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Les fantômes de Laura

De
388 pages

« Quels pêchés ai-je donc commis pour mériter tant de douleurs ? La vie est faite de souffrances et de douleurs, elles s’estompent progressivement et un bonheur vient les remplacer en vous explosant intempestivement dans le coeur et dans le ventre, vous illuminant les yeux et la vie tel un feu de mille artifices... »
Avec Les fantômes de Laura, l’auteur nous transporte de l’Alsace aux étendues désertiques du Sahara et nous emmène sur la terre de Saint-Augustin. Sur fond d’humour, de poésie et de plongées historiques, il nous fait voyager de l’Australie des Aborigènes au Canada des Acadiens pour nous faire vivre l’histoire d’un amour que la haine et les fantômes s’acharneront à détruire.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-80573-7

 

© Edilivre, 2014

 

 

Illustration de couverture :

©Farid Benyaa/Chaîne

www.benyaa.com

Dédicace

 

 

À la mémoire de mon père

1
Un choc

Je ne sais pas ce qu’il m’est arrivé. Renversée par un camion ? Percutée par un TGV ? J’essaie d’ouvrir les yeux, mes paupières restent collées. Ma tête est lourde et les murs tournent. À une vitesse vertigineuse. J’en ai des nausées. Je ne sais pas où je me trouve. Je suis enfermée dans un épais brouillard. J’agite les bras pour tenter d’en sortir ; ça tourne de plus en plus vite autour de moi et je m’enfonce dans le brouillard. Je veux dormir, dormir… Je ferme très fort les yeux. Dormir…

Je sens une pression douce, légère, sur ma main droite qui me réconforte tout de suite. J’essaye de bouger la tête. Une horrible douleur me bloque le cou. J’ai l’impression que j’émerge d’un gouffre. Une autre main, chaude et aérienne, se pose sur mon front… Dans un éclair, je reconnais ma mère. Je ne suis pas sûre, c’est peut-être Maman… Cette présence me rassure. Je ferme fort les yeux, très fort. Une pression sur l’épaule. J’ouvre de nouveau les yeux. Un visage d’ange se penche sur moi. Quel tendre, quel doux sourire ! Triste aussi. Non, s’il te plaît, ne sois pas triste pour moi. Je suis sortie de mon corps, je ne le sens plus, je suis en apesanteur, je lévite. Un autre visage, très beau, trop beau pour être réel, me regarde. Un visage d’homme. Un joyeux sourire dévoile des dents d’une éclatante blancheur. Ses yeux d’un bleu profond s’enfoncent dans les miens. Il est comme… irréel ; comme moi, il plane, me tient compagnie. Je ne le reconnais pas, mais je sais que je l’aime, j’en suis sûre. Mon corps est broyé, ma tête est cassée et le large pansement qui l’enserre n’atténue pas la douloureuse pression qui veut la faire exploser. Mes paupières pèsent une tonne, je lutte pour les empêcher de se refermer, mais rien n’y fait. Je suis spectatrice de ma vie, un film défile en accéléré. Des images se bousculent dans mes yeux, les unes familières, d’une étonnante netteté, d’autres improbables, confuses et incohérentes, plus floues que le flou de la brume qui m’entoure. De temps à autre, le film se joue à vitesse normale et même, parfois, au ralenti. Je m’élance pour faire mon service. Je saute, le corps élastique est tendu comme un arc, le bras levé très haut pour smasher la balle. Mon corps s’immobilise en plein air et mes yeux se posent sur un visage, dans les gradins. Arrêt sur image. Zoom et gros plan sur des yeux gris derrière des mèches bouclées. Lui aussi je l’aime, j’en suis sûre. Le film repart à vitesse accélérée… Vastes espaces désertiques, étendues blanches à l’infini. Des yeux rouges et une bouche déformée de haine hurlant des insanités. J’ai envie de vomir… J’ouvre de nouveau les yeux. Je revois le tendre sourire de ma mère, la chaleureuse pression d’une main d’ange sur mon épaule. J’essaye de leur rendre leur sourire, mais je devine que mon sourire est un affreux rictus de douleur et de désespoir. Dans un écho, me revient, lointaine, une voix chevrotante, fracassée. Des larmes réchauffent mes joues et des frissons me glacent le corps.

Je ferme les yeux et de nouveau, je sombre dans ce qui n’est pas vraiment un sommeil, une sorte d’évanouissement ; avec, dans la tête, des images belles, des images horribles.

2
Une rencontre

L’histoire d’une vie, quelle qu’elle soit
est l’histoire d’un échec.

