La maison de Tess

La maison de Tess

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378 pages

Description


Sur la paisible côté irlandaise, dans la petite ville d'Avalon, quatre femmes vont se rapprocher pour chasser les démons de leur passé.






Sur la paisible côté irlandaise, dans la petite ville d'Avalon, quatre femmes vont se rapprocher pour chasser les démons de leur passé.

Tess a toujours vécu heureuse à Avalon. Mais aujourd'hui, depuis son charmant cottage, elle peine à faire face à son récent divorce et aux difficultés financières rencontrées avec son magasin d'antiquités...
Sa fougueuse sœur Suki, elle, a depuis longtemps coupé les ponts avec la ville de son enfance pour épouser un homme promis à un brillant avenir politique. Mais quand elle devient la proie d'un biographe tenace, elle n'a d'autre solution que de retourner à Avalon, qu'elle s'était juré d'oublier. De son côté, la joyeuse et exubérante Mara vient chercher auprès de sa tante Danae le soutien qui lui permettra de surmonter une rupture difficile. Appréciée de tous, Danae est responsable du bureau de poste de la petite ville balnéaire depuis des années. Sa vie solitaire et recluse lui convient à merveille et lui permet de protéger un lourd secret qu'elle se refuse de partager.
La vie suit donc son court tant bien que mal sur la côte irlandaise. Mais à l'approche des fêtes de Noël, des événements qu'elles n'attendaient pas vont les placer devant un choix crucial à faire...



Quatre femmes, quatre destinées, pour qui la volonté d'en finir avec le passé va s'incarner dans l'expression d'une amitié inébranlable.





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Ajouté le 20 mars 2014
Nombre de lectures 21
EAN13 9782258110014
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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couverture

DU MÊME AUTEUR

A la recherche du bonheur, Presses de la Cité, 2003 ; Pocket, 2005

Avec toutes nos amitiés, Presses de la Cité, 2004 ; Pocket, 2008

Entre nous soit dit, Presses de la Cité, 2005 ; Pocket, 2009

Le Meilleur de la vie, Presses de la Cité, 2006 ; Pocket, 2010

Pour le pire et le meilleur, Presses de la Cité, 2007 ; Pocket, 2010

Les Secrets de Summer Street, Presses de la Cité, 2009 ; Pocket, 2011

Doux Remèdes pour cœurs brisés, Presses de la Cité, 2010 ; Pocket, 2012

Sous une bonne étoile, Presses de la Cité, 2011 ; Pocket, 2013

Retour à Dublin, Presses de la Cité, 2012 ; Pocket, 2013

Une saison pleine de promesses, Presses de la Cité, 2013

Cathy Kelly

LA MAISON DE TESS

Roman

Traduit de l’anglais (Irlande)
par Nelly Ganancia

images

A John, mon mari adoré,
et à nos merveilleux fils, Dylan et Murray.
Sans oublier les trois Poupettes d’Amour,
Dinky, Licky et Scamp,
qui nous ont toujours accompagnés.

Prologue


Danae Rahill l’avait compris depuis longtemps : les enjeux de son métier de postière, dans une bourgade irlandaise, dépassaient de beaucoup sa capacité à expédier les sommes déposées en liquide ou à délivrer les prestations sociales dans les meilleurs délais.

Rien ne lui échappait. Comment faire autrement ? Au cours des quinze dernières années, Danae, elle-même si réservée, était devenue bien malgré elle la dépositaire privilégiée d’un certain nombre de secrets qui pesaient sur Avalon.

Elle voyait par exemple l’argent que les sœurs McGinty envoyaient chaque mois à leur frère, parti faire fortune à Londres cinquante ans plus tôt. Il vivait désormais dans un foyer d’accueil.

« Que voulez-vous, l’industrie du bâtiment n’est plus ce qu’elle était… » disait l’une ou l’autre des vieilles demoiselles en inscrivant l’adresse, qu’elle connaissait par cœur, de ses petites mains parcheminées.

