Le monde du Milieu

-

Livres
204 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Eleanor a 18 ans. Depuis la mort de ses parents, elle vit à Brighton, chez son oncle. Taciturne et désinvolte, la jeune fille a le goût du risque et se plaît à braver les interdits, accompagnée de sa meilleure amie, Rosalinda. Lors d'une soirée qui tourne mal, Eleanor perd connaissance. À son réveil, une rencontre étonnante l'attend : un jeune homme nommé Domenic qu'elle est la seule à voir et qui prétend être son ange gardien... Mais l'habit ne fait pas toujours le moine... Même si Dom a le physique de l'emploi, qui est-il réellement et quel est donc ce « Monde du Milieu » auquel il affirme appartenir ?

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 07 décembre 2016
Nombre de lectures 97
EAN13 9782819101321
Langue Français
Signaler un problème

cover.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

img1.png

 

 

 

 

Du même auteur aux Editions Sharon Kena

 

 

L’énigme 2+0=3 saisons 1 à 6

 

 

 

 

 

 

 

 

img1.png

 

img2.png

img3.png

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l’article L. 122-4). « Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal. »

 

 

© 2017 Les Editions Sharon Kena

www.leseditionssharonkena.com

 

 

 

 

 

 

 

 

Merci à mes premières lectrices : Rachel, Mélanie, Fanny et Laura. Vos remarques m’ont été précieuses. Merci également aux membres du comité Sharon Kena pour leurs conseils.

Table des matières

1. Trou noir

2. Réveil

3. Présence

4. Interrogations

5. Perception

6. Confessions

7. Émergence

8. Nocturne

9. Ombres

10. Mensonges

11. Retrouvailles

12. Révélations

13. Reflet

14. Dies iræ

15. Envol

16. Réminiscence

17. Confrontation

18. Coeur à coeur

19. Nouveau départ

20. Éternité

1. Trou noir

 

 

 

Eleanor

Je me souviens avoir dansé jusqu’à l’épuisement. Je suis montée sur la table du salon et j’ai perdu l’équilibre, atterrissant tout droit dans le sapin de Noël joliment décoré de rouge et or par la mère de Marvin. Tout le monde autour de moi a éclaté de rire et je les ai suivis. Je n’arrivais plus à m’arrêter de glousser comme une dinde, j’en ai eu les larmes aux yeux. Je voyais tout comme à travers une vitre, en tant que spectatrice. J’avais l’impression d’assister à un film, le film le plus stupide et le plus hilarant qu’il m’ait jamais été donné de voir.

Alistair s’est penché vers moi et m’a tirée par la main pour m’aider à me relever. Je tremblais toujours de rire. Ce connard en a profité pour essayer de me tripoter, mais je l’ai repoussé et il s’est cogné le crâne à la grande armoire contre le mur. J’ai vu à sa tête qu’il devait être en train de m’insulter, mais je n’entendais rien par-dessus les basses qui m’emplissaient les tympans. J’ai monté les escaliers lentement en me dandinant au rythme de la musique. Je voulais trouver Rose pour lui raconter ce qui venait de se passer. Dans ma tête, l’événement était prodigieux. Je venais de saccager le sapin de Noël de la mère de Marvin – c’était la meilleure blague au monde.

— Rose ! ai-je beuglé.

Je me rappelle avoir pensé que les chambres de cette baraque étaient plus vastes que ma salle à manger, ma cuisine et ma salle de bain réunies. J’ai continué à crier le nom de ma copine avec un piètre accent hispanique tout en ouvrant brusquement une porte après l’autre.

— Rosalinda ! Donde te escondes pequeña perra ?{1}

Je l’ai trouvée dans la chambre des parents de Marvin en train de se taper... Marvin. Un nouveau fou rire s’est emparé de moi en les voyant.

— Oh merde...

Rose a rigolé aussi, mais Marvin s’est énervé et m’a claqué la porte au nez.

— P’tite conne.