Jean-Paul Sartre

Un dimanche après-midi. Une très belle journée de printemps. Une de ces premières journées de printemps où, sorti d’un hiver rigoureux, froid, glacial, neigeux, souvent venteux, on se sent libéré, léger, la vie semblant repartir de plus belle – elle le sera forcément plus belle ! –, promettant monts et merveilles. Le parc, en plein centre-ville, était pris d’assaut par des familles, enfants gambadant dans tous les sens, à vélo, en rollers… des solitaires, des amoureux, des amours clandestines… Des jeunes filles étaient allongées sur une pelouse impeccablement entretenue, jambes négligemment étalées à même le gazon, absorbant goulûment ces premiers rayons de soleil, enfin libérées après de longs mois emprisonnées dans des collants et des jeans. D’autres étaient langoureusement lovées dans les bras de leurs apollons. De vieilles dames réchauffaient leurs os à ces premiers rayons de soleil après un hiver rigoureux, comme les autres hivers en cette belle région de France.

Laura, assise sur un banc face au plan d’eau sur lequel glissaient élégamment des cygnes et des canards, semblait subjuguée par ce spectacle. Tellement subjuguée qu’elle en oubliait le livre qu’elle tenait négligemment dans la main gauche (elle en avait lu trois lignes, peut-être quatre, tout au plus) et qu’il finit par lui glisser des doigts sans même qu’elle ne s’en rendît compte. Elle respira un grand coup ; cet air frais la revigorait. Ce lieu apaisant, ces couples d’amoureux qui se bécotaient, les uns fougueusement, les autres tendrement, tout ici semblait dire à la terre entière : On s’aime !!! Laura sentait une douce et grisante chaleur monter en elle. Elle secoua alors énergiquement la tête de droite à gauche, de gauche à droite, en fermant très fort les yeux. Comme si elle voulait émerger de cette somnolence à laquelle elle commençait à s’abandonner doucettement. En même temps, de la main droite, elle s’éventa le visage. Ce geste semblait vouloir chasser des pensées qui l’envahissaient, prenaient corps en elle, prenaient son corps. Ou lui apporter un peu de fraîcheur. De l’oxygène. Car elle semblait manquer d’air. Elle semblait suffoquer. « Qu’est-ce qui me met dans cet état, pourquoi je n’arrive pas à sortir de cette torpeur ? Pourtant, bien sûr, ce n’est ni le premier, ni – je crois – le meilleur, ni – j’en suis sûre, je l’espère du moins – le dernier. Le meilleur ? Le meilleur de quoi ? Par rapport à quoi ?… » À ce moment, son visage s’était – légèrement – adouci, éclairé même. Son visage s’était éclairé car ses pensées la ramenaient à cette discussion animée – à laquelle, du reste, elle ne participa pas – lors d’une soirée, deux jours plus tôt, chez une amie. Il était question de relativité. Celle d’Einstein d’abord, puis on parla d’événements que l’on percevait différemment en fonction des circonstances du moment, du contexte. En un mot comme en cent : l’espace, le temps, le spatio-temporel, le repère espace-temps. « La fameuse théorie d’Alexandre le Grand ! », se dit-elle à elle-même, avec un drôle de sourire aux lèvres. Ce n’était pas la seule évocation de cette discussion qui éclairait le visage de Laura. Le souvenir d’Alexandre le Grand y était sûrement pour quelque chose.