Danae savait très bien que le centre d’hébergement était l’un de ceux où échouaient les ouvriers irlandais tombés dans la boisson, plutôt que de perdre la face en rentrant au pays.

« Comme ça doit être dur, pour un si brave homme, de se retrouver sans travail ! » répondait-elle cependant avec tact.

 

 

Elle voyait aussi M. Dineen, veuf depuis des années, envoyer lettre après lettre et colis après colis à ses enfants éparpillés aux quatre coins du monde, mais, à sa connaissance, il n’était jamais monté dans un avion pour leur rendre visite.

Danae voyait les recommandés adressés aux créanciers, les faire-part de décès tachés de larmes et les invitations aux mariages. Par deux fois, elle avait vu arriver une petite carte triste, griffonnée à la hâte, annonçant que la cérémonie était annulée. Elle voyait les livrets d’épargne fondre comme neige au soleil après une perte d’emploi et elle voyait la solitude des retraités, qui n’avaient guère l’occasion de parler à quelqu’un, si ce n’était pour retirer l’argent de leur pension au bureau de poste une fois par semaine.

Les clients n’hésitaient pas à s’ouvrir à elle, car ils savaient qu’elle ne répéterait rien de leur vie privée. Jamais elle ne cancanait au salon de thé avec ses voisines. Et puis elle n’était pas mariée ; il n’y avait pas de M. Rahill à qui elle aurait pu raconter ses histoires en rentrant le soir, dans sa petite maison de Willow Street. Dans Avalon, tout le monde s’accordait à le dire : on pouvait compter sur sa discrétion.

Il lui arrivait de s’enquérir poliment de la réussite de tel ou tel projet en cours, mais elle sentait tout de suite quand son interlocuteur préférait éviter d’aborder le sujet.

Danae était la délicatesse incarnée.

Cependant, le sixième sens de certaines de ses concitoyennes leur disait qu’un mystère planait sur elle. Alors que leur postière, qui habitait la petite ville depuis dix-huit ans déjà, connaissait si bien les détails de leur vie, elles ignoraient presque tout de la sienne.

— Ce n’est pas qu’elle ne s’intéresse pas… Elle demande toujours des nouvelles, mais en même temps elle est un peu… distante, dit Mme Ryan, grande amatrice de romans policiers scandinaves et coordinatrice du planning de nettoyage à l’église.

— C’est le mot ! renchérit Mme Moloney, qui adorait les commérages mais n’avait jamais réussi à savoir quoi que ce soit sur Danae.

Autant dire que même le KGB ne l’aurait pas percée à jour.

D’abord, quel drôle de nom… On pouvait toujours le chercher parmi les saints du calendrier ! Elle le prononçait « Danahé ».

— Ça doit venir du grec ou quelque chose comme ça, subodora Mme Ryan, qui se prénommait Agnes et en était fière.

— Je ne sais même pas quand son mari est décédé, remarqua Mme Moloney.

— S’il a jamais existé… ajouta Mme Lombardy.

A ses yeux, une veuve se devait d’entretenir le souvenir de son cher disparu et pas un jour ne passait sans qu’elle-même évoque son cher Roberto, dont la gentillesse ne faisait que croître depuis qu’il était mort. Une fois, d’un air détaché, elle avait osé interroger Danae au sujet de ce mystérieux époux. Elle se faisait tout de même appeler madame Rahill, bien qu’elle vive seule avec son chien et ses poules…

« Il n’est plus parmi nous », avait répondu Danae, tandis que son visage se fermait comme un rideau de fer.

— Ben voyons ! Il a dû partir avec une autre, répliqua Mme Ryan. La pauvre chérie…

Quant à son apparence…

Les trois femmes estimaient que la postière aurait dû tirer en chignon bien net ses cheveux auburn, déjà parsemés de fils blancs, et soigner sa tenue, plutôt que de porter ces longs vêtements flottants qui semblaient venir tout droit du marché aux puces. Et ne parlons pas des bijoux !

