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La rose du fleuve

De
249 pages
«Tu n’aimes pas beaucoup les hommes, maman.» Non, ce n’était pas un devoir qu’elle se faisait de détester les hommes; elle ne leur faisait simplement pas confiance.
La vie n’a pas été facile pour Jeanne Bettencourt. Jeune veuve, elle doit tirer le diable par la queue pour pourvoir aux besoins de sa fille de six ans. Toutefois, une lueur d’espoir vient éclairer son chemin sous la forme d’un héritage insoupçonné. Un lointain parent lui lègue le Helena Rose, un bateau à vapeur semblable à celui que son père pilotait quand elle était jeune, le Pearl,
à bord duquel il lui a enseigné l’art de la navigation. Ce don du ciel pourrait lui permettre de s’arracher à la pauvreté et marquer le début d’une nouvelle vie pour elle et sa fille. Malheureusement, une surprise de taille attend Jeanne: elle n’est pas la seule légataire du testament. Ainsi, Clint Hardin viendra s’immiscer dans sa vie, un homme cavalier à la réputation de dur à cuire. En bonne chrétienne, Jeanne ne peut s’imaginer «vivre» avec un homme sur le Helena Rose. Par un compromis difficile, ils tenteront d’entretenir des relations purement professionnelles. Sur le Mississippi et la rivière Arkansas, ils bâtiront un partenariat fructueux. Avec le temps, Clint se découvrira des sentiments pour Jeanne, mais un riche planteur courtise déjà la jeune
pilote. Avec son avenir en jeu et le bien-être de sa famille dans la balance, Jeanne comprendra combien les désirs de son coeur peuvent être impétueux et contradictoires. Seule la foi peut lui faire traverser les événements à venir.
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Copyright © 2012 Gildert Morris Titre original anglais : The River Rose : A Water Wheel Novel Copyright © 2014 Éqitions AqA Inc. pour la traquction française Cette pudlication est pudliée en accorq avec B&H Pudlishing Group, Nashville, Tennessee. Tous qroits réservés. Aucune partie qe ce livre ne peut être reproquite sous QuelQue forme Que ce soit sans la permission écrite qe l’éqiteur, sauf qans le cas q’une critiQue littéraire. Éqiteur : François Doucet Traquction : Mathieu Fleury Révision linguistiQue : Féminin pluriel Correction q’épreuves : Nancy Coulomde, Catherine Vallée-Dumas Conception qe la couverture : Matthieu Fortin Photo qe la couverture : © Thinkstock Mise en pages : Sédastien Michauq , Sylvie Valois ISBN papier 978-2-89733-705-6 ISBN PDF numériQue 978-2-89733-706-3 ISBN ePud 978-2-89733-707-0 Première impression : 2014 Dépôt légal : 2014 BidliothèQue et Archives nationales qu uédec BidliothèQue Nationale qu Canaqa Éditions AdA Inc. 1385, doul. Lionel-Boulet Varennes, uédec, Canaqa, J3X 1P7 Téléphone : 450-929-0296 Télécopieur : 450-929-0220 www.ada-inc.com info@ada-inc.com Diffusion Canaqa : Éqitions AqA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. qes Bogues 31750 EscalQuens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 BelgiQue : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99 Imprimé au Canada
Participation qe la SODEC. Nous reconnaissons l’aiqe financière qu gouvernement qu Canaqa par l’entremise qu Fonqs qu livre qu Canaqa (FLC) pour nos activités q’éqition. Gouvernement qu uédec — Programme qe créqit q’impôt pour l’éqition qe livres — Gestion SODEC. Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Morris, Gildert [River Rose. Français]
La rose qu fleuve (La roue à audes ; 2) Traquction qe : The River Rose. ISBN 978-2-89733-705-6 I. Fleury, Mathieu. II. Titre. III. Titre : River Rose. Français. PS3563.O8742R5914 2014 813’.54 C2013-942692-2
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CHAPITRE 1
L ’hôtel Gayoso de Memphis, au Tennessee, scintillait de tous ses feux, noble et majestueux sur les promontoires qui s’avançaient sur les berges du Mississippi. Il avait la grâce et la splendeur d’un monument, son grand fronton de marbre blanc levé au ciel par six majestueuses colonnes doriques de quinze mètres. Pour les simples mortels qui naviguaient à vue sur le fleuve, c’était un repère sûr et rassurant. Le pâle soleil de décembre se leva derrière l’hôtel, sa lumière blafarde nimbant pourtant l’édifice d’un grand halo diffus. Jeanne Bettencourt jeta un coup d’œil pressé vers l’hôtel. Les yeux larmoyants, elle se hâtait sur le trottoir de Front Street. Un vent cinglant s’était levé, et elle rajusta son cache-nez en laine pour mieux se couvrir le visage. Entre le capuchon