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La Secado - Tome 1

De
256 pages

Quand Guillaume de Valray rencontre la jolie Basilia, il ne se doute pas qu'il va déclencher une vraie révolution à Ménac, petite ville provinciale prés de Narbonne. Quand Maguy, une vielle dame pleine de charme, recherche des ouvriers agricoles, elle n'imagine pas faire le premier pas pour entrer dans la famille de Valray.

Quant au comte, le père de Guillaume, il ne comprend pas encore que tout ceci va définitivement changer sa vie. Des drames se nouent, des passions se déchaînent dans un Languedoc brûlé par un soleil implacable. Les classes sociales se mêlent, se déchirent, se séparent et s'unissent sur un air de flamenco joué par de jeunes musiciens tziganes.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-99451-6

 

© Edilivre, 2016

Ce tome 1 est déjà paru aux Editions Regards à Nevers en 2005.

 

 

 

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence

1re Partie

 

 

Octobre 1965. La propriété du Comte de Valray était immense. Les vendanges s’y éternisaient.

Guillaume de Valray venait de fêter ses dix-huit ans. Son père n’avait pas lésiné sur son cadeau d’anniversaire. Il lui avait offert un superbe Alezan. Diam, le cheval, paraissait aussi fragile qu’un bijou de prix, mais il était tout en nerfs et robustesse. Et depuis le temps que Guillaume en rêvait ! Il descendit les escaliers en sifflotant. Il était heureux de vivre ce grand garçon brun, aux yeux d’un vert si pénétrant qu’ils ne laissaient pas les filles indifférentes.

Dans le hall, le Comte de Valray faisait les cent pas.

– Ah, te voilà enfin ! soupira-t-il à la vue de son fils. Je dois m’absenter pour peu de temps. Voudrais-tu faire un tour dans les vignobles dans la journée ? Il faudrait que les ouvriers produisent plus de rendement. Cette vendange n’en finit pas !

– Vous pouvez compter sur moi ! promit Guillaume.

Le Comte lui tourna le dos. Guillaume en profita pour se diriger vers les cuisines. La table rectangulaire était encombrée de bocaux vides.

Sur la gazinière, d’une énorme marmite bouillante, s’exhalaient de suaves odeurs de confitures. Lucile, la femme du régisseur, était assise sur un tabouret. Elle épluchait des pommes. Guillaume s’approcha d’elle doucement et, de ses longues mains bronzées, lui banda les yeux.

– Guillaume, vous ne changerez jamais ! s’exclama-t-elle sans surprise.

Qui d’autre au château pouvait posséder des mains aussi douces, sinon Elisabeth et Monsieur le Comte ? Mais, ni Elisabeth, ni Monsieur le Comte, n’avaient de familiarités avec Lucile.

Guillaume s’assit auprès d’elle.

– Lucile, je suis amoureux ! s’exclama-t-il.

Lucile opina de la tête :

– De qui ? De moi ? plaisanta-t-elle.

Ce qui fit rire Guillaume.

– Allez, allez, continua-t-elle, vous m’annoncez cette heureuse nouvelle à peu près tous les quinze jours.

– Oui, mais cette fois, Lucile, c’est sérieux.

– Oui je sais ! Jusqu’à quand ? Et peut-on savoir le nom de l’heureuse élue ?

Elle avait vu grandir Guillaume et elle l’adorait. Lucile et Laurent, son mari régisseur, travaillaient déjà au château pour le Comte de Valray quand la Comtesse avait péri dans un terrible accident de voiture, « auprès de son amant », disait-on. On avait même ajouté qu’Elisabeth, la sœur cadette de Guillaume, ne serait pas la fille du Comte.

Mais Lucile ne se mêlait jamais des bruits de couloir. Les ragots n’étaient pas pour elle. Elle respectait beaucoup trop Monsieur le Comte et sa famille. A cette époque, Guillaume qui n’avait que six ans s’était réfugié dans les jupes de Lucile, seule tendresse maternelle au château. Entre le gamin et la femme du régisseur s’était installée une complicité respectueuse au cours des années.

– Qui goûtera le premier à vos délicieuses confitures, Lucile ?

– Vous ne voulez pas répondre à ma question ? Je vous demande le nom de votre grand amour et vous ne songez qu’à mes compotes ! Ah ! Vous faites un bien piètre amoureux !

