Les secrets de Blackwood

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Romance bit-lit - 382 pages


Il aura suffi d’une nuit pour que la vie de Gloria bascule à jamais.


Les Black ont vaincu et le calme est revenu à Blackwood, en apparence du moins. Au cœur de la forêt, des ombres rôdent, murmurent, réclament vengeance. Le prix du sang doit être payé. Le passé et le présent se mêlent une fois de plus, et alors qu’une série de meurtres s’abat sur la ville, chacun s’engage dans un combat face à ses propres démons. Entre adversaires insaisissables et alliés inattendus, la meute est plus que jamais en danger.


Lorsque la frontière entre le bien et le mal se brouille, qui peut encore prétendre se tenir du bon côté ?

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EAN13 9782379610356
Langue Français

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Les secrets de Blackwood – Tome 2 : La dette de sang

Amélie WALTER




Amélie WALTER

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Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-035-6
Corrections : Lily T.
Photographie de couverture : Irina Alexandrovna
Shutterstock.com








À Cécilia, mon petit ange gardien…
À Ilona, pour sa patience…


1 - dispute
Corey

Je cours, droit à travers la forêt. Mes pattes frappent durement le sol. Un. Deux. Trois.
Quatre. Encore et encore. Mes poumons se remplissent d’air frais, à un rythme effréné,
brûlant ma truffe.
Dans ma tête résonnent encore les cris et les grognements de la dernière dispute de la
meute.
– Non ! Nous ne pouvons pas ! rugit un Bêta.
– Le sang a été versé ! hurle l’Alpha, si fort que je sens mes dents s’entrechoquer sous
la force de son pouvoir.
– … Notre initiative ! crie une femelle plus loin.
Je ferme les paupières, étouffe un geignement. Cinq ans que j’ai rejoint la meute ; je ne
supporte toujours pas les disputes qui y éclatent presque quotidiennement. Je me
concentre sur la route pour éviter un arbre, les voix quittent ma tête.
Foutue forêt !
J’arrive aux limites de notre territoire, je ralentis. Ici, aucune barrière, aucune route ne
symbolise la fin de nos terres, seul un mur d’odeurs puissantes les délimite. Sans entrain,
je parcours plusieurs fois cette ligne sur une dizaine de kilomètres afin d’ajouter encore
mon odeur à celles des autres. Je m’assieds au pied d’un hêtre, qui retrouve doucement
ses feuilles, et inspire profondément. Je n’aurais pas dû partir. La meute doit déjà être à
ma recherche. Quand Kieran m’aura sous la main, je vais passer un sale quart d’heure...
Quand on parle du loup… Une bourrasque provenant du sud apporte une bouffée de
l’odeur de mon Alpha. Mes poils se hérissent, mes mâchoires claquent par réflexe. Je jette
un œil autour de moi, ne vois que la clairière au centre de laquelle je me tiens. Les arbres,
clairsemés à cause de l’hiver qui peine à laisser sa place, me permettent de voir à une
cinquantaine de mètres alentour.
Des hurlements Lupins résonnent dans les bois, m’annoncent leur approche. Je tends
l’oreille, ils ne sont pas tous là, seuls six membres, dont notre chef, sont venus. Il en reste
encore trois à la maison. Je réprime un frisson, tâche d’adopter une attitude digne et
confiante malgré le grondement sourd que j’entends dans ma tête. Kieran avance, calme et
sûr de lui. Sa fourrure gris sombre ondule, soyeuse, à chaque mouvement. Je lutte contre
l’instinct qui me souffle de découvrir ma gorge et me campe bien fermement sur mes
pattes. Le regard noir de l’Alpha plonge dans le mien ; ses oreilles plaquées sur l’arrière
de son crâne témoignent de son humeur massacrante. À tous les coups, la dispute a
continué après mon départ.
– C’est là que tu te caches ? m’interroge mentalement le loup.
À ses côtés, ses trois lieutenants : Brett, un grand loup gris clair aux yeux bruns, Allen
élégamment assis, son pelage noir hérissé, et Ivy, une jeune louve blanche tachetée de
noir, qui me fixe durement. En retrait, un loup sable et une louve grise attendent. Je
