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Les Oies de neige

De
212 pages

« Je m’appelle Frédérique. J’ai quarante et un ans. Je suis maître de conférences à l’université de l’Iroise, chercheur à l’institut de démographie historique. J’ai deux garçons, les amours de ma vie, un ancien compagnon que j’adore, Patrick, et un amour passé que je n’ai jamais dévoilé. Au bout de dix-huit ans de silence, voilà que le présent me ramène à une période de ma vie que je n’évoque que très rarement, même si les témoins directs font toujours partie de mon entourage le plus proche. Une toute petite période de ma vie ramenée à l’échelle de mes quarante et un ans, mais qui a fait ce que je suis aujourd’hui. Il s’appelait Simon ».


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-73793-9

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

A D.,

à V. et M.

Avec tout mon amour.

Sans eux, ce livre n’existerait pas.

1
Aujourd’hui

J’ouvre les yeux. J’émerge difficilement du sommeil et, déjà, la silhouette s’efface peu à peu… J’ai encore rêvé. Toujours les mêmes rêves malgré le temps passé. J’étends mon bras en travers du lit. J’ai beau être seule, je persiste encore à ne dormir que d’un seul côté.

Je cligne des yeux. Un rayon de lumière filtre à travers l’occultant. Je regarde le réveil posé sur la table de chevet. Huit heures vingt. Nous sommes samedi et je souris à l’idée du petit-déjeuner qui m’attend comme tous les samedis. Un petit-déjeuner que je vais laisser s’éterniser avec le journal ou un livre. Moment privilégié de la semaine, lorsque la maison est encore calme, que le jour débute à peine ; je sais alors que toute une grande journée s’ouvre à moi et je savoure à l’avance ce temps qui m’est donné.

Je me lève, ouvre le store. Le temps est magnifique. Comme souvent le matin ici, le ciel est d’un bleu azur. C’est vrai, souvent ça se gâte après, mais, au moins, les lève-tôt peuvent profiter de ces instants magiques.

Je récupère le livre posé sur la table de nuit. D’un regard, je fais le tour de la chambre. Elle est située au rez-de-chaussée de la maison mais est mansardée. Cela lui donne un petit cachet original et chaleureux. Un grand velux se découpe sur la pente de toit lambrissée de bois blanc. En soirée, le soleil donne en plein dans la pièce. De belle taille, elle représente mon petit univers. C’est ici que j’aime travailler, lire en regardant la mer. Les jours de tempête, je la devine au loin, agitée. Un grand lit, une table de nuit, un grand fauteuil recouvert d’un plaid, un bureau de bois blanc et, seul meuble imposant, une grande bibliothèque dans laquelle s’alignent des rangées de livres. Ma chambre donne directement dans le salon.

Je vais jusqu’à la salle de bain attenante et me regarde dans la glace. Bof… ça pourrait être pire. Le miroir me renvoie l’image d’une jeune femme, cheveux mi-longs châtains ondulés, des yeux verts. Sans être grande, je suis au-dessus de la moyenne. Je scrute les petites rides qui sont apparues au fil des ans, deux petits plis que je trouve disgracieux au possible autour de la bouche. Le front, ça peut aller, les yeux aussi. Je n’ai pas hérité des pattes d’oie de maman. Tu ne ris pas assez, me dirait-elle. Les belles pattes d’oie ne sont réservées qu’aux personnes souriant et riant beaucoup !

Je ne me trouve pas vilaine mais j’aurais voulu avoir quelque chose de particulier : un regard dans lequel on se perd, de longs cils ou de longs cheveux raides. Quelque part, très loin, j’entends sa voix lorsqu’il se moquait gentiment de mes yeux de chat, j’entends sa voix lorsqu’il me disait qu’il me trouvait belle.