J’ai répondu par un coup de pied dans la porte et je suis redescendue au salon. Je me suis assise sur une chaise pour regarder les autres en train de faire n’importe quoi. Je trouvais le spectacle de leurs conneries fascinant. Sur la table trônait une cinquantaine de verres et de cadavres de bouteilles. Je me suis servie un peu de Martini. La tête commençait à me tourner, mais je savais que ça n’allait pas durer. Il suffisait que je ne bouge pas pendant quelques minutes et ça irait mieux.

J’ai senti un regard posé sur moi et j’ai automatiquement tourné la tête vers le fond de la pièce. Un type me regardait, assis sur une chaise, les bras croisés sur sa chemise noire. Je l’avais déjà vu plusieurs fois à des soirées, mais il disparaissait toujours avant que j’aie le temps de lui adresser la parole. Cette fois-ci, il ne m’échapperait pas.

La musique s’est estompée dans ma tête tandis que j’avançais vers lui. Dieu qu’il était beau ! Ses cheveux blonds et courts reflétaient la lumière blanche du plafond. J’ai découvert en m’approchant que ses yeux étaient mordorés et qu’une barbe de quelques jours mangeait une partie de ses joues. Vraiment, vraiment beau gosse. Il me scrutait d’un regard imperturbable, ce qui avait le don de me déstabiliser. Mais j’avais bien l’intention de ne pas le laisser filer.

Je me suis plantée devant lui, mon verre de Martini à la main. J’avais du mal à garder l’équilibre et j’ai dû me tenir à la table pour ne pas tomber.

— Salut. On se connaît ?

Il a secoué la tête avec un air de dépit, comme si je venais de dire la chose la plus stupide au monde. J’admets que ce n’était pas très recherché comme technique de drague, mais bon. Sa réaction m’a quelque peu refroidie.

— Qu’est-ce qu’il y a, je suis pas assez bien pour toi ?

Pour toute réponse, il m’a presque ordonné :

— Tu devrais t’asseoir.

S’il me l’avait demandé sur un ton plus invitant, j’aurais peut-être obéi. Mais il continuait de me regarder de travers alors je l’ai scanné de haut en bas, histoire de bien lui faire comprendre qu’il avait intérêt à me parler autrement. Ma vue a commencé à se troubler. L’image de ce beau gosse qui me considérait d’un air hautain s’est distendue devant mes yeux, comme quand on éteint la télévision. Un écran noir a remplacé son visage de bellâtre et je me suis sentie chuter.

 

2. Réveil

 

 

 

— Hé, ouvre les yeux, petite garce. Je sais que t’es réveillée.

Je grimaçai en entendant la voix de Rose me sortir de mon sommeil. J’avais connu plus agréable comme réveil. Ma bouche était pâteuse et mon corps tout engourdi et douloureux, comme recouvert de bleus dont j’étais incapable de définir l’origine. Je me forçai à ouvrir les yeux et les refermai aussitôt, aveuglée par la lumière du jour alors qu’il faisait encore nuit noire dans ma tête.

— Wouah, j’ai presque envie de te filmer.

— La ferme, parvins-je à articuler d’une voix râpeuse.

Je levai à nouveau les paupières, m’accoutumant doucement à la clarté. Le visage de ma meilleure amie arborait une expression à la fois moqueuse et légèrement inquiète. Ses longues boucles caramel tombaient sur ses épaules, humides. Je remarquai alors la mélodie de la pluie qui tombait dru dehors.

— Où est-ce qu’on est ?

— À ton avis ? Regarde autour de toi. Murs blancs, draps blancs... Vase moche posé sur ta table de nuit.

— Qu’est-ce que je fous à l’hôpital ? me repris-je, essayant de me redresser dans mon lit.

— Voilà une question intelligente. Tu étais dans le coma, ma vieille.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu me racontes ?

— Bon, on rembobine, fit-elle en ponctuant ses paroles d’un mouvement rotatif des mains. La fête de Marvin, tu te souviens ?

— Ouais... c’était y a longtemps, non ?

— Longtemps... genre hier soir.

— Ah bon...

Des images me revenaient peu à peu. La musique, les joints, les cocktails. La sensation de ne plus pouvoir m’arrêter de rire. Un regard froid et réprobateur. Un frisson courut le long de ma colonne vertébrale.