détache les yeux de Neal et Kristen, pour revenir à l’Alpha qui grogne devant mon
silence.
– Je ne crois pas t’avoir autorisé à t’en aller... continue-t-il dans ma tête.
Je ne réponds pas, jugeant préférable de garder ce que je pense pour moi.
– À moins que ma permission ne soit accessoire ?
Je ne peux retenir un geignement sous l’accusation. Non, son accord n’est pas
accessoire, jamais.– Avec ce qu’il se prépare, il n’est pas prudent de t’éloigner de nous...
Il la joue protecteur.
On aura tout vu !
L’Alpha grogne, son pouvoir s’insinue en moi, courbant mon échine. J’abandonne
sous la pression, incline la tête sous le regard amusé de la plupart des autres membres de
la meute. Kieran claque des mâchoires, se redresse encore, me dominant complètement.
– Je ne m’éloignerai plus... pensé-je difficilement sous le poids écrasant de l’Ordre.
– Bien, rentrons, conclut le chef à mon grand étonnement.
Je suis habitué à ses colères. Normalement, j’aurais été bon pour un bottage de fesses
en règle. Son manque de réaction m’inquiète  ! Sans demander mon reste, toujours
méfiant, je lutte contre mes instincts et tourne lentement le dos au groupe pour obéir. Un
mouvement vif alerte mes sens. Avant que j’aie pu esquisser le moindre geste de défense,
les crocs aiguisés de l’Alpha se plantent dans ma cuisse. La douleur aiguë me fige, l’air se
bloque dans ma gorge. L’instant d’après, Kieran desserre les mâchoires, je m’affale de
tout mon poids sur le flanc, geins, tremble. Les yeux débordant de larmes, j’aperçois
Allen, il détourne la tête pour ne pas voir le geste gratuit de son chef. Les autres grognent,
n’attendent qu’un ordre de la part de l’imposant loup gris pour me sauter dessus à leur
tour. Mon cœur bat à tout rompre dans ma cage thoracique, mes poumons supplient pour
un peu d’oxygène. Le moindre de mes muscles est tétanisé. Kieran se contente de claquer
une dernière fois des dents avant de partir en courant, en direction de la maison. Il m’a
rappelé qui est l’Alpha, qui décide ; son travail est terminé. Je ne l’intéresse déjà plus. Les
autres s’élancent à sa suite. Seuls Neal et Allen m’attendent calmement. Neal s’approche et
me pousse délicatement à me relever. Rassuré par le geste de mon ami, je me redresse tant
bien que mal, la cuisse droite brûlante.
Il n’y a rien de pire qu’une blessure d’Alpha. S’il le désire, la plaie peut rester
douloureuse plusieurs jours et lancer comme si sa salive était empoisonnée. C’est bien ce
que Kieran a l’intention de m’infliger.
– Il n’aurait pas dû faire ça... pense Allen d’un ton désapprobateur.
– Tu parles, il est de mauvaise humeur depuis ce matin, si ça n’avait pas été Corey,
ça aurait été quelqu’un d’autre. Il n’attendait que ça, réplique mentalement Neal, en
m’encourageant encore à avancer.
Ma chair est en feu, mais je me remets debout et le souffle court, j’entreprends de
bouger. Mes deux amis marchent tranquillement, un à ma droite, un à ma gauche, une
vingtaine de minutes avant que je ne reprenne la parole. Durant tout ce temps, je me
contente de mettre inlassablement une patte devant l’autre ; même si c’est douloureux, ça
reste plus facile de boiter sur quatre pattes que sur deux jambes.
– Vous n’auriez pas dû m’attendre, il ne va pas être content... fais-je remarquer.
– Ne t’inquiète pas pour nous, rétorque Neal tandis que nous approchons enfin de la
grande maison en bois clair qui nous sert de refuge.
J’inspire profondément, une fois, deux fois, trois fois. En dépit de la brûlure, je me
redresse le plus possible et étouffe un dernier gémissement. Kieran a voulu blesser ma
fierté bien plus que ma patte et c’est bien la seule chose que je refuse de lui donner.
J’entre sous ma forme Lupine, neutre et sans hésiter, comme si je ne ressentais rien. Brett
et Ivy sont dans le salon, je les ignore, me dirige directement dans ma chambre afin de
reprendre forme humaine et nettoyer ma blessure qui saigne le long de ma patte. Ça
tombe bien, c’est au tour d’Ivy de faire le ménage.2 - sortie de famille
Gloria

