Les Cousins Bruneau

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Claire Mourzac s’apprête à prendre des vacances en Dordogne chez les cousins de son mari, espérant trouver auprès d’eux calme et détente après avoir traversé des moments difficiles. Mais les Bruneau sont tout sauf reposants : jalousies et ressentiments, querelles, voire injures et règlements de comptes sont entre eux monnaie courante, sans compter les vieilles rancunes et les secrets de famille... Chaque membre du clan dévoile tour à tour les meilleurs et les pires de ses aspects, jetant le trouble dans l’esprit de la jeune femme._« Ainsi le charmant Xavier, par exemple, cachait derrière sa nonchalance étudiée un fond de dureté et de cruauté, le placide Christophe n’était qu’un petit égoïste orgueilleux, Julien le débonnaire dissimulait derrière son air bonhomme une parfaite indifférence pour ses semblables. Et que dire de l’Espagnol et de ses secrets inavoués – et inavouables ? Finalement, peut-être étaient-ce ceux qui se montraient ouvertement désagréables qui étaient les plus sincères et les plus dignes d’intérêt, la bouillante Emma ou Claude, le bourreau de travail ? »
Il faudra bien des drames et des coups de théâtre pour que se dessine enfin la voie de l’apaisement.

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Nombre de lectures 5
EAN13 9782368323014
Langue Français

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Florence LEVET
LES COUSINS BRUNEAU
Roman
I
L’autorail venait de quitter Brive. Accotée tant bi en que mal contre la fenêtre pour résister aux cahots, Claire Mourzac regardait défiler le paysage tandis que la motrice attaquait les premières pentes au-dessus de la ville, surprise de se retrou ver en train d’escalader des montagnes pour se rendre dans une région qu’elle avait imaginée moins accidentée. Elle se demandait encore, comme elle n’avait pas cessé de le faire dans les jours qui avaient précédé, si elle avait vraiment bien fait d’entreprendre ce voyage qui s’était décidé si vite et qui la conduisait, à des centaines de kilomètres de chez elle, vers de parfaits inconnus dont elle ne pouvait deviner comment ils allaient l’accueillir.
« - Je sais ce qu’on va faire : je vais t’envoyer chez mes cousins Bruneau ! », s’était exclamé son mari.
Et c’était par là que tout avait commencé.
*
Il n’y avait même pas un an que Claire avait épousé Adrien Mourzac, un archéologue de près de trente ans son aîné, et, contrairement à ce qu’avaient pu penser les esprits chagrins et mal intentionnés, c’avait été un mariage d’amour pour l’un comme pour l’autre. Adrien était veuf depuis déjà quelque temps et, quoique les aventures ne lui eussent pas manqué, il n’avait jamais songé sérieusement à refaire sa vie jusque là. Il voyageait beaucoup, passait une partie de l’année à arpenter les chantiers de fouilles, une autre à préparer conférences et publications, son érudition était reconnue dans le monde entier, il était sans cesse sollicité.
Claire avait suivi ses cours avec passion, il avait fini par remarquer l’étudiante assidue et brillante qui lui posait de pertinentes questions, elle avait entrepris des recherches sous sa direction, elle l’avait accompagné sur plusieurs sites. Ils avaient d’abord eu une liaison discrète, qui se consolidait au fil des jours au fur et à mesure qu’ils se découvraient des goûts communs dans divers domaines, il avait fini par l’épouser au début de l’été dernier. Ils formaient un couple d’ailleurs relativement assorti : à la cinquantaine, l’archéologue gardait une allure d’éternel étudiant, un corps mince et musclé, aguerri par les séjours en plein air dans des conditions souvent précaires et inconfortables, par les marches en terrain accidenté et l’exercice physique, ses cheveux noirs bouclés se teintaient à peine de gris, ses yeux bruns étaient vifs et rieurs, la passion qu’il entretenait pour tout ce qui touchait à son métier lui maintenait l’esprit toujours en éveil. La profonde admiration qu’il avait d’abord suscitée chez sa jeune épouse se doublait désormais d’une immense te ndresse, il avait été pour elle un amant expérimenté et attentionné, l’entente entre eux était totale. Et il avait manifesté une joie sincère qui l’avait beaucoup émue lorsque, au printemps, elle lui avait annoncé qu’elle débutait une grossesse. Il n’avait pas eu d’enfant de sa première femme et il en avait plusieurs fois manifesté le regret devant elle depuis leur mariage. Peut-être était-il parvenu à une étape de sa vie où il ressentait le besoin de laisser derrière lui une descendance ou bien ce manque était-il plus ancien dans son existence, à moins qu’il n’eût entretenu la crainte d’être incapable de procréer ? Toujours est-il qu’il avait accueilli la nouvelle avec bonheur.
