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La Spagyrie des sentiments Tome I

De
180 pages

Toile de fond des échanges et lieu de rencontres, l ’Internet sait prendre tous les regards. Elle est une manne pour le séducteur, un paravent pour le timide, un faux-fuyant pour le solitaire.
Elle croise son regard et engage la conversation, juste pour un soir. Tout les sépare. Lui, le farouche, intimidé par les femmes ; elle, la solitaire qui ne veut pas entendre parler d'amour. Il vaincra sa timidité et fera tout pour la séduire. Elle fera tout pour l'en dissuader.
Une rencontre aura pourtant lieu. Un huis clos à ciel ouvert, au bord d'un lac qui recueillera toutes leurs confidences. Quarante-huit heures décisives qui influenceront le reste de leur existence.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-77268-8

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

Pour toi, pour ne pas oublier.

Pour toi Samuel.

Citation

J’ai vécu beaucoup de choses et je pense maintenant avoir trouvé ce qui est nécessaire au bonheur.

Léon Tolstoï

L’air

I
Le labyrinthe

« C’est déjà grand savoir que s’orienter dans le dédale de nos ignorances »

Pierre DEHAYES

La toile… le WWWeb… World Wide Web, la Toile mondiale. World Wild Web, la Toile sauvage.

Lieu de tous les possibles et de l’impossible, lieu de culture, de déconfiture et de déviances, de tout et son contraire.

Lieu réticulaire, fait de rencontres virtuellement fortuites. Les informations s’entremêlent, s’entrechoquent, les messages fusent et se diffusent au rythme de milliards de doigts pianotant sur des claviers anonymes et parfois distants de milliers de kilomètres. Lieu tentaculaire, attrayant et distrayant pour qui connaît ses arcanes et ses règles sans se faire happer par ses rets.

Le temps s’étire.

Ma solitude a sa gueule des mauvais jours.

Ma solitude s’ennuie.

Cela fait peu de temps que nous cohabitons.

Des millions d’interrogations se précipitent sous mon crâne. De grandes questions que tout le monde se pose en silence, sans trouver le moindre semblant de réponse. D’où, venons-nous ? Que faisons-nous ici, dans ce fichu monde ? Pourquoi sommes-nous quelque chose plutôt que rien ? Le genre de questionnement existentiel qui monte à la surface de notre inconscient collectif lorsque l’on est face à soi-même et qu’aucune sollicitation ne vient nous titiller. Le genre d’idées obsessionnelles qui donnent le vertige et des maux de tête. Des questions qui émergent lorsque le temps s’étire. Ce temps meurtrier qui anéantit tout espoir d’éternité. Parfois je songe que l’homme se débat comme un pauvre diable pour laisser son empreinte dans l’histoire. Il occupe son temps avant de mourir, avant de retourner dans ce mystérieux et fascinant rien d’où il vient.

Un soir de fin d’août, pour distraire ma solitude, taire mes tergiversations ontologiques, je décide de me confronter à cette contrée virtuelle, offerte à moi, et promettant moult divertissement. Une distraction mêlée d’un zeste de curiosité pour ceux et celles qui s’adonnent à des proses virtuelles sans connaître leur interlocuteur, et qui pêchent sur la toile, une aventure d’un soir. Je m’inscris donc sur un site de rencontre, sans conviction particulière, ni attente, comme pour débuter une enquête sociologique et comportementale. Un jeu, une distraction, un stimulus pour ne pas me noyer dans ces cogitations existentielles qui m’agitent. Une envie brusque de ressentir et appréhender ce nouveau continent, juste pour faire semblant de ne pas être seule.

Des dialogues divers, variés et souvent vulgaires d’hommes esseulés ou en passe de l’être, défilent sur mon écran, devant mes yeux désabusés. Des photos, plus ou moins réussies, fréquemment floues, des profils ne m’évoquant rien, des pseudonymes souvent sans imagination, ne m’inspirent guère. Et s’ils m’inspirent, c’est parfois une profonde aversion. J’ai presque mauvaise conscience de me trouver là. Mais la fascination l’emporte et je m’enfonce un peu plus dans le dédale de la Toile.