Deux jours plus tôt, vendredi. C’était une petite soirée intime, dans une ambiance plutôt feutrée. Une douzaine de convives, pas plus. Vanessa adorait faire des mélanges, comme elle aimait à dire. Faire se rencontrer des gens différents. Elle disait souvent : « Chez moi, vous rencontrerez des jaunes, des noirs, des blancs, des verts, des pas mûrs, des trop mûrs, des fluorescents, des phosphorescents, des d’ici, des d’ailleurs, des hétéros, des homos, des prolos, des PDG, des SDF – Attention ! Dans les deux acceptions du terme, plaisantait-elle, les Sans domicile Fixe, mais aussi les Sans Difficultés Financières ! –, des débraillés, des BCBG… » Là, Laura manqua pouffer de rire. Elle se remémora cette histoire, deux, trois ans plus tôt ? Ce garçon qui lui lança, un jour qu’elle avait particulièrement soigné son look : « Super, Laura, très BCBG… » Elle répondit un vague merci et, au regard mystérieux, presque narquois du jeune homme, elle ne put s’empêcher de lui en demander la raison. Il lui répondit simplement, un sourire malicieux aux lèvres : « Non, rien. BCBG, voilà », tout en promenant des yeux gourmands sur son corps, la déshabillant voracement, ce qui eut pour effet de la mettre très mal à l’aise et très en rogne aussi, surtout. Elle comprit quelques jours plus tard en racontant l’anecdote à un copain qui lui expliqua que BCBG, c’était bien sûr « Bon Chic, Bon Genre » mais qu’on pouvait aussi en détourner le sens en « Beau Cul, Belle Gueule ». Comme d’habitude, Vanessa s’était surpassée dans l’art de préparer d’exquis petits plats et autres amuse-bouche. Elle savait mettre les petits plats dans les grands. La décoration de l’appartement était raffinée, l’ambiance feutrée, très cosy. De petites bougies flottant dans d’élégants photophores judicieusement placés dans des coins et recoins plongeaient les invités dans une chaleureuse pénombre. Les uns bougeaient doucement au rythme d’une musique apaisante dans un petit dégagement du séjour improvisé en piste de danse ; d’autres discutaient par petits groupes, une coupe de crémant à la main ou un verre d’un de ces délicieux cocktails dont Maxime avait le secret. Ce soir-là, Laura se mêlait sans trop de conviction à une discussion avec des gens qu’elle ne connaissait pas. En réalité, elle s’ennuyait surtout prodigieusement la plupart du temps. Un moment, son attention fut attirée par le brouhaha d’une conversation assez animée fusant d’un autre groupe qui occupait un coin du salon. Il y avait Maxime, deux autres garçons et deux jeunes filles. L’une, blonde, faisait semblant de s’intéresser à la discussion ; elle ne cessait par un mouvement de tête de renvoyer ses cheveux vers l’arrière et de réajuster sa jupe, qu’elle découvrait trop courte. L’autre, brune, avait des cheveux bouclés lui retombant sur les épaules et des yeux immenses, dont on ne pouvait percevoir la couleur dans la pénombre. Une fesse posée sur le rebord d’un fauteuil, elle ne parlait presque pas, se contentant de hocher la tête. Elle tenait une coupe à la main, mais n’en buvait pas une goutte, occupée qu’elle était à s’abreuver des paroles du garçon aux cheveux bouclés qu’elle enveloppait d’un regard amoureux et possessif. Immédiatement, l’attention de Laura fut attirée par la façon exubérante de s’exprimer du jeune homme. Elle s’en sentit même quelque peu… agacée, sans trop comprendre du reste pourquoi. Il parlait à voix haute, avec force gestes. On eût dit que ses mains ne lui appartenaient pas, qu’elles étaient autonomes, qu’elles parlaient. Une fraction de seconde, elle pensa – pourquoi ? – à Alexandre le Grand. Laura adorait tout ce qui touchait à la mythologie grecque. Quel rapport ? Aucun, assurément. Elle venait de voir un film sur Alexandre le Grand qu’une copine lui avait recommandé, mais il n’y avait sans doute aucun rapport de cause à effet. Comme à l’accoutumée, comme à chaque fois qu’elle restait sans réponse, son tic se mettait en place : s’éventer le visage de sa main droite. Laura fut tentée de se mêler au groupe, participer à la discussion et donner son point de vue sur la notion d’espace-temps, à moins que … « Tu es bête ! » se dit-elle à elle-même. Finalement, sa timidité l’en tint à l’écart. Elle resta à sa place, ruminant, fulminant, se traitant de tous les noms. Elle dirigea de nouveau ses yeux vers Alexandre le Grand et, soudain, se demanda si elle ne l’avait pas déjà vu quelque part, s’ils ne s’étaient pas déjà croisés. Elle se torturait les méninges, remuait sa mémoire dans tous les sens, l’essorait comme une serviette trempée, la pressait comme un citron, mais pas une goutte n’en sortait ; elle n’arrivait pas à le situer, si tant est qu’elle l’eût déjà vu. « Mais vas-y idiote, joins-toi au groupe et tu en auras le cœur net. Si vous vous êtes déjà vus, il te reconnaîtra et tu sauras. Vas-y au lieu de rester là, coincée, à te morfondre dans ton coin et te poser mille questions. »

Malgré l’insistance de Laura, Laurent avait obstinément refusé de l’accompagner à cette soirée. Un dîner chez sa maman, c’était plus que sacré. Ça l’énervait prodigieusement, cette manière d’opposer systématiquement une fin de non-recevoir chaque fois qu’il s’agissait de sa mère. Comme elle n’avait pas trop le choix – « Ça, c’est non négociable, on n’en parle même pas ! » lui répétait-il souvent –, elle faisait contre mauvaise fortune bon cœur. Elle hésita longtemps avant de se décider à aller, seule, à la soirée de Vanessa : « J’y vais ? Je n’y vais pas ? Et puis flûte ! J’y vais. Il n’a qu’à rester avec sa maman chérie. Je n’en ai rien à cirer… » Maxime était venu à maintes reprises s’assurer qu’elle ne manquait de rien, que tout se passait bien. Pour la taquiner, d’un air complice et avec un clin d’œil taquin, il lui murmura à l’oreille : « Tu es à l’affût de ta proie ? Juré, promis, Laura, je ne dirais rien à Laurent. » Ce à quoi elle répondit en lui tirant affectueusement l’oreille tout en lui assénant un gentil coup de coude aux côtes. Toujours entouré de sa cour, Alexandre le Grand, ses bras et ses mains continuaient leur démonstration. Il était toujours dans ses dimensions spatio-temporelles. Il devisait sur l’univers de Newton, la notion espace-temps d’Einstein, la courbure de l’espace-temps, la théorie de la relativité… Dans son coin, elle tendait l’oreille, essayant de glaner des bribes de la conversation. Elle se surprenait à lui répondre en silence, le contredire, lui opposer des arguments contradictoires. « Quelle gourde tu es, ma petite ! Continue de refaire le monde toute seule, dans ton coin ! » « Mais non ! Ça ne m’intéresse pas, c’est tout, ce n’est pas très sexy, tout ça », s’entendait-elle se répondre entre les dents, avec une méchante pensée pour Laurent qui l’avait ainsi abandonnée à son sort. Elle était comme cela, Laura ; il lui arrivait souvent de soliloquer, faire les questions et les réponses. Un moment, il lui sembla que le regard d’Alexandre le Grand s’était furtivement posé sur elle, comme surpris. Il reprit sa discussion mais elle remarqua, elle en était même sûre, que de temps à autre, son regard revenait vers elle, parfois avec insistance. Cela la mettait quelque peu mal à l’aise, heureuse tout de même et remerciant secrètement Vanessa d’avoir disposé cet éclairage tamisé car elle sentait qu’elle était en train de rougir. « Finalement, j’ai peut-être raison, on a dû se croiser quelque part et lui, m’a reconnue. Ou peut-être est-il en train de me draguer, tout bêtement. Pfft ! Quelle prétentieuse, tu es ! » Laura n’eut pas tout de suite de réponses à ses questions…

