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La Délicatesse d’aimer

De
270 pages

Samba et Angélique, visiblement amoureux l’un de l’autre, vivent maritalement ensemble un concubinage bien repu. Cependant, chacun manie le gouvernail conjugal à sa guise, en naviguant au gré de ses propres convictions. L’un et l’autre pense affirmer leurs droits et édicter les règles du jeu du quotidien familial.
Samba, l’homme, pense avoir plus de droits que de devoirs envers son épouse. Angélique pense plutôt affirmer son émancipation et imposer ses droits féministes. Finalement, chacun emmuré, ou plutôt otage de ses convictions et de ses certitudes, plébiscite l’égocentrisme et le mutisme à l’égard du partenaire.

L’incompréhension et le refus aveugle de s’écouter ou de communiquer obstruent toutes perspectives.
L’intrusion fortuite d’Aurélie dans la vie de Samba fait tanguer davantage le navire conjugal. Ce couple, plutôt modèle à l’extérieur, semble battre de l’aile. Chanelle, en témoin oculaire de cette débâcle, essaie de jouer au pompier pour shunter la voie inéluctable du divorce qui s’annonce.

La Délicatesse d’aimer relate la réalité des conflits conjugaux qui mine bien des couples en mal de compréhension et de tolérance.


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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-95474-9

 

© Edilivre, 2015

 

 

« Tout homme doit décider s’il veut marcher dans la lumière de la créativité altruiste ou dans l’obscurité de l’égoïsme destructeur. »

Martin Luther King Jr

Avertissement

Cet ouvrage est une œuvre de l’esprit, une véritable fiction. Sa trame ainsi que les différents personnages sont simplement imaginaires.

Toute ressemblance avec des personnes existant réellement serait naturellement fortuite.

 

Au couple Ngouonimba Ngoulou Jacques

Et Massamba Debat Line

Mes conseillers conjugaux

 

En mémoire à Mabeta Fatima Yolande, mère Faty

Et

À tous les couples, victimes de leur égocentrisme, de leurs intolérances et de leurs certitudes.

I

Un jour ordinaire, dans cette succession pérenne de ténèbres et d’aubes, Brazzaville s’éveillait lentement d’une longue mais paisible nuitée. Une quiétude imperturbable avait enveloppé le sommeil des populations. Les premières lueurs matinales, qu’accompagnaient les chants de coqs, pointaient déjà leur prééminence au firmament. Le jour naissait, la vie reprenait. L’horizon, depuis quelques instants, s’éclairait de faisceaux bariolés qui s’étalaient jusqu’au zénith. L’astre de feu, haut perché sur la voûte, brillait précocement d’un éclat particulier, prédisant certainement une journée de bon augure. Me croiriez-vous si je vous disais que de l’état du firmament puisse découler une prédiction crédible ? Peut-être, le concéderiez-vous ou pas, il paraît néanmoins plausible qu’une introspection docte des signes du temps peut bien nous révéler des indices prémonitoires. La nature qui nous entoure, par son expression cryptée, nous parle et nous prédispose à l’intellection de certains événements.

Déjà, les aires communes, rues et avenues de ce lacis d’artères sablonneuses sur lesquelles s’amoncelaient d’immenses immondices et déchets divers, se repeuplaient petit à petit. Malgré la prépondérance d’émanations nauséabondes qui suintaient de ces amoncellements de détritus, personne ne s’en offusquait, ni ne s’en préoccupait. À quoi bon, d’ailleurs, puisque, dit-on, les Africains ne meurent pas de microbes. Ainsi, ces populations s’accommodaient aisément avec ces émanations nauséeuses qui accompagnaient la pollution auditive consécutive aux assourdissantes sonorités que répandaient les bistrots. Les nuisances sonores quotidiennes de Brazzaville, les klaxons de voitures et de vélomoteurs, les jacasseries des mômes… tout ce bruit et le vacarme qui l’accompagne titillaient déjà les oreilles des gens. Habituellement, Moungali et, par ailleurs, toute la ville de Brazzaville, s’éveille et s’endort toujours avec ces nuisances. Personne ne s’en émeut, cela est normal. Bien au contraire, elles l’accompagnent naturellement tous les jours, de l’aube au crépuscule, si bien qu’il serait presque inquiétant que, l’instant d’une trêve impromptue, elles cessent. Ô ! Quelle catastrophe, si ces omniprésentes et envahissantes nuisances s’évanouissaient pour quelque raison que ce soit !