– Je ne puis vous le dire, Lucile. Si vous saviez, cela vous déplairait certainement.

– Allez donc ! s’écria-t-elle, vous êtes libre de vos sentiments. Pourquoi faudrait-il que cela me plaise ou me déplaise ? Ceci ne regarde que vous, et Monsieur le Comte bien entendu.

– Monsieur le Comte, oui, mon père ! Et c’est bien là le problème.

Lucile n’insista pas, et coupa court à la conversation.

– Plutôt que de tenir compagnie à une vieille bique comme moi, allez donc rejoindre Elisabeth et ma fille, Anne, dans le parc.

– Ma sœur est une gamine stupide ! Mon père m’a demandé d’aller faire un tour dans les vignobles. Il pense que la vendange tarde trop. Il n’a jamais voulu que j’y participe et, tout à coup, ça lui prend comme ça, et hop ! Guillaume, va t’occuper des vendangeurs comme si j’avais toujours fait ça !

– Vous voilà bien amer tout à coup. Allez donc prendre l’air et surveiller les vendangeurs, puisque votre père vous l’a demandé. Cela ne vous vaut rien de rester enfermé, interrompit Lucile, de peur que le jeune homme ne pousse trop loin ses réprimandes contre son père.

Au dehors, le soleil s’imposa, l’éblouissant. Guillaume inspira un grand coup. Des éclats de rire mêlés à des clapotements parvinrent à ses oreilles. Elisabeth de Valray, sa sœur cadette, se baignait dans la piscine avec Anne, la fille du Régisseur. Elisabeth entrait dans sa dix-septième année. C’était une petite brune aux yeux verts, aussi envoûtants que ceux de Guillaume.

Anne, était le contraire d’Elisabeth, menue et blonde. Elles avaient le même âge.

Les deux adolescentes aperçurent Guillaume et le hélèrent :

– Guillaume ! Guillaume ! Viens donc nous rejoindre !

– Je n’ai pas le temps, répondit Guillaume sèchement.

– Allez Guillaume, ne te fais pas prier. Au château, on a toujours le temps ! insista Elisabeth.

– Père m’a demandé de veiller sur les vendangeurs, consentit à répondre Guillaume.

– Mais il est plus agréable de veiller sur les petites vendangeuses espagnoles, se moqua Elisabeth, en éclaboussant son frère qui passait tout près.

– C’est malin ! dit-il.

Anne et Elisabeth éclatèrent de rire et replongèrent d’un même élan dans la piscine. Guillaume se dirigea vers le haras. Dans son box, Diam hennissait doucement. C’était l’heure où le jeune homme et le cheval s’unissaient en une course folle. Ils luttaient tous les deux contre le vent, puissant comme une gifle, de cette région méditerranéenne. Guillaume ne pouvait se passer de ce vent chaud qui soulevait ses cheveux mi-longs bouclés. Cette sorte d’ennemi aimé lui donnait l’impression de flotter dans les airs, sans corps, comme pour un voyage astral… Ce fut un galop effréné vers la colline des amandiers, sans un regard vers Elisabeth et Anne qui se doraient à présent sur la pelouse.

– Décidément, il devient de plus en plus beau ! s’exclama Anne.

– Qui ? Le cheval ? s’étonna Elisabeth, qui somnolait.

– Mais non, idiote ! Guillaume, ton frère ! protesta Anne.

Les deux jeunes filles éclatèrent de rire pour la seconde fois et repiquèrent une tête dans la piscine.

*
*       *

Du sommet de la colline, Guillaume pouvait contempler toute la propriété du Comte de Valray. La moitié des vignobles lui reviendrait un jour.

Pour l’instant, il ne s’en souciait guère. Il souhaitait une longue vie à son père ; en premier lieu pour son amour, sa présence, mais aussi pour se décharger de toute responsabilité. Son seul but était de vivre, vivre pleinement, sans se soucier des contraintes imposées par l’argent de son père. Les vendangeurs travaillaient vaillamment. Ils étaient nombreux. Chaque année revenaient les mêmes saisonniers. Le regard de Guillaume plongea dans la vieille vigne féconde. Les coupeuses s’activaient. Laurent, le Régisseur, sautait de l’une à l’autre à travers les rangées, se saisissant des lourds seaux de fer, regorgeant de grappes blondes, pour les vider dans la comporte qui les engloutissait, telle une énorme bouche géante.