Mais la période faste qu’ils venaient de connaître a-vait brutalement pris fin lorsque la jeune femme avait perdu l’enfant qu’elle portait, il y avait maintenant un peu plus d’un mois. L’expérience l’avait laissée épuisée tant physiquement que moralement, Adrien aussi avait été profondément touché et ils avaient vécu quelque temps au ralenti, sans voir personne, se repliant sur eux-mêmes. Cependant les impératifs de son métier sollicitaient de nouveau l’érudit, il ne pouvait plus longtemps différer les obligations qu’il avait laissées en suspens. Il devait passer à présent cinq semaines à diriger un nouveau chantier de fouilles, en Asie Mineure, dans une région reculée au climat rude, à l’écart des grandes routes. Certes, il avait toujours été entendu que Claire ne l’y accompagnerait pas, eu égard à son état, mais resterait à Paris pendant ce temps, dans leur petit appartement du Quartier Latin ; toutefois les actuelles données du problème avaient bousculé leurs projets. La jeune femme, en effet, avait supplié son mari de l’emmener avec lui, elle ne supportait pas l’idée de demeurer dans la capitale maintenant, à ressasser son malheur dans l a solitude. Par ailleurs, il était difficilement concevable, étant donné sa santé affaiblie, de lui faire subir l’inconfort d’un campement sur un plateau désolé, dans des conditions rudimentaires, sans médecin à proximité. Ils en avaient discuté pendant de longues soirées, tournant et retournant les mêmes arguments. Claire ne souhaitait pas non plus se rendre chez ses propres parents, qui habitaient Rennes, passer le mois de juillet dans leur appartement du centre-ville n’était pas une perspective bien réjouissante pour cette fille unique, qui avait quitté depuis déjà plusieurs années le toit paternel pour poursuivre ses études dans la capitale et dont les liens d’amitié tissés pendant sa jeunesse s’étaient aujourd’hui plus ou moins distendus, avec des condisciples qui avaient chacun bâti sa vie de son côté et qui ne partageaient plus rien avec elle. Alors, que faire ? Elle n’avait pas davantage d’amis assez intimes pour pouvoir se permettre de leur imposer sa présence pendant plusieurs semaines sur leur lieu de vacances. Le mariage, au demeurant, l’avait conduite à relâcher quelque peu ses relatio ns d’étudiante et elle ne se connaissait plus de camarade d’études assez proche pour accepter de fai re avec elle un long séjour dans un lieu touristique quelconque. C’était alors que, pour finir, Adrien s’était soudain écrié, comme l’idée lui apparaissait brusquement :
« - Je sais ce qu’on va faire : je vais t’envoyer chez mes cousins Bruneau ! ».
Depuis deux ans qu’elle pouvait prétendre bien le connaître, elle n’en avait jamais entendu parler, de ces cousins Bruneau, mais, en une seule soirée, elle avait vu son mari dévoiler sous ses yeux tout un pan de son existence qu’elle avait ignoré jusqu’alo rs. Elle lui avait beaucoup parlé, quant à elle, de son enfance et de sa jeunesse toutes proches ; tout efois, et c’était sans doute dû à leur différence d’âge, elle ne savait rien des siennes. Et voilà qu e soudain il lui était apparu sous les traits d’un personnage tout différent, ceux du jeune provincial qu’il avait été avant d’atteindre à la renommée qui était aujourd’hui la sienne.