Que deviendrait alors Brazzaville « la verte », dans sa quiétude vespérale, sans ses tonitruantes « radios matanga » avec leurs enceintes acoustiques qui déversent des décibels assourdissants lors des veillées mortuaires ? Que dire aussi du bruit des bistrots et bars, souvent mitoyens, qui diffusent chacun, dans une sorte de compétition informelle, la musique la plus forte et la plus nuisible ? Que dire, enfin, des chansons de louanges et des prêches-fleuve dans les églises néo-évangéliques qui pavoisent partout. Leurs haut-parleurs, de préférence les plus puissants, épandant leurs fortes sonorités à plusieurs lieues à la ronde, sont mis à contribution pour éveiller davantage de croyants. Que seraient ainsi les artères de Brazzaville, ses rues et ses avenues, quoique souvent défoncées, sans le tintamarre incessant et désobligeant des klaxons des véhicules, ces vieilles guimbardes poussives, piégées dans des embouteillages monstrueux, desquels on croit s’en sortir à coups de klaxons ?

Déjà, la circulation automobile et piétonne se précisait, la vie reprenait et Moungali s’éveillait. Le soleil, haut perché sur la voûte, brillait d’un éclat tout particulier. Des rayons de vie suintaient de l’astre de feu et se répandaient sur la multitude. La couche d’ozone, là-haut, déjà fortement endommagée, ne filtrait plus ces suintements, dit-on, nocifs. Le ciel, d’un bleu marine resplendissant, étalait une nette sérénité qui tempérait l’acuité des rayons solaires. C’est sous de tels bienveillants auspices que Chanelle vint rendre visite à Angélique, sa copine et confidente de toujours. Des visites amicales, elle les faisait habituellement dans ses moments d’oisiveté, autant pour toujours honorer et principalement meubler leur amitié, mais aussi pour se donner bonne conscience. Il n’y a point d’amitié qui tienne sans une permanence dans les visites et fréquentations. Cette amitié qui, du reste, datait de quelques décades repues déjà, se fructifiait au rythme de leur complicité. Plus que de simples amies, Chanelle et Angélique étaient devenues d’authentiques sœurs, ne pouvant s’ignorer, partageant plein de choses, des vulgaires banalités féminines aux confidences les plus intimes. Aucune d’entre elles ne pouvait entreprendre la moindre chose sans se référer à l’autre. C’était plus que naturel de se confier mutuellement, l’une à l’autre. De faisceaux de secrets et diverses confidences donnaient une plus-value à cette complicité qui détonnait presque, surtout dans le voisinage du marché de Moungali.

Moungali, déjà, dès ces instants matutinaux, s’animait avec tout son dynamisme habituel. Le marché dit de Moungali, autrement de « Poto-poto 2 », dans le sillage duquel se trouvait leur habitation, s’activait. Le vacarme coutumier, qui enveloppe les alentours de ce marché, s’accentuait irrésistiblement. Chanelle, habituée à ce bruissement forain, ne s’en émouvait point. C’était, au contraire, l’expression de la vivacité et du dynamisme du quartier. Sans cet indescriptible vacarme inhérent à sa suractivité matinale, Moungali n’existerait pas. Les rues, déjà bondées, faisaient se croiser une multitude affairée. Chacun s’empressait de courir à ses affaires. Chanelle, comme toute femme congolaise, parcourait indolemment les aires communes de ce quartier, croisant au passage la route d’innombrables commerçantes lève-tôt, attachées à leur business, afin d’égrener une pitance de subsistance. Elles étaient conscientes que la vie appartient à ceux qui se lèvent tôt et sont capables de la façonner ou de la réduire à leur mesure. Se prendre en charge était, pour ces Congolaises, une réelle sublimation qui leur permettait de prendre part honorablement à la construction nationale. Car, aucune vie active ne saurait se mener décemment, sans un regard à ce truisme qui invite l’homme à l’action, plutôt qu’à une béate passivité davantage attentiste et quémandeuse. La lutte pour la survie avait pour slogan celui de l’union révolutionnaire des femmes du Congo stipulant : « Seule la lutte libère ».