— Bref, je sais pas ce que tu as bu, avalé ou fumé, mais tu as perdu connaissance. Comme tu te réveillais pas, on a dû appeler une ambulance. Verdict : coma éthylique et léger traumatisme crânien. Tu t’es cogné la tête sur le bord de la table, en tombant. Comment tu te sens ?

— Je pète la forme, ironisai-je.

Maintenant que Rose m’en parlait, je ressentis effectivement une douleur à l’arrière de mon crâne. Elle éclata de rire. Un chewing-gum était collé à ses molaires. Elle en fit une bulle géante qui me claqua au visage. Un parfum de menthe artificielle vint aussitôt envahir mes narines.

— Ils ont prévenu ton oncle.

— Fait chier... Où est-ce qu’il est ?

— Il est descendu se chercher un café. Il parlait tout seul... Toujours aussi flippant, conclut-elle.

— Rose... T’as couché avec Marvin ou j’ai rêvé ?

Mon amie esquissa un sourire gêné et détourna le regard.

— Dommage, j’aurais préféré que ce soit une hallucination, me moquai-je.

— Va te faire. Il est pas si terrible que ça.

— Ouais. Pour un australopithèque. Sérieusement, tous ces poils, c’est dégueulasse.

— T’es à l’hôpital et tout ce qui t’intéresse, c’est les poils du type avec qui j’ai couché hier soir ?

Je soupirai.

— J’essaie surtout de ne pas penser à ce que va me dire mon oncle.

— Je préfère ne pas être là quand il reviendra... d’ailleurs, j’y vais. Je suis rassurée, maintenant que je sais que t’es vivante.

— Qu’est-ce que je vais lui raconter ?

— J’en sais rien, invente un truc débile. Que tu t’es laissée influencer ou quelque chose du genre.

— Attends...

— Appelle-moi quand tu seras sortie !

Les fesses rebondies de ma meilleure amie disparurent derrière la porte. Tu parles d’une pote. Une fois seule dans la chambre, je me débarrassai du dispositif qui avait dû servir à me réhydrater et me levai pour aller aux toilettes. Le miroir de la salle de bain me renvoya une image peu flatteuse. Mes cheveux bruns pendaient lamentablement de chaque côté de mon visage, mes paupières et mes joues étaient recouvertes de traces de maquillage et le bleu de mes yeux, qui me valait habituellement son lot de compliments, avait perdu son éclat. J’entendis soudain la porte de la chambre s’ouvrir.

— Eleanor ? appela la voix de mon oncle.

Je roulai des yeux.

— Je suis aux toilettes, répondis-je, espérant de toutes mes forces qu’il me laisse tranquille.

— OK, je t’attends ici.

Je pris mon temps dans la salle de bain, m’efforçant de faire disparaître le mascara qui s’était étalé un peu partout sur mes joues à l’aide d’un gant de toilette. Je passai ensuite une main dans mes cheveux pour en défaire les nœuds et retournai dans la chambre à contrecœur. Je regagnai mon lit et tirai la couverture sur mes jambes couvertes d’hématomes (traces de mes nombreuses chutes en état d’ivresse...). Mon oncle était assis sur la chaise qu’avait occupée Rose quelques minutes auparavant. Il évita de croiser mon regard, se concentrant sur ses mains posées sur ses genoux.

— Eleanor, je ne sais pas ce que...

J’attendis la suite, le scrutant d’un regard impassible. Je ne fus pas étonnée que celle-ci n’arrive jamais. Mon oncle avait pour habitude de ne pas finir ses phrases. Je pris la voix la plus mielleuse et la plus candide dont j’étais capable pour l’apitoyer sur mon sort :

— Je suis désolée, oncle George. Je ne sais pas ce qui m’a pris, ce n’est pas dans mes habitudes de boire autant... Il y avait beaucoup de monde à cette soirée et ils ont insisté pour qu’on joue à des jeux dont le but est de faire boire les autres. Et tu connais ma chance aux jeux... Je ne faisais qu’échouer et il fallait que je boive pour ne pas perdre la face devant eux.

