Léna

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244 pages
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À quinze ans, quand elle rencontre Vince sur les bancs du lycée, la vie de Léna a sombré dans le chaos. Son père est parti avec une femme plus jeune, sa mère s’est suicidée et elle vient d’emménager chez ses grands-parents avec sa sœur cadette. Grâce à lui et à son nouveau groupe d’amis, elle retrouve un certain équilibre, mais, ils ont beau s’aimer, tous deux ont des aspirations différentes. Lui est épris de musique et de liberté, elle, écrasée par son lourd passé familial, est tétanisée par la peur de souffrir.



Au fil des années, leurs chemins n’auront de cesse de se croiser...


***


Extrait :
Vince se tenait négligemment appuyé contre le chambranle de la porte, les bras croisés, le visage fermé. Il avait l'air pour le moins menaçant, tout de noir vêtu, portant son éternel jeans, ses longs cheveux noirs retombant dans son dos et, pourtant, en voyant les bracelets de force qu'il portait aux poignets, je sentis mes jambes se dérober sous moi.

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EAN13 9791034804146
Langue Français

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Léna
Anne Saulot Léna Couverture :Néro Publié dans laCollection Vénus
©Evidence Editions2019
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Première partie
1993 – 1999
Despite all my rage, I’m still just a rat in a cage The Smashing PumpkinsBullet With Butterfly Wings
Chapitre 1
S’il y avait une chose que mon père aimait par-dessus tout, c’était sa tranquillité. Il aurait certainement continué à vivre heureux entre sa femme et sa maîtresse si, un soir pluvieux d’octobre, je n’étais allée faire un devoir de maths chez une copine. En rentrant, alors que je marchais d’un pas vif, pressée de retrouver la chaleur de mon foyer, j’étais passée devant cet hôtel miteux où une silhouette familière avait retenu mon attention. Je m’étais arrêtée, curieuse et troublée à la fois, puis un sentiment d’incrédulité m’avait submergée lorsque j’avais reconnu mon père, enlaçant une femme qui n’était pas, à l’évidence, ma mère. Clouée au sol, je les avais regardés entrer dans le hall, s’embrassant à pleine bouche. Il avait fallu un moment avant que je ne réalise ce que j’avais vu. Mais ce qui m’avait entièrement échappé, c’étaient les conséquences qui risquaient d’en découler. Après plusieurs nuits blanches, je m’étais résolue à lui parler et, une fois ma décision prise, loccasion s’était présentée rapidement. Il m’avait su de lui demander de me conduire au collège un matin, car je risquais d’être en retard.Il avait accepté d’autant plus facilement que je ne lui avais plus adressé la parole, ou si peu, depuis un bon moment et, s’il y avait une chose que mon père détestait, c’était la discorde. — Je t’ai vu avec cette femme. Une fois la voiture sortie du garage, j’étais passée à l’attaque et je n’y étais pas allée par quatre chemins. Il avait continué à conduire, les yeux rivés au bitume détrempé. Seule la teinte blafarde qu’avait prise son visage m’indiquait qu’il avait entendu mes paroles. — Qu’est-ce que tu racontes ? avait-il répondu, d’un ton agressif, sans me faire l’aumône d’un regard. — Je t’ai vu devant cet hôtel, avais-je insisté, avec plus de calme que je n’en ressentais. Il était resté silencieux un long moment, si longtemps que j’avais cru que je n’obtiendrais aucune réponse. Ce ne fut que lorsqu’il avait garé la voiture devant le collège qu’il avait desserré les dents. — Hélène… J’avais sourcillé, consciente que, s’il m’appelait Hélène et non Léna, surnom qu’il m’avait donné petite et qui à présent me collait à la peau, c’était que l’heure était grave. —… Tout n’est pas si simple. — Alors, c’est vrai ! m’étais-je écriée, incrédule. Tu couches avec cette femme ! Il avait sursauté en entendant sa petite fille employer des termes aussi peu châtiés. — Je n’y crois pas ! Comment tu as pu faire ça à maman ? Sous mon regard atterré, il avait chancelé, puis s’était e8ondré dans un grand fracas au sol, quittant le piédestal sur lequel je l’avais placé. Ainsi, mon père était cet homme faible et abject. J’avais cru mourir, étouffer à cet instant. — Pourquoi tu nous as fait ça ? Bien entendu, il n’avait pas de réponse. — Je n’ai jamais voulu vous faire de mal à ta sœur et à toi ni à ta mère d’ailleurs, avait-il tenté, mais je ne l’avais pas laissé continuer.