Mes ballerines claquent sur le parquet du salon. Marcelin, notre chat, est une fois de plus vautré sur le fauteuil. C’est un gros matou à la couleur indéterminée. « Dis donc, mon gros père, toi, tu as encore dormi dans la maison ! ». Son panier est dans la buanderie du garage et je soupçonne une fois de plus Ethan de lui avoir ouvert la porte quand tout le monde était couché. « Tu sais que tu n’as pas le droit, gros vilain ». Je crois qu’il ne lui manque que la parole pour paraître humain. Il lève la tête, me regarde de ses gros yeux effrontés. Je lui gratouille l’arrière des oreilles et lui colle un gros baiser sur la tête. Il baille à s’en décrocher la mâchoire, me jette un dernier regard l’air de dire « C’est bon, c’est fini ? », et sans plus de cérémonie, il tourne d’un quart de tour sur le fauteuil et pose la tête sur ses pattes. Quelle vie difficile que celle d’un chat domestique ! A 4 ans, Ethan a vu les Aristochats. A la fin du film, il m’avait demandé de sa petite voix zozotante « Ze voudrais un sat ». C’est ainsi que Marcelin est arrivé dans la maison. Pourquoi Marcelin ? C’est toujours une grande énigme, mais tout compte fait, son nom lui va très bien.

Je me rends jusque dans la cuisine et appuie sur le bouton de la cafetière. Vieille habitude, même le week-end, qui consiste à préparer le café la veille au soir, pour gagner quelques précieuses minutes, et en semaine me laisser le temps d’émerger du sommeil. Je ne déteste rien de plus que de renverser du café ou de l’eau le matin, en le préparant, à peine levée et mal réveillée. Cela peut me rendre grognon pour un bon moment.

Je sors sur la terrasse. La maison est située en hauteur, tout au bout du village. Elle surplombe la mer. Quand on se trouve de l’autre côté de l’anse, on la devine au loin, petite chaumière blanche aux volets bleus. Elle est mon havre de paix, le foyer que nous avons aménagé petit à petit, pièce par pièce, et, de pot de peinture en pot de peinture, elle a pris vie. Je n’en changerais pas pour tout l’or du monde. Beaucoup de gens nous l’envient, jusqu’aux promoteurs immobiliers qui nous ont souvent démarchés pour savoir, à tout hasard, si nous ne désirions pas vendre !

La cafetière crachotte, je sors les tasses et prépare la table du petit-déjeuner en attendant le réveil de mes deux fauves. Je m’assieds face à la baie entrouverte. Légère brise. Je contemple ce paysage dont je ne me lasse pas. Face à moi, la presqu’île de Crozon et sa singulière abbaye. Le fond de la rade n’est pas le grand large mais il est rassurant, familier et me donne ces repères dont j’ai besoin. C’est chez moi, me dis-je. On est samedi, un long week-end s’ouvre à nous… Bénis soient le mois de mai et ses ponts à rallonge… Il fait beau, tout va bien.

J’ai à peine ouvert mon livre lorsque j’entends déjà des bruits familiers à l’étage, des pas dans l’escalier, un pas léger… Rodolphe. Il apparaît dans le séjour, en pyjama court, ses cheveux châtains hirsutes, les pieds chaussés de grandioses chaussons panthère. A quatorze ans, il me dépasse, depuis plusieurs mois, en taille. C’est un beau garçon à l’allure sportive et athlétique. Petit, je trouvais qu’il me ressemblait, non pas physiquement mais par son caractère. Mon miroir, je l’appelais. J’avais parfois l’impression de me voir à travers lui. Aujourd’hui, adolescent, je ne sais pas. Il change et c’est en le regardant que je me rends compte que les années passent… vite, et que plus rien ne sera jamais pareil. Je vieillis…

Il m’embrasse en étouffant un long bâillement.

– Tu as bien dormi, maman ?

J’acquiesce d’un hochement de tête, la main toujours posée à l’intérieur de mon livre.

– Qu’est-ce que l’on fait aujourd’hui ? me demande-t-il.

– Je ne sais pas… ce que vous voulez ? De toute façon, je vous dépose tous les deux dans l’après-midi chez Marc et Agnès pour que vous passiez la soirée avec les garçons.

Marc et Agnès sont un couple d’amis proches. Ils ont trois enfants, une grande fille Emma, dix-huit ans, et deux garçons du même âge que Rodolphe et son frère Ethan : Lucas et Théo. C’est très pratique pour les échanges et ils ne s’ennuient jamais les uns avec les autres. J’ai cette grande chance là.