– Andy ! Dépêche-toi, on va encore être en retard ! crie la voix d’Alicia debout à ma
gauche.
Elle tapote nerveusement ses doigts sur sa robe crème à fleurs bleu pâle, avant de
mettre d’un geste ses lunettes de soleil. Nous sommes au mois d’avril et, à Blackwood, les
lunettes ne sont pas encore nécessaires, malgré des températures très douces pour la
saison, mais c’est Alicia... ça se passe de commentaires. J’observe, amusée, le manège des
jumeaux. En sept mois, je les ai vus s’embrouiller plus souvent que tous les autres frères
et sœurs de la planète.
Andy finit par sortir de l’imposante maison de style colonial, vêtu d’une chemise noire
aux manches relevées, dévoilant ses avant-bras, et d’un jean clair. Son visage a perdu ses
traits enfantins, remplacés par une mâchoire carrée. Heureusement, ses yeux, où brille
constamment un éclair de malice, n’ont pas changé. Il m’adresse une moue boudeuse et
entre dans la voiture de sa sœur pour s’asseoir à ma droite.
– Tu es très jolie aujourd’hui, me fait-il remarquer.
Je lui adresse un sourire reconnaissant. Ces derniers mois, je n’avais pas vraiment fait
attention à ma tenue. Je pose les yeux sur les espadrilles qu’Alicia m’a convaincue
d’acheter. C’est vrai qu’elles s’accordent à merveille avec le jean et le corsage que je porte
aujourd’hui. Question maquillage, je me suis contentée d’une touche de gloss, le vert vif
de mes yeux suffit amplement pour le reste. Andy tire doucement sur une mèche de mes
cheveux bruns, m’extirpant de ma rêverie.
– Prête à t’amuser ? Tu vas voir, dans la vraie vie, il y a plein de trucs cool à faire !
Je ris, avant de jeter un coup d’œil derrière nous, à la recherche d’une berline noire.
– Drake ne pourra pas te sauver aujourd’hui  ! Même lui avait envie de quitter la
bibliothèque pour cette fête, alors n’espère pas pouvoir t’échapper ! s’exclame le garçon à
côté de moi, tout sourire.
Je prends le parti d’en rire.
– Ce n’est pas juste ! Et les livres sont tout aussi intéressants que cette fête foraine !
Une moue dubitative accueille ma déclaration, tandis qu’à l’avant, les épaules
découvertes d’Alicia se secouent silencieusement.
– Permets-moi d’en douter...
Je ne remporterai pas cette bataille... Pas avec Andy en tout cas. Je préfère ne rien
ajouter. Fébrile, malgré mon calme apparent, je mordille nerveusement ma lèvre
inférieure. Les précédentes tentatives de la meute pour m’emmener à l’extérieur se sont
toutes soldées par des échecs cuisants et je redoute celui-ci. Finalement, je pose ma tête
sur l’épaule de l’enquiquineur et m’apaise au contact rassurant d’un membre de la meute,
regrettant que ce ne soit pas Drew. Il y a encore quelques semaines, ce comportement
m’aurait gênée, mais il est devenu si courant maintenant que plus personne n’y fait
vraiment attention.
À mesure que le trajet passe, mon pouls accélère. Mes paumes se couvrent d’une fine
pellicule de sueur tandis que je persiste à maltraiter ma bouche. Bien trop vite à mon goût,
nous arrivons au lac. La voiture s’arrête, je dois sortir, mais l’appréhension me colle au
siège. Andy, d’une main délicate, me ramène sur terre en poussant mon épaule en
direction de la portière. J’inspire et expire profondément plusieurs fois, jusqu’à ce que
mon rythme cardiaque retrouve un tempo à peu près normal. D’un geste vif, j’ouvre laportière.
À peine dehors, le bruit assourdissant des manèges et des cris m’enserre la tête comme
un étau. Je chancelle une seconde sur mes chaussures hautes. Je me reprends et parviens à
chasser la cacophonie dans un coin de mon esprit. S’il y a bien une chose désagréable
pour un loup, c’est le bruit. Notre ouïe est beaucoup trop sensible. Un bras fort encercle
fermement mes épaules. J’espère sentir à travers les mille odeurs alentour, le parfum si
plaisant de Drew, mais c’est une odeur différente qui emplit mes narines.
– Il ne va pas tarder, il est simplement en retard, chuchote Drake en resserrant sa prise
autour de moi.
Joliment retenus sur sa nuque, ses cheveux sont si blonds qu’ils en paraissent blancs.
Je ne suis pas la seule à avoir besoin de faire d’un tour chez le coiffeur. Je passe moi aussi
mon bras dans son dos, me raccroche au fin tissu de son tee-shirt noir comme à une
bouée de sauvetage. Drake semble avoir lu dans mes pensées et deviné que la présence de
Drew aurait rendu les choses plus simples.
– Merci.
Juste derrière nous, Brook, rayonnante dans son chemisier doré et son pantalon droit,