— Alors, il ne fallait pas coucher avec cette pute ! — Je t’interdis de me parler comme ça ! Je l’avais regardé bien droit dans les yeux, le regard brûlant de haine, et lui avait lancé cette phrase chargée de poison : — Tu n’as plus rien à m’interdire. Il m’avait saisie par le bras avant que je puisse sortir de la voiture et m’avait suppliée de ne rien dire à ma mère. J’avais >nalement promis, non pour lui plaire, mais pour épargner à ma mère le chagrin que ne manquerait pas de lui procurer une telle trahison. Promesse qui s’était avérée vaine puisque lui-même nous avait quittées en décembre, deux semaines avant Noël, avec une élégance qui m’avait laissée sans voix. Nous étions toutes trois allées passer le week-end chez ma grand-mère au bord de la mer et, en rentrant, il s’était volatilisé. Dans la lettre pleurnicharde qu’il avait laissée derrière lui, mon père confessait sa relation « passionnelle » avec une jeune femme de quelque quinze ans sa cadette, qui portait à présent le fruit de leur amour défendu, selon ses propres termes. Une telle colère m’avait envahie à ce moment que j’aurais pu le tuer de mes propres mains. J’avais peine à croire que mon père pouvait faire partie de ces lâches qui plaquaient leur femme avec des adolescentes bouillonnantes d’hormones. Et tout ça pour une donzelle qui aurait presque pu être l’une d’elles ! Pire encore, il n’avait rien trouvé de mieux à faire pour se prouver que sa virilité n’était pas sur le déclin que de l’engrosser. Mon père avait été mon premier « chagrin d’amour ». C’est lui qui m’avait appris à pleurer des nuits entières, à prier – Dieu, Satan, le cosmos – pour qu’il revienne. C’est lui qui m’avait appris qu’un homme pouvait un jour balayer, d’un claquement de porte, toutes les promesses qu’il avait pu faire –pour le meilleur et pour le pire, je serai toujours là pour toi, ma chérie, dis à papa ce qui ne va pas –simplement parce qu’une jeune et jolie rouquine lui avait montré de l’intérêt. En partant, sans s’en rendre compte, mon père avait ouvert une boîte de Pandore. Vince fut le mec des premières fois, car, même si je me proclamais adepte du « Sex, Drug and Rock n’roll », à quinze ans, je n’avais jamais « connu » de garçons, je n’avais jamais touché ne serait-ce qu’à un pétard et je savais jouer, péniblement, les premières mesures deDoll partsdu groupe Hole à la guitare. Vince m’initia à ces di8érents plaisirs, en commençant, à mon grand regret, par le rock. Avec mon cousin et sa joyeuse bande de dégénérés, ils avaient monté un groupe, dont Vincent, dit Vince, grand brun ténébreux devant l’éternel, était le chanteur et guitariste, Christophe, Chris avec un K pour les intimes, un grand blond eanqué à la gueule d’ange, était la seconde guitare, Nicolas, mon adorable cousin, le batteur, et Manu, le seul véritable « gentil » de la bande, le bassiste. Inutile de dire que leur statut de « musiciens » ne faisait que rehausser leur charme auprès de ces demoiselles et leur assurait bon nombre de conquêtes faciles. Il faut dire qu’à cette époque déjà, en dépit de leur jeu qui était largement perfectible, ils avaient acquis une certaine popularité et réussissaient même à jouer, gracieusement, dans le pub où nous allions régulièrement. Les soirs où ils se produisaient, le « Bronx » faisait salle comble et la bière coulait à ots. À dire vrai, je n’aimais pas vraiment leur son, qui manquait de >nesse et de sobriété, et j’allais à leurs concerts comme un mouton irait à l’abattoir, pour suivre mes amis. Pourtant, dès l’instant où résonnaient les premiers accords, je ne pouvais plus détourner le regard de Vince. Son charisme, sa capacité à se donner, corps et âme, à ce qu’il faisait me laissait >évreuse, la gorge sèche. J’adorais regarder ses doigts courir sur les cordes de la guitare, >ns et agiles, les imaginant sur ma peau nue. Il me fallait ce mec, je le voulais plus que tout. Il hantait mes rêves, il n’était pas rare, en pleine nuit, que je me réveille d’un rêve érotique où il jouait un rôle non négligeable tandis que,