— J’ai toujours dit qu’avec un joli rang de perles on ne risque pas la faute de goût, intervint alors Mme Byrne, qui se chargeait de fleurir l’autel tous les dimanches.

Bercé de ce leitmotiv pendant de nombreuses années, ce pauvre Bernard avait fini par lui offrir le collier tant désiré pour leurs noces de perle.

— Ça, c’est bien vrai ! répondit Mme Lombardy. Quand on voit ces énormes pendentifs… Des bouts de cuir, de l’ambre ou je ne sais quoi. Franchement, est-ce qu’une belle petite croix ne ferait pas l’affaire ?

En ce vendredi matin, les langues allaient bon train au café de l’Avalon Hotel and Spa. Belle Kennedy, la propriétaire des lieux, ne perdait pas une miette de la conversation ; elle était dotée d’une ouïe de Sioux.

— Ça peut s’avérer utile, quand on a beaucoup de personnel, dit-elle à Danae, un peu plus tard dans la matinée.

Il lui fallait quelques carnets de timbres, car la secrétaire avait encore oublié de réparer l’affranchisseuse de l’hôtel.

— Je te jure que je vais finir par étrangler cette fille ! Depuis qu’elle est fiancée, elle n’en fiche plus une rame. La machine à affranchir n’est que la partie émergée de l’iceberg ! Elle lit Mariée magazine sous son bureau quand elle se croit seule. Comme s’il n’y avait rien de plus important au monde que la couleur des roses à paillettes en centre de table…

Belle, deux fois divorcée, et âgée comme Danae d’une cinquantaine d’années, était revenue depuis longtemps de son enthousiasme pour les préparatifs prénuptiaux. Quand on savait que Belle considérait tout mariage comme une aventure hasardeuse et vouée à l’échec, le succès de sa salle de réception pour les noces et banquets avait presque de quoi surprendre. La seule question, disait-elle, était de savoir quand ça capoterait.

— Ce matin, les sorcières d’Eastwick ont jeté leur dévolu sur toi. Elles pensent que tu ne caches pas que des enveloppes prêtes à poster, derrière ton hygiaphone.

— Allons bon, qu’est-ce que tu vas imaginer ? Ma petite vie n’intéresse personne. Tu es sûre qu’elles ne parlaient pas plutôt de toi, madame la chef d’entreprise ?

 

 

En ce jour de septembre, les clients se succédaient au guichet.

Raphaël, le propriétaire de l’épicerie fine, confia à Danae son inquiétude au sujet de son épouse Marie-France, qui malgré une mauvaise toux refusait de consulter.

— Elle s’obstine à affirmer qu’elle n’est pas malade, expliqua-t-il d’un air las.

Danae pesa avec soin le colis adressé au fils unique des Ponti, qui vivait à Paris.

Si elle avait été du genre à donner des conseils, elle aurait suggéré à Raphaël de parler au jeune homme de la toux de sa mère. A la demande de son fils, Marie-France aurait descendu la façade de la maison en rappel au bout d’un fil d’araignée. Au contraire, les exhortations de Raphaël lui apparaissaient sans doute comme une chamaillerie, plutôt que comme une preuve d’amour.

Mais Danae ne se mêlait pas des affaires des autres.

Un peu plus tard, le père Liam se plaignit que la paroisse périclitait. De moins en moins de fidèles assistaient à la messe et le panier de la quête ne se remplissait guère.

— Ils désertent l’église alors qu’ils ont besoin de nous plus que jamais ! s’exclama-t-il d’une voix anxieuse.

Danae voyait bien que le vieux prêtre n’avait plus goût à son ministère. Il en avait assez d’écouter les autres tout en gardant ses soucis pour lui. S’il avait choisi une autre vocation, il serait à la retraite depuis longtemps et pourrait au moins surveiller sa tension artérielle, à l’abri du stress.