– Qu’est-ce que tu vas faire, toi, ce soir ?

– Je sors avec Philippe… il a le moral dans les chaussettes. On va aller au ciné et on finira par un verre au Sligo.

– Sympa la soirée… et papa, on le voit ce week-end ? Il ne m’a pas envoyé de message hier soir et je ne sais pas quand il rentre.

– Non, pas ce week-end. Il n’est pas encore rentré. Le bateau revient cette semaine et je pense que vous irez jeudi soir jusqu’en fin de semaine.

– Tu lui as dit que vendredi soir j’avais l’anniversaire de Camille ? Les parents de Lucas peuvent faire l’aller mais il faudrait que papa viennent nous chercher vers onze heures.

– Je verrai avec Agnès. Si papa est tout seul, c’est plus facile pour lui de vous amener chez Camille. Avec Ethan, s’il est couché, ça lui évite de le laisser seul pour aller vous chercher. D’accord ?

– OK, je verrai ça…

Rodolphe a un réseau d’amis fourni, il ne paillonne pas mais il sait s’entourer. Les premières fêtes d’anniversaire commencent. Nous appelions cela boum quand j’étais plus jeune mais j’évite d’employer ce mot, il trouve cela ringuard.

Je me lève à peine pour déposer ma tasse dans l’évier quand j’entends les pas d’Ethan dans l’escalier. « Mon petit hippopotame » comme j’aime l’appeler pour le taquiner ; Ethan martèle chaque marche avec fracas. Pas vraiment discret ! Il déboule dans le séjour et comme tous les matins, quand le petit déjeuner s’éternise, il vient se pelotonner sur mes genoux. Sa taille lui permet encore de le faire, mais tout juste. C’est notre rituel et j’adore. Les cheveux plus clairs que son frère, de grands yeux noisette et un petit nez en trompette. Je le dévore de bisous. En riant, il me supplie d’arrêter. J’aime ces matins câlins, complices. Certains week-ends, leur père s’invite pour partager ces moments privilégiés. Même si nous ne vivons plus sous le même toit, nous gardons des liens très étroits. Nous avons choisi le mode de garde alternée même s’il n’y a pas une grande régularité. Patrick part souvent en mission ; j’ai alors les enfants sur des périodes plus longues. Quand il revient, en général, nous nous partageons la semaine. Les enfants n’en n’ont jamais souffert, enfin, je ne crois pas. Ils semblent équilibrés tous les deux, épanouis, heureux de vivre avec nous, même si le plus souvent c’est tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Nous habitons près l’un de l’autre et il est donc très facile aux enfants de se rendre chez leur père, même après l’école.

Patrick est capitaine de frégate. Amoureux inconditionnel de la mer, il a toujours voulu en faire son métier ou avoir la mer pour environnement. Étudiant, il n’a pu vivre de sa passion pour la voile et s’est donc tourné vers la Marine. Il n’avait pas forcément l’esprit militaire mais ce choix lui a offert un compromis.

Quand il n’est pas de service, il passe de nombreux week-ends à naviguer sur son voilier amarré juste en contrebas de la maison, dans l’anse. Il a initié les enfants à sa passion et, même s’ils ne la partagent pas totalement, ils ont du plaisir à naviguer avec lui. J’aime quand la mer est calme et qu’il me promène sur son bateau. Assise sur le pont, je me délecte de cette sérénité qui nous entoure.

Ethan se lève, s’assied à mes côtés et attaque sa première crêpe. La bouche pleine, il me raconte que Théo et lui ont prévu cet après-midi de terminer la cabane qu’ils ont commencée au fond du jardin de Marc et Agnès. Il me fait rire, comme souvent. C’est un gentil garçon mais j’ai tendance à vouloir le garder petit. Je le lui dis parfois et alors, il m’affirme du haut de ses dix ans n’être plus un bébé. En attendant, j’ai encore droit à une montagne de câlins, alors que Rodolphe a abandonné toute effusion débordante. J’en profite donc…

Mon livre toujours posé sur la table, Rodolphe regarde le titre et d’un haussement d’épaules, se moque allègrement de moi :

– Dis, ça fait combien de fois que tu lis ce livre ?