Qu’est ce que je fais ici ?

Qu’est ce que je cherche en somme ?

Au fur et à mesure de mes déambulations, je m’aperçois que j’évolue au beau milieu d’un supermarché virtuel. Je pioche au hasard des rayons, un nom, une photo, avec ce sentiment étrange, de devenir, moi aussi, un objet de consommation, de désir parfois, et cette sensation m’intrigue, me questionne. J’entame des dialogues sans intérêt avec une gente masculine pressante de rencontre physiques et érotiques. Leurs écrits m’arrivent de nulle part, de toute part et me sollicitent. Ils me posent toujours les mêmes questions, s’interrogent et m’interrogent, dans un premier temps, sur ce que je recherche en ce lieu virtuel, manifestent une curiosité toute relative sur ma situation professionnelle. Puis ils en viennent au fait. Rapidement, ils me demandent de me décrire, s’intéressent à ce que je peux bien porter sous mes dessus. Puis la grande question insidieuse ne se fait pas attendre. Enfin, ils osent, se lancent. Et, si d’aventure, je recherche, une histoiresensuelle et sans suite1 ? Chacun y va de son argument imparable, vente ses prouesses érotiques. Ils se vendent, font leur propre publicité, comme s’ils faisaient du porte à porte pour refourguer l’aspirateur miraculeux qui fera la joie de la ménagère avertie. Comme si le but ultime de ce genre de site consistait en un échange final et impératif de fluide. Il faut conclure la transaction, peut-être pas ce soir, demain sûrement, mais, après demain, c’est certain. On ne peut pas discuter un peu, avant ? On ne peut pas, juste, discuter ?

Je passe quelques heures ainsi, à répondre à des questions directes et indiscrètes, à me prêter au jeu des minotaures que je croise au détour d’un dédale, quand je prends le temps d’y répondre. Je musarde, pars aussi en chasse, au hasard de clichés, qui rarement, attirent mon attention. Je deviens chienne, je provoque moi aussi ces dialogues remplis de sous-entendus, histoire de m’amuser un peu et de voir jusqu’où ces hommes, soit disant seuls, peuvent aller pour un passage entre des draps de soie.

Au rayon « homme en mal d’affection » pour ne pas dire d’autre chose, mon curseur s’arrête, interpellé. Une photo, un gros plan, un regard vague, tourné vers dieu sait quel horizon lointain, un teint doré. Mes yeux se posent là. Ce cliché m’intrigue et détonne dans cet album photo sans le moindre intérêt. Un cadrage atypique, créatif, resserré sur un regard ailleurs, rêveur et nostalgique. Un cadrage tourné vers un futur, prometteur. Un regard que le mien croise et s’y arrête, qui en dit long sur l’homme à qui il appartient. Enfin un peu de poésie dans ce monde sauvage et infini.

Ce regard « là », égaré dans l’ici tout en étant tourné vers ailleurs, m’inspire un sentiment profond et instinctif de liberté, je ne sais pas vraiment pourquoi. Cette intemporelle Liberté, que j’ai épousée, cruelle et belle à la fois. Elle implique et demande de nombreux sacrifices. Car si l’on épouse la Liberté, il faut aussi adopter son enfant : la Solitude. D’un caractère difficile et indépendant, ce rejeton là s’avère taciturne et introverti. Mais il promet aussi tellement de bonheurs égoïstes et permet l’introspection, la remise en question. Vivre avec la solitude ne veut pas dire qu’il ne faut pas conserver la « soul-attitude ». Vivre avec la solitude ne veut pas dire qu’il faut s’enfermer avec elle. Mais au contraire, c’est du temps pour soi, pour se découvrir et découvrir ce qui nous entoure. Un temps exaltant d’ouverture sur d’autres mondes que le petit cocon que l’on s’est construit, avec l’autre pour seul point de mire.