Le vent amena jusqu’à Guillaume des bribes de conversation dont il ne comprit pas le sens, ainsi que des éclats de rire.

– Allez Diam, on descend ! ordonna-t-il à son cheval.

Pascual, un vendangeur espagnol, avait vu le jeune patron se diriger vers eux. Aussitôt des quolibets fusèrent. Ils étaient destinés à une jeune fille d’environ seize ans, difficile à décrire tant sa beauté s’imposait, presque violente : un profil de camée sur un corps en esquisse. C’était une belle espagnole du Sud.

– Eh ! Basilia, voilà ton amoureux.

– Tu as de la chance Basilia ; celui-là n’aura jamais les mains calleuses, ajouta, ironique, Antonio, un autre vendangeur.

Basilia haussa les épaules et demeura silencieuse.

– Ils sont complètement idiots, ces deux-là, constata Vivette, une jeune fille du village, aux allures de garçon manqué.

– Crois-tu que Basilia et Guillaume se voient vraiment ? demanda, sceptique, Sylvaine sa voisine.

– Mais ils s’aiment ! Ça crève les yeux ! leur apprit Fabienne, une autre villageoise.

– Mais Guillaume a tort d’exposer ses sentiments à la vue de tous. Cela va certainement lui créer des ennuis, se soucia Vivette.

– Quels ennuis ? tonitrua une voix trop connue derrière elle.

– Oh ! mais… mais… si j’avais su que vous étiez là, derrière moi. Veuillez m’excuser, répondit-elle en rougissant.

– Tu n’as pas répondu à ma question ! Quels ennuis ? insista Guillaume, furieux.

Vivette avala un grain de raisin et respira un grand coup avant de répondre franchement :

– Parce que Basilia et vous, vous n’êtes pas de la même classe.

– Tais-toi, et dorénavant travaille sans faire des commérages. Sache que tu n’es pas payée pour me servir de conseillère matrimoniale, mais pour couper des raisins. Attention aux grains, tu en mets trop par terre !

*
*       *

En passant près des autres vendangeurs, Guillaume leur signifia d’abandonner leur tâche.

– Eh Bien Guillaume, en voilà une façon de faire avancer le travail ! Monsieur le Comte n’apprécierait pas, rouspéta Laurent.

– Tais-toi et assieds-toi auprès de moi ! ordonna Guillaume. Aujourd’hui, c’est moi le patron. Mon père ne rentrera que demain soir. Et ne me dis pas que tu n’as pas besoin d’un petit moment de détente, avec cette chaleur…

Non loin des deux hommes, une femme d’une quarantaine d’années, grande, élancée, à l’allure hautaine, les cheveux, d’un noir d’ébène, emprisonnés dans un foulard de soie aux multiples couleurs, s’avança vers Basilia ; elle tendit à la fille une cruche d’eau fraîche, qu’elle but à la régalade.

– ça va, ma fille ?

– ça va, maman, ne t’inquiète pas pour moi.

Après avoir bu quelques gorgées, Basilia cueillit une grosse grappe de raisin qu’elle posa à plat sur sa main pour l’offrir à Diam, lequel la croqua avec plaisir.

– Quel joli tableau ! s’extasia Laurent. En voilà un que j’accrocherais volontiers au mur de ma chambre, si un peintre voulait bien l’immortaliser, puis ajouta : Bien que vous fassiez une énorme bêtise, je comprends qu’elle vous plaise cette gamine ! Elle est splendide. Ne dévoilez jamais son nom à Lucile, elle se ferait un sang d’encre pour vous. Vous savez qu’elle vous aime comme si vous étiez son propre fils.

– Oui, je sais ! Attends-moi deux secondes, je reviens, dit Guillaume.

Il se dirigea vers Basilia. Lorsque le jeune homme fut auprès d’elle, il la sentit frémir. Elle baissa les yeux. Guillaume posa la main sur son bras nu et murmura :

– Tu n’es pas venue hier soir, pourquoi ? Je t’ai attendue, je t’ai attendue longtemps.

Elle leva les yeux vers Guillaume :

– Je crois que je ne reviendrai plus. Il faut nous quitter.