Pire encore, le nouveau curé, quoique jeune et dynamique, n’était même pas irlandais…

— Il vient du Nigeria ! s’écria le père Liam, comme si c’était la cause de tous ses malheurs. Père Olumbuko ne connaît pas nos coutumes.

Danae pensa à part elle qu’en apprendre un peu plus sur les coutumes du Nigeria n’aurait pas fait de mal aux habitants d’Avalon.

 

 

Alors qu’elle s’était éclipsée dans l’arrière-boutique pour mettre en route sa bouilloire, Danae entendit la sonnerie annonçant l’arrivée de quelqu’un.

— Ne vous pressez pas, Danae ! lança une voix claire et sympathique.

C’était Tess Power, propriétaire du magasin d’antiquités le Temps perdu. De peur d’y dénicher quelque babiole aussi inutile qu’irrésistible, Danae s’efforçait de ne pas entrer trop souvent dans cette superbe boutique, reconstitution en miniature d’une demeure du temps passé. On trouvait là des fauteuils de brocart, des coiffeuses en bois de rose, des bibelots en argent et des bijoux disposés avec goût sur des capes de velours.

Certains, ayant poussé la porte du Temps perdu à la recherche d’un petit cadeau d’anniversaire, en étaient paraît-il ressortis au bout d’une heure ou deux, après avoir acheté une broche sertie de strass en forme de flamant rose, une collection de cuillers à café à manches de corne, ainsi qu’une vieille chaise branlante, à la place toute trouvée près du téléphone.

« Tess arriverait à vendre de la glace aux Eskimos », estimait Belle.

Danae le savait par la patronne de l’hôtel : Tess descendait directement des De Paor, qui avaient fondé Avalon et bâti Avalon House à l’époque féodale. Ils avaient ensuite anglicisé leur nom en Power à l’époque moderne. Ruinée, la famille avait été contrainte de vendre son imposant manoir surplombant la petite ville, juste avant le décès du père de Tess.

Elle avait aussi une sœur, dont Belle résumait le caractère en un mot : indomptable. Dans sa jeunesse, Suki Power avait fui Avalon pour épouser l’héritier d’une célèbre dynastie d’hommes politiques américains, les Richardson.

« Un peu comme les Kennedy, expliquait Belle, mais encore plus beaux. »

Au bout de trois ans à sourire et à faire figure d’épouse modèle sous l’objectif des photographes, Suki avait divorcé et publié un livre à succès sur le féminisme.

Danae, qui adorait analyser les comportements humains, était aussi intriguée par la forte personnalité de l’aînée que par la réserve de la cadette. D’une certaine façon, Tess semblait vouloir dissimuler sa grande beauté.

— Bonjour, Tess, comment allez-vous ? demanda Danae en émergeant de l’arrière-boutique, sa tasse de thé à la main.

— Très bien, merci, répondit Tess, à l’arrêt devant le panneau d’affichage et vêtue d’un vieux pull en laine grise et d’un jean élimé, quoique repassé.

Danae ne l’avait jamais rien vue porter qu’une variation autour de ce thème. Elle devait avoir une quarantaine d’années, puisqu’elle avait déjà un fils au lycée, mais elle paraissait plus jeune, sans porter le moindre maquillage. Ses cheveux blonds frisaient en boucles indisciplinées, comme si le seul soin qu’elle leur apportait consistait à y passer la main au saut du lit. En dépit de cette allure un peu négligée, ses beaux traits fins, aux pommettes hautes, étaient de ceux qui retenaient l’attention quand on y regardait de plus près, tandis que son cou de cygne lui conférait une distinction particulière.

— Je voulais juste vous demander si je pouvais mettre un prospectus pour mon magasin.

— Bien sûr, répondit Danae, certaine que Tess Power n’épinglerait rien qui puisse choquer les âmes sensibles.

En règle générale, cependant, elle préférait vérifier le contenu des affichages, depuis le jour où un plaisantin avait annoncé l’ouverture du premier cabaret burlesque de la ville en ces termes :

 

Recherchons strip-teaseuses expérimentées

et équipées de leurs propres cache-tétons

 

Alors que la plupart des dames d’Avalon s’étaient écroulées de rire à la lecture de ce communiqué, le père Liam avait eu besoin d’une bouffée de son inhalateur pour s’en remettre.