Adrien Mourzac était en effet originaire de la Dordogne, et plus précisément d’un hameau nommé Cantignac, au bord du fleuve, du côté de Montignac. Fils unique, il avait perdu ses parents relativement tôt et sa carrière l’avait peu à peu éloigné de ses racines, mais il avait encore au pays natal des cousins germains qui poursuivaient l’expl oi-tation des terres familiales. La région était agréable et touristique, avec un climat doux, elle pouvait constituer un lieu de villégiature agréable pour une jeune femme meurtrie par la vie et la fami lle d’Adrien prendrait soin d’elle. Il avait d’ailleurs gardé là-bas la maison de ses parents, où il faisait épisodiquement – très épisodiquement – de brefs séjours à la saison de l’ouverture de la p êche ou de la chasse lorsque ses nombreuses obligations lui en laissaient le loisir, de moins e n moins ces dernières années malheureusement. Claire pourrait s’y installer et, après avoir boucl é son chantier, il l’y rejoindrait, ils pourraient y demeurer quelques jours ensemble avant de regagner Paris à la fin du mois d’août. Qu’en pensait-elle ? N’était-ce pas une bonne idée ?
A partir de ce moment-là, Adrien avait pris les cho ses en main. Il avait écrit à ses lointains parents pour reprendre contact – ceux-ci n’avaient pas le téléphone, semblait-il –, il en avait profité pour leur annoncer son mariage, ce qu’il avait négligé de fai re en son temps, avait arrangé le séjour de sa femme parmi eux, organisé son voyage tout en faisant de son côté les préparatifs de son campement
en Turquie et, ce matin même, il l’avait mise dans le train avant de se rendre à l’aéroport d’où il s’envolerait à son tour pour sa propre destination.
*
Le trajet en lui-même réservait maintenant quelques surprises à Claire. Jusqu’à Brive, l’express avait filé, elle n’avait eu que le temps d’apercevoir les premiers contreforts du Massif Central, regardant le paysage changer au fil des kilomètres, tout en parcourant d’un œil distrait un roman qu’elle avait emporté et sur lequel elle ne parvenait pas à fixer son attention, faute d’une intrigue vraiment consistante. Puis les difficultés étaient apparues, elle avait attendu un long moment la correspondance en direction d’Aurillac, regardant partir celles de Tulle, puis de Rodez, avant de monter à son tour dans l’unique wagon constituant son autorail, une de ces michelines à l’ancienne comme on en rencontrait encore sur les lignes secondaires en ce début des années soixante-dix, qui se vident et se remplissent entre deux gares de gens qui parlent pa tois et qui paraissent tous se connaître, se demandant à la cantonade des nouvelles des uns et d es autres, elle avait eu l’impression d’être soudain revenue des années en arrière par l’effet d’un curieux mécanisme à remonter le temps, elle qui s’était vite habituée à voyager avec son mari par les vols longs courriers ou les trains rapides, elle avait oublié qu’il pouvait exister encore, à l’intérieur du pays, de ces petites lignes d’intérêt local seulement fréquentées par les habitants du coin, qu i s’en allaient flâner avec tours et détours dans tous les villages des environs et où l’on s’arrêtait, lui semblait-il, à tout bout de champ. Le cours du temps lui avait paru se ralentir, elle avait la sensation de ne pas avancer pendant cette dernière étape de son voyage. Elle s’était apprêtée à descendre à la prochaine station, où la famille de son mari était censée venir l’accueillir, et voilà qu’au lieu de glisser vers la vallée de la Dordogne, la motrice avait l’air de vouloir s’élancer vers des sommets !
