’une femme, plutôt jolie, pour un bonhomme austère et sauvage le perturbait. Il n’avait plus la force de s’attacher, d’être attaché.

Il prit une douche, brûlante, une soupe très brûlante et gagna son atelier.

*

**

L’homme se réveilla dans une semi-torpeur.

Il repoussa machinalement les dessins à l’autre bout de la table sur laquelle il s’était abandonné. Il faisait nuit noire encore. Les bougies s’étaient allongées, puis assoupies, elles aussi, depuis longtemps.

Il se leva non sans maladresse.

Puis, il alla se coucher avec cette conviction dépitée que la nuit serait longue. Encore…

*

**

En redescendant de Vence, Mireille ne pouvait s’empêcher de chantonner.

Une ou deux fois, elle faillit rater l’un ou l’autre virage de cette route humide, sinueuse et rêveuse.

Bien que ses sentiments fussent confus, déçus, muets, elle ressentait dans tout son corps une étrange chaleur, un peu douce-amère, qui tout à la fois l’enveloppait dans une délicieuse langueur et l’engourdissait dans cette tristesse heureuse des incertitudes...


Quand elle arriva au village, sur la place déserte et noire, le carrousel était déjà bâché.

À la lumière d’une grosse lampe torche, près d’une imposante caisse à outils, son père s’affairait à même le sol trempé sur la mécanique grinçante d’un drôle de cochon rieur.


— Bonsoir papa.

L’homme ne répondit pas, continuant à serrer un boulon. Elle baissa les yeux en serrant les poings. À trente ans, elle se comportait encore comme une gamine prise en faute.

Elle s’efforça de dépasser le mécontentement du vieil homme.

— Cet après-midi, quelqu’un est tombé du manège. Je l’ai raccompagné chez lui, à Vence.


Sans se soucier du bruit, le père sortit un marteau de sa caisse et se mit à frapper sur la pièce rebelle.


— Tu as soupé ?... Bon, ben je retourne à l’appartement.


Cela faisait des années que, pour des raisons de santé, le père et la fille avaient abandonné la classique roulotte des forains pour une liste très fournie de pensions de familles et de locations – plus ou moins déclarées – du sud de l’Espagne au sud de l’Italie. Et traditionnellement, chaque année pour Noël, ils retournaient sur ces jolies piazzette de Sicile où Matteo avait lui-même poussé ses premiers cris...


Saltimbanque d’une vie, le vieil homme avait le caractère noueux et ombrageux d’un vieil olivier qui n’a jamais su prendre racine.

Quand sa femme était « morte », trop jeune, toujours trop jeune – en s’enfuyant avec un clown russe, un clown ! –, le tronc s’était tordu, un peu plus, comme sous le coup d’un mauvais tour de mistral...

Toute l’énergie du Sicilien s’était alors concentrée dans ce dernier fruit, unique tout au bout de la ramure : sa fille. C’est ainsi que la petite Mireille avait grandi, heureuse, au rythme des saisons et des chevaux de bois.

Puis elle avait mûri. Et elle avait vieilli. Sur d’autres places, dans des villes toujours passagères, sous le soleil et dans toutes les pluies, les chevaux de bois n’avaient jamais cessé de tourner et de l’entraîner dans leur ronde magique.


Du petit appartement qu’ils louaient à l’entrée du village, Mireille distinguait le toit du manège. Le carrousel lui faisait étrangement penser aux rondes des fées ; ces sarabandes où l’on entre enfant, avec insouciance, pour s’en échapper – un jour peut-être – vieilli et fatigué. Pour la première fois, ce soir-là, en tâchant de retrouver dans sa mémoire le goût du thé que lui avait servi cet inconnu, elle avait soudain pris conscience du temps écoulé, 30 ans 5 mois 4 jours exactement.

31 ans, 5 mois, 4 jours à côté de son père.

31 ans, 5 mois, 4 jours sur ce manège enchanté.

31 ans, 5 mois, 4 jours qui avaient glissé en quelques heures à peine, un soir de novembre.

31 ans, 5 mois, 4 jours sans qu’aucun enfant, à elle vraiment, n’ait le temps d’attraper « la queue du Mickey », ce pompon gagnant qui fait de vous une princesse le temps d’un tour gagnant.

De ville en ville, au gré des saisons, son père l’avait peu à peu entraînée dans une vie sans amis, sans racines, sans amants. Ça avait été sa façon très jalouse, très sicilienne, d’enfermer la jeune femme dans un couple fermé.


Il restait un peu de soupe de potiron. Mireille la tira sur l’antique gazinière.

Dans la salle de bain vieillotte, humide et froide, la petite baignoire sabot eut tôt fait de se remplir d’une eau fumante et mousseuse.

Elle remplit deux bols de potage. Elle savait que l’un des deux serait bientôt froid. Pourtant, la mauvaise conscience cédait cette fois à la colère : elle en avait marre de ce vieux bonhomme jaloux qui lui faisait la gueule sitôt qu’elle sortait et tentait de prendre les rênes de sa vie.