et l’écharpe, on ne voyait plus de son visage qu’un regard d’un brun velouté, des yeux par ailleurs frappants par leur parfaite forme en amande, un trait inusité pour une Américaine de souche et plus souvent celui de l’immigrant des Indes orientales venu s’installer dans le Nouveau Monde. Dans les bourrasques glaciales, des boucles de ses cheveux châtains s’échappaient de sa charlotte. Avec impatience, elle s’obstinait à les remettre sous son bonnet. Jeanne passa devant l’hôtel et se rendit à l’arrière pour emprunter la porte de service, puisqu’elle était femme de chambre. Jeanne rêvait parfois qu’elle était cliente et pouvait s’offrir un séjour à l’hôtel Gayoso. C’était un établissement somptueux, où l’on vous remettait à la réception une clé en laiton doré. Dans toutes les chambres, il y avait des savons d’invités aux emballages délicats, de la literie satinée, des édredons en duvet, des foyers, des chaises garnies de velours et des meubles faits du bois des cerisiers. On y trouvait aussi des commodités parmi les plus prisées à l’époque, comme des baignoires en marbre, de la robinetterie en argent, de l’eau courante, froide et chaude, et un surprenant système de chasse d’eau, un luxe, s’il en était. Devant la porte et dans le vestibule, il y avait déjà les domestiques, les portiers, les serveurs et des porteurs de bois. Les cloches de l’église gothique Saint-Pierre se mirent à sonner les coups de sept heures au moment précis où Jeanne posait le pied en bas de l’escalier de service. La porte lui fut ouverte par Mme Wiedemann, l’intendante de l’hôtel, une femme austère d’origine allemande. Sourcils froncés, Mme Wiedemann jetait un regard critique sur les employés, qui entraient à la file indienne. — Vous êtes presque en retard, Jeanne, dit-elle en l’apercevant. — Oui, m’dame, répondit Jeanne d’un ton docile, suivant la marche lourde de l’intendante, qui se dirigeait à présent vers la réserve des fournitures ménagères. Évidemment, elle n’était pas en retard. Mais Jeanne se considérait chanceuse de travailler à l’hôtel, elle ne contredisait donc jamais Mme Wiedemann, qui, malgré quelques accrocs attribuables à l’ordre hiérarchique, la traitait avec justice et respect. La réserve des fournitures ressemblait vaguement au long intérieur d’une voiture de train. Au-dessus de la rangée de crochets qui courait le long d’un mur, on retrouvait des cartes blanches joliment imprimées. Jeanne suspendit sa cape et son cache-nez au crochet identifié au nom de « J. Bettencourt ». Elle ramena d’un petit geste machinal les cheveux rebelles qui s’étaient
encore échappés de sa charlotte et s’assura que son tablier blanc était impeccable. Au Gayoso, l’uniforme n’était pas imposé, mais on exigeait des femmes de chambre qu’elles portent des jupes grises et des chemisiers blancs. L’hôtel fournissait deux tabliers et deux bonnets à chaque employée. On y appliquait des règles sévères quant à la propreté, et si vous vous présentiez au travail avec un tablier sale, vous étiez renvoyée à la maison pour la journée. Satisfaite de sa présentation, Jeanne entreprit de réunir les produits de nettoyage dont elle aurait besoin. Tout était rangé dans des penderies en face du mur à crochets, remisé à clé pour prévenir les vols, qui, selon Mme Wiedemann, étaient plus fréquents qu’on aurait pu penser. L’intendante avait à son trousseau une impressionnante quantité de clés, dont elle ne se défaisait jamais. Les femmes de chambre réunirent leur matériel sous son regard suspicieux. Quand elles furent toutes prêtes, leurs seaux de vingt litres pleins, elles prirent la direction des escaliers de service. Une longue journée commençait. — Jeanne, fit Mme Wiedemann, j’aurais un mot à vous dire. Accordez-moi quelques minutes, je vous prie. Jeanne se composa un maintien désinvolte, bien que cette demande de l’intendante la bouleversât. Les intentions de Mme Wiedemann étaient impénétrables, lui semblait-il. Il arrivait que Mme Wiedemann l’admoneste pour une faute absolument imaginée ou qu’elle la réprimande pour des torts que des collègues rejetaient sur elle. D’autres fois, Mme Wiedemann avait seulement une question pour elle et se montrait toute polie avec Jeanne, intéressée à savoir si telle travailleuse s’adaptait bien à ses nouvelles fonctions, préoccupée de la satisfaction d’un client quant à son séjour, et ainsi de suite. Souvent même, elle voulait tout bonnement savoir si Jeanne était heureuse des fournitures mises à sa