Le Grand silence, de Lou Durand, un livre que j’ai découvert lorsque j’étais à la maternité pour Ethan, un livre qui me ramène des années en arrière. Un livre qui me rappelle les somptueux paysages du Québec, la féérie de son hiver, l’immensité…

– Plusieurs fois, mais je te signale que ce n’est pas le seul livre que je lis ! J’aime le relire, c’est tout. Il me détend. C’est beau, poétique. Le genre de livre que tu ne peux pas lire…

– Pour les mamans, quoi !

– Mais pas du tout, c’est un livre que j’ai fait découvrir à beaucoup de gens et ils ont TOUS adoré.

– Mouais…

– Puisque cela t’ennuie de voir le même livre, tu n’as qu’à aller chercher le journal dans la boîte aux lettres. Je ne l’ai pas pris hier, rétorque-je.

Il m’a piquée au vif, même si l’intention n’est pas de me blesser. Je peux être très susceptible parfois.

Rodolphe se lève et se dirige vers la porte du garage qui donne dans la cuisine. Un instant de silence et le voilà revenu avec le journal.

Je ne sais pas comment la plupart des gens lisent le journal, et s’il y a une façon de le lire. Je regarde d’abord la première page, les titres, l’éditorial puis je commence par la fin. La dernière page du quotidien est consacrée aux carnets du Monde. Bien que ce soit souvent des avis de décès, il n’y a que dans le Monde que je lis ce genre de faire-part. Des noms à rallonge ou à particule, chevalier de la Légion d’honneur ou des Palmes académiques, docteurs es-Lettres, membres éminents de sociétés, de longs et beaux titres à n’en plus finir. Expatriés, étrangers, parentés, alliances, j’aime lire ces noms souvent à consonance étrangère. Je termine la colonne des colloques et séminaires qui suit les avis lorsque mon regard s’arrête sur la dernière annonce : Le département d’océanographie de la faculté des sciences de l’université de l’Iroise organise le vendredi 17 juin, à 20 heures, à l’auditorium, une conférence sur la localisation des grands courants marins chauds et froids et leur évolution face au réchauffement.Cette conférence sera animée par Simon HENNEQUIN, océanographe, membre de L’Institut d’Océanographie de Marseille.

J’ai l’impression que mon cœur se comprime dans ma poitrine. Je me sens pâlir en lisant le nom de l’intervenant : « Ce n’est pas possible, me dis-je, et pourtant des HENNEQUIN, il n’y en a pas cent. Des Simon HENNEQUIN, océanographe, il n’y en a qu’un !

Rodolphe me regarde, légèrement interloqué : Qu’est-ce qu’il y a ?

– Rien, rien… c’est un article un peu tragique…

– En dernière page ?

Je le sens intrigué mais il baisse les yeux sur son bol de chocolat. Je me lève en essayant de donner le change et décrète que je vais m’habiller. Je m’engouffre dans la salle de bain et m’adosse à la porte. Je n’arrive pas à y croire, et pourtant, cela pouvait arriver. Cela aurait pu déjà arriver. Qu’est-ce que cela change, qu’est-ce que cela changera ? Rien, me dis-je. Rien.

J’expédie la douche en deux temps trois mouvements, ainsi que le brossage des dents (si Ethan me voyait !). J’enfile un jean, un tee-shirt blanc et un gilet noir, relève mes cheveux, me pince les joues pour me donner bonne mine, sort de la chambre, attrape sac, lunettes et clés, le tout en un temps record. Rodolphe et Ethan sont toujours attablés.

– Heu… je sors faire une course. Je reviens d’ici deux heures. Rodolphe, tu es gentil, tu t’occupes de ton frère. Pas d’écran avant onze heures ! Je veux bien que tu prépares une salade si je tarde. Il reste du riz dans le frigo.

– C’est bon, maman, marmonne Ethan, j’suis plus un bébé. Même si Rodolphe n’est pas là, je peux rester deux heures tout seul.