Sur son banc, Laura sentait toujours cette douce et grisante chaleur monter en elle. Ses pensées continuaient de virevolter, allant, libres de tout contrôle, d’un lieu à l’autre, d’un jour à l’autre. Elle n’avait pas suffisamment dormi la nuit précédente. Rentrée vers deux heures du matin, la porte de son taudis à peine refermée, elle se jeta littéralement sur son lit, habillée, sans même prendre le temps de se brosser les dents. Pourtant, elle ne trouva pas le sommeil tout de suite. Elle ne cessait de se retourner dans son lit, se couvrant puis se découvrant immédiatement après. Au petit matin, elle finit par sombrer dans un sommeil agité. Elle s’éventa de nouveau le visage de la main droite pour chasser d’autres souvenirs qui lui donnaient des frissons et faisaient monter en elle cette agréable chaleur. Sur son banc, comme les vagues qui se fracassent sur la falaise, le souvenir de sa soirée lui était revenu violemment, l’avait surprise dans sa somnolence et happée, sans prévenir ni s’annoncer, pour la sortir de son état léthargique qui se prolongerait à l’infini si elle ne s’en extirpait pas tout de suite, là, en urgence. « Laurent… Ah Laurent ! Qu’est-ce qu’on fait encore ensemble ? Nous nous sommes rencontrés il y a six mois. Il y a eu des hauts et des bas. En vérité, plus de bas que de hauts. Au début, c’était le grand amour. Et puis, les choses ont commencé à se tasser. On ne parlait plus d’avenir. On ne faisait plus de grands projets. Du moins pas ensemble. Chacun en faisait de son côté, mais plus guère ensemble. » Lui revint en tête cette belle citation d’Antoine de Saint-Exupéry : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. » Une phrase qui allait comme un gant à leur situation actuelle. Et pourtant, ils continuaient à se voir. De moins en moins souvent, il est vrai. Elle avait décidé de mettre de la distance entre eux. Après la soirée de vendredi chez Vanessa, son programme pour le samedi était simple : grasse matinée, petit déjeuner royal et farniente. Total cocooning… La sonnerie du téléphone la réveilla. « Laisse sonner, Laura, laisse sonner, ne réponds pas, laisse sonner… S’il te plaît… » Après une courte halte, la sonnerie reprit de plus belle. « Ferme-la… » hurla-t-elle en enfouissant sa tête sous l’oreiller. À la troisième salve, elle se leva, décrocha rageusement et hurla méchamment dans le combiné, sans même savoir qui était à l’autre bout du fil :

– Quoi ? Quoi ?

– Du calme ma puce… qu’y a-t-il ? Que t’arrive-t-il ? demanda, intrigué, Laurent sur la défensive.

– Tu me réveilles à l’aube et tu me demandes de me calmer.

– À l’aube ? Mais il est onze heures, chérie.

Laura regarda machinalement sa montre. « Onze heures cinq ! Ce n’est pas vrai ! J’ai l’impression que je n’ai pas dormi deux heures…

– Tu fais quoi ce soir ? reprit Laurent.

Elle avait du mal à émerger : « Qu’est-ce que je fais ce soir ? Mais que raconte-t-il ? » Des flashes de la soirée lui revinrent. Elle se rappela qu’il l’avait abandonnée la veille. Elle voulut être acide :

– Il s’est bien régalé avec les bons petits plats amoureusement préparés par sa maman chérie ?

– S’il te plaît, Laura, pas ça.

– Pourquoi ? Je te demande juste comment s’est passée ta soirée avec Maman.

– Comme d’habitude… Ni plus, ni moins. Et toi ?

– Finalement, j’ai été à la soirée de Vanessa.

– Alors ?

– Quoi alors ?

– C’était bien ?