Ce regard là est, « là », dans l’instant présent et suspendu dans l’intemporalité. Le mien est fixé là, suspendu à lui. Il cherche ce qu’il peut bien observer. Mes mains en suspens au dessus de mon clavier, restent muettes. Comment aborder un regard pareil au risque de le faire fuir, disparaître à jamais dans les méandres réticulaires et labyrinthiques de ce lieu virtuel ?

Je tente une approche prudente.

J’inscris quelques mots que j’espère dignes de son intérêt, sur mon écran, avant de les envoyer en pressant cette touche « entrée », pour les projeter dans l’immensité de la Toile. Bonsoir, mais quel est donc ce regard perdu vers dieu sait quel horizon ? J’attends quelques minutes une réponse. L’image se fige. Seul, le curseur clignote. Son silence abyssal s’étire. Les minutes s’égrainent et mon curseur s’interroge. Constatant mon coup d’épée dans l’eau, je passe à autre chose. Je décide de retourner faire mes emplettes virtuelles, repars en chasse, telle l’amazone, non sur son pur sang de jais, mais sur sa souris blafarde. Je divague au gré de leurs mots qui suscitent en moi un intérêt tout relatif. Ma solitude baille et s’ennuie. Je me demande si c’était bien là, une bonne idée d’aller gonfler les rangs des âmes seules.

Une réponse me parvient de l’infini, bien plus tard dans la soirée, assez tard pour que je puisse oublier ce regard « là ». Oublier ? Non, m’en détacher plutôt. Malgré cette furtive et silencieuse rencontre, il a laissé une image résiduelle au fond de mes prunelles. Un dialogue s’entame, lent, hésitant, d’une méfiante courtoisie, empreinte de curiosité. Nous cherchons nos écrits. Le curseur clignote entre deux mots. Un curseur timide qui ne veut pas faire un faux mot, s’empêtrer dans des maladresses sémiotiques et voir disparaître ce regard là, déjà fuyant vers le lointain. Un dialogue un peu vague, évasif au départ, plante le décor, en filigrane. Comme ce regard « là ».

Au fil des lettres qui défilent et naviguent sur nos écrans respectifs et distants, un brin d’humour s’installe, pour finir en franche rigolade. Ils fusent ces mots « là », les doigts dansent sur le clavier à un rythme effréné. Puis, brusquement, il met fin à nos échanges nocturnes, prétextant une fatigue et le besoin de s’étendre pour affronter une journée de travail débutant très tôt. Mes doigts en transe se tétanisent. Un drôle de goût me vient à la bouche, une saveur amère de frustration. Je commençais à peine à m’amuser. Qu’ai-je dis qui puisse le faire fuir si vite, en plein rock n’roll ? On ne quitte pas une cavalière ainsi, en la laissant en plan sur la piste de danse, baby. Il ne manque pas d’air celui-ci, et il donne l’impression de connaître la chanson sur le bout des doigts, me dis-je en moi-même. Il m’a fait virevolter et me laisse retomber sur les fesses. A l’autre bout de la toile, il semble ressentir ma frustration, mais persiste à vouloir s’évanouir. Peut-être pour se racheter, avant de disparaître dans l’anonymat, il me propose de troquer nos mails, un premier lien, ténu, à peine visible et insignifiant dans la réticularité de cette toile sauvage. Un échange courtois, après ce rock en queue de poisson. Mais j’ai l’intime conviction que ce fil ne sera pas rattrapé, de l’autre côté de mon écran. Il n’y aura pas de suite à cette conversation écrite, rapide et percutante.