Arrivée à proximité de la demeure de sa copine, Chanelle perçut subitement son cœur, empli d’un mauvais pressentiment, battre une étrange chamade. Ses oreilles, tendues comme celles d’un chien effarouché, brusquement, se mirent à bourdonner. Quelqu’un parlait-il d’elle ? Le dilatement cyclique de ses paupières accentua cette sournoise prémonition. Que pouvait bien signifier cette impression saugrenue, se demanda-t-elle, en ces beaux instants d’une joyeuse aube ? Elle ne put s’empêcher d’exhiber un sourire frisquet, comme pour occulter ce sentiment néfaste. Elle fit une moue expressive afin de chasser ce pressentiment. Que pouvait-elle bien redouter pour s’émouvoir pour si peu ? Dans la vie, a appris Chanelle des diverses expériences des humains, il n’est pas toujours bon de se fier à ses appréhensions. Il ne s’agit parfois que de leurres, de sournois attrape-nigauds qui peuvent perturber nos décisions. En effet, nos sens peuvent parfois nous tromper. Alors, il faut toujours faire preuve de lucidité et d’introspection. Chanelle en avait pleinement conscience. Pour trouver la force de faire contre mauvaise fortune bon cœur, elle préféra s’en donner à cœur joie, pour davantage minimiser les signaux que semblaient lui dévoiler de discrètes muses. Elle hâta ainsi le pas, malgré ses talons tiges, afin d’oublier les farfelues sensations qui l’étreignaient.

Toutefois, sitôt arrivée à la résidence d’Angélique, Chanelle tomba presque à la renverse. Elle refusa de croire, d’emblée, que ses pressentiments eussent raison de son optimisme béat. Son visage se renfrogna instantanément. Elle ne put s’empêcher de constater, avec l’effroi d’une victime d’un acte terroriste de Boko Haram, l’atmosphère exécrable qui y régnait. Son regard blêmit aussitôt pendant qu’elle portait instinctivement sa main à la bouche, comme pour escamoter son hébétude. Était-ce la réponse plausible à ce sentiment subit qui, l’instant d’avant, l’avait étreinte ? En effet, la situation qui y prévalait manquait de sérénité et traduisait une vraisemblable morosité. Ce constat amer semblait plutôt démentir le bon augure des prédictions qu’inspiraient pourtant les bienveillants faisceaux bariolés accompagnant le lever du jour. Cette prémonition semblait corroborer cette affreuse occurrence. Chanelle s’en émut sans façon.

Que se passait-il alors dans ce ménage, autrefois modèle ? se demanda intérieurement Chanelle, visiblement dépitée. Jamais, auparavant, elle n’avait vu sa copine dans un tel état de désolation et d’abattement. Muette d’incrédulité, son regard qui, l’instant d’un flash, épousa celui d’Angélique, se rembrunit instantanément de gêne, probablement de honte aussi ? Quelque chose clochait dans cette solitude stupéfaite. S’agissait-il d’une crise de ménage ? Ses méninges se torturèrent à s’entremêler. La grande pièce de la salle de séjour semblait en berne. Angélique, la tête baissée, étouffait des sanglots. Chanelle croyait pourtant bien connaître son amie, mais aussi, ce couple en proie à une déliquescence qui, de plus en plus, se précisait.

Depuis longtemps, une sereine amitié unissait pourtant Angélique et Chanelle. Les deux dames, depuis de longue date, se fréquentaient régulièrement. Elles se côtoyaient aussi bien pour des visites de routine que lors de rencontres impromptues, aux cours desquelles elles pouvaient se concerter ou palabrer en authentiques Congolaises. Leur complicité, naguère simplement amicale, s’était fructifiée avec la plus-value que le temps et les événements lui procuraient. Elle induisait davantage de circonspection qui ne manquait pas de faire jaser. Aucune relation amicale et stable ou aucune vie conjugale sereine, dans le contexte conceptuel congolais, ne pouvait être aussi naturelle et si bien vécue que cette amitié entre Angélique et Chanelle. Il faut toujours trouver quelque chose pour insinuer et justifier un quelconque apport métaphysique. Ainsi, aucune relation repue ne saurait exister naturellement, si elle n’est pas fondée sur d’abstraits fonts baptismaux.