– Je ne connaissais pas grand monde… mais c’était sympa…

– Tu n’as pas dû beaucoup t’ennuyer…

Laura se maîtrisa pour ne pas lui raccrocher au nez. « L’enfoiré ! Il va bouffer chez sa maman, il m’abandonne à moi-même et il a le culot de faire des allusions pernicieuses, de faire semblant d’être jaloux… » Sa réplique fut vitriolesque :

– Oui, il y avait pas mal de mecs. Des mecs beaux, jeunes. Des mecs qui étaient seuls… et moi j’étais seule… J’étais seule, de beaux garçons étaient seuls… Imagine le topo. Non ? Tu ne vois pas ? Tu veux que je t’aide, que je te fasse un dessin ?

– Tu ne vas pas me dire que…

Il suspendit sa phrase. Elle l’entendait respirer de l’autre côté du combiné. Laura se fit violence pour ne pas continuer à le torturer. Le laisser dans le doute, le laisser cogiter, le laisser macérer dans sa marinade d’idées obtuses, laisser son esprit imaginer les scénarios les plus douloureux. « Laisse le doute lui bouffer la tête… Laisse le ver pourrir la pomme… Après, on parlera… » Elle garda le silence. Il finit par reprendre d’une voix très basse :

– Allô, Laura… Tu es là ? Tu ne dis rien ?

– Que veux-tu que je te dise Laurent ? Et toi, tu n’as rien à me dire ?

– Tu ne m’as pas répondu… La soirée chez Vanessa…

– Vas te faire voir, Laurent, je t’emmerde. Tu n’avais qu’à être là. Va te faire foutre, tu piges ?

– C’est bon, c’est bon, c’est bon, ma puce, on ne se prend pas la tête. On oublie tout. Et si on se faisait une petite bouffe à deux ?

Son cœur battait la chamade. C’était comme un réflexe de Pavlov. Il parlait bouffe, elle entendait sexe. « Je l’envoie balader ? Et puis flûte ! Qu’il aille au diable ; cette fois, son numéro ne marchera pas. Oui, envoie-le balader, Laura. » Elle chuchota presque :

– Oui, pourquoi pas ?

– Humm ! J’en bave déjà.

Elle fit semblant de ne pas comprendre l’allusion.

– Tu baves déjà ? Tu nous prépares quoi à manger ?

Laura ferma de nouveau les yeux et essaya d’évacuer toute réflexion, toute pensée de sa tête. Elle appuya son cou sur le dossier du banc et goûta avec un infini plaisir la sensation de bien-être que lui apportaient la douce caresse des rayons de soleil et la brise de ce début de printemps. Mais que lui arrivait-il donc ? À son réveil ce matin, lorsqu’elle tira les rideaux de sa fenêtre, elle reçut cette lumière printanière en pleine figure, comme une offrande du ciel, et cela la mit instantanément dans une forme éblouissante. Il était tard, presque midi. Elle décida alors que par cette belle journée, rien n’était urgent, tout pouvait attendre, remis à plus tard. « La vaisselle ? Je m’en fiche. Le linge ? Plus tard. Le ménage ? Un autre jour. Prends-toi un bon bouquin… Tiens, pourquoi pas celui que tu as abandonné la semaine dernière à la page 114 ? C’est vrai que je n’avais pas la tête à lire, à ce moment-là, mais aujourd’hui est un autre jour ! » C’est ainsi qu’après avoir glissé dans son jean, sauté dans ses baskets, avalé son café à toute vitesse, elle se retrouva presque affalée sur ce banc. C’est presque douloureusement qu’elle ouvrit les yeux lorsqu’elle entendit derrière elle la voix de Vanessa : « Alors, c’est dehors que tu fais ta sieste maintenant ? Longtemps que tu es là ? » Vanessa était une bonne copine. Sans être amies intimes, elles s’estimaient réciproquement et s’aimaient bien. Elles se connaissaient depuis la fac de médecine, même si, à cette époque-là, elles ne se fréquentaient pas ; elles évoluaient dans des sphères différentes. Laura avait quitté les bancs de la fac de médecine et, un jour, quelques années plus tard, elles se croisèrent à la boulangerie du coin. Vanessa reconnut Laura presque sans aucune hésitation. Et ce n’est que quelques détails et trois ou quatre anecdotes plus tard que Laura réussit à se la rappeler vraiment, la situer, bien qu’elle fît semblant de tout de suite s’en souvenir. Elles se revirent ensuite assez régulièrement puisque Vanessa venait d’emménager avec Maxime dans un petit appartement à deux rues de son immeuble. Petit à petit, leurs conversations s’allongèrent et devinrent plus fréquentes. Après sa première année de médecine, Vanessa s’orienta vers des études de pharmacie, mais n’en vit jamais le bout. Trop long, trop dur. Mais elle sut magistralement faire fructifier ses trois années d’études auprès d’une grande entreprise pharmaceutique qui la recrutera comme commerciale. Il faut dire que Vanessa avait un physique de rêve qu’elle mettait admirablement en valeur. Elle était toujours tirée à quatre épingles, élégante dans toutes les tenues, tout lui seyant à merveille. Elle était grande de taille, mince, les traits d’une délicate finesse et des yeux verts ensorceleurs. La nature avait dû user de tout son savoir-faire, de tout son génie pour la doter de, fort probablement, la plus belle poitrine qu’elle n’eut jamais sculptée. Le galbe de ses seins, leurs proportions parfaites avaient rendues jalouses plus d’une femme et empêchait bien des hommes de la regarder dans les yeux. Quelques jours avant cette soirée de vendredi, elles décidèrent d’aller prendre un pot, accompagnées de leurs amoureux, histoire de faire connaissance. « Je connaîtrai enfin ton Jules ; plutôt… ton Laurent… » « Et moi, ton Jules… Enfin… Ton Maxime… » répondit Laura d’un ton enjoué, l’œil malicieux. Ils tombèrent tous les quatre des nues, puis se marrèrent en observant que le monde était décidément très petit. La scène était plutôt cocasse. Laura et Laurent, arrivés les premiers étaient attablés lorsque Vanessa, accrochée au bras de Maxime, lança un exubérant : « Saaaluut ! » en les apercevant. Avant de faire la bise à Laura, elle marqua un temps d’arrêt, attendant – probablement – d’être présentée à Laurent. S’approchant de la table, Maxime s’arrêta net en reconnaissant Laurent :