Je récupère d’un geste le journal posé sur la table. Rodolphe surprend mon geste mais ne dit rien :

– Tu m’envoies un texto pour me dire quand tu rentres à peu près ?

– OK. D’accord… Bisous, à tout à l’heure.

Je sors de la maison et me dirige vers la voiture. Je n’ai même pas réfléchi, je sais où je vais.

A chaque fois que je débouche en voiture en haut de Plougastel et que j’embrasse du regard la rade et le port de Brest au loin, je ressens ce sentiment de bien-être. Lorsque j’étais au collège, j’avais un professeur qui n’hésitait pas à dire que c’était la plus belle rade du monde. Je pense qu’il n’avait pas voyagé loin et qu’il était un peu chauvin mais la première fois que j’ai franchi le pont, j’ai ressenti un peu de sa fierté.

Je me range sur la file de gauche et prends la direction du port. J’emprunte la première sortie, longe la voie de chemin de fer avant de remonter vers la place de Strasbourg puis je descends vers la cité scolaire de Vauban. Le portail est ouvert en ce samedi matin, je contourne le lycée par l’arrière et me gare sur le parking réservé aux résidents. J’entre dans le petit immeuble, monte les deux étages et sonne à la porte. J’entends un joyeux vacarme à l’intérieur. Cela me fait sourire. Un tour de clef, la porte s’ouvre.

– Salut toi ! Je ne savais pas que tu passais. Je suis en plein dans le ménage du samedi matin…

Mon amie se retourne brusquement vers le couloir et élève la voix :

– Hugo, Arthur, arrêtez maintenant, ça suffit. Vous rangez votre chambre, je ne veux pas vous entendre vous disputer, c’est compris ? Et venez voir qui est là !

Deux petits garçons à la ressemblance frappante déboulent du couloir et se ruent dans mes jambes. Ça crie, ça hurle, ça rit, ça me fait des baisers chauds et humides quand ils essaient de grimper sur moi.

– Ça va les garçons ? Je vois que c’est la pleine forme.

– Ouais, et encore t’as rien vu ! répond leur mère.

Isabelle, ma grande et meilleure amie. L’amie de vingt ans, l’amie de toutes mes joies et de toutes mes peines. La marraine de Rodolphe, la mère de mes filleuls (et oui, il n’était pas prévu qu’il y en ait deux mais un tel honneur ne se refusait pas). Je la regarde avec tendresse. Je sais toujours où aller quand ça ne va pas, même si tout compte fait il n’y a pas eu tant de moments tristes que ça.

Plus petite que moi, elle un visage bienveillant, bon comme le pain. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi compréhensif qu’elle, d’aussi tolérant, d’aussi doux et maître de ses émotions. Je ne trouve pas assez d’adjectifs pour la qualifier. C’est un vrai roc et je suis fière de l’avoir pour amie. Elle gère sa maisonnée avec une poigne insoupçonnée : « une main de fer dans un gant de velours ». Mariée à Gilles, gentil et doux rêveur, proviseur adjoint du lycée, ils ont trois enfants, une grande fille de l’âge de Rodolphe, Fanny, et les deux jumeaux : Hugo et Arthur, huit ans.

Ses grossesses lui ont laissé quelques kilos qui la font paraître encore plus maternelle. Quand elle vous prend dans ses bras, vous avez l’impression de vous trouver à l’abri de tout. Elle semble écarter toute angoisse et vous vous laissez aspirer par cette quiétude. Elle me rappelle ma grand-mère Magdeleine, petite bonne-femme de quatre-vingt huit ans, qui m’accueille toujours ainsi dans son giron protecteur. Isabelle est infirmière ; elle a débuté sa carrière comme institutrice. C’est drôle mais lorsqu’elle m’a annoncé, après la naissance de Fanny, qu’elle souhaitait changer de métier et devenir infirmière, cela ne m’a pas étonnée. Qui mieux qu’elle pouvait entourer des malades. Je ne parle pas des soins, mais de l’écoute, des regards, du réconfort qu’elle apporte aux autres. Elle est douée pour cela, plus que je ne le serai moi-même. A bien des égards, je suis sauvage, même mal « embouchée ». J’ai parfois l’impression de manquer totalement d’empathie pour les autres. Je me rassure alors en me disant que si les gens m’aiment, c’est qu’il y a forcément des choses en moi qui plaisent.