— Comment vont les affaires ? demanda Danae.

— Justement, pas très bien, répondit Tess avec une grimace. Je colle mes affichettes dans tout Avalon et j’irai en mettre à Arklow tout à l’heure. Je veux juste rappeler aux gens que le magasin existe et qu’ils peuvent toujours apporter des objets à vendre, s’ils ne peuvent pas acheter. Avant, le chiffre d’affaires de l’été me permettait de tenir le coup toute l’année, mais c’est fini.

Danae ne se départit pas de son sourire professionnel.

Il lui semblait que Tess n’était pas du genre à attendre de la compassion ou des mensonges rassurants affirmant que la prospérité finirait bien par revenir, ou que la boutique d’antiquités serait sans doute la dernière à succomber à la crise.

— Il faut tenir le coup, c’est tout ce que nous pouvons faire, dit-elle.

— C’est ma devise ! répondit Tess, lui retournant enfin son sourire.

Ses grands yeux gris s’illuminèrent, ses lèvres pleines se retroussèrent et, l’espace d’un instant, son beau visage expressif évoqua à Danae le portrait à l’huile d’une célèbre aristocrate du XVIIIe siècle. Avec un tel physique, Tess Power ne devait pas craindre de finir toute seule… Or la rumeur courait que son mari venait de les quitter, elle et leurs deux enfants.

Mais il ne fallait pas toujours se fier aux apparences. Danae Rahill était bien placée pour le savoir.

 

Le soir venu, après avoir fermé le bureau de poste, Danae rentra chez elle en voiture. Elle adorait Avalon, si différente de la grande ville où elle avait grandi. A la mort de son père, sa mère et elle avaient emménagé dans un trois-pièces étriqué, au quatrième étage d’un vieil immeuble miteux. Elles partageaient les seules toilettes de l’étage avec tous leurs voisins de palier, dont la pauvreté était le commun dénominateur : sur les balcons, où la lessive étendue claquait au vent, on voyait plus de sacs de charbon que de pots de géraniums.

Paradoxalement, cette promiscuité ne favorisait pas l’entraide, et surtout pas vis-à-vis de Danae et de sa mère, laquelle avait dressé une barrière entre son foyer et les autres habitants de l’immeuble.

« Nous valons mieux que ces gens-là, répétait Sybil, après s’être retrouvée dans quelque situation humiliante, par exemple quand il fallait faire la queue devant les toilettes parce que M. Rourke, du numéro 7, s’était encore rendu malade à coups de chopines le jour de la paye. Ne leur dis jamais rien, Danae, ils n’ont pas besoin de se mêler de nos affaires. »

Au fil des années, la vie avait apporté à Danae de nouvelles raisons de suivre cette recommandation…

Lors de son arrivée à Avalon, elle avait commencé par explorer les moindres recoins de cette jolie bourgade, dont les différents styles architecturaux révélaient l’histoire. A l’origine, ce n’était qu’un tout petit village, composé de minuscules maisonnettes octroyées par la famille De Paor à ses employés. Ces constructions en brique, désormais très appréciées des citadins en villégiature, s’étageaient en lignes sinueuses jusqu’à la plage. Le seul autre bâtiment datant de cette époque était l’Avalon Hotel and Spa, tenu par Belle Kennedy. Le reste de la bourgade offrait au regard un mélange hétéroclite de maisons en bois, de style américain, qu’un promoteur avait fait construire dans les années 1930, un ou deux lotissements modernes et enfin de charmants petits cottages irlandais aux fenêtres étroites, dispersés çà et là.