J’eus franchement honte de lui faire le coup de la gamine qui fait n’importe quoi pour plaire à ses potes, mais je savais que ça allait marcher. Aux yeux de George, je suis et je serai toujours une pauvre petite vierge effarouchée.

Un éclat de rire résonna dans la pièce. Étonnée, je levai le regard vers mon oncle, mais son visage était empreint d’une expression de profonde solennité. Et le rire provenait du côté gauche de la pièce, près de la fenêtre. Peut-être quelqu’un de l’extérieur ? Pourtant, j’étais persuadée qu’il avait retenti à l’intérieur de la chambre. Quoi qu’il en fût, George ne semblait pas l’avoir perçu. Il secoua la tête, l’air grave.

— Il faut que tu surveilles tes fréquentations, ma grande. De vrais amis ne t’entraîneraient pas à faire des choses aussi stupides. Ta copine Rose, par exemple... Je ne suis pas sûr qu’elle soit très mature.

— Tu te trompes, la défendis-je. Elle voulait m’empêcher de trop boire, mais je ne l’ai pas écoutée.

Je revis mentalement la scène où nous étions tous assis en tailleur autour d’un jeu de cartes et Rose qui me criait « Bois, bois, bois ! » bien plus fort que les autres. Un nouveau ricanement se fit entendre du côté de la fenêtre.

— Tu as entendu ça ? demandai-je à mon oncle.

— Quoi donc ?

— Un rire. Dans cette pièce.

Il me toisa d’un regard inquiet et je me rendis compte que je devais avoir l’air complètement timbrée.

— Laisse tomber. J’ai dû rêver.

— Eleanor... ton attitude est incompréhensible... Tu es une fille intelligente, tu n’as jamais été du genre à te laisser influencer ou marcher sur les pieds... Je ne comprends pas comment tu as pu te laisser entraîner là-dedans...

Je fermai les yeux, me laissant bercer par le monologue de mon oncle, qui ne se rendait pas compte qu’il répétait les mêmes propos en boucle. Dans ces cas-là, ça ne servait à rien de le lui faire remarquer. Il devenait comme imperméable à tout élément extérieur et il s’enfonçait encore plus dans les méandres de ses pensées lorsqu’on essayait de l’en extirper. Encore sonnée, je me sentis vaciller dans un épais sommeil.

3. Présence

 

 

 

Lorsque je me réveillai à nouveau, la nuit était tombée et j’étais seule dans la chambre. Je m’en voulais quelque peu de m’être endormie. Il était bien trop tard pour qu’ils me laissent rentrer chez moi et, en plus, les bus ne passaient plus à cette heure-ci. J’allais donc devoir attendre le lendemain et, bien sûr, je n’étais plus du tout fatiguée. Oncle George avait laissé un mot sur ma table de chevet :

 

Je passe te chercher demain après le boulot. En attendant, essaie de te reposer.

Bisou,

Oncle George.

 

J’avais envie d’appeler Rose, histoire de la réveiller avec autant de douceur qu’elle l’avait fait avec moi ce matin, mais mon portable était introuvable. Mon oncle m’avait seulement apporté quelques vêtements de rechange, qui gisaient sur le dossier de la chaise à côté de mon lit.

Mes yeux s’habituèrent peu à peu à la pénombre et je crus distinguer une silhouette légèrement éclairée par un halo doré, debout au fond de la pièce. Glacée par la peur, je restai paralysée, à demi-redressée contre la tête de lit derrière moi. La personne dut percevoir mon mouvement, car elle bougea rapidement et des yeux percèrent l’obscurité. Pas jaunes, comme dans les films d’horreur, mais tout de même. Des yeux normaux ne sont pas censés briller dans le noir !

— Qui êtes-vous ? demandai-je d’une voix blanche.

Je ne sais pas pourquoi je ne criai pas tout simplement afin d’avertir les infirmières. Comptez sur moi pour faire la conversation avec les tueurs en série et tenter de les dissuader de me découper en morceaux plutôt que d’appeler à l’aide.