disposition. Jeanne fit ce qu’on lui demandait, délaissant ses tâches pour se présenter devant sa supérieure. — Que puis-je pour vous, madame Wiedemann ? demanda-t-elle poliment. — Rien, Jeanne. Par ailleurs, j’ai une offre qui pourrait vous intéresser : quelques savons tout juste entamés et des taies d’oreiller à peine élimées. Vous pouvez tout acheter, si vous voulez. Dix savons pour un cent et cinq taies pour ce même prix. Le joli tracé en arc de ses sourcils foncés se souleva. Cette proposition la frappait de surprise. En quatre années de service, Jeanne n’avait jamais vu Mme Wiedemann proposer à quiconque d’acheter les articles dont l’établissement ne voulait plus. Qui plus est, le prix qu’elle proposait était excellent. L’idée passa, toute furtive, dans l’esprit de Jeanne : « Je pourrais les vendre aux marchands d’occasion, cinq pour un cent, une pour un cent… » — Oui, m’dame, je veux bien, dit Jeanne d’un ton reconnaissant. Dix savons pour un cent et cinq taies pour un cent, c’est une aubaine. Merci beaucoup, m’dame. Un détail intrigua Jeanne : Mme Wiedemann semblait embarrassée. — Les taies d’oreiller sont très minces, dit-elle comme pour s’excuser. Peut-être pourrions-nous en réviser le prix… disons six pour un cent. Oui, c’est mieux. Je vous les aurai pour ce soir, avant votre départ. — Vous me voyez désolée, madame Wiedemann, car je n’ai pas d’argent pour vous payer, avoua Jeanne, confuse. Pourriez-vous, s’il vous plaît, me les réserver jusqu’à demain ? J’aurai l’argent, promis. — Non, non. Prenez-les ce soir. Je sais que vous me paierez, Jeanne. Maintenant, assez discuté. Vous pouvez retourner travailler, conclut-elle avant de tourner les talons. Ce fut le cœur léger que Jeanne gravit les trois volées de marches qui menaient au dernier étage. C’était le 18 décembre 1854, deux jours avant l’anniversaire de sa fille et sept jours avant
Noël. Il lui restait amplement de temps pour confectionner une chemise avec le coton des taies d’oreiller. Ainsi, Marvel aurait deux présents pour son anniversaire et deux surprises pour Noël. Comme c’était son habitude, Jeanne commença par la 301. Toutes les chambres du Gayoso étaient semblables, mais les clients les plus prestigieux ou les plus riches avaient cette préférence pour l’étage du haut. En hiver, il y faisait chaud et, en été, les douces brises venues du fleuve rendaient la chaleur plus supportable. Le travail au troisième étage était exigeant pour les femmes de chambre, puisqu’il leur fallait multiplier les allers-retours dans les marches, des voyages qu’elles faisaient souvent les bras pleins, et même à midi pour aller prendre leur pause de vingt minutes. Mme Wiedemann avait assigné le dernier étage à Jeanne dès son embauche, ce qui avait d’abord fait croire à la jeune débutante que cette femme s’était décidée à lui faire la vie dure. Cependant, Jeanne avait vite compris que les clients du troisième étage étaient les plus prompts à délier les cordons de leur bourse et donnaient les plus généreux pourboires. Bien vite, Mme Wiedemann avait également eu cette idée de jumeler Jeanne avec les travailleuses les plus novices. Jeanne avait gagné sa confiance et, après un temps, l’intendante ne montait plus à l’étage pour vérifier son travail. Elle s’était mise à entraîner les employées et, maintenant, elle les supervisait. Jeanne se réjouit que son premier client fût un habitué, un homme respectable et d’un âge certain. Des conversations qu’elle avait surprises, Jeanne savait de M. Borden qu’il était un membre influent de la société. Elle savait aussi qu’il profitait de ses visites à Memphis pour rencontrer le maire, les membres du conseil municipal, des juges, des chefs d’entreprises, des directeurs de compagnies d’assurances, le shérif et les marshals. En gros, elle savait que M. Borden n’était pas le commun des mortels. Elle frappa deux fois à la porte. — C’est la femme de chambre, pour le ménage. Monsieur ? s’annonça-t-elle. — Oui, oui, entrez, entrez, dit-il derrière la porte. Elle entra et fit une révérence. À l’hôtel Gayoso, les femmes de chambre faisaient toujours la révérence. Assis à une table près de la fenêtre, M. Borden prenait le café. Il portait par-dessus ses vêtements un peignoir en satin marron, car le feu mal alimenté n’avait pas les flammes pour réchauffer la pièce. La table était encombrée de journaux, et un gros cigare fumait dans un cendrier à côté d’un service à café en argent. M. Borden était un homme