Prenant son mal en patience, elle récapitula une dernière fois dans son esprit le peu qu’elle avait appris de ses hôtes avant de les aborder. Selon ce que lui avait confié l’archéologue, c’était le plus jeune de la fratrie, Claude, celui qui avait exacte ment l’âge d’Adrien, qui était le chef de l’exploitation et aussi le seul qui fût marié. Il vivait là avec sa femme, Marguerite, et la maison abritait également son frère aîné, Julien, qui possédait un atelier de menuiserie à proximité, ainsi que, pendant les grandes vacances, leur sœur Emma, qui était directrice d’école dans les environs. Claude et Marguerite avaient eu trois enfants : il semblait à Adrien, mais il n’en était pas certain, que l’aînée travaillait à Périgueux ; le second devait poursuivre encore des études universitaires – de quoi ? Adrien avait été incapable de le lui préciser – ; quant au troisième, il prêtait la main à son père po ur les travaux de la ferme. Claire se disait qu’elle n e devait donc pas trop compter sur la jeune génération pour trouver un peu de distraction, il lui faudrait se débrouiller seule, à moins qu’Adrien n’eût passé sous silence des personnages secondaires. En effet, dans son récit, celui-ci s’était surto ut attaché à relater les faits du passé, ce qui était bien naturel, en se remémorant ces cousins qui avaient été ses compagnons d’enfance, il avait aussi évoqué devant sa femme celle qui avait été sa préférée, l’aînée des trois autres, Céline, emportée par un c ancer foudroyant avant d’avoir atteint la cinquantaine, quelque quinze ans auparavant. Toutef ois, tous les noms qu’il avait prononcés n’avaient suscité aucune image dans l’esprit de Cla ire et, maintenant encore, elle se demandait comment elle avait pu se laisser persuader de venir passer un mois seule au milieu de ces inconnus.
Mais il n’était plus temps d’hésiter ni de tergiverser, le convoi avait commencé à ralentir et la montre de la jeune femme lui confirmait que l’heure à laqu elle son périple devait toucher à sa fin avait enfin sonné. Elle se prépara donc à descendre.
*
Le quai était désert sous le soleil de l’après-midi, Claire s’attendit au pire. Les rares voyageurs qu i avaient quitté l’autorail en même temps qu’elle se hâtaient déjà vers la sortie et, comme personne d’autre ne se montrait, elle leur emboîta le pas, chargée de sa valise et de son gros sac de voyage. Aller jusqu’au guichet, prendre un billet, repartir en sens inverse et rentrer à Paris, c’était peut-être ce
qu’elle avait de mieux à faire, se disait-elle en se rendant compte qu’elle ne connaissait même pas l’adresse exacte des cousins d’Adrien. Les Bruneau à Cantignac, était-ce suffisant ? Est-ce qu’on les connaissait par ici ? Et d’ailleurs, ce n’était certainement pas dans ce genre d’endroit qu’on devait pouvoir trouver un taxi au coin de la rue !
Et puis, en franchissant la porte vitrée qui donnait sur l’intérieur du bâtiment, Claire tomba nez à nez avec une femme qui se tenait là immobile et, à moitié soulagée, elle eut immédiatement l’intuition que celle-ci devait constituer le seul comité d’accueil auquel elle pourrait prétendre. Pas très grande, mais mince et encore svelte, vêtue d’une robe imprimée de fleurs noires et blanches à la coupe simple et chaussée de solides sandales de cuir, l’inconnue semblait l’attendre de pied ferme. Vue de plus près, elle avait un visage hâlé aux traits régulier s, que des rides profondes vieillissaient prématurément, et des yeux bruns, vifs et scrutateurs.
« - Vous êtes Claire, je suppose », affirma-t-elle, en faisant un pas en avant.
« - Oui, je…
- Je suis Emma, la cousine d’Adrien ».
Elle ne ressemblait pas franchement à l’élégant archéologue, mais il y avait quand même entre eux un petit air de famille. Sans proposer à la jeune femm e de l’aider à porter ses bagages, sa parente par alliance poursuivit :
« - Je suis venue vous chercher pour vous amener à la maison ».
Et, comme Claire l’avait pressenti, elle acheva par l’inévitable question.
« - Vous avez fait bon voyage ?
- Oui, merci, un peu long seulement.
- Oh, mais, c’est que nous ne sommes pas arrivées, il nous reste encore un bon bout de chemin à faire ! ».
Allons bon ! « Par quel moyen ? », se demanda Clair e avec lassitude. Pas dans un vieil autobus bringuebalant, comme celui qui était garé un peu plus loin, au moins, il n’aurait plus manqué que cela au tableau ! Non, cette épreuve lui serait épargnée : en sortant, elle vit la cousine Emma se diriger résolument vers une antique camionnette gri se susceptible de constituer un moyen de transport sinon plus confortable, du moins plus direct et par conséquent plus rapide.