– Tu n’as pas le droit de penser cela, s’énerva Guillaume, contrarié.

– Je t’en prie, parle moins fort. On pourrait t’entendre, le supplia-t-elle.

– Cela m’est égal ! Tu ne peux pas oublier ce qui s’est passé entre nous, dis. Tu ne peux pas !

– Il faudra l’oublier. Ce sera mieux pour nous deux. Toi et moi, c’est impossible mais restons amis, proposa Basilia les yeux mouillés de larmes.

Non, je ne veux pas que nous soyons amis ! J’ai besoin de te parler, mais pas ici. Je t’attendrai ce soir au même endroit, s’il te plaît, viens, la supplia-t-il.

– Je viendrai Guillaume, mais ce sera la dernière fois ; maintenant laisse-moi, je t’en prie ! On nous regarde.

Après la pause, Guillaume se remit au travail avec les autres vendangeurs.

– Mais, Guillaume, si Monsieur le Comte vous voyait ? protesta Laurent.

– Au diable, Monsieur le Comte et ses foutaises, fichez-moi la paix ! répliqua Guillaume sèchement.

*
*       *

Dans la vieille demeure aménagée spécialement pour eux, après une dure journée de labeur, les vendangeurs se reposaient. La nuit commençait à tomber. Basilia jeta un châle sur ses épaules. Sa mère se retourna :

– Où vas-tu, à cette heure ?

– Maman ! fit Basilia comme dans une plainte.

– Tu ne lui as pas parlé ?

– J’ai essayé cet après-midi, mais…

– Bon, va, ne rentre pas trop tard, et tâche d’en finir pour de bon, recommanda sa mère.

Conchita Gomez s’allongea sur le dos, gardant les yeux grands ouverts. Décidément cette fille lui posait des problèmes. Que lui avait-il pris de s’amouracher d’un garçon aussi différent d’elle ? Elle était si belle Basilia, une vraie poupée, et si douce. En Espagne, plusieurs garçons de bonne famille l’avaient déjà demandée en mariage, mais Conchita la trouvait trop jeune. Basilia avait bien le temps. Ce Français, noble de surcroît, ne pouvait leur attirer que des ennuis ; à commencer par la perte de leur gagne-pain.

« Ta fille se prépare un chemin semé de ronces », pensa-t-elle. Et elle attendit.

*
*       *

Guillaume caressait tendrement les cheveux blonds de la jeune fille. Il lui accrocha une de ses boucles derrière l’oreille, passant ses bras derrière sa nuque, il l’allongea sur l’herbe. Il l’embrassa. Lorsque leurs lèvres se séparèrent, il murmura :

– Je t’aime Basilia, je voudrais te garder pour toujours auprès de moi.

Basilia se mit à trembler de tous ses membres. Elle se sentait bien auprès de lui. Elle aurait voulu tout oublier, pour ne penser qu’à eux deux ; elle et lui, seuls au monde, un rêve merveilleux. Le garçon l’enlaça de nouveau. Ses mains caressaient sa gorge. Elle pensa intérieurement « Oh Guillaume, si tu savais combien je t’aime moi aussi, si tu savais ! Mais pourquoi n’es-tu pas n’importe qui ? Oui, pourquoi es-tu si riche ? Je hais ton argent, ton rang, ton pays, qui mettent tant de barrières entre nous ».

Les doigts du jeune homme commencèrent à dégrafer le corsage de la jeune fille, et ses mains, qui faisaient tant l’admiration de Lucile, cherchèrent un sein. Soudain, Basilia, reprenant conscience, comme mue par un ressort, repoussa le jeune homme brutalement.

– Arrête immédiatement, Guillaume ! Plus jamais !

Elle se redressa. Guillaume, peiné et déçu, s’assit et alluma une cigarette.

– Tu voulais me parler, je crois, lui rappela Basilia, en reboutonnant son chemisier.

– Oui ! Toi et moi, j’aurais voulu que ce soit pour la vie, lui avoua-t-il sans manières.

La jeune fille demeura silencieuse, avalant ces paroles comme un sirop bienfaisant. Elle s’approcha tout près de lui et posa la main sur son épaule.

– C’est irréalisable, dit-elle.

– Cela aurait pu être réel, si tu l’avais voulu.