– Mais qu’est-ce que tu fous là, toi ?

– Ce serait plutôt à moi de te poser la question, répondit Laurent, le regard passant de Maxime à Vanessa avant d’interroger Laura.

Elle resta un long moment muette puis, maîtrisant quelque peu son étonnement, finit par hurler, presque :

– Quoi ? Vous vous connaissez tous les deux ?

Une sorte de flottement s’installa. Perplexes, Laura et Vanessa échangeaient des regards interrogateurs, les sourcils relevés en accent circonflexe. Désignant Laura du doigt, Maxime finit par rompre le silence :

– Ce n’est pas vrai ! Tu ne vas pas me dire que c’est…

– Laura, coupa Laurent, closant la phrase inachevée de Maxime. Puis, à son tour, désignant Vanessa :

– Et elle, c’est…

– Oui, tout juste. Vanessa. Et si j’ai bien saisi, Vanessa et Laura…

Il n’acheva pas sa phrase. Ils s’abandonnèrent tous les quatre à de longs et bruyants fous rires, entrecoupés de : « Alors là ! Ce n’est pas possible ! Si je m’attendais à ça… »

– C’est incroyable, ça ! souffla Laura, une fois seule avec Laurent. Quelle coïncidence ! Elle me parlait souvent de Maxime, je lui parlais de toi, mais imaginer que vous vous connaissiez tous les deux, c’est fou !

  • Oui. Et imaginer que vous vous connaissiez toutes les deux, compléta Laurent.

Il expliqua qu’il avait fait le rapprochement, mais avait pensé que cela n’était qu’une coïncidence, lorsque la première fois qu’elle lui avait parlé de Vanessa, elle avait précisé qu’elle travaillait dans le secteur de la pharmacie. « Tiens, tiens, me suis-je dit. La copine de Maxime s’appelle aussi Vanessa et je crois bien qu’elle est aussi dans la pharmacie. Mais bon, des Vanessa pharmaciennes, il doit y en avoir… » Et il en resta là.

– Alors, c’est dehors que tu fais ta sieste maintenant ? Longtemps que tu es là ?

En regardant sa montre, Laura manqua s’étouffer.

– Ce n’est pas vrai ! Plus de deux heures que je suis là. Et je ne pense pas avoir lu trois lignes de mon bouquin.

– On n’a pas eu le temps de parler vendredi, je suis désolée, mille choses à faire. Dis-moi la vérité, c’était comment cette soirée ? Il y a toujours des gens qui râlent, je sais, mais en moyenne, c’était comment ?

– Ta soirée était super, Vanessa. L’ambiance était excellente, la bouffe excellente, la musique excellente, c’était génial, crois-moi.

– Laurent n’était pas là, j’ai le droit de savoir pourquoi ?

– Il était chez sa maman.

– Oh, Laura, tu étais seule et moi aussi, je t’ai abandonnée. Je suis impardonnable. Tu as dû t’ennuyer à mort, ma chérie.

– Non, je te jure, c’était génial, je te dis… En plus, il y en avait des mignons parmi tes invités… Alors, tu vois, je ne peux pas me plaindre.

– Tu ne serais pas une sacrée coquine, toi ? répliqua Vanessa avec un large sourire et un majeur agité devant ses yeux. Ne me dis pas que tu es du genre : « Loin des yeux, loin du cœur ? »

Les deux jeunes femmes rirent de bon cœur un long moment. Vanessa interrogea, soudain très sérieuse :

– Tu ne me dis pas que quelque chose… Tu ne me caches rien, promis ? N’oublie pas que j’y suis pour quelque chose dans votre rencontre.