patiente. Elle a eu la riche idée de mettre des chaussures plates. Son visage délicat,
encadré par un carré blond se tourne vers moi. Elle m’offre un sourire chaleureux,
s’approche et replace une mèche folle derrière mon oreille. Dans son sillage, elle laisse un
parfum de miel. Son mari, Aaron s’avance à son tour. Chemise bleu marine, jean sombre,
l’architecte aux tempes grisonnantes se contente de me presser gentiment l’épaule, laissant
lui aussi son empreinte olfactive sur moi avant de prendre la tête de notre groupe. Jusqu’à
maintenant, je me sentais plutôt calme, rassurée par la présence apaisante de ma meute
dans l’espace confiné de la voiture, baignée par les odeurs chaleureuses des miens.
Mais après quelques pas, c’est une tout autre histoire. Ma louve s’agite, affolée d’être
ainsi privée de tous moyens de détection d’un potentiel danger, tandis que je fais de
même. Avant ma rencontre avec Jason, me tenir au milieu d’une foule, même avec mes
sens de loup-garou, ne me dérangeait pas. Il me suffisait de faire abstraction des détails
inutiles et tout allait bien. Aujourd’hui, chaque bouffée d’air est suffocante. C’est un
véritable tourbillon d’odeurs de fritures, de sucre, de parfums bon marché et de
transpiration qui m’entoure. Sans compter les fragrances plus lourdes des sentiments
mélangés de tous ces gens. En passant à côté d’un manège à sensations fortes, je prends
une claque, un nuage d’excitation et de peur me contamine et me rend nerveuse à mon
tour. Assaillie par une myriade de sons, tous plus agressifs les uns que les autres, j’essaie
de trier les informations. Les basses surchargées près des autos tamponneuses, les alarmes
stridentes de ces jeux où il faut attraper une peluche, et le tintement des boîtes de conserve
du chamboule-tout, me font tourner la tête pendant que des dizaines de personnes me
bousculent.
Drake sent la panique m’envahir, sa prise se raffermit. Bientôt, il me soutient plus qu’il
ne marche. D’un sifflement très bas, il fait réagir toute la meute, qui se rapproche
imperceptiblement de moi et finit par m’entourer. Drake à ma droite, me tient toujours,
Alicia et Brook se placent sur ma gauche. Andy se laisse devancer d’un pas pour se
positionner derrière moi. Aaron, ancien Alpha, prend la tête.
– Respire doucement. Tu n’as rien à craindre, il ne va rien t’arriver ici... Regarde, nous
sommes tous là... murmure Drake à mon oreille.
J’inspire lentement. Ainsi entourée, les odeurs des miens me calment. Devant moi, les
épaules d’Aaron se détendent ; je devine que tous sentent que la crise est passée.
– Leur peur m’a étouffée... murmuré-je. Alicia intervient à son tour. Malgré les bruits
alentour et le fait qu’elle parle très bas, je n’ai aucun mal à la comprendre.– Ce n’est pas de la vraie peur, Gloria. Inspire profondément.
Elle attend, je m’exécute tant bien que mal.
– Tu sens ? Ces gens s’amusent, tu n’as rien à craindre.
Je reprends mes esprits, réussis à chasser définitivement le déluge d’informations de
ma tête et esquisse un sourire reconnaissant.
– Merci beaucoup, dis-je, plus fort que la belle brune, à l’intention de tous.
Nous progressons encore de quelques pas, toujours en formation quasi militaire. Enfin
libérée de mes angoisses, j’observe mes compagnons reprendre des places plus naturelles.
– J’ai envie de faire ça ! s’exclame Andy, aussi excité qu’une puce.
Quinze minutes se sont écoulées et je parviens presque à prendre du plaisir. Je ris en
suivant la main d’Andy qui désigne un manège. Plusieurs énormes tasses tournent sur un
socle qui, lui-même, tourne dans le sens inverse. Ce garçon n’a jamais grandi !
– Ne faites pas les rabat-joie ! insiste-t-il, devant la mine peu convaincue de son frère
et de sa sœur.
Il ne parvient pas à les faire changer d’avis ; il se tourne finalement vers moi, ses yeux
chocolat pleins d’espoir.
– Gloria ? Je suis certain que tu es tentée ! minaude-t-il.
Je me laisse gagner par l’enthousiasme communicatif du plus jeune, lui tends la main.
Dans mes veines court une sensation presque oubliée, qui réchauffe ma peau et libère un
éclat de rire.
– Youpiiii ! hurle-t-il en m’entraînant à sa suite.
Nous faisons un tour, puis deux. De temps à autre, je parviens à apercevoir les visages
brouillés du reste de la meute. Elle se tient non loin de là, et malgré le flou provoqué par
la vitesse surréaliste à laquelle Andy nous fait tournoyer, je crois qu’ils sourient.