– Je ne vois pas comment !

– J’y ai longuement pensé, tu sais, dans trois ans je serai majeur. Si tu m’aimes vraiment et si tu as le courage de m’attendre, j’essaierais de continuer sérieusement mes études, de décrocher un bon diplôme pour avoir une situation convenable. Je quitterai le château pour partir avec toi. Nous pourrions vivre convenablement sans dépendre de l’argent de mon père.

C’était trop beau pour elle. Basilia faillit lui sauter au cou, tant cette proposition lui convenait. L’attendre trois ans, ce n’était rien. Elle était sûre de pouvoir l’attendre toute la vie. Mais, tout à coup, il lui sembla entendre la voix de sa mère prévenir :

« Tâche d’en finir avec lui. Méfie-toi ! Quoiqu’il te propose, quoique tu t’imagines, il ne sera jamais vraiment à toi. Vous n’êtes pas nés l’un pour l’autre. Il te racontera n’importe quoi pour te faire plaisir, puis après, il t’abandonnera comme une catin ! »

– Non ! C’est impossible ! s’entendit répondre Basilia. Toi et moi, c’est fini.

Guillaume saisit la main de la jeune fille.

– Je t’en prie Basilia, réfléchis ! Pour moi, c’est vraiment sérieux. Je t’aime. Je m’étais même imaginé, qu’un jour, nous pourrions avoir des enfants, tous les deux. J’aurais aimé un petit garçon que nous aurions appelé Loïc, bien sûr, si tu l’avais voulu, comme mon grand-père que j’ai beaucoup aimé.

A ces mots, Basilia, la petite Espagnole, sentit sa gorge se nouer, une barre de fer lui traversa la poitrine, et des larmes qu’elle s’efforçait, en vain, de retenir ruisselèrent sur ses joues. Si Guillaume pouvait savoir ! Elle n’avait pas le droit de le lui dire. N’importe quoi ! Il te racontera n’importe quoi, pour t’avoir, comme une catin, lui avait dit sa mère.

– Tu pleures ? Je t’ai fait de la peine ? Pardonne-moi si j’ai dit des bêtises ! essaya de la consoler Guillaume, en passant ses bras autour de son cou.

Elle le repoussa violemment en hurlant :

Mais laisse-moi ! Laisse-moi ! Tu n’as pas compris ? Je te hais ! Je te hais ! Je voulais seulement m’amuser un peu avec toi pour me vanter partout d’être sortie avec un noble, moi, la moins que rien ! Je te hais ! Je te hais ! Je hais tous ceux de ta race, vous, qui croyez tout acheter avec votre argent pourri !

Guillaume retint à temps la gifle. Il la prit par les épaules et la secoua :

– Dis-moi que tu mens ! Dis-moi que tu ne penses pas un mot de ce que tu viens de dire, dis-moi que tu regrettes !

Malgré les supplications du jeune homme, Basilia ne desserrait pas les dents. Il lui jeta à la figure le châle qu’il avait ramassé auparavant :

– Va-t’en, traînée, l’insulta-t-il, je ne veux plus te voir !

Elle descendit la colline des amandiers.

– Pardon Guillaume ! Bien sûr que je mens ! Mais il le fallait. Pour nous deux, il n’y a pas d’autre solution. Il vaut mieux nous quitter, mais je t’aime…

– Basilia ! hurla-t-il, comme s’il avait pu deviner ses pensées.

Surtout, ne te retourne pas ! se disait-elle malgré l’envie qui la tenaillait de retourner vers lui, et de se blottir dans ses bras. Ne te retourne pas ! Lui et moi, c’est fini ! Cela n’aura été qu’un beau rêve. Il va se dissiper au petit matin.

Quand elle fut certaine qu’il ne pouvait plus l’apercevoir, elle se mit à courir. Des larmes acides ravageaient ses joues.

*
*       *

La journée du lendemain fut plutôt morne. Le ciel était couvert et l’air était chargé d’orage. Pascual n’avait cessé de se lamenter. Il ressentait un atroce mal de tête, dû, la veille, à une forte absorption d’alcool. Mieux valait éviter son regard pour se garder de sa foudre.