Un homme, qu’elle ne voyait que de dos, était accoudé au volant et fumait une cigarette. Précédant la voyageuse toujours encombrée de ses bagages, Emma fonça droit sur lui et ouvrit brusquement la portière côté passager. Il sursauta, comme arraché à un rêve, et se hâta de quitter son siège, montrant enfin son visage. Pas plus de vingt ans, estima Claire au premier abord, des traits fins et bien dessinés, des yeux sombres, une beauté qui tenait plus du cha rme sauvage que de l’esthétique classique. Debout à contre-jour, il révélait une longue silhou ette élancée d’adolescent, sans doute était-ce l’un des fils de Claude : l’intellectuel ou l’agriculteur ?
« - Mets les valises derrière », lui ordonna Emma, tout en poussant Claire dans le véhicule.
Il obéit sans barguigner, avant de regagner sa place. Claire lui jeta un regard curieux, espérant un accueil plus chaleureux de sa part, mais il se contenta de la fixer quelques secondes en silence de ses yeux noirs, sans sourire, tout en faisant rugir son moteur.
« - Lui, c’est votre cousin l’Espagnol », lança Emm a négligemment, réduisant les présentations au strict minimum, ce qui ne permit pas à Claire de trancher l’alternative qui lui était venue à l’esprit en
le voyant. « Eh bien, toi, tu vas nous laisser là jusqu’à demain ? ».
Le garçon appuya d’un coup sur l’accélérateur, la camionnette fit un bond en avant et se mit à filer sur les petites routes qui, serpentant entre bois et taillis au flanc des collines, les feraient descendre progressivement dans la vallée de la Dordogne.
La première partie du trajet s’effectua en silence. Claire, coincée sur l’unique banquette entre ses deux compagnons de voyage, ballottée de l’un à l’au tre au gré des mouvements du véhicule, les contemplait alternativement. A sa droite, la cousine d’Adrien, sourcils froncés et lèvres serrées, regardait obstinément devant elle, son visage hâlé par le grand air ne manquait décidément pas d’une certaine beauté, malgré les atteintes de la maturité qui contrastaient avec le regard étonnamment jeune de ses yeux sombres. Claire aurait eu quelque peine à évaluer son âge, si elle n’avait pas tenu de son mari qu’Emma n’était l’aînée de ce dernier que d’une seule année et qu’elle terminait une carrière d’institutrice. A sa gauche, l’Espagnol, imperturbable, la cigarette au coin des lèvres, ne s’occupait pas davantage d’elle, il conduisait vite, avec des gestes brusques et heurtés, et paraissait absorbé par la poursuite de quelque secrète réflexion. Vu de près, il semblait peut-être un peu moins jeune qu’au premier abord, sans doute était-il sensiblement du même âge que la jeune femme ; une légère cicatrice blanche marquait sa tempe à la racine des cheveux et ses mains, posées sur le volant, retinrent un instant l’attention de Claire. Brunes et musclées, elles étaient parsemées de ces coupures et écorchures plus ou moins anciennes qui trahissent u ne activité manuelle – finalement, ce devait être le cousin agriculteur –, leur forme avait cependant pour elle quelque chose de vaguement familier sans qu’elle pût s’expliquer quoi ; la droite surto ut l’intriguait par deux signes particuliers, l’index était cerclé d’une vilaine cicatrice, comme un anneau trop petit qui serait resté coincé à hauteur de la deuxième phalange, juste au-dessous de l’articulation, on aurait pu penser que le doigt, coupé net, avait été recollé de travers, déviant vers le majeu r ; quant à l’auriculaire, il portait une bague originale, surprenante chez ce jeune paysan, un lar ge cercle d’argent ciselé orné d’une turquoise taillée en losange, certainement une bague de femme à l’origine, trop étroite pour celui qui en avait hérité, mais qui devait être depuis longtemps en sa possession, car elle semblait à jamais incrustée dans sa chair. « Souvenir de famille ou gage d’un premier amour ? », se demanda Claire, qui, par ailleurs, aurait bien voulu élucider l’origine du surnom qui paraissait lui tenir lieu d’état civil et savoir quelle était sa place dans la famille, mais elle n’osait pas le questionner directement, elle n’avait pas encore entendu le son de sa voix et la pensée fugitive vint la traverser qu’il était peut-être muet, à moins qu’il ne comprît pas le français, d’où son sobriquet ?