Une heure que nous sommes arrivés. Je passe mon tour pour les montagnes russes,
entraîne Alicia vers un glacier non loin de l’attraction.
– Tu veux quoi ? demandé-je à la jeune femme, lorsque je passe commande.
Elle observe pensivement la carte, lunettes posées en équilibre sur ses cheveux bruns.
Enfin, elle arrête son choix.
– La même chose que toi, me répond-elle malicieusement.
Depuis que nos relations se sont améliorées, nous nous sommes découvert une
multitude de points communs, notamment les glaces. Je m’esclaffe avant de jeter un
dernier coup d’œil à la carte.
– Framboise, pastèque, kiwi, s’il vous plaît.
Dès que nous sommes servies, mon amie m’entraîne jusqu’à une table pliable, nous
nous asseyons sous le soleil printanier. Entièrement concentrée sur la chaleur du soleil qui
picote ma peau et sur mon relatif calme intérieur, je ne sens pas arriver quelqu’un dans
mon dos. Une main fraîche se pose sur mon épaule, me bloque contre le dossier de la
chaise. Surprise, le nez empli du parfum de framboise, je ne reconnais pas l’odeur de la
personne. Une panique folle m’envahit. Je lâche la glace qui va mollement s’écraser par
terre tandis qu’un grognement sourd et menaçant s’élève dans ma gorge. Mon sang ne fait
qu’un tour, tout mon corps se tend contre cette main inconnue. L’expression effarée
d’Alicia, assise en face de moi, ne fait qu’accentuer mon élan de panique. Ma louve se
déchaîne dans ma poitrine pour prendre la place et nous protéger d’un éventuel danger.
Une poignée de secondes seulement se sont écoulées quand une voix résonne dans mon
dos. Je la reconnais, mais ne parviens pas à me calmer, en proie à une véritable déferlanted’émotions.
– Alors les filles vous mangez en cachette ? nous interroge Andy, hilare.
Je sais qui il est. Il n’est pas une menace. Je tente par tous les moyens de reprendre le
contrôle sur la louve, rien n’y fait. Elle refuse de m’écouter. Tremblant de la tête aux
pieds, je me lève et grogne directement sur le jeune homme qui, surpris, recule. Comme
dans ceux de sa sœur une seconde plus tôt, je lis de la peur dans ses yeux, et cela conforte
ma louve : une menace plane. Debout, les ongles profondément enfoncés dans mes
paumes afin de conserver le peu de bon sens qu’il me reste, j’essaie vainement de
maîtriser ma respiration.
Ils n’ont pas peur pour moi. Ils ont peur de moi.
Je répète cette phrase à voix basse, comme un mantra, mais ne parviens qu’à maintenir
le peu de contrôle que j’ai encore sur moi-même, sans le reprendre totalement. L’effort
fourni pour ne plus bouger d’un centimètre est tel que j’étouffe, mon estomac se noue.
Une douleur fulgurante explose dans mon crâne, fait danser des petits points lumineux
dans mes yeux. Je contracte tant la mâchoire, que mes dents grincent. Tout mon corps
vibre sous la puissance du dilemme qui m’oppose au loup en moi.
Soudain arrivent Drake, Brook et Aaron. Ce dernier comprend très rapidement ce qu’il
se passe. Il fait fi de la menace que je pourrais représenter pour lui et s’approche.
– Gloria, tu m’entends ?
Je hoche la tête, tendue comme un arc. C’est tout ce que je peux faire. La peur et la