– C’est bon, Vanessa, n’exagère pas, bientôt tu me demanderas une redevance. Pour un coup de fil… Je t’avoue que je ne sais pas où j’en suis. Je suis dans le brouillard. Avant-hier, chez toi, je me disais que Laurent, basta ! Et puis devine ? Je rentre dans mon taudis, il m’appelle, je replonge. Je ne sais plus où j’en suis, je te dis. Il m’appelle, je cours. J’ai l’impression que je suis Laurent-dépendante, et ça, ça m’agace prodigieusement, tu vois. Mais la réalité, c’est que j’ai vraiment le sentiment qu’entre nous, c’est le début de la fin. Nous sommes engagés dans la phase descendante. Le déclin, puis la fin, ça semble inexorable…

– Tu sais Laura, la seule chose qui compte, c’est : tu l’aimes encore ou tu ne l’aimes plus ? Et lui, est-ce qu’il tient encore à toi ? Une fois que tu auras répondu à ces questions, les choses seront plus claires, crois-moi. Alors, si tu veux mon avis, ne te jette pas comme ça dans ses bras dès qu’il claque des doigts.

– Je ne sais pas. C’est tellement compliqué. Mes sentiments changent tellement que moi-même, parfois, je ne sais plus où j’en suis…

– Tu sais quoi ? l’interrompit Vanessa, si j’ai un petit conseil à te donner, fais un petit break. Deux-trois semaines. Résiste, raconte-lui ce que tu veux. À la limite, dis-lui la vérité. Que tu veux faire le point. Après ça, tu verras peut-être plus clair.

Laura semblait loin, très loin. Vanessa ne savait pas si elle l’avait écoutée. Pour tenter de la tirer de son état amorphe, elle changea de sujet :

– Tu sais quoi ? Je me sens ridicule, j’ai honte. Tu ne me croiras jamais. J’ai fait une scène de jalousie d’anthologie à Maxime.

– Ah bon ? s’intéressa tout de suite Laura en se redressant, sa curiosité soudainement aiguisée. Raconte.

Satisfaite de son effet d’annonce, Vanessa reprit après un silence calculé :

– C’est bête. J’ai trouvé un bout de papier dans la poche de sa chemise. Il y avait un numéro de téléphone avec le nom d’une nana. Je ne te dis pas. Je lui ai tout de suite sauté dessus en hurlant comme une tarée, sans même chercher à comprendre…

– Laisse-moi deviner, coupa Laura, une cliente ?

– Pire. Il me regardait comme on regarde une demeurée. Puis, il éclate de rire en me disant : « Tu parles de Francesca ? Tu as raison d’être jalouse, j’adore Francesca. Mais Francesca, ma belle, c’est le nom du restaurant où je déjeune souvent, pas loin de la boutique ! »

Laura éclata de rire :

– Je te comprends Vanessa, on ne doit pas se sentir fière après ça. En même temps, s’il trouvait dans ton sac un numéro de téléphone avec le nom de Francesco ou Antonio, il aurait réagis de la même manière.

– Tu restes encore ou tu comptes bouger ?

– Non, on bouge. Et si on allait prendre un verre au Coq hardi ?

– Pourquoi pas ? Allez, debout ! On y va, la terrasse doit être bondée.

Finalement, il n’y avait pas foule au Coq hardi. Vanessa et Laura trouvèrent assez rapidement une table. Laura avait longtemps hésité, mais s’était finalement décidée à se jeter à l’eau. Elle voulait en savoir plus sur Alexandre le Grand.

– C’était qui le mec aux cheveux bouclés, tee-shirt bleu, à la soirée ?

– Mourad ? Tu ne le connais pas ? Bien-sûr, suis-je bête ! Pourquoi le connaîtrais-tu ? C’est un bon copain à Maxime. Il vient souvent dans sa boutique. Il paraît que c’est un féru d’informatique. C’est comme ça qu’ils se sont connus. Moi, je ne le connais pas vraiment, c’est à peine si on a échangé quelques mots la dernière fois.

– Non, je ne l’avais jamais vu auparavant, confirma Laura.

Puis se ravisa tout de suite. Comme si elle venait de recevoir une claque, elle porta une main à la joue. Cela lui était revenu d’un seul coup : « C’est sûr et certain. Oui, c’est ça, que je suis bête ! C’est là que je l’ai vu ! » Elle se rappelait maintenant nettement l’avoir déjà croisé, peut-être pas chez Laurent, mais dans les parages, c’est sûr. « Oui, bien sûr, c’est donc là que je l’ai croisé, au Jardin d’En face, près de la cité U. Et cela explique pourquoi il me regardait comme ça, avec insistance, l’autre soir. Il a dû me reconnaitre aussi. Et si ça se trouve, il connaît aussi Laurent. » Vanessa la sortit de ses réflexions :

– Eh, pourquoi t’intéresses-tu donc à lui ? Il est pris, je te fais savoir.