La silhouette avança vers moi, révélant une stature d’homme adulte. Mes poils se hérissèrent. J’étais prête à hurler.

— Ella ? Tu peux me voir ?

Les battements de mon cœur s’affolèrent. Seuls mes amis m’appelaient par ce diminutif. La voix de cet individu m’était familière, mais pas au point que je me souvienne de son identité. Je ne savais pas si je devais être rassurée ou d’autant plus paniquée que cet inconnu me connaisse.

— Mais t’es qui, bon sang ? m’impatientai-je.

J’aurais pu ajouter « et qu’est-ce que tu fous dans ma chambre d’hôpital au beau milieu de la nuit ? », mais je me doutais qu’il n’allait pas me répondre.

— Ça, c’est bizarre... marmonna-t-il en tournant en rond, une main sur la nuque. Ça n’arrive jamais quand tu es dans ton état normal.

J’eus enfin la présence d’esprit d’allumer la petite lampe de chevet qui trônait à côté du « vase moche » sur ma table de nuit. Une lumière blafarde inonda la pièce, dévoilant le jeune homme que j’avais tenté de draguer la veille avant de m’effondrer devant lui comme une poupée de chiffon. Il se figea, aussi surpris qu’un animal éclairé par des phares sur l’autoroute. Il portait la même chemise noire élégante et le même jean foncé qu’à la fête. Je le dévisageai d’un air interrogateur.

— Quand je suis dans mon état normal...? répétai-je, de plus en plus confuse.

— C’est peut-être juste parce que t’es encore à moitié endormie... Tu devrais tenter de retrouver le sommeil.

— « Tu devrais », « tu devrais »... c’est tout ce que tu sais dire ? Et tu crois vraiment que j’vais pouvoir me rendormir là ?

— C’est pas grave, je vais m’en aller, dit-il en se dirigeant vers la porte.

— Non ! Reste ici et dis-moi ce qui se passe ou je hurle et je réveille tout l’hôpital.

Il hésita un moment, esquissa un sourire en coin, puis ouvrit la porte et s’en alla. Je restai interdite, ahurie et tout bonnement incapable de crier, même si j’avais voulu le faire. Je me demandai si je n’étais pas tout simplement en train de rêver ou encore, d’halluciner. Qui sait, peut-être qu’on m’avait fait avaler des médicaments à effets secondaires douteux... Quoi qu’il en fût, j’avais conscience que quelque chose clochait : j’aurais dû être terrorisée, mais pourtant, ce que je ressentais s’apparentait plus à de la fascination. Je voulais qu’il revienne.

Toutefois, j’eus beau attendre une heure en feignant de lire un magazine, le beau blond ne refit pas d’apparition dans ma chambre. Vers 4h du matin, j’éteignis la lumière et m’efforçai de me rendormir. Au moins comme ça, le temps passerait plus vite.

 

Comme prévu, le lendemain après-midi, oncle George vint me chercher et me ramena à la maison. Je gagnai ma chambre sans un mot et m’occupai l’esprit avec de la musique et de la lecture jusqu’au soir. Vers 19h30, trois petits coups retentirent contre ma porte.

— Eleanor ? On va passer à table, annonça la voix de mon oncle.

Je n’avais rien avalé depuis la veille — impossible de faire passer la soupe insipide qu’on m’avait servie à l’hôpital — mais j’avais l’impression que mon estomac s’était resserré et avait adopté la taille d’un petit pois pour me punir de l’avoir rempli de saloperies. Je descendis quand même dans la salle à manger, histoire de faire acte de présence. Mon oncle avait préparé la table comme lors des jours de fête. Je le soupçonnai d’essayer de rétablir un climat familial pour s’alléger la conscience. Il devait se dire que c’était sa faute si j’avais mal tourné. D’ordinaire, nous mangions chacun dans notre coin, lui devant son poste de télévision et moi dans ma chambre.

La maison était comme divisée en deux. Je ne pénétrais quasiment jamais dans le salon, cette pièce décorée dans un style avant-guerre aux étagères murales recouvertes de bibelots, de photos de famille et d’une couche impressionnante de poussière.