Pendant de longues minutes, la camionnette suivit la départementale flânant sur le plateau calcaire, entre les terres rouges et les bosquets de chênes-lièges, par la fenêtre ouverte du conducteur entrait par moments le chant des cigales. Puis on plongea dans une longue descente en lacets en direction de la rivière en contrebas.
« - Comme ça », attaqua Emma tout à coup, « vous avez décidé de venir vous reposer un peu chez nous ».
Avec hésitation, comme elle ignorait ce qu’Adrien avait dit exactement à ses cousins sur les raisons de la venue de sa femme, Claire acquiesça, elle ne savait pas comment elle devait prendre cette remarque.
« - Il était temps qu’Adrien se souvienne qu’il a encore une famille, nous finissions par croire qu’il nous avait complètement oubliés ! Ca fait plus de t rois ans qu’on ne l’a pas vu par ici et je ne me souviens pas qu’il nous ait fait part de son mariage ».
Ah, c’était donc là que le bât blessait et ce qui expliquait la froideur de l’accueil ! Cette évidence frappa Claire aux dernières paroles de son interlocutrice et elle chercha à justifier la conduite de son mari avec un minimum de diplomatie.
« - C’est-à-dire… Nous nous sommes mariés dans l’intimité, nous n’avons invité que quelques amis proches ».
« Et la différence d’âge et de statut social entre nous exigeait une certaine discrétion », aurait-elle pu ajouter, mais elle garda par-devers elle cette considération, tout en ayant l’intuition qu’Emma l’avait entendue comme si elle l’avait exprimée à haute voix.
« - Oh, de toute façon », coupa celle-ci, « je pense qu’aucun de nous n’y serait allé, mais il aurait pu au moins nous prévenir. Nous n’avons appris votre existence que par sa lettre de la semaine dernière, quand il nous a annoncé votre arrivée.
- Je suis désolée.
- Mais il ne vous avait peut-être pas parlé de nous, à vous non plus ?
- A vrai dire… ».
Emma haussa les épaules avec impatience, elle semblait avoir l’habitude d’aller droit au but et ne devait pas perdre son temps en finasseries.
« - Après tout, ça n’a pas d’importance, nous aurons tout le temps de faire connaissance, pas vrai ? Mais c’est que nous n’en avons pas eu beaucoup, de temps, pour remettre la maison en état, depuis plus de trois ans qu’elle n’a pas été habitée ! Enfin, vous verrez. En tout cas, vous pourrez prendre vos repas avec nous, je vous enverrai Thérèse pour le ménage et l’Espagnol vous fera des courses si vous avez besoin de quelque chose ».
Claire tourna vivement la tête vers son voisin de gauche et surprit sur ses lèvres un petit sourire qu’elle ne sut comment interpréter. S’il était muet, du moins n’était-il pas sourd et la perspective évoquée semblait plutôt lui plaire.
« - Je ne veux pas vous déranger », protesta néanmoins la jeune femme par politesse.
« - Qui est-ce que ça dérange ? », riposta Emma qui avait décidément son franc-parler. « Vous savez, quand on est nombreux, un de plus ou de moins… ».
Claire sauta sur cette occasion de faire diversion et elle s’empressa de questionner :
« - Vous êtes si nombreux que ça ?
- Voyons… Claude, Marguerite et moi, ça fait déjà trois », énuméra Emma, « et puis Julien, qui vit avec nous, même si ce feignant ne lève jamais le petit doigt pour nous aider. Quant aux jeunes, il vaut mieux ne pas en parler ! ».
Surprise de cette diatribe inattendue, Claire l’avait cependant écoutée sans en perdre un mot, essayant de se faire une idée de la famille de son mari à pa rtir de ces quelques éléments, bien qu’elle eût préféré que son informatrice se montrât un peu plus explicite au sujet de ces « jeunes » sur lesquels s’abattait un jugement sans indulgence. Ce fut une nouvelle fois vers l’Espagnol qu’elle se tourna, espérant lire ses sentiments sur son visage, mais il demeura de marbre, sans paraître s’émouvoir le moins du monde des sous-entendus injurieux que cont enaient de manière implicite les dernières paroles d’Emma. Comme ils quittaient la route qui enjambait un peu plus loin la Dordogne pour s’engager dans un chemin de traverse, autrefois goudronné, qui n’était plus guère que trous et bosses entre les touffes d’herbe qui avaient envahi le milieu du macadam, il jeta par la portière sa dernière cigarette, il en avait allumé plusieurs durant le trajet sous le regard sans aménité de sa parente, et il désigna sans mot dire à Claire un toit de tuiles plates qu’on devinait au loin entre les arbres.