Elmira, la femme d’Antonio, était venue se joindre aux coupeuses, mais son estomac la faisait toujours souffrir. Elle ne poussait que des grognements. Vivette, Fabienne et Sylvaine avaient essayé, mais en vain, de détendre l’atmosphère. Basilia, le teint pâle, les traits tirés, guettait, depuis le matin, la colline des amandiers. Son cœur s’emplit d’espoir lorsqu’à l’heure habituelle, elle vit apparaître au même endroit, Diam, le superbe Alezan, monté par Guillaume.

« Mon Dieu, qu’il vienne, supplia-t-elle. Je lui demanderai pardon. Je lui dirai que je l’aime et que je suis prête à l’attendre ma vie durant ». Mais elle se reprit très vite : « Non ! Je suis folle ! Je ne dois pas y croire ! »

Elle ne pouvait se douter, qu’à quelques mètres d’elle, Guillaume était envahi par les mêmes sentiments contradictoires, mêlés aussi de regret et d’incertitude.

« Hier soir, elle m’a menti. Je suis certain qu’elle m’aime aussi. Je devrais aller la rejoindre, lui parler. Mais pourquoi l’ai-je insultée ? Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je n’aurais pas dû. »

Diam poussa un hennissement. Il se cabra. Un éclair venait de zébrer le ciel. Le tonnerre se répercuta dans la plaine. Guillaume se sentait nerveux.

« Mais si elle avait dit vrai ! Si elle avait vraiment voulu s’amuser ! Après tout je ne suis pas irrésistible ! Pourquoi me ridiculiser en allant lui parler ? Mais je ne pourrai jamais l’oublier. Pourquoi ne suis-je pas le fils de Lucile et de Laurent ? Ce serait plus facile. Je dois m’éloigner d’elle, ne plus chercher à la revoir. Je demanderai à Père la permission de séjourner quelques temps à Biarritz, chez tante Laure, c’est mieux ainsi ! »

Il ne descendit pas dans la vigne. Diam piaffait, agacé par la menace d’orage et par son jeune maître, qu’il sentait différent des jours précédents. Le jeune homme décida de reconduire le cheval jusqu’au haras.

Quand elle vit Guillaume rebrousser chemin, Basilia comprit que tous ses rêves s’évaporaient. Il lui faudrait chercher l’oubli, garder pour elle son lourd secret. Une bouffée de chaleur envahit tout son corps, sa vue se brouilla. Vivette la vit vaciller. Aussitôt elle s’élança vers elle.

– Tu ne te sens pas bien, Basilia ? Va donc te reposer un peu ! Je ferai suivre ta rangée, proposa-t-elle.

La petite espagnole reprit ses esprits, troublée et furieuse contre elle-même. Elle n’aurait pas dû se permettre cette faiblesse aux yeux de tous.

– Non ! Non ! Merci Vivette, répondit-elle dans un souffle, ça va mieux.

*
*       *

Basilia souleva délicatement les couvertures. Elle se blottit contre Conchita Gomez. Elle éclata en sanglots.

– Pleure ma fille ! consola la mère en caressant les longs cheveux blonds de la jeune fille, pleure ! A seize ans, les peines de cœur s’effacent vite. Tu l’oublieras.

Dans quelques temps, ton chagrin ne sera plus qu’un nuage qui disparaîtra dans le ciel. Tu seras heureuse sans lui.

– Oh je t’en prie, maman, tais-toi ! Tais-toi ! supplia Basilia ; comme je suis malheureuse ! Comme j’ai honte de moi !

– Oui, je comprends, dit simplement Conchita Gomez.

– Non, maman ! tu ne peux pas comprendre ! Tu ne peux pas ! hurla Basilia.

Il fallait qu’elle le lui dise. Elle ne pourrait pas longtemps garder pour elle ce secret. Elle se sentait étouffer.

– Maman, j’attends un bébé ! Je suis enceinte !

Les oreilles de Conchita se mirent à bourdonner. Avait-elle mal compris ? Basilia attendait un bébé du fils du comte de Valray. C’était absurde.

Elle s’assit sur le lit :

– Tu en es sûre ?

– Oui, maman. Il y a deux jours, je suis allé consulter le médecin du village. Il n’y a pas de doute.

Conchita Gomez leva les yeux au ciel.

– Mon Dieu ! Que vous ai-je fait, pour avoir une fille pareille ? Tu n’en as parlé à personne j’espère !