La salle à manger était, comme je l’ai dit, réservée aux jours de fête. C’était la pièce la plus vaste de la maison et nous n’en profitions que deux ou trois fois dans l’année. Elle se constituait d’une grande table en bois de merisier et de chaises à l’allure médiévale. George et moi ne nous rencontrions pour ainsi dire que dans une pièce : la cuisine. La plupart du temps, il préparait des repas copieux en avance et nous avions des restes pour la semaine. Il arrivait aussi que je cuisine, mais c’était rare, car je manquais légèrement de talent dans ce domaine et les plats que je préparais étaient soit fades, soit trop cuits. Oncle George était toujours assez gentil pour ne pas me faire de commentaire là-dessus, car il appréciait mes (rares) efforts.

Je m’installai devant mon assiette de lasagnes fumantes qui sortaient sûrement du micro-ondes. L’odeur du plat avait beau attiser mon appétit, mon estomac se resserra encore plus pour bien me faire comprendre qu’il ne fallait pas compter sur lui.

— Comment est-ce que tu te sens ? m’interrogea mon oncle, me scrutant avec attention derrière ses petites lunettes rondes.

— Mieux, le rassurai-je. Mais je ne pourrai rien avaler.

— Fais un effort. Tu es maigre comme un clou.

Toujours la même rengaine, pensai-je. J’avais connu une période anorexique à douze ans, après la mort de mon père, et depuis, oncle George s’inquiétait sans cesse de mon alimentation. Ça me rendait malade qu’il se permette des remarques de la sorte. Je saisis ma fourchette entre deux doigts et picorai dans mon assiette. L’air satisfait, il se mit à manger sans plus me regarder. Je réitérai donc la méthode que j’avais utilisée dans le passé pour donner l’illusion que la nourriture diminuait dans mon plat. Je coupai la totalité de mon repas en petits morceaux, faisant mine de mâcher, et lorsqu’il regardait ailleurs, je les poussais les uns après les autres sur mes genoux, où j’avais placé une grande serviette en papier pour les accueillir. Cela m’énervait de devoir recourir à ce vieux stratagème d’adolescente mal dans sa peau, mais c’était la seule solution pour qu’il me laisse tranquille. Il n’y vit que du feu.

— C’était délicieux, prétendis-je en souriant après avoir avalé une dernière bouchée de vide.

Ni vu ni connu, je pliai la serviette remplie de nourriture et attendis qu’il se lève avant moi pour aller la jeter dans la cuisine. Tant pis pour le gaspillage : si je m’étais forcée à manger, tout cela aurait fini au fond des toilettes.

— Il sait que tu n’as rien mangé.

La voix masculine avait surgi de nulle part, me prenant au dépourvu si bien que je faillis en lâcher ma serviette. Je m’empressai de l’enfoncer dans la poubelle. Oncle George me tournait le dos, occupé à faire la vaisselle dans le lavabo. Je regardai partout autour de moi, honteuse et effrayée. Le cinglé de la nuit dernière m’avait suivie jusque chez moi ! Sauf que j’étais toujours la seule à l’entendre... Alors, qui est-ce qui était cinglé ?

Je m’engouffrai dans ma chambre avec la sensation d’être observée de toutes parts. Je composai le numéro de ma meilleure amie, bien décidée à me faire rassurer sur ma santé mentale. Elle répondit dès la première sonnerie.

— Alors, t’as été privée de dessert ?

— Non. Mais il me déconseille de traîner avec toi.

— Il a raison. J’exerce une très mauvaise influence sur toi, dit-elle en rigolant.

— Rose... je voulais te parler d’un truc.

— Eh ben, accouche.

— J’ai rencontré un type à la fête, avant de perdre connaissance.

— Ah... Je me disais bien que tu tenais mieux l’alcool, d’habitude. Il devait être sacrément canon pour te faire tomber dans le coma.

— Haha. Hilarant. Il a les cheveux courts et blond foncé, des yeux marron doré... il portait une chemise noire. Si tu le connais, tu sauras tout de suite de qui je parle, parce qu’il ne passe pas vraiment inaperçu... si tu vois ce que je veux dire.