Ce jour-là, lorsque Chanelle fit irruption dans cette demeure, Angélique était effondrée. Allongée négligemment sur un canapé velouté, sa trogne déphasée exprimait une vraie consternation. Jamais, auparavant, depuis qu’elles se fréquentaient assidûment, Chanelle ne l’avait vue dans un tel état de prostration. Ses mains, toutes tremblotantes, tapotaient nerveusement la moleskine soyeuse. Visiblement, elle essayait vainement de retenir des sanglots inapaisables, et de chasser des chagrins amoncelés dans sa gorge. Elle était vraiment à plaindre. Les yeux rougis par une indicible affliction, son regard manifestait une terrible désolation, à nulle autre pareille. Elle paraissait si désemparée, qu’elle n’avait même pas songé à mettre de l’ordre dans ses cheveux hirsutes, en bataille. Même une veuve claustrée et sanctuarisée dans un khalifat des plus austères avait davantage de charme qu’Angélique.

Que pouvait bien être la cause de cet accablant état ? Était-ce la profusion et la furie des ébats olympiens vespéraux qui l’aurait tant dévisagée et éreintée à ce point ? se demanda intérieurement Chanelle, tout en considérant le look insolite et inaccoutumé de sa copine. Angélique, habituée à toujours présenter une allure impeccable et soignée, n’était pas de cette nature désordonnée et cafouilleuse. Toutefois, malgré l’effervescence qui bouillonnait dans son tréfonds, elle n’osa d’emblée lui poser la moindre question, stupéfaite et pétrifiée par la situation. Elle la gratifia cependant d’un sourire complice qui, habituellement, précédait une affectueuse accolade. Malgré ce sourire plutôt indécis, Chanelle la sentit davantage crispée et frisquette, comme une épouse rendue frigide par l’impotence de son mari. Complètement médusée, elle ne savait pas par quel bout pouvait-elle réellement amorcer cette entreprise de conciliation. Finalement son obséquiosité amicale eut raison d’elle, la contraignant à l’action.

– Que t’arrive-t-il, ma belle, pour faire cette affreuse tête ? s’enquit aussitôt Chanelle qui essayait de la revigorer par une chaude accolade.

– Rien ! dit Angélique, avec une moue si désinvolte qu’elle trahissait visiblement une apparente normalité.

Malgré tous les efforts qu’elle faisait pour paraître sereine, cette réponse ne convainc pas Chanelle qui l’observait intensément, presque inquisitrice, comme quoi, le naturel ne saurait être occulté par une insane fantaisie. Par l’expression timorée de son regard qui ne pouvait s’escamoter, tout portait à croire que Chanelle n’accréditait pas cette réponse laconique de son amie. Elle aimerait bien creuser l’abcès qu’Angélique semblait vouloir cacher.

– Non, ma chérie, rétorqua Chanelle. Quelque chose d’innommable semble clocher et tu oses béatement dire : Rien. Qu’en est-il exactement ? Pourquoi ne veux-tu pas te confier à moi ?

– Rien de rien, rassure-toi, objecta Angélique, le regard fuyant, comme si elle appréhendait que ses yeux rougis ne trahissent son tréfonds subjugué et désolé.

– Promis, juré que tout va bien ?

– Sans le moindre doute, dit-elle avec une moue nonchalante, accompagnant un clappement sonore particulier.

– Et ton Sam ! Où est-il ? Lui, au moins je présume, il saura peut-être me renseigner.

*
*       *

Samba dit « Sam » et Angélique vivaient un heureux concubinage. Cette union libre, une pratique courante au Congo, datait de bien longtemps ; cinq ans ou six ans peut-être. La décade étant si proche, dix bons printemps pouvaient aussi bien témoigner de cette union. Ils avaient emménagé ensemble, depuis qu’Angélique, après diverses relations infructueuses, avait croisé le chemin de Samba. Des infortunes de ses troisièmes ou quatrièmes lits précédents, Angélique s’était juré de les rayer de sa mémoire, afin qu’elles ne constituassent point une tache indélébile qui ruinerait toutes ses opportunités.

Très tôt, dès l’adolescence, précoce et vite sevrée, Angélique dut emménager avec son premier copain. Mais, cette idylle plutôt circonstancielle et précipitée fut sans lendemain. Pour elle, il fallait s’exonérer préventivement des états d’âme de son père. Ainsi, avant même qu’elle n’eût satisfait à son baccalauréat littéraire, elle meublait déjà un lit d’homme, loin de ses parents, son père particulièrement dont le caractère acrimonieux devenait insupportable. Grogneur et susceptible, il était désagréable avec elle, ce qui contrariait sa scolarité déjà mal engagée. Ce père, de qui Angélique n’attendait plus grand-chose, n’envisageait nullement d’investir à perte dans l’éducation d’une fille. Une fille, vociférait-il souvent dans ses furieuses envolées, tôt ou tard convolerait avec un homme, annihilant de facto, sans rétribution ni contrepartie, tous les efforts investis pour son éducation. Ce n’est donc pas cette fameuse et modique dot, ne cessait-il de clamer, qui lui sera octroyée, au vu et au su de toute la famille, qui compenserait les dépenses consenties.