Il disparaît donc de mon écran, s’évapore dans l’ailleurs mystérieux, et je ne le retiens pas, malgré mon désir. Je n’ai pas envie de partir de la toile pour autant. Alors je retourne naviguer parmi les noms et la jungle de photos. Aucune image ne m’inspire, et je doute fermement avoir un nouveau dialogue aussi intéressant que celui-là. J’en choisis, au hasard, mais ils sont insipides. Les je de mots n’ont plus aucun goût ce soir. Le jeu ennuie ma solitude, mon enquête socio-pathétique stagne et je décide de quitter l’agora virtuelle pour aller dialoguer avec le peuple onirique.

Plus tard, bien plus tard, alors que la lumière du matin n’est qu’une lueur à peine perceptible qui emplit ma chambre d’un violet inquiétant, mon téléphone résonne, et me tire de mon sommeil réparateur. Le fil tendu, le lien, il le noue par un mail très matinal, un message de sympathie, de curiosité, surfant sur un nuage de poésie. Il m’émeut de sa pluie tiède.

alexandersupertramp@orange.fr> à moi 02/09/11

Le jour se lève (pas vraiment à cette heure ci),

Les oiseaux chantent (ils dorment), il fait bon, c’est une belle journée en perspective.Mais elle sera plus belle en envoyant ce petit message rempli d’énergie et de luminosité, même si ta bonne humeur que j’ai pu observer hier soir me dis que l’énergie, tu en as à revendre. Mais juste par plaisir et par sympathie. Voilà, je te souhaite une très belle journée.Et à ce soir peut-être, je t’embrasse !

Il m’embrasse…

Déjà ?

L’idée de rencontrer une femme sur Internet était pour moi absurde. J’étais sceptique, voire réfractaire de devoir attiser mes désirs devant un écran d’ordinateur. J’assumais pleinement ma vie de célibataire en me disant que si l’amour devait me happer, le destin s’en chargerait. Cela faisait deux décennies que je côtoyais ma vie en solo, elle m’avait appris à cultiver la philosophie d’une vie simple et sans trop de besoin matériel. Je ne rendais de comptes à personne, j’étais libre. La gente féminine qui croisait ma route, ne correspondait pas à ce que m’inspirait ma vie. Leur mode citadine me lassait et au final, elle n’assouvissait que mes désirs sexuels. Mon entourage me sollicitait régulièrement et me poussait à tenter cette expérience. Ils souhaitaient me voir rangé absolument, car il était inconcevable à leurs yeux, de vivre seul, et heureux. Mais le concept d’être un bon petit soldat et de rentrer dans le rang m’était inconcevable, leurs rengaines devenaient pesantes. Selon eux, je devais provoquer mon destin en expérimentant cette nouvelle technologie qui s’offrait à moi.

Le seul regard positif que je portais à ce média, était sa richesse culturelle dont je pouvais tirer parti. Je me cultivais virtuellement sans faire appel à d’autres biais. Ainsi, je m’émancipais sans penser à conquérir l’autre sexe, qui, en définitive, ne me manquait pas. Entre deux bouillons de culture et deux journées de labeur, je profitais de chaque jour, d’heures, d’instants, de moments que m’offrait la vie, pour contempler dame nature, en rêvant de grands espaces et de liberté.

À la quarantaine bien sonnée, cette solitude finissait par m’encombrer. J’avais le souhait de faire partager mes rêves, mon univers, même si celui des autres m’était hostile. Il a fallu que je prenne sur moi pour sortir de ma coquille et repartir à la conquête de nouvelles femmes susceptibles d’aimer enfin mon existence en toute simplicité. Comme il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, j’ai fini par m’inscrire sur un site de rencontre, en abordant ce nouveau monde avec sérénité. Derrière un voile, deux écrans interposés, je pouvais dissimuler ma timidité, espérer un échange virtuel, puis physique.

Ce fût des débuts chaotiques, des profils délirants :

Framboise91 cherche l’amour, le vrai, tout en me disant que les mecs sont tous pareils.