dans la vraie vie, je jouais le rôle de la >lle qui le méprisait, hérissée par son indi8érence qui, tour à tour, me mettait en rage ou me laissait sans force. Les longs moments que je passais avec eux, à les écouter jouer, à discuter de leurs interprétations ne nous avaient pas rapprochés, mais, au moins, je savais maintenant de quoi il était capable. C’était un excellent guitariste, obstiné et travailleur, qui ne se laissait jamais démonter par une diculté et faisait preuve d’imagination et d’inventivité, même si son image de dilettante semblait lui importer plus que tout et qu’il aurait tué quiconque eut osé mentionner ses heures de travail acharné. La musique était certainement la seule chose qu’il prenait au sérieux, le reste n’était que trivialité et amusement. À mes heures les plus sombres, à cette période délicate de ma vie, je me réfugiais dans le sous-sol des parents de Vince où ils répétaient et je laissais sa voix, chaude et rocailleuse, me porter, m’envelopper dans un cocon et me caresser. C’était mon cousin qui nous avait présentés, quelques semaines après notre arrivée précipitée, à ma sœur et à moi, chez nos grands-parents maternels. Nicolas et moi, qui avions le même âge, faisions notre entrée au lycée, et Nonna, comme nous appelions notre grand-mère, m’avait con>ée à ses bons soins. Ma mère venait de mourir et mon père avait accepté, avec un soulagement perceptible, que nous vivions chez eux. Dès ma rencontre avec Vince, j’avais immédiatement eu pour lui des sentiments mitigés : son côté irrévérencieux et sa propension à n’en faire qu’à sa tête m’attiraient irrésistiblement, tout autant que sa misogynie et son manque de respect pour autrui me dégoûtaient. De folles rumeurs couraient à son sujet, que même des >lles aussi sérieuses que mes nouvelles amies colportaient : — Il fume de la drogue ! m’avait prévenue Marie, sur le ton de la con>dence, dès qu’elle avait su que Nicolas était mon cousin et que je serais amenée, par la force des choses, à fréquenter l’Infréquentable. — Marie, fumer un joint ne fait pas de toi un drogué ! s’était énervée Carole en levant les yeux au ciel. — Non, mais ça peut t’entraîner à prendre des trucs encore plus forts. — Il faut toujours que tu dramatises ! À ce moment-là, je les connaissais encore très peu, depuis quelques semaines à peine, mais j’avais pu constater que ce genre de conversation pouvait s’éterniser. Leur amitié me paraissait extraordinaire tant elles étaient di8érentes, physiquement comme dans leurs caractères. Carole, longue tige dégingandée, avait le tempérament brûlant qui allait de pair avec sa chevelure amboyante, tandis que Marie, petite blonde bien propre sur elle, se montrait toujours calme et pondérée. Cependant, un point les mettait d’accord : le manque de considération de Vince pour les >lles. Une histoire peu glorieuse avait particulièrement retenu leur attention. — Tu vois qui c’est, Karine Prévôt ? s’était lancée Carole, la voix vibrante d’excitation. Tu sais, elle est dans notre classe. La brune qui a toujours un chignon ? — La pauvre, avait été le seul commentaire de Marie. En effet, je voyais. Une belle pimbêche dont l’activité favorite était de critiquer les autres. — Elle est sortie avec lui. — Quoi ? Il est sorti avec elle ? Elle ? — Oui, l’année dernière, à la soirée de Nat. — Ils sont restés longtemps ensemble ? — Quelques semaines, c’est tout. Carole avait alors regardé autour d’elle et, s’assurant que tout le monde pouvait l’entendre, elle avait continué : — Mais un soir, elle est allée chez lui et ils l’ont fait.