Angélique, consciente de cet évangile qu’aimait déclamer son père, échafaudait des stratégies pour s’évader de ce harem malsain. Elle qui voulait tant gagner en maturité, en sagesse et en stature auprès de ses parents, était obligée de faire contre mauvaise fortune bon cœur. S’en aller simplement, s’évader comme le ferait d’un bagnard de son pénitencier. Contre son gré, elle dut ainsi se délester prématurément de l’amour parental et surtout maternel, qui la couvait et représentait le seul rempart contre les acrimonies de son père. Et, sa mère, par résignation ou peut-être par amour aussi, était censée la comprendre et l’accompagner.

Sa vie auprès de son père était une atroce subjugation, un vrai calvaire. Elle ainsi que Véronique et Charlène, ses sœurs cadettes, toutes faisaient constamment les frais des sautes d’humeur intempestives de leur père. Ringard par-dessus tout, il reprochait au ventre de leur mère de ne pondre que des filles, bonnes à rien. Ce ventre ne lui gratifiait donc pas d’un seul héritier qui éterniserait son nom. Aussi, ne cessait-il de fulminer contre sa femme, et de s’en prendre à cet infécond ventre. Il le maudissait sans mesure, ce ventre qui, longtemps auparavant, avait malgré cela éteint sa lubricité. Naguère, il s’y vautrait pourtant comme un ver de terre. Maintenant, à regret, il se coltinait cette réalité comme un vrai fardeau, une humiliation. Angélique singulièrement, son père l’avait érigée en exutoire de son affliction, de sa déception. Pas un seul jour sans que sa grosse paume de briquetier ne se soit abattue brutalement sur la joue d’Angélique. Il ne se lassait pas un seul instant de convoiter et bien plus qu’envier les parents de ces garçons qui jacassaient partout, dans le sillage de sa cour. Son humeur maussade s’exprimait par des sifflements grognons, il récriminait sans cesse. Le climat conjugal et notamment familial en était affecté.

Son courroux était davantage décuplé lorsqu’il voyait les nombreux garçons du voisinage qui aimaient jouer avec ses filles. Il se disait, dans son for intérieur, l’âme blasée, si par malheur une de ses filles se faisait embrocher par un de ces rejetons du quartier, le comble du ridicule l’étranglerait. De cette union, à n’en point douter, ils auraient un enfant qui ne porterait pas son nom, mais plutôt celui d’un voisin. Le pire des cas, si ce rejeton du voisin l’épousait, en officialisant cette relation devant l’officier d’état civil, alors là, même son nom que porte sa fille disparaîtrait au profit de celui de ce voisin, avec qui, parfois, ils ne sont pas en bons termes. C’est la pire des humiliations qu’il ne pouvait admettre. Il eût tant souhaité que son patronyme familial se pérennisât, sans la moindre restriction. En réalité, cette perte de nom pour sa fille, en quoi, fût-ce une humiliation ? Dans tous les cas, obnubilé par l’ivresse du paternalisme, comme d’ailleurs celle de tout pouvoir, il n’y a plus de sagesse. Toute intelligence, dans ce cas, s’inhibe comme engluée dans une abjection inouïe.

Face à cette situation navrante et dégénérative, Angélique ne cessait de plaindre le sort de sa maman et de ses sœurs, avant de s’apitoyer sur sa propre condition de damnée. Ainsi, lassée de vivre sous les bourrasques incommodantes d’une telle récursive et omniprésente récrimination, elle avait tôt fait de s’attacher au premier homme qui avait consenti d’emménager avec elle. Mais, d’échec en échec, après divers lits, elle jeta son dévolu sur Samba qui s’était épris de ses manies. Sans lui vouer, d’emblée, un authentique sentiment amoureux, Angélique était persuadée, cela lui semblait naturel, que l’amour suivrait inéluctablement les desseins de leur concubinage. Elle s’était livrée corps et cœur à sa nouvelle conquête. Samba, qui à cette époque, se coltinait le poids d’un célibat endurci, s’en donnait à cœur joie. Il avait trouvé en la personne d’Angélique, le réconfort nécessaire qui lui permettrait aussi de caser tout ce qui subsistait encore en lui d’amour, de passion et de concupiscence. Lassée de vivre continûment, de manière précaire, dans un cycle peu reluisant d’un lit conjugal en un autre, Angélique inventait dans son for intérieur des mécanismes qui lui permettent de s’attacher à son amant. Samba semblait bien idéaliser sa perception de mâle.