Des conversations futiles, des rencontres furtives autour d’un café. Au début, tout semble correspondre, mais à la première entrevue, c’est le désenchantement, en faisant les frais d’une attitude étrange et surprenante. Lors d’un rendez-vous, une s’était jetée sur moi, telle une proie. Elle a collé sa bouche sur la mienne, avidement, puis, insidieusement, m’a emprisonné dans ses serres. Constatant sa maladresse, elle promit de ne plus recommencer. Mais c’était trop tard. J’ai crû que l’être humain pouvait changer, bien mal m’en a pris, le naturel revient toujours au galop. Le fil s’était métamorphosé en filet. Son comportement l’a fait mentir. Je me suis senti trahi et j’ai mis fin à cette relation étouffante quelques temps plus tard, alors que le premier baiser ventouse aurait dû m’alerter. Je me suis éloigné d’elle sans regrets et j’ai quitté derechef ces agences matrimoniales virtuelles.

Un an plus tard, c’est la fin de l’été, je m’acharne à nouveau. Assis derrière mon écran, comme un peintre cherchant l’inspiration, idéalisant un rêve : je cherche à rencontrer l’âme sœur et lance de nouveau mon hameçon dans l’infini de la toile. Sans conviction, je m’amuse, pianote et me divertis au gré de mes sélections, des profils mal inspirés, des pseudonymes désopilants aux évocations de cibistes, des conversations dénuées de vocabulaire illustrant un désolant désert culturel.

Puis elle m’interpelle. N’y prenant guère attention, je poursuis un échange laconique, ailleurs. La fatigue aidant, j’y mets fin quelques temps plus tard car le semblant de dialogue virait au monologue ennuyeux.

Je m’apprête à quitter le site, pauvre d’esprit et riche d’un vivier de désespérées. Mais, par acquis de conscience, je décide de répondre à la question surprenante de cette dénommée Miyukisan :

Ce regard perdu contemple le large ! Tout en ayant pris soin de consulter son profil rendu énigmatique par le vide intersidéral qu’il donnait à voir. Il ne comportait pas de photo, aucune réponse aux questions d’usage, pas un semblant de description, et conclu par une seule et unique sentence : les profils n’ont aucun intérêt. Un profil et une question, qui justement, éveillent mon intérêt.

Rapidement, un échange s’installe. Boris Becker et Martina Navratilova s’affrontent sur la toile. Je lui renvoie de longues balles en fond de cour, pour garder une distance convenue.

– Que fais-tu dans la vie ? Quelle sont tes centres d’intérêts ?

– elles sont d’un bateau tes questions ! « Me répond-t elle du tac au tac.

Un humour ironique, subtil, sur un ton cynique mais léger anime peu à peu la partie.

– C’est le nom de ta ville inscrit sur ton profil ? Un moteur de recherche Internet saurait-il le retrouver ? Le réseau arrive-t-il à passer dans ta contrée, :) ?

– il ne passe pas pour répondre à des imbécilités pareilles ! ;) m’écrit-elle.

Des éclats de rire s’immiscent. Je m’impose arbitre pour compter les points, à s’y perdre même, tellement les aces, les passings, les volées, les smashs de mots fusent à tout va, au point de prendre des crampes d’estomac.

– Tu t’interroges sur ma photo, sur mon regard perdu, mais ton regard n’est pas mal non plus !

– Que sais-tu de mon regard ?

– Ta photo est parlante !

– Mais ! Je n’ai pas mis de photo sur mon profil ?

Je m’accroche, je reste au filet, j’ai un adversaire de taille ce soir, je pourrais jouer toute la nuit.

– Si justement ! Elle est un peu floue mais significative.

– c’est cela, oui, je ne mets jamais de photos sur mes profils.

– Je t’assure, tu as beaucoup de charme !

– Tu veux parler de l’ombre chinoise rouge sur fond gris à la place de ma trombine, c’est ça ?