panique déferlent dans mes veines. Mon souffle brûle mes poumons au rythme de ma
respiration saccadée. À mesure que les secondes passent, je me sens perdre la bataille
contre le loup déchaîné en moi.
– Très bien... Je vais poser ma main sur toi et t’emmener à l’écart, tu es d’accord  ?
m’interroge une nouvelle fois l’aîné.
J’acquiesce difficilement. Sa main se pose sur mon épaule ; aussitôt, ma louve grogne.
Je résiste à l’envie de fuir ce contact qui m’empêche de me battre ; me laisse guider entre
deux maisonnettes en bois. Dissimulée dans l’ombre, je ne risque pas d’attirer les curieux.
– Gloria, tu es en train de te transformer. Tu dois reprendre pied maintenant, déclare
doucement Aaron.
Mon seul champ de vision : ses yeux noirs, à quelques centimètres de mon visage.
Tout mon corps est parcouru de spasmes, de crampes insupportables. Ma louve me
souffle de lui laisser gagner cette bataille, ça soulagera la douleur et la peur, mais je lutte.
Des cris paniqués retentissent à quelques mètres de nous et toutes mes tentatives
s’envolent. L’air se brouille autour de moi, la brûlure particulière s’accentue dans mon
corps. Plus loin, un groupe d’adolescents passe en riant aux éclats.
Je me laisse tomber accroupie sur le sol, les ongles enfoncés dans la terre meuble. Une
grimace tord mes traits. Un grognement sourd et puissant s’élève de ma poitrine, pendant
qu’Aaron fait reculer les autres. Chacun m’observe, à la fois désolé et craintif. Je suis
triste de leur infliger ça encore une fois... Un nouveau grognement s’élève, trop grave
pour provenir de ma gorge. Pitoyablement rassemblée sur moi-même, je tourne vivement
la tête, à deux doigts de me transformer, quand j’aperçois une tignasse noire et une veste
en cuir. Il n’y a qu’une seule personne pour porter ce vêtement par ce temps. Drew arrive
d’un bon pas, sans courir. Les paumes ouvertes devant lui, il me demande l’autorisation
d’approcher. Je ne réagis pas. Il avance. Accroupi, son visage tout proche, il promène son
regard sombre dans la folie du mien. Délicatement, il pose une main sur l’arrière de ma
tête et me caresse les cheveux.
– Bonjour Gloria... Tout va bien... je suis là, tu n’as rien à craindre. Tu es forte, tu
peux lutter et gagner, ma belle...Sa voix douce et posée semble faire vibrer le moindre atome de mon corps, sa
présence à elle seule suffit à m’apaiser. Lentement, presque douloureusement, je sens
chacun de mes muscles se détendre, jusqu’à ce que je puisse desserrer les mâchoires et
que mon pouls reprenne un rythme normal. Je pose à mon tour mes mains sur ses épaules
puissantes avant d’enfouir ma tête dans son cou. Je savoure son parfum divin, l’inspire à
m’en faire exploser les poumons, encore tremblante.
– Tu es rentré !
– Oui, tout va bien, nous sommes tous là, me répond-il tendrement.
Notre étreinte dure plusieurs longues minutes ; plus aucun de nous ne parle. Lorsque je
sens ma louve elle aussi calmée par la présence de sa moitié, je me redresse honteuse et
terriblement gênée face aux autres. Muette, je les observe approcher. Je me détache de
quelques centimètres de Drew et les laisse chacun leur tour me prendre dans leurs bras.
3 - parenthese
A a r o n