rond et jovial, chauve malgré une frange de cheveux poivre et sel qui faisait le tour de sa tête. Il avait des favoris fournis et des yeux bleus brillants. — Jeanne ! Oh, je suis si content de vous voir. Entrez, entrez, ma chère fille ! — Bonjour, monsieur Borden ! répondit Jeanne avec plaisir. Elle se rendit devant le foyer et remarqua que le porteur de bois en avait bien nettoyé l’âtre et le manteau. Elle brassa les cendres sur lesquelles elle posa ensuite une grosse bûche. Les flammes jaillirent vite, et le feu ronfla bientôt. Jeanne ramassa son seau et partit vers la salle de bain. — Attendez une minute, Jeanne, l’arrêta M. Borden. Venez me voir, je vous prie. J’ai quelque chose pour vous. Je suis également trop lâche pour me servir un café. C’est d’une tristesse, n’est-ce pas ? Me feriez-vous l’honneur… — Avec plaisir, monsieur, dit-elle, se pressant de lui verser une tasse de café fumant, auquel elle ajouta trois sucres et un trait de crème épaisse, comme il aimait. — Hum ! vous le préparez avec un tel talent ! dit-il, admiratif. Bon, j’ai quelque chose ici… mais oh ! où ai-je mis ce satané… Ah ! le voilà ! C’est l’hebdomadaire illustréFrank Leslie’s. Il
date de la semaine dernière, certes, mais j’ai pensé que vous n’y aviez pas encore jeté un œil, présuma-t-il, s’exprimant avec tact. — En effet, je n’ai pas eu cette occasion, dit Jeanne. C’est une très gentille attention de votre part, monsieur Borden. Merci beaucoup, dit-elle. Il répondit d’un petit geste qui disait : « Allez, ce n’est rien. » — Et j’ai aussi d’autres parutions, leNew York Herald, l’Arkansas Gazetteet le journal local, l’Appeal. Si je ne m’abuse, vous les trouverez sous la table de nuit. Jeanne alla chercher les journaux et leva un regard interrogateur. — Vous les avez gardés pour moi, monsieur ? Après les avoir écornés, M. Borden laissait ses journaux à Jeanne, mais elle se trouvait là devant une pile de plus de douze journaux qu’il n’avait visiblement pas même ouverts. — Bien entendu, répondit-il avec un sourire. Cela m’a donné à réfléchir, de vous surprendre à lire l’un de mesHerald. Vous voyez, Jeanne, j’ai cette habitude d’acheter tous les matins une demi-douzaine de journaux et de n’en lire que les gros titres. Pourriez-vous vous permettre ce genre d’étourderie ? — Non, monsieur, avoua Jeanne en se levant tranquillement, mais, jamais, monsieur, je n’ai eu cette intention de… — Je sais, l’interrompit-il à la hâte. Non, jamais vous ne pourriez. Je pense par ailleurs que vous devriez avoir ce loisir de lire les journaux, si telle est votre ambition. En s’appliquant, il ralluma son cigare, prit une gorgée de café, brassa quelques journaux avant de finalement trouver une lecture intéressante. Jeanne alla déposer les journaux à l’extérieur de la chambre puis commença le ménage. Elle récura la salle de bain, passant plusieurs minutes à redonner un poli aux robinets et à laver la cuvette. Elle se rendit ensuite dans la chambre, où elle secoua les draps et tapota les oreillers. Enfin, elle changea les taies, refit le lit, balaya la carpette et nettoya les carreaux des fenêtres. Tandis qu’elle rassemblait ses affaires et se préparait à partir, M. Borden leva les yeux de son journal et dit : — Jeanne, vous oubliez leLeslie’s. Elle ne l’avait pas oublié — loin de là —, mais elle était trop embarrassée pour aller le chercher dans la pile de journaux en désordre sur la table. Bien que sa gêne le lui défendît, elle passa outre et revint à la table. Elle le trouva là, bien en évidence, avec un billet de cinq dollars. Les yeux écarquillés, elle regarda fixement M. Borden. — Joyeux Noël, Jeanne ! dit-il avec jovialité et une candeur qui aurait pu faire rougir ce bon vieux père Noël. — Oh, merci, monsieur, souffla-t-elle. C’est… C’est… trop généreux, monsieur. — Sûrement pas, non, dit-il avec légèreté pour aussitôt pencher la tête, ses yeux s’illuminant comme ceux d’un petit oiseau curieux. Jeanne, me permettriez-vous d’être plus impertinent et de vous poser une question d’ordre personnel ? Cela dit, j’ignore pour quel motif vous vous y opposeriez, puisque vous me permettez déjà l’audace de vous appeler par votre nom de baptême et de fumer le cigare devant une dame. — Rien de cela ne me choque, monsieur, dit-elle avec un petit sourire, et je suis encline à écouter cette question que vous voulez me poser. — Hum… Êtes-vous mariée, Jeanne ? — Je suis veuve, monsieur Borden. — Des enfants ? — Oui, monsieur. Une fille.