– J’te fais marcher ! Mais j’aimerais bien mettre un visage sur cette femme dont je ne connais que le prénom. Un autre soir peut-être, je suis fatigué, je vais me coucher !

La raison l’emporte. Il se fait tard, je déclare forfait, demain je me lève aux aurores. Je décide d’interrompre la partie en ayant pris soin d’extorquer, non sans mal, l’e-mail de cette créature intrigante qui est venue me défier ce soir.


1.Vu de l’extérieur est le dixième album de Serge Gainsbourg (et le deuxième album-concept après Histoire de Melody Nelson) sorti en 1973 chez Philips. Sensuelle et sans suite en est le dixième titre.

II
Le fil

« Nous sommes plus liés avec l’invisible qu’avec ce que nous voyons. »

Novalis

Seconde soirée en compagnie de la Toile.

Ma solitude y prend goût, ma curiosité aussi.

C’est presque instinctivement que j’allume mon ordinateur et me dirige tout droit vers le dédale. Me perdre, ne penser à rien qui ne soit vertigineux. Je veux occuper mon esprit et ne pas me perdre dans cette mise en abyme que me renvoie ma solitude lorsqu’elle est désœuvrée.

Il est 21h.

Des contacts s’affichent sur mon écran, ils ont déjà enregistré mon pseudonyme tout frais dans leur base de données. Ils sont avides de me connaître, friands de curiosité malsaine, gourmands, mais pas gourmet, de grands frissons qui parcourent l’épine dorsale lorsque le désir est à son paroxysme. Certains me proposent des Cam, histoire de s’émoustiller les sens. Interdite, je refuse. Je n’ai pas de Cam de toute façon.

A travers un écran anonyme, comment ressentir la moindre émotion ? Ils sont pressants, curieux, s’enflamment au moindre mot virtuel soumis à leur interprétation, leur imagination galopante, qui prend de mauvaises directions. Les mots les sollicitent, les suscitent, les ressuscitent parfois. Ils sont voraces de communication alors que l’échange verbal et physique dans leur quotidien s’avère peut être un exercice trop périlleux. A travers deux écrans interposés, la timidité s’efface, s’estompe et fait place à un flot de mots, pour combler un vide qui, peut être, les a séparés de l’autre. Mais est-ce de l’émotion qu’ils recherchent ?

Que cherchent-ils en ce lieu virtuel ? De l’aventure sans doute. Pimenter leur quotidien et aiguiser leur pouvoir de séduction, se sentir homme malgré le temps assassin qui les érode. Se sentir séducteur tout en ayant juré fidélité, un coup de couteau au contrat signé dans la contraction d’un instant d’égarement. Cherchent-ils à goûter encore à cette liberté ancienne et révolue, à peine un filet d’air sur leur calvitie naissante ?

Et me voilà, une fois de plus, enchaînée à l’arantèle, suspendue à son fil optique, bien rangée dans le rayon des « filles faciles et esseulées ». Une pensée fugace me traverse alors : ma curiosité déjà empêtrée dans ces rets, me perdra un jour. Malgré les regrets de me lier ainsi, la fascination sur la nature humaine l’emporte haut la main et je me laisse aller à cette communication pourtant si navrante de stérilité.

Mais, qu’est-ce que je cherche vraiment ?

N’ai-je pas envie, moi aussi, de me laisser séduire ? N’ai-je pas envie de mettre à l’épreuve mon pouvoir de séduction, tout en jurant fidélité à ma solitude ?

L’homme, l’Homme, cette Terra Incognita.

La toile est-elle l’outil adéquat pour l’arpenter, la découvrir et la sonder ? Je me permets d’en douter. L’Homme, cet être, cette terre si familière et inconnue, d’un relief aride parfois, d’un climat glacial l’hiver et ombrageux l’été. Mais qui cache des rivières souterraines si riches et bouillonnantes de vie. Cette terre si proche de mes méandres souvent, ce n’est pas son relief que je veux connaître, c’est son essence, ce qui l’anime, le fait vibrer.