Concentré sur le plan d’un immeuble, j’entends des pas délicats descendre les escaliers.
Gloria apparaît dans l’embrasure, encore ensommeillée.
– Bonjour, Gloria.
– Drew et Drake ne sont pas encore rentrés ? demande-t-elle en jetant un coup d’œil
circulaire dans la pièce.
– Leur dernier message disait qu’ils arriveraient vers neuf heures.
La jeune fille hausse les épaules, déçue, avant de repartir. Je pense qu’elle est retournée
se coucher, mais un tintement provenant de la cuisine m’informe qu’elle prépare du café.
Elle ne met pas longtemps à réapparaître, encombrée de deux tasses.
– C’est pour toi, dit-elle en m’en tendant une.
– Merci.
Je retourne un instant à mon travail, avant de reporter mon attention sur la jeune
femme. Je n’ai aucun mal à déchiffrer les pensées qui la préoccupent. Les premiers mots
qu’elle prononce confirment mes soupçons.
– Les autres sont déjà partis ?
– Oui, Brook est au bureau et les jumeaux en classe, réponds-je en tâchant de bien
choisir mes mots.
Elle pousse un soupir à fendre l’âme et le loup en moi geint pour sa peine.
– Toi aussi tu devrais être en train de travailler...
J’esquisse un sourire indulgent. Elle a encore bien du mal à comprendre qu’il est
impensable pour n’importe quel membre de la meute, de ne pas tout faire pour qu’elle se
sente mieux. Pourtant, nous savons tous qu’elle ferait sans hésiter la même chose pour
chacun d’entre nous. L’instinct de meute est plus fort que tout désir personnel.
Je désigne le rapport d’expertise devant moi.
– Mais je travaille ! m’exclamé-je pour tenter de la faire sourire.
Elle ne répond pas. L’accident de la fête foraine a eu lieu il y a deux jours, mais il est
toujours bien présent dans son esprit. Ces derniers mois n’ont pas été de tout repos pour
Gloria. Les jours suivant son enlèvement, tout paraissait aller. Après un moment de
convalescence parmi nous, elle a même insisté pour retourner vivre chez elle. Mais un
soir, alors qu’elle était rentrée depuis quelques heures et tandis que nous étions tous dans
le salon, Drew a commencé à s’agiter, de plus en plus nerveux. Je me rappelle m’être
alarmé lorsque son cœur s’est mis à battre à un rythme effréné, sans raison apparente. La
minute d’après, il partait en courant jusqu’à sa voiture. Il est revenu une heure plus tard ;
Gloria, tremblante de la tête aux pieds, dans les bras. L’ensemble des loups de la meute a
été pris de panique. Il nous a fallu tout le self-control du monde pour ne pas nous
précipiter auprès d’elle. C’était la première d’une très longue liste de crises d’angoisse.
Gloria ne supporte plus la solitude, une journée ou une minute. Les rares fois où nous
avons tenté l’expérience, il a fallu l’intervention de Drew pour qu’elle parvienne à
reprendre pied. Dès lors, nous nous sommes mis à la protéger constamment, jour et nuit.
Ce qui met bien entendu la jeune femme très mal à l’aise. Lorsque Drew doit s’absenter,
les enfants se battent pour rester auprès d’elle et lorsqu’aucun ne peut, Brook et moi
prenons volontiers leur place.
Les premières fois, il a fallu énormément de pédagogie pour que Gloria accepte le faitque nous pouvions très bien travailler ici la plupart du temps et qu’elle cesse de
s’inquiéter pour nous. Je prends une gorgée de café et quitte mon bureau pour le canapé
où la jeune femme broie toujours du noir.
– Je sais ce à quoi tu penses Gloria, tu te trompes.
Elle lève brusquement les yeux, la mine contrite.
– Tu n’es pas un poids. Tu ne l’es pour aucun de nous, ajouté-je en m’asseyant à ses
côtés. Personne ne te trouve faible.
– Vous ne devriez pas avoir besoin de me materner... Aucun humain n’est censé
prendre soin vingt-quatre heures sur vingt-quatre de sa belle-sœur ou belle-fille...
– Tu as trouvé le mot juste... aucun h u m a i n. Pour un être humain, l’ensemble de nos
comportements paraîtrait étrange  ; ils sont naturels pour des loups. Je te l’ai déjà dit,
l’instinct de meute est quelque chose de très fort, plus encore quand elle est formée par
une famille. Aucun d’entre nous ne pourrait supporter de te laisser seule si tu en souffres.
Tu ne le pourrais pas non plus si les rôles étaient inversés. Pour l’heure, tu es plus fragile
que les autres, donc, la meute prend plus soin de toi. Le groupe, c’est notre survie Gloria,
et veiller sur le groupe, c’est veiller sur soi.
Elle se redresse et détaille la pièce. Nous avons déjà eu cette conversation, cette fois-ci,
elle paraît prendre le temps de considérer mes arguments. Je suis soulagé qu’elle ait
emménagé avec nous. La situation devenait invivable, pour elle qui angoissait à longueur
de journée, ainsi que pour Drew, qui avait de plus en plus de mal à supporter de ressentir
sa peur à travers leur Lien.
Lorsque Drew est parvenu à convaincre Gloria de s’installer ici, chacun de nous a pu
percevoir les changements subtils, mais profonds dans leurs comportements respectifs.
Elle a repris des couleurs, même s’il lui arrive encore de faire des cauchemars ou des
crises de panique. Nos loups se sont mis à l’unisson du sien, l’entourant de plus
d’affection et d’attention qu’à l’ordinaire. Quant à mon fils, une fois certain qu’elle serait
entourée et protégée par les autres membres de la meute, il a repris sa mission avec plus
d’ardeur encore.
Dans un geste des plus naturels, la jeune femme finit par céder à la demande de sa
louve ; elle se penche un peu plus vers moi et pose timidement ses bras autour de mes
épaules. Lentement, les muscles de son dos se détendent.
Les enfants ont parfois plus de mal à comprendre la gêne que ressent Gloria. Ils ont
toujours vécu en meute, pour eux, c’est parfaitement normal de rassurer son loup par des
gestes d’affection. Brook et moi devons de temps à autre leur rappeler que pour un
humain, les comportements tactiles sont souvent perçus comme une intrusion dans son
espace vital et qu’il est important de laisser Gloria faire le premier pas.
Sa louve réagit par instinct, mais sa personnalité, profondément humaine, peine parfois à
considérer ses besoins Lupins de proximité comme normaux. Tandis que les battements
de son cœur retrouvent un rythme plus tranquille et que l’odeur de sa peine s’en va, le
bruit d’une voiture approchant de la maison les accélère à nouveau. Drew est de retour.
4 - on n’est jamais mieux que chez soi
G l o r i a