Ainsi, depuis longtemps, Samba et Angélique, finalement, se la coulaient bien douce. Cette vie conjugale les comblait. C’était un couple amoureux plutôt modèle, parmi d’innombrables autres, qui, au fil du temps, ne manquait pas de faire jaser certaines personnes, en l’occurrence des femmes. D’aucunes, dans le sillage de Moungali où le couple résidait, estimaient que cet amour impétueux n’avait rien de singulier, de naturel ; quelque chose clochait. Comment s’y était-elle prise pour ainsi soudoyer un tel homme, un mâle que d’aucunes se disaient plutôt plus dignes de suborner ? Angélique avait probablement une chance terrible pour réaliser une telle conquête. Dans tous les cas, des profondeurs abyssales de diverses jalousies et inimitiés, obnubilées par une sorte d’intime conviction, toutes ces prédatrices aigries se persuadaient qu’il devait bien y avoir un soubassement surnaturel sur lequel s’ancrerait la forte propension amoureuse, presque envoûtante dont Samba faisait montre à l’égard d’Angélique. Cet amour impétueux détonnait. C’était trop beau et tellement irréel que cet amour soit vraiment innocent et naturel. Certaines y voyaient l’exacte apparence d’une profuse subornation. Qu’avait-elle de si particulier que ses congénères ne disposaient pas ? Qu’à cela ne tienne, personne ne trouvait la moindre faille dans cette solide et prodigieuse armature amoureuse. Toutefois, sans vraiment y accorder foi, ni tout autant tout relativiser, chacune y allait avec ses saugrenues interprétations et ses mesquines considérations.

Ainsi, dans cette foire aux insinuations et folles rumeurs, il y en avait pour tous les goûts, des ragots les plus logiques aux inepties les plus farfelues. Chacune se construisait un raisonnement potentiel sur lequel elle basait toute sa logique. Elles y accordaient foi, en essayant de persuader les plus sceptiques. Cette relation amoureuse entre Angélique, la traînée du quartier voisin, et Sam, le bel esthète douanier et coqueluche des donzelles, avait bien quelque chose d’irrationnel. Angélique, se glorifiant de son étalon, s’en moquait éperdument. Autant d’élucubrations, généralement des plus malveillantes, qui s’amoncelaient sur sa personne, la laissaient souvent pantoise, mais pas si indifférente. Elle avait su s’imposer au point de faire un véritable pied de nez à ces chicaneries. Son concubinage avec Sam, contre vents et marées, survivait depuis déjà une demi-décade. Malgré la longue vie commune qui semblait caractériser la pérennité de cet amour, Angélique ne cessait de se méfier de la couardise des femmes de son environnement. En effet, les œillades insistantes des voisines ne pouvaient pas la laisser insensible. Elle savait interpréter et intérioriser les signaux. Au contraire, elle manifestait davantage, comme pour leur faire un pied de nez, une sérénité sans égale.

Pourtant, en ce jour si radieux, Chanelle, anxieuse et dépitée, ne reconnaissait plus ce couple qu’elle avait tant adulé et plébiscité. Elle considérait avec effroi la prééminence de cette déliquescence qui suintait dorénavant des entailles profondes que cet amour présentait. Si cette vie conjugale semblait battre de l’aile, Chanelle se refusait, toutefois, d’accréditer l’éventualité d’une déconstruction du couple. Ce couple s’était forgé à force d’écueils et d’événements. Des liens indicibles aux racines profondes maintenaient harmonieusement pourtant l’architecture de cette vie conjugale. Quoique frustrée et malgré une profonde amertume, elle avait foi en la sincérité et en la constance de leurs sentiments. Dans sa cogitation, Chanelle, dont le regard rembruni traquait subrepticement son être, considérait avec inquiétude les traits tirés du visage d’Angélique. Ils paraissaient l’avoir vieillie de quelques années, reflétant probablement l’altération de leur amour.