– Je ne sais pas pourquoi, mais j’en ai parlé à Laurent et Lucile. Ils sont au courant.

– Le Régisseur de Monsieur le Comte et sa femme. Pourquoi le dire à des étrangers d’abord et pas à tes propres parents ? Mi hija esta loca !1

– Pardon maman.

– Et Guillaume, lui, il sait ?

– Non, personne ne lui en a parlé. Il est parti depuis trois jours, à Biarritz. Je préfère qu’il ne sache rien. Maman, tu vas m’en vouloir, mais Monsieur le Comte voudrait voir papa quand il rentrera de Béziers. Il veut s’entretenir avec lui. Laurent et Lucile ont parlé de ma situation au père de Guillaume…

Conchita Gomez ne la laissa pas terminer.

– Mais de quoi se mêlent-ils ces deux-là ? Nous n’avions pas assez de soucis comme ça !

– Ils sont très gentils, maman. Ils aiment beaucoup Guillaume.

– Pauvre idiote ! Pauvre idiote ! Ton Guillaume, il fuit bien ses responsabilités, s’énerva Conchita Gomez.

– Mais maman, puisque je te dis qu’il ne sait rien !

– Hum… fit, entre ses dents, Conchita Gomez, pas du tout convaincue.

*
*       *

Francisco Gomez, petit espagnol, tanné et sec, se tenait debout face au Comte.

– Mon cher Francisco, je vous avoue que cela m’ennuie vraiment de nous voir tous les deux, dans cette situation.

Le Comte de Valray semblait effectivement mal à l’aise.

– J’ai longuement réfléchi. J’ai peut-être une solution pour vous. Vous comprendrez que je ne peux vous garder cette année plus longtemps. Vous ne participerez pas à l’étiquetage des bouteilles.

– Ne regrettez rien, Monsieur le Comte, je ne suis pas très fier de ma fille Basilia, ni de votre fils non plus, mais il garda cette dernière réflexion pour lui-même. Nous continuerons à nous débrouiller, et je vous promets que vous n’entendrez plus jamais parler de la famille Gomez.

Le père de Basilia ressentait une certaine fierté à repousser ainsi le Comte.

– Non ! Pas si vite Francisco ! Je veux vous aider ; je vous connais depuis trop longtemps ; je vous sais trop fier pour accepter mon argent mais, peut-être que je me trompe. Je vous laisse libre choix…

Qu’allait-il encore lui proposer, ce français ? Il en avait assez de tous ces discours. Toutefois, il prêta une attention polie, aux paroles qui devenaient très intéressantes.

– J’ai un ami qui est directeur d’une distillerie, à quelques kilomètres d’ici. En ce moment il embauche. Il a besoin de bras pour le déplacement du marc de raisin. Ce n’est pas un travail très intéressant, à cause des odeurs, mais c’est bien payé. Il y aura aussi du travail pour Conchita. Toi et ta famille, vous pourriez rester quelques temps en France, ce qui vous permettrait de gagner de l’argent. Mon ami a, pour toi, un travail jusqu’au mois de juin. De plus il peut vous prêter une petite maison qu’il loue habituellement aux touristes. Vous devrez être partis fin juin. Si je pouvais vous suggérer un conseil pour votre fille… Pourquoi ne l’emmenez-vous pas en Suisse ?

– L’avortement ! s’écria Francisco Gomez outré, je suis contre ! Chez les Gomez, jamais ça ! Nous trouverons une autre solution, je vous le promets !

– Francisco, acceptez-vous ma proposition ? s’inquiéta le Comte.

– Eh bien, c’est si soudain !

Mais Francisco avait déjà tout réfléchi. A première vue cela semblait magique. Il possédait maintenant une excuse parfaite pour expliquer l’absence prolongée de Basilia hors d’Espagne, aux yeux de tous ses amis et de sa famille, qui les attendaient là-bas. En plus, il allait gagner de l’argent. Personne ne devinerait jamais la véritable raison de son long séjour en France. Lorsqu’il reviendrait au pays, il aurait une belle dot pour marier sa fille en grandes pompes à l’église. Il le faudrait, puisqu’elle avait un tempérament si chaud.

Francisco rêvassant, n’avait pas répondu au Comte.