« - Nous arrivons », commenta Emma. « Vous avez faim, peut-être ?
- Non, j’ai déjeuné à la gare de Brive, il y avait plus d’une heure d’attente. C’est votre maison ?
- Oui, c’est là-bas, tout au bout de la route ».
Le passage s’élargit, on voyait à présent plus nettement les bâtiments qui s’échelonnaient au fond de la vallée, séparés de la rivière par des prairies, dominés, sur les flancs de la colline, par quelques rangs de vigne alternant avec des vergers de noyers, un paysage typique de la région que Claire découvrait avec intérêt. Elle qui était allée au bout du monde avec son mari, elle n’avait guère dans son propre pays dépassé la sud de la Loire et, à tout le moins, ce séjour improvisé dans sa famille par alliance lui permettrait de combler partiellement cette lacune.
Ils passèrent d’abord devant un atelier vitré, dont la porte ouverte laissait s’échapper le bruit caractéristique d’une scie électrique. Une camionnette grise semblable à celle qui les transportait stationnait dans la cour en plein soleil, des planches en dépassaient par l’arrière, d’autres étaient empilées le long du mur, il sembla même à Claire qu ’elle percevait l’odeur du bois fraîchement coupé par la vitre baissée. Deux ou trois sapins s’appuyaient au mur de derrière et le séparaient d’une petite maison à demi dissimulée par une haie mal ta illée, laquelle permettait seulement d’en apercevoir deux fenêtres mansardées aux volets mi-clos d’un bleu délavé.
« - On reviendra tout à l’heure », décida Emma, confirmant ainsi de façon indirecte l’idée surgie dans l’esprit de Claire qu’il s’agissait là de la maison qu’Adrien avait héritée de ses parents.
Le chemin partageait maintenant en deux une longue étendue d’herbe, bordée du côté de la rivière d’un rideau de peupliers, pour finir brusquement en cul-de-sac entre les bâtiments de la ferme proprement dits. Un haut mur de pierres à l’ancienne barrait la route, percé d’une porte charretière qui n’avait visiblement pas été fermée depuis de générations et qui donnait accès à une cour intérieure, autour de laquelle se répartissaient les différents éléments : la maison d’habitation doublée d’une grange à la manière du pays sur la plus grande largeur, face à l’entrée, sur les autres côtés des hangars surmontés de greniers et plus loin, sur la droite, vers l’intérieur des terres, les abris des animaux auxquels on accédait par un passage entre le corps du logis principal et l’un des fenils. L’ensemble, tout en pierre ocre de la région, couvert de tuiles plates, évoquait un petit château, impression renforcée par la tour d’un pigeonnier qui flanquait l’habitation du côté opposé au grenier.
L’Espagnol arrêta son véhicule d’un coup de frein s ec en plein milieu du passage. Emma quitta aussitôt son siège, d’un de ces mouvements vifs qui trahissent une femme d’action peu encline à traînasser, et lança une invitation en forme d’injonction.
« - On va boire un café ».
Puis elle ajouta, sur le même ton.
« - Je pense que les autres sont tous là à nous attendre. C’est qu’on n’a pas beaucoup l’occasion de recevoir des visites, ici… Toi, l’Espagnol, laisse les valises derrière, tu reconduiras Claire chez elle tout à l’heure. Et pour le moment, va me casser du bois pour la cuisinière ».
Claire s’apprêta à la suivre et jeta un dernier regard vers le conducteur. Brusquement, un sourire juvénile éclaira le visage de celui-ci.
« - Le diable l’emporte, la vieille pie ! », maugréa-t-il à mi-voix pour qu’elle ne pût pas l’entendre.