Le carrelage était glacé. Le bain chaud et laiteux. Bain de jouvence, amniotique, délicieux. Il y avait une grosse éponge naturelle sur le rebord. Elle la gorgea avec lourdeur et commença par se délasser le visage et la nuque. Puis les seins. Elle avait rarement le temps de s’en occuper comme il convient. Pourtant, à en croire le regard insistant des hommes, et surtout des Italiens, sur sa poitrine quand elle était légèrement vêtue, elle devait supposer qu’on la trouvait plutôt gironde.

C’était sans doute pour la même raison que son père grognait comme un vieux sanglier chaque fois qu’elle enfilait un pull un peu moulant. Quand elle était plus jeune, il l’avait même giflée une fois, en la traitant de « putana » !


Maintenant, son corps était couvert d’une fine pellicule blanche.

Elle le sentait de nouveau lisse et souple, amande amère qu’on émonde dans l’onde bouillante.

Une pensée confuse la fit vaguement rougir.

Et si le vieux sanglier la surprenait ?


Elle avait toujours craint les colères froides et violentes du Sicilien. Très bizarrement, la perspective d’être surprise l’angoissait et l’émoustillait tout à la fois, comme lorsqu’elle bravait en secret, un tabou de famille.

Comme si elle venait soudain de mettre la main sur quelque livre du haut d’une armoire. Impossible.


Dans la roulotte, il n’y avait que trois livres dont la Bible ; les forains n’ont pas beaucoup de temps pour ce genre de futilités...


En fait, c’est à l’âge de 12 ans qu’elle avait découvert son corps, incidemment, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, c’étaient « ces petits ennuis » réguliers qui, faute de femme « à la maison » et d’une information rassurante, l’avaient littéralement terrorisée, jusqu’à ce que son père la traîne – hurlante et souillée – à travers les rues d’une petite ville de Toscane, vers le dispensaire local où une sœur lui avait expliqué le strict nécessaire de sa vie de femme : rester propre, oublier ces parties honteuses et endurer chaque mois cette humeur que le seigneur évacue du corps des femmes pour leur rappeler leur nature de pécheresse...

Rassurée, mais contrariée, l’enfant s’était sagement pliée à ses « règles divines »... Même si, quelques semaines plus tard, elle avait bravé, sans le savoir, l’une des consignes de la sœur infirmière.


C’était près d’Assise. Elle n’oublierait jamais cette auberge confortable où ils avaient fait relâche, au cours de l’été.

La douche très fraîche semblait tomber du Paradis.

Et les grosses serviettes bouclées étaient d’un moelleux sans pareil.


Par la suite, elle n’avait pas eu souvent l’occasion de prolonger ses découvertes : l’absence d’amies filles, la promiscuité de la roulotte et la sévérité de son père, n’incitaient pas à ce genre de débordements...


Faute d’occasions, elle avait peu à peu oublié d’avoir envie.

Et son corps, de jour en jour, d’année en année, s’était sagement accommodé de cette jachère corporelle. Sans fièvres, sans accroc, sans exigences particulières, sans amertume ni frustrations même, puisqu’il n’y avait ni désir, ni plaisir, ni besoin. Ce corps lui avait servi à monter et démonter ce carrousel qui, au fil du temps, était devenu une part d’elle-même, une extension de sa petite vie circulaire...


Les mêmes sourires, les mêmes enfants, la même routine, toujours, que ce soit en Italien, en Français ou en Allemand.

Pas besoin d’être belle pour tourner inlassablement autour de ce même pivot de fer...

Pas besoin d’être femme, presque.


Et puis, ce soir, tout s’était emballé, révélé.

Sans savoir pourquoi, elle avait provoqué cet inconnu. Car elle l’avait provoqué !

Elle avait pénétré son repaire. Elle avait bu de son thé. Elle avait regardé ses toiles, détaillé sa bibliothèque, critiqué ce tableau – qui était peut-être de lui – « L’homme au chapeau ». Elle avait été insupportable, elle qu’on trouve toujours si polie, si discrète d’ordinaire. Elle avait tout fait pour qu’on la regarde. Et à bien y réfléchir, il y a deux heures à peine, elle aurait tout donné pour que cet homme la garde.

Cette seule pensée la fit frissonner de la tête aux pieds. Qu’aurait-elle fait s’il avait tenté de la déshabiller ? Elle ferma les yeux sans cesser de sourire.

Qu’aurait-elle fait s’il avait tenté même de l’embrasser ?


Son corps avait cessé de lui appartenir, il vivait ses délices horlogères de manière autonome.

Comme dans ces grandes crèches animées, de Naples ou Milan, où des centaines de personnages jouent, dansent et convergent vers le lieu sacré, il lui semblait que chaque organe, chaque once de peau, le moindre de ses cheveux, participaient d’une façon ou d’une autre aux préparatifs de la grande fête...


La jeune femme sortit de l’eau tiède remplie d’un sentiment confus et fort ambigu...

Quelque part, elle éprouvait une sorte de honte, un haut-le-cœur qui lui nouait l’estomac et l’emplissait d’une sorte de mélancolie...

« Je suis une salope... Une traînée... Je me comporte comme una putana... Oui papa... Dieu que j’ai honte ! »

A suivre...

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