Elle me regarde, un peu étonnée :

– Quelque chose ne va pas ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

Je lâche les garçons. Isabelle leur demande d’aller jouer et suspend momentanément la règle du ménage hebdomadaire. Ils ne se font pas prier et décampent aussitôt vers la pièce du fond qui sert de salle de jeux et accessoirement de chambre d’amis. Elle comporte notamment une sympathique et vieille banquette dépliable qui porte le doux nom d’ANIQ « Accueille n’importe qui «, indémodable canapé, héritage de notre cohabitation. Isabelle n’a jamais pu s’en séparer. Elle lui rappelle nos années d’études.

Je m’assieds sur le canapé en face d’elle, prend le journal dans mon sac et sans un mot lui montre la page. Elle lit l’annonce. Je vois ses traits se contracter légèrement mais elle ne dit rien et repose le journal sur la table basse :

– Tu le savais ?

Ma voix est un peu chevrotante, les mots semblent rester coincés. Elle me regarde et je sais qu’elle le savait déjà. Elle hésite, choisit ses mots :

– Oui, mais pas depuis longtemps. C’est Philippe… tu sais, c’est son département qui a organisé la conférence. Mais je ne savais pas comment te le dire… si je devais te le dire. Je préférais que ce soit Philippe qui te l’apprenne, même quand ça serait passé. Je n’ai vraiment pas pensé que le journal pouvait l’annoncer. Et je pense que Philippe non plus, sinon on te l’aurait appris autrement. Tu m’en veux ?

– Non… bien sûr que non… mais ça m’a surprise. Enfin, je ne sais pas si c’est le terme. J’en suis toute retournée et je ne sais pas comment je dois réagir, s’il faut faire quelque chose !

C’est une des rares fois où je la vois décontenancée, sans rien à dire. Elle tend la main vers mon bras et le serre. Je sens dans son étreinte qu’elle sait ce que je ressens mais qu’elle est comme moi, et qu’elle ne sait pas quoi faire non plus. Et puis, c’est si loin tout ça. Dix-huit ans, une vie, ma vie, alors à quoi ça servirait ?

J’ouvre ma portière, soulève le fauteuil conducteur pour laisser passer Ethan. Rodolphe est déjà au seuil de la maison. Un grand sourire aux lèvres, Agnès m’accueille sur le pas de la porte et me fait entrer. Leur maison est superbe. Ils n’ont pas la vue que m’offre ma petite chaumière mais j’adore cette construction moderne, à l’orée du bois, entourée de champs, aux nombreux espaces perdus, meublée avec beaucoup de goût, style Côté Ouest. Marc est affalé dans le canapé, les pieds sur la table et soutient d’une voix forte l’équipe française de rugby dont un match est retransmis à la télé. Je pose les sacs des garçons contre l’escalier qui monte à l’étage et trouve une place sur le canapé à côté de Rodolphe et de Lucas. Ethan a déjà trouvé le chemin de la chambre de Théo et j’entends le fracas de la caisse de légos retournée sur le plancher.

– Tu veux un café ?, me demande Agnès.

– Un petit, si tu veux… je ne reste pas longtemps, je dois passer à l’Institut pour récupérer des dossiers d’étudiants. Comme Rodolphe et Ethan restent là, je vais en profiter pour travailler un peu sur place, dans mon bureau.

– Tu veux te joindre à nous ce soir ? Jeanne et Tanguy viennent avec les gamins. Barbecue, salade, ça te dis ?

Je souris. Agnès et Marc sont très accueillants ; ils aiment recevoir, le nombre ne les effraie jamais. Rodolphe et Ethan considèrent un peu leur maison comme la maison du bonheur. Non pas qu’ils y soient plus heureux que chez nous mais leur façon de vivre a un joyeux côté décalé qui leur plaît. Moins routinier, peut-être…

– Non, c’est gentil. J’ai rendez-vous avec Philippe pour un petit ciné.