— Et quel âge a-t-elle ? — Elle aura six ans dans deux jours, monsieur, répondit Jeanne, qui se trouvait à présent perplexe. D’expérience, elle savait que même les clients les plus affables ne s’intéressaient pas à la vie d’une femme de chambre, et que souvent, leur intérêt n’était qu’au mieux charnel. À la première question de M. Borden, Jeanne avait réagi avec embarras, mais ce sentiment lui était vite passé. Elle savait qu’il n’était pas ce genre d’homme. Elle l’avait toujours su. Cependant, elle ne pouvait pas s’empêcher de penser que ce genre d’interrogatoire était curieux. — Et quel est son nom, s’il vous plaît ? continua-t-il. — Marvel Bettencourt. Pas de deuxième prénom, monsieur. Marvel tout court, dit-elle, ce à quoi M. Borden hocha la tête. — J’ai moi-même deux fils et deux filles. Ils sont grands maintenant, bien entendu. J’ai aussi un petit-fils, qui est peut-être le plus intelligent et le plus extraordinaire enfant qu’il m’ait été donné de voir naître. — Je regrette de vous décevoir, monsieur, rétorqua Jeanne d’un ton pince-sans-rire, mais ma fille est certainement la plus brillante et la plus merveilleuse enfant que le monde n’ait jamais vue. Il s’esclaffa d’un rire gamin et réjouissant. — Ainsi, votre fille serait intelligente, dites-vous ? Elle doit assurément tenir de sa mère. Merci d’avoir cédé au caprice de mes grossières questions. Je n’y peux rien si vous m’intriguez, Jeanne. Je vous souhaite de passer, vous et votre fille, un très beau Noël. — Monsieur Borden, grâce à vous et à cet argent, je peux vous assurer que nous allons avoir un Noël des plus glorieux. Merci encore, monsieur. Elle ramassa ses affaires, salua M. Borden d’une dernière révérence, lui sourit et prit congé. Sitôt la porte refermée, Jeanne déplia le billet de banque et le contempla, émerveillée. Les Noëls passés, elle avait reçu quelques pourboires d’un dollar, mais jamais de cinq. Tout heureuse, elle enfouit le précieux billet dans sa bottine, puis consulta sa fiche de travail et sut ainsi qui occupait la chambre suivante. De toutes les femmes de chambre, Jeanne était la seule à savoir lire. Pour les autres filles, on avait des cartons où l’on dessinait les numéros de chambre, s’assurant de reproduire les chiffres de l’exacte manière dont ils apparaissaient en laiton sur les portes. Non sans appréhension, elle frappa à la porte de la 302, la chambre de J. B. Cunningham. — C’est pour le ménage. Monsieur ? s’annonça-t-elle. — Entrez donc ! En ouvrant, Jeanne découvrit la délicieuse chaleur qu’une belle flambée de bûches libérait dans la pièce. Il y avait aussi, planant dans l’air, une odeur vive et mentholée de mousse à raser. La porte de la salle de bain était entrouverte, et par cet entrebâillement, des volutes délicates de vapeur d’eau s’échappaient. Un jeune homme y passa la tête, son visage à demi barbouillé d’une crème blanche, épaisse et mousseuse, avec un rasoir à la main. — Allô, ma jolie ! Donnez-moi une petite minute, j’ai presque terminé. « Ce n’est pas vous que je viens voir », lui aurait répliqué Jeanne, ces mots déjà sur ses lèvres, mais elle répondit d’un hochement de tête pour seule révérence : — Ne vous dérangez pas, monsieur Cunningham, et continuez vos ablutions matinales. Je repasserai plus tard. Elle se détourna, mais c’était trop tard. Cunningham venait déjà à sa rencontre. Il n’avait pas de chemise sur le dos, que son pantalon — une attention pour laquelle Jeanne lui était, cela dit,