Pour accéder à celui de Danae, isolé à l’extrême sud de la localité, il fallait gravir Willow Street, une longue route qui serpentait en pente raide à flanc de colline. A droite de la maisonnette sommeillaient les ruines d’une ancienne abbaye médiévale, tandis que l’imposante silhouette d’Avalon House se dressait dans son dos. Deux énormes piliers de granit et un portail de fer forgé délabré marquaient l’entrée du domaine. Par le passé, l’allée majestueuse qui conduisait au manoir était bordée d’arbres centenaires. Hélas, nombre d’entre eux n’avaient pas résisté à l’épreuve du temps, qui attaquait durement la vieille bâtisse, inoccupée depuis dix ans.

Du haut de Willow Street, on pouvait admirer l’anse élégante de la baie. Sa plage de sable attirait les vacanciers depuis de nombreuses années. Station balnéaire comptant à peine cinq mille âmes l’hiver, Avalon voyait sa population tripler en été. Deux sites de caravaning hébergeaient une grande partie des touristes ; les plus fortunés séjournaient tout près de la mer, au Camping des Dunes, un site magnifiquement entretenu sur lequel une centaine de mobile-homes, privés pour la plupart, étaient entourés de coquets jardinets. Un peu plus haut, c’était Cabana-Land, où se serraient autant de caravanes que le propriétaire pouvait en entasser. En dépit des panneaux Barbecues interdits sur la plage, les estivants s’en donnaient à cœur joie pendant toute la belle saison.

Le coteau où demeurait Danae se distinguait nettement du reste du village. Sur cette lande escarpée, les rhododendrons sauvages couraient sur le sol jusqu’aux bois d’Avalon, une vaste forêt plantée par les ancêtres de Tess Power. La maison de Danae, ceinte d’un jardin luxuriant, était protégée de la brise marine par une haie en arc de cercle composée de frênes et de sureaux, ainsi que d’un chêne vénérable qui ne passerait sans doute pas l’hiver. Danae adorait poser les mains sur l’écorce rugueuse de ce géant, qui instillait en elle son énergie vitale.

Certaines espèces de fougères, qui ne poussaient nulle part ailleurs à Avalon, prospéraient dans ce sanctuaire sylvestre, tandis que les hellébores y fleurissaient tout l’hiver. Les crocus et les jonquilles de Danae annonçaient le printemps plusieurs semaines avant ceux des autres jardiniers et les petites spiranthes d’automne, que l’on ne trouvait en principe que parmi les herbes touffues des dunes, se pressaient en foule dans son domaine.

Dès que Danae descendit de voiture pour ouvrir le portail, Lady, femelle husky au pelage argenté et aux yeux bleus des chiens-loups, accourut pour lui faire la fête, immédiatement suivie par une confrérie de gallinacés qui caquetaient à tue-tête, comme pressés de lui raconter les nouvelles du jour. Danae flatta d’abord l’encolure de la chienne, puis caressa le plumage soyeux des huit poules, prenant garde de n’en oublier aucune afin d’éviter toute querelle.

Il faut dire que Cora, la dernière en date à avoir été sauvée d’un élevage en batterie, jalousait furieusement ses congénères ; depuis que Danae lui avait donné la becquée jour après jour pendant deux semaines, elle lui vouait une adoration inconditionnelle. Elle était presque entièrement chauve, conséquence de son long emprisonnement dans une cage exiguë, mais sa coiffure étrange n’altérait en rien sa forte personnalité.

La plus rigolote de toutes était Mara, une Rhode-Island baptisée ainsi en l’honneur de la nièce de Danae. Cette joyeuse commère, qui avait échappé à un destin tragique grâce à l’antenne locale de la SPA, était absolument imprévisible. Au moindre bruit, elle sursautait et se hérissait, depuis le bout des ailes jusqu’aux plumes des pattes, gonflées comme des culottes bouffantes. De temps à autre, elle se cachait à l’heure où Danae distribuait le grain, se faisant prier telle une diva, tandis que d’autres fois, par grosse tempête, il lui arrivait de se percher sur le toit du poulailler et de donner de la voix contre les éléments déchaînés, tel Heathcliff dans Les Hauts de Hurlevent… version basse-cour !