Comme la jeune femme, interloquée, n’osait rien dire, se contentant d’ébaucher à son tour un sourire timide à son adresse, il poursuivit d’un ton moqueur :
« - Eh bien, bonne chance pour affronter les fauves ! ».
Et sans lui donner le temps de répliquer il quitta sa place d’un bond et disparut derrière la camionnette.
Alors Claire, après un bref regard circulaire autou r d’elle, se mit en marche vers la grande cuisine sombre qu’on apercevait par la porte vitrée ouverte sur la cour.
*
Pendant l’absence d’Emma, comme celle-ci l’avait su pposé, une partie de la famille s’était rassemblée dans la cuisine après le repas de la mi- journée, qui s’était d’ailleurs inhabituellement prolongé après son départ, à boire du café et à bavarder autour de la table. Se trouvaient là Julien, l’aîné de la fratrie, et son neveu Xavier, Marguerite, la femme de Claude, et, flanquée de son petit garçon, Thérèse, la jeune employée qui aidait les f emmes de la famille dans l’entretien de la maisonnée. Il aurait été en effet difficile de se passer de ses services dans la mesure où Marguerite, souffrant d’une grave affection très invalidante, la sclérose en plaques, qui évoluait déjà depuis de années et l’avait peu à peu condamnée au fauteuil roulant, n’avait plus de maîtresse de maison que le titre. Quant à Emma, hors les périodes de vacances scolaires, sa charge d’institutrice lui prenait le plus clair de son temps.
Bien sûr, Claude et son fils cadet Christophe étaie nt déjà repartis au travail lorsque le comité d’accueil de la voyageuse avait quitté les lieux, m ais les autres, profitant des circonstances exceptionnelles et du prétexte si opportun d’attendre pour la recevoir dignement la cousine par alliance, avaient trouvé là une agréable excuse à leurs velléités de paresse. Regardant s’éloigner la camionnette conduite par l’Espagnol, ils avaient trouvé soudain à l’atmosphère une certaine légèreté qui avait des relents de vacances.
Julien s’était assis devant la table aux côtés de Xavier, le fils aîné de Claude et son neveu préféré, qui feuilletait le journal du jour étalé devant lui. Malgré les trente et quelques années qui les séparaient, ces deux-là avaient toujours eu entre eux de réelle s affinités : indolents et rêveurs, ennemis des efforts physiques, ils s’entendaient comme larrons en foire pour laisser le plus possible de besogne aux autres et s’éviter de la peine. Julien, menuisier de son état, dont l’atelier était situé à l’entrée de la propriété, végétait de petits travaux qu’il accomplissait avec l’aide d’un ouvrier partageant sa façon de vivre désinvolte. Ils savaient prendre leur temps, ne se précipitaient jamais sur l’ouvrage et possédaient depuis bien longtemps l’art de faire patienter le client.
Pour l’instant, le menuisier bâilla, remplit de nou veau sa tasse de café et la vida. Il essuya sa moustache d’un revers de main, puis attira à lui une feuille du journal et se mit à bourrer sa pipe en parcourant des yeux les articles. Xavier alluma une cigarette et, se renversant en arrière sur sa chaise, envoya des anneaux de fumée au plafond. Marguerite, les mains abandonnées sur les genoux, semblait somnoler au fond de son fauteuil. Il n’y avait que Thérèse qui s’activait : elle avait posé devant elle un panier rempli de haricots verts et commencé à les éplucher en vue du repas du soir, avec l’aide aussi maladroite que pleine de bonne volonté de son fils Pascal, un petit blondinet de cinq ans. On serait encore nombreux à table ce soir, il ne s’agissait pas de lambiner.
« - Je me demande à quoi elle ressemble, cette cousine de Paris », lança Xavier à la cantonade, sans s’adresser à personne en particulier. « On n’en avait jamais entendu parler jusqu’ici. J’ai hâte de la connaître.
- Toi, toutes les filles t’intéressent », observa Julien bourru, par-dessus sa pipe.
« - Erreur, seules les jolies filles m’intéressent », corrigea Xavier en souriant.
- Oui, mais celle-ci, c’est la femme d’Adrien, ne l’oublie pas !
- Il paraît qu’elle est plus jeune que lui,