– Eh bien Francisco ?

– Heu, oui, Monsieur le Comte, je pense que c’est pour le mieux.

Le Comte sourit, soulagé.

– Ah ! je suis très content que vous acceptiez. Cela me chagrinait beaucoup de vous laisser partir sans rien tenter. Ecoutez, je téléphone à mon ami. Je lui demande de s’occuper des papiers administratifs, carte de séjour, permis de travail, etc.… Vous pouvez prendre le train de midi douze, vous descendrez à Béziers. Ensuite, vous prendrez l’autocar jusqu’à Ménac. Quelqu’un vous attendra à l’arrivée.

Et devant l’étonnement de Francisco :

– Oui, j’avais déjà tout arrangé. J’ai passé la matinée au téléphone. Sans rancune, Francisco ?

– Non ! Non ! Je vous suis très reconnaissant Monsieur le Comte.

– Nous autres, les Valray, savons prendre nos responsabilités, répondit le Comte. Ah ! une dernière chose ! L’année prochaine, si vous revenez faire les vendanges avec Conchita, ce que j’espère sincèrement, car vous êtes de bons ouvriers, n’emmenez pas Basilia, d’accord ?

Francisco sourit.

Un climat de complicité s’était établi entre les deux hommes et ils se serrèrent la main.

*
*       *

– Où est Basilia ? s’inquiéta Francisco, en voyant sa femme s’activer toute seule aux travaux ménagers.

– Chez Lucile et Laurent !

– Bon ! Conchita, dans notre malheur, nous avons tout de même un peu de chance. Devine ce que me propose monsieur le Comte. Une place pour sept à huit mois chez Monsieur de Neuville, le directeur de la distillerie de Ménac.

– A Ménac ?

– C’est à Ménac, n’est-ce pas, que se trouve le couvent de Sainte-Pélagie, dans lequel ta sœur Dolorès est mère supérieure ?

– Elle ne s’appelle plus Dolorès, mais Mère Ursula. Mais où veux-tu en venir Francisco ?

– Le Comte m’a proposé l’avortement pour Basilia, mais j’ai refusé.

– Tu as refusé ? Mais tu es fou ! C’était la meilleure solution pour notre tranquillité à tous. Je comprends ce que tu veux dire, en parlant de ma sœur Dolorès. Ces religieuses reçoivent les pupilles de l’Etat, et tu voudrais que Basilia, après son accouchement, abandonne le bébé chez elles. Mais Basilia ne voudra jamais. De plus, on ne lui a même pas demandé ce qu’elle comptait faire.

– Ce n’est pas à elle de décider. Elle a commis une erreur, elle doit payer ! hurla Francisco, furieux.

*
*       *

Lucile servit le café. Elle était vraiment belle, cette jeune espagnole. Il est vrai, qu’avec le jeune maître Guillaume, ils faisaient un si joli couple ! Mais bon, la vie s’en va ainsi ; tout ne peut aller parfaitement bien, sinon nous ne serions pas sur cette terre, mais au paradis, songea Lucile.

– Encore un peu de café, Basilia ? Proposa-t-elle.

– Non merci !

Malgré les protestations de Lucile, qui voulait rester discrète, Basilia lisait à haute voix la missive que lui avait laissée Guillaume chez les employés du Comte de Valray :

Ma chère Basilia,

C’est moi qui ai voulu partir pour Biarritz. Personne ne m’y a forcé. J’étais trop malheureux. Je ne peux pas croire que tu ne m’aimes pas. Je comprends que la situation est difficile pour toi, mais lorsque tu m’as dit, sur la colline des amandiers, que tu me haïssais, j’ai eu le pressentiment que tu mentais. Est-ce que je me trompe ? Même si tu ne veux vraiment pas de moi, écris-moi un petit mot pour me dire que tu ne me méprises pas, et que je ne t’ai pas laissé un trop mauvais souvenir. Même si nous ne devons plus nous revoir, je garderai toujours une petite place pour toi au fond de mon cœur.

Je t’aime

Guillaume.

Lucile tendit un stylo à Basilia, ainsi que l’adresse de Guillaume, à Biarritz.

« Mon Dieu, si le Comte venait à savoir ! Je me ferais savonner ! » se disait-elle intérieurement.

Basilia écrivit :

Guillaume,