– Non, simple curiosité, pas plus. Sa copine, c’est cette brune, avec des cheveux tout en boucles et de grands yeux ? Verts, je crois, mais dans l’obscurité, je n’ai pas bien vu.

– Waouh, tu l’as scannée dis donc ! Oui, c’est elle ; d’après son accent, elle doit être Espagnole ou latino-américaine. Mexicaine, Chilienne ou quelque chose comme ça. J’ai juste échangé quelques mots avec elle. Je crois qu’elle est étudiante, mais je n’en sais pas plus.

Laura travaillait dans une banque. Un travail qui ne la passionnait guère, mais un travail tout de même. Une paie à la fin de chaque mois. Payer le loyer de son minuscule studio niché dans les combles d’un immeuble ancien du centre-ville. Minuscule, mais elle l’aimait bien. En entrant, à droite, quelques étagères, à gauche, une petite pièce abritait douche, WC et lavabo et la pièce principale. Cinq mètres sur quatre environ avec au fond une kitchenette. Avec quelques copains, elle avait fait, après quelques travaux, de ce que les autres appelaient – et appellent d’ailleurs toujours par habitude ou pour la taquiner – le taudis, un petit nid douillet, chaleureux. Son sens de la décoration, de bric et de broc, avait fait le reste. Il lui arrivait fréquemment de passer des après-midis entières à chiner, à fouiller dans des brocantes pour trouver – ou souvent, du reste, ne pas trouver – cet objet rare qui, pour elle, n’avait absolument rien à faire, n’aurait jamais dû se trouver ailleurs que dans son taudis. Ainsi, petit à petit, de puces en brocantes, de vide-greniers en supermarchés et autres magasins de décoration, elle avait fait de son studio un endroit très agréable, un intérieur propret, bien rangé, équipé au minimum, mais de l’essentiel, un chez-soi douillet, bien à elle et où elle se sentait bien. Son salaire lui permettait de se nourrir, de s’habiller, de faire quelques sorties au restaurant ou en boîte, de se payer des vacances et même de faire quelques économies.

Après un bac scientifique, elle avait commencé des études de médecine. Assez vite, bien que ses résultats fussent sinon brillants, du moins satisfaisants, ce qui lui laissait toutes ses chances de passer la barre, pourtant placée très haut par un sévère Numerus Clausius, elle se mit à se poser de sérieuses questions. « Ai-je vraiment la vocation ? C’est la seule chose qui vaille, sinon qu’est-ce qui peut bien justifier ces longues, pénibles et douloureuses années d’études ? Bien sûr, il y a Papa et Maman. Surtout Maman. Elle veut coûte que coûte un médecin dans la famille. Ça fait bien, ça fait snob, mais c’est plus pour eux que pour moi qu’ils veulent que je sois médecin. C’est plus pour leur amour propre, leur prestige, leur image auprès des voisins, de la famille et non pour ma propre vie, ma réussite, mon bonheur à moi. J’ai l’impression qu’ils veulent juste m’exhiber aux yeux de tout le monde comme un trophée, une preuve de réussite, une revanche sur la vie. Je les entends déjà, rosissant de plaisir, fiers comme des paons, annoncer immodestement à une chimérique tribune : Vous ne le saviez pas ? Laura termine cette année sa médecine ». Pourtant ses parents, Lucienne et Raymond, ne roulaient pas sur l’or. Ils avaient travaillé d’arrache-pied toute leur vie et vivaient une retraite modeste mais paisible dans la maison dont avait hérité Raymond de ses parents. Une imposante maison à colombages, fière de ses rides, que Raymond avait restaurée de la cave au grenier, de ses propres mains, pierre par pierre, au retour du travail, les week-ends, les congés. C’est dans cette maison que Laura avait grandi et vécu jusqu’à son bac. Son inscription à l’université et son installation dans sa minuscule piaule de la cité universitaire furent un immense déchirement. Laura n’avait presque jamais quitté son village, ne s’était jamais séparée de ses parents. Les distractions étaient très rares et les fois où, petite, elle allait avec ses parents à la Ville, à l’occasion des soldes, de la braderie ou du marché de Noël, c’était pour elle un véritable enchantement. Elle avait l’impression de débarquer sur une autre planète, une planète merveilleuse qui la faisait rêver. Son village, moins d’un millier d’âmes, ressemblait aux innombrables petits villages disséminés dans cette riche plaine d’Alsace, avec leurs maisons à colombages, caractère de la région, propres sur eux, fleuris, coquets, aimant afficher un air bourgeois. Au milieu des vignobles, les caves affichent ostentatoirement leurs enseignes, toutes aussi prestigieuses les unes que les autres. Les parents de Laura ne faisaient pas partie de ce monde. Mais ils étaient chez eux, comme aimait à le répéter Lucienne, propriétaires de cette maison, la maison de leurs ancêtres. Et cette maison transpirait plusieurs siècles de vies. Ceci leur donnait un statut : ils étaient du...