Marie avait fermé les yeux, accablée. — Et tu sais ce qu’il a fait ? Elle avait attendu quelques instants, laissant le suspense monter jusqu’à devenir insupportable. — Qu’est-ce qu’il a fait ? avais-je demandé, à bout de patience, enroulant nerveusement une longue mèche de cheveux noirs autour de mon index. — Il lui a demandé de rentrer chez elle. Il lui a même dit – elle ouvrit des guillemets >ctifs avec ses longs doigts fins – de se casser de son lit, de sa chambre, de sa maison et surtout de sa vie. — Non ?! criai-je, écarquillant mes yeux bleus. — Si. Et elle a dû rentrer chez elle à pied, à trois heures du mat ! — Quel salaud ! m’étais-je écriée, enchantée, de manière bien peu charitable, qu’une telle histoire soit arrivée à ma chère camarade de classe. — En plus, il a complètement arrêté de lui parler. Il a dit à Sophie que, quand on se prétendait le meilleur coup du lycée, on devait au moins se montrer à la hauteur des espérances créées chez autrui ! — Ah, le salaud ! avais-je répété, me délectant de chaque syllabe. Cette histoire, qui avait fait le tour du lycée à plusieurs reprises et avait gagné en piquant à chaque passage, m’avait donné une image de Vince sulfureuse et fort peu sympathique. Lorsque je l’avais entendu murmurer à l’oreille de Kris, le >e8é séducteur du groupe, qu’il ne comprenait pas pourquoi tout le monde faisait un plat de la nouvelle – moi – qui, à son humble avis, était à peine baisable, mon cœur ne s’était pas vraiment réchauffé à son égard. Je ne doutais pas un seul instant qu’il eut parlé suffisamment fort pour que je l’entende. Immédiatement, il avait été clair que ce mec ne faisait rien par hasard. Ensuite, il n’avait eu de cesse, avec une hostilité non déguisée, de me faire savoir combien il me trouvait insigni>ante et dépourvue d’intérêt, et, après avoir passé au moins deux semaines à m’appeler « la nouvelle », il m’avait rebaptisé « Caroline », sans que je trouve le courage de le corriger. Mon cousin se contentait de sourire, sans chercher à prendre ma défense. D’après mon petit groupe d’amis, son attitude était tellement détestable envers moi qu’elle en devenait suspecte et ils m’assuraient qu’il y avait anguille sous roche. Les trois autres membres des « Quatre fantastiques », comme nous aimions à nous nommer, la douce Marie, Carole la rebelle et Alexandre le déjanté, le soupçonnaient de nourrir des pensées perverses à mon égard. — Il te veut, répétait à l’envi Alex, chaque fois qu’il le croisait dans le couloir, ce qui ne manquait pas de me faire rire et de provoquer la même réponse, invariablement. — Alex, il faudrait peut-être le lui dire parce qu’il n’a pas du tout l’air au courant ! Les rares fois où nos regards se croisaient, mes trois compères se perdaient en conjectures, imaginant des scénarios chaque fois plus improbables, où il m’enlevait, torturé par l’amour sans espoir qu’il me vouait, m’emportant sur son cheval noir – un cheval blanc aurait été inapproprié pour un type de son acabit. Quelle que fût l’histoire inventée, leurs élucubrations se terminaient toujours sur une image de moi attachée à son lit, subissant ses assauts avec enthousiasme. Après plusieurs mois d’indi8érence et de mépris, notre relation prit une nouvelle direction, pas forcément celle que j’aurais souhaitée, mais au moins, il finit par reconnaître mon existence. Je m’étais faite à l’idée que je n’étais même pas digne de cirer les bottes de Monsieur Vincent Swinton et qu’oser même entretenir des pensées impures à son égard portait atteinte à sa dignité. J’avais abandonné l’espoir qu’il puisse être le premier dans mon lit et m’étais rabattue sur Laurent, un mec de terminale plutôt appétissant, au grand désespoir de mon cousin, qui me demandait plusieurs fois par jour de le plaquer et de trouver « quelqu’un de mon âge ». Quand je lui déclarai, à la cantine, devant ses amis hilares, que je ne comptais pas faire ma vie avec lui, mais