– Ben, viens manger avec nous demain midi !

– Agnès, tu auras eu du monde toute la soirée… tu as peut-être autre chose à faire que de nous préparer en plus à manger.

– Taratata, pas de problème, me répond-elle. Comme ça, les enfants en profiteront encore plus. Tu n’as qu’à apporter le dessert !

J’ai connu Agnès et Marc par le biais des enfants quand ils ont commencé l’école. Agnès est professeur de droit à l’université et Marc, gérant d’une société de construction, d’où effectivement la belle maison. La conjoncture n’est pas forcément facile pour lui mais il ne laisse jamais rien paraître de son inquiétude. Leur vie paraît si fluide à bien des égards, elle semble couler toute seule. Ils ne changent pas à travers les années.

J’avale mon café, embrasse les enfants, dit au revoir à toute la maisonnée et démarre après toutes les recommandations d’usage.

Deuxième trajet de la journée sur cette route qui file vers Brest. Avant de m’engager sur le pont de l’Iroise, j’emprunte la sortie de Keraliou, et gare la voiture sur le parking, juste avant le vieux pont. L’endroit est désert. Je ferme les yeux, m’adosse contre l’appui-tête et fais quelque chose que je m’étais interdite de faire durant toutes ces années. J’entrouve la porte des souvenirs…

*
* *

Je m’appelle Frédérique. J’ai quarante et un ans. Je suis maître de conférences à l’Université de l’Iroise, chercheur à l’Institut de Démographie Historique. J’ai deux garçons, les amours de ma vie, un ancien compagnon que j’adore, Patrick, et un amour passé que je n’ai jamais dévoilé. Au bout de dix-huit ans de silence, voilà que le présent me ramène à une période de ma vie que je n’évoque que très rarement, même si les témoins directs font toujours partie de mon entourage le plus proche. Une toute petite période de ma vie ramenée à l’échelle de mes quarante et un ans mais qui a fait ce que je suis aujourd’hui.

Il s’appelait Simon.

2
Il y a 18 ans

L’air est lourd. J’ai chaud et je me trémousse sur la chaise dans l’espoir que ce simple déplacement puisse créer un peu d’air. Dehors, de lourds nuages gris noirs s’amoncellent dans un ciel de plus en plus menaçant. L’orage couve déjà depuis le matin. Ce mois de juin a été très chaud et les derniers jours ne le détrompent pas. J’ai l’impression que mon tee-shirt colle à la peau. Mes doigts glissent sur le crayon et le côté de ma main fait comme une empreinte moite sur la feuille de papier. Je soupire en enviant les étudiants qui se prélassent sur les pelouses, dehors, en quête d’une toute petite brise. Je suis assise à l’une des grandes tables de bois de la grande bibliothèque universitaire. Ma tête disparaît derrière la pile d’archives qui encombrent la table. Il n’y a pas de meilleure cachette pour toi, me nargue toujours Isabelle, ma meilleure amie.

Cet après-midi, je ne suis guère inspirée par mon sujet, mais j’ai promis à Philippe de le retrouver à dix-huit heures dans le hall de la bibliothèque et, vu l’heure, ce n’est même pas la peine d’envisager de partir. D’ailleurs, le moindre mouvement me demande un effort considérable et je me dis que je suis aussi bien vautrée sur ma chaise à faire semblant de travailler. J’ai croisé le professeur Vaillant tout à l’heure dans les couloirs. J’ai toujours tendance à croire qu’il se promène pour espionner ses étudiants et vérifier qu’ils sont bien attelés à la tâche qui leur incombe. La mienne est une thèse et je n’en suis qu’aux balbutiements. « J’ai le squelette, c’est déjà ça ! », me dis-je.

Le professeur Vaillant, le regard sombre, donne l’impression d’être tout droit sorti d’un film d’épouvante, tout habillé de noir, une longue veste lui battant les cuisses. Et pourtant, j’ai fini par l’admirer et le respecter. Il est loin de mon ancien mentor, le professeur Renoir, de ses blagues oiseuses et son humour cocasse mais lorsqu’il est mort subitement, le professeur Vaillant a été l’un des premiers à me porter...