Un pseudonyme, désormais familier, s’affiche dans mon vivier masculin, et me sort de la torpeur de ces pensées capricieuses et de ma solitude tapageuse. Familier est un bien grand mot pour désigner un simple prénom, saucissonné par un nombre, sans doute une indication situant l’Homme dans l’espace-temps, un lieu, un département. Un pseudonyme sans grand intérêt d’un premier abord, mais qui ne m’est pas inconnu. Mon curseur, tel un chien à l’arrêt, se pose là, sur ce prénom. Apparaît alors sa photo, un visage sur un nom, ce regard là, ce regard doré, dirigé vers l’horizon, évasif et pensif, m’évoquant une invitation au voyage, m’incite à parcourir les chemins de la liberté. Ce regard , un cadrage serré, en gros plan, trois quarts profil, une peau ensoleillée, un pan de sa terre, un bout de ses lèvres sensuelles, comment aurais-je pu l’oublier ?

Je l’imagine navigateur.

Ce regard perdu, cette peau burinée, offerte aux affres des ultras violets. Ce regard doré, délavé de vert, dans lequel se reflète l’immensité de l’océan.

Après des salutations courtoises, la conversation s’entame bien vite, un tête-à-tête digne d’intérêt encore une fois. Elle reprend là où nous l’avions laissée la veille, un débat sur la liberté, les voyages, les découvertes de terres et d’êtres différents, aussi éloignés que possible de notre pensée occidentale et matérialiste à souhait. Son récit me fascine et me transporte ailleurs, loin de toute cette technologie, en terres inconnues, qui m’attirent. Un monde nouveau qui mérite d’être exploré et respecté. Le dialogue est rythmé, émaillé d’humour et de quelques sarcasmes bien placés. Ce regard là possède aussi un esprit vif, alliant conversation sérieuse et mots malicieux avec adresse et justesse. Ce « regard là » m’intrigue, me fascine et me désarme parfois, par sa finesse et sa vivacité d’esprit. Il me fait oublier ces dialogues insipides et dont le vide envahissant fait écho à mes mots.

Quelques fautes d’orthographes se glissent dans ses mots. Quelques tournures de phrases un peu maladroites, la forme le dévoile tout autant que le fond. Non, ce n’est pas un intellectuel, ce n’est pas un esprit littéraire. Il fonctionne avec de l’instinct, de la logique, mais il a le souci du détail. Peut-être exerce-t-il une profession qui demande de la technicité. Il use des émoticônes, comme si les mots ne suffisaient pas à retranscrire ce qu’il désire, il faut qu’il illustre la conversation avec ces petites choses qui font qu’on peut presque imaginer ce que fait l’autre à l’instant I. Il rit, il se moque, il pleure, il envoie un baiser, il trinque. De petits indices évocateurs, des raccourcis d’action, d’émotion, que l’on met en sus de la conversation.

Avec presque rien, on peut s’imaginer presque tout.

Le tête-à-tête dure plus longtemps que la veille, l’intérêt est réciproque, alimenté par une culture du mystère : surtout ne pas trop en dire, se dévoiler un peu, si peu, savoir lire entre ses lignes, cultiver l’art du demi-mot, de la perche lancée vers l’Autre, du fil d’Ariane laissé là, et qui ne demande qu’à être suivi. Je n’ose tirer sur cette corde, suivre ce précieux filon, cette invitation lancée dans le labyrinthe du Minotaure qui me conduira vers la délivrance, quelle délivrance ?