« Elle est complètement cinglée, avait observé Mara en rencontrant pour la première fois son homonyme à plumes, qui venait de se poser sur le toit de sa Fiat Uno vert fluo, toutes ailes déployées, avec la fierté d’une reine sur son trône. C’est pour ça que tu l’as appelée comme moi ?

— Mais non ! avait protesté Danae en riant. Je la trouve très belle et elle s’est blottie contre moi dès qu’elle m’a vue. C’est ça qui m’a fait penser à toi. Et puis, c’est une rouquine. J’adore son plumage flamboyant. »

Mara, jeune femme exubérante dont les boucles rousses ondulaient comme un flot de lave, avait souri avec tendresse à la description de sa tante.

« J’avoue que je préfère cette explication ! »

Tout en caressant les poules, Danae se dit que Mara n’était plus venue la voir depuis bien trop longtemps. Morris, le frère cadet de Danae, lui avait révélé qu’il était question d’une union entre sa fille et un collègue de travail. Selon ses propres mots, la famille attendait « d’un jour à l’autre » l’annonce officielle des fiançailles.

Le vent commençait à siffler dans les bois et le ciel se couvrait peu à peu de nuages noirs. On ne verrait pas les étoiles, ce soir-là. Danae aimait chercher la Grande et la Petite Ourse, ainsi que la ceinture ondoyante d’Orion, sans oublier Cassiopée, sa constellation préférée. Avec ses angles aigus, en forme de W, c’était la première que Danae avait appris à identifier, à l’époque, quand elle s’asseyait sur l’escalier de secours du foyer, le regard levé vers le ciel nocturne.

Un soir, quelqu’un lui avait tendu un mouchoir pour sécher ses larmes, puis avait pointé les étoiles du doigt, les nommant avec une infinie douceur, jusqu’à ce que les yeux de Danae distinguent enfin quelque chose d’autre que le gouffre de sa propre douleur. Cette nuit avait marqué un tournant dans sa vie. Après des années de souffrance, c’était la première fois qu’elle avait réussi à s’ouvrir de nouveau au monde et à laisser quelqu’un la réconforter.

Même après tout ce temps, les étoiles continuaient à l’émouvoir. Comment pouvait-on regarder les cieux sans ressentir dans sa chair la vanité de la condition humaine ? Face à l’immensité de l’univers, les larmes les plus amères ne coulaient jamais bien longtemps, car, un jour ou l’autre, les problèmes qui vous assaillaient finissaient tous par se dissiper comme la rosée dans l’atmosphère.

Elle passa la soirée au coin du feu, son tricot sur les genoux, Lady endormie à ses pieds. Au-dehors, on entendait le hululement lugubre de la bise, tandis que des torrents d’eau martelaient le toit sans discontinuer. A minuit moins cinq, Danae ouvrit la porte de derrière pour observer la tempête qui malmenait ainsi les arbres de son jardin. De l’intérieur, on avait l’impression que le vent et la pluie menaçaient d’arracher toutes les tuiles et d’emporter la maison, tel un fétu de paille, jusqu’à la mer. En revanche, dès qu’elle posa le pied dehors, le déluge lui sembla moindre. Debout sur l’herbe mouillée, au cœur de la tourmente qui lui fouettait le visage, elle se sentit enfin en sécurité.

Une tempête d’une force aussi primitive imposait le respect. Il fallait lui faire face, à découvert, et non se tapir en tremblant derrière un toit en ardoises et des murs de pierre bâtis par les hommes.

A l’extérieur, les sons n’étaient plus les mêmes : la pluie caressait l’herbe et dansait à pas menus sur les feuilles mordorées. Le vent ne hurlait plus contre les vitres, il cinglait sans relâche les arbres, nobles vieillards qui résistaient vaillamment, sans jamais plier. Leur feuillage s’affolait, leurs branches fléchissaient, mais leur tronc ne bougeait pas.