Les heures défilent à la vitesse de la lumière, nous sommes transportés l’un et l’autre, dans nos univers respectifs, mais notre raison l’emporte sur la fascination. Par mail, il me fait entrer dans son intimité, prolonge le fil d’Ariane. On dirait qu’il veut que je prenne part à sa vie en me donnant son emploi du temps avant la prochaine conversation.

alexandersupertramp@orange.fr> à moi03/09/2011

J’espère que ton réveil n’as pas été trop difficile disons que je me suis forcé à me lever sinon je partais loin dans les contrés américaines où tu n’as pas voulu m’emmener cette nuit.images1

J’ai fais mon petit tour de v.t.t, une chose est sûre ça réveille ! Les premiers coups de pédales sont dures mais une fois la machine en route ça fais grandement du bien.

Je décompresse un petit peu avant d’aller m’enlever les toxines. J’en profite pour t’envoyer un p’tit mess.

Je sais ce n’est pas une tenue pour écrire à une femme mais je suis couvert, tout de même transpirant, mais je sais me tenir.

Ensuite je vais aller déjeuner chez mes parents, ça m’arrange bien car mon frigo, c’est le désert de Gobi. Même les mouches n’ont pas survécues tellement il n’y a rien à manger.images2

Cet après midi, je ne sais pas encore, sûrement jardinage si le temps le permet, on verra ! Je tenais à te dire que j’ai passé un très bon moment avec toi hier soir, très agréable, j’ai bien rigolé. De bons augures pour la suite !!

Il y a un bon feeling j’apprécie beaucoup malgré les tumultes de l’ADSL, nous avons pu bien communiquer. Je me demande si je n’en rigolais pas encore dans mon lit en pensant à cette soirée fort bien sympathique. Dire que tout cela est parti d’une photo !!! Que je n’ai toujours pas vu d’ailleurs.

NON j’arrête

Pleins de bisous ma chèreun plaisir de te lireà bientôt en live !!!images3

Six heures du matin. Je me sens d’une humeur enjouée.

Cette journée clôture la semaine et les quelques courbatures me rappellent douloureusement les éclats de rire qui ont animé cette soirée. J’envoie un mail de remerciement à mon adversaire d’un soir pour le plaisir ressenti et, je l’espère, partagé. J’ai passé en sa compagnie, un bon moment de convivialité.

Il m’est d’usage de consulter ma messagerie en fin de journée, sans attente précise, juste un prétexte pour allumer mon ordinateur. C’est comme un réflexe insignifiant mais quotidien : commencer par vider ma boite de réception saturée de spots publicitaires. Une fois acquitté de cette morne tache, en un clic, je rentre dans mes sites répertoriés comme favoris pour accéder à la Start up matrimoniale. Mais mon but est précis ce soir. Je m’oriente directement sur son pseudo que j’avais pris soin, la veille, de classer parmi mes contacts préférés.

Elle est connectée. Une bulle de dialogue me le rappelle dans une petite lucarne à côté d’une fenêtre désespérément vide en lieu et place de la photo qui aurait dû s’y trouver. Elle avait décidé de ne pas se dévoiler, de laisser vadrouiller mon imagination quant à son minois. Il fallait que j’imagine un visage en adéquation avec nos échanges. Une tâche ardue pour un pragmatique comme moi.

Je lui envoie un bonsoir amical.

Notre conversation reprend là où nous l’avions laissée. Le match continue avec la même ferveur, la même intensité.

– Sympa ! Le coup : je suis fatigué, je vais me coucher, d’hier soir !

– La soirée était bien avancée, je ne voyais plus les balles que tu me balançais !

J’opte pour un humour subtilement dosé afin d’agrémenter mon jeu de séduction pour la faire remonter au filet. C’est la méthode que j’emploie pour dissimuler ma timidité, et instaurer ainsi un climat de confiance. J’avais ressenti une certaine réciprocité depuis les premières heures de nos dialogues, confirmée dans des échanges aussi musclés que la veille.

– C’est ça ! Dis plutôt que tu n’aimes pas perdre !

– Pff ! J’avais un set d’avance, tu étais à la rue ma p’tite !

– Je ne te permets pas !

– Susceptible en plus !