Le front posé sur l’épaule d’Aaron, je laisse ma louve savourer le contact rassurant
d’un autre loup. Elle s’apaise et moi avec elle, chassant le stress que produisent toujours
les départs de Drew et Drake. Grâce à notre Lien, je sais qu’il va bien, même si je ne peux
m’empêcher de m’inquiéter. Je repense aux paroles de réconfort de son père. Est-ce que
je ferais la même chose pour n’importe quel membre de la meute ? Oui, sans discuter.
Quand j’imagine l’un d’entre eux à ma place, je sais que je ne trouverais pas le
sommeil si je ne pouvais pas l’aider... Après ma première crise de panique chez les Black,
j’ai compris que le contact des miens parvient à me calmer, presque miraculeusement.
J’avais besoin de me sentir rassurée, entourée, protégée par la meute. Ils ont dû le
percevoir, et se sont montrés plus attentionnés.
Une voiture approche de la maison. Je discerne sans mal les pas de Drew et de son
frère sur le gravier de l’allée. Notre Lien s’échauffe, les battements de mon cœur se
calquent sur les siens. Il apparaît dans l’embrasure de la porte, fatigué, mais un grand
sourire aux lèvres. Je me jette sur lui à la seconde où il entre, le serre de toutes mes
forces. Un humain y aurait laissé quelques côtes, pas mon Alpha.
– Je suis heureux de te voir moi aussi, s’amuse-t-il en reculant d’un pas pour me
détailler.
Ma déprime passagère déjà bien loin, je lui offre mon plus beau sourire.
– Des nouvelles ? l’interroge son père.
– J’en parlerai quand tout le monde sera là. Je vais me coucher, nous n’avons pas
beaucoup dormi ces derniers jours.
Aaron hoche la tête, rassemble ses affaires, éparpillées çà et là. En passant devant moi,
il étreint délicatement mon épaule, comme pour me rappeler notre conversation, puis se
dirige vers la porte d’entrée en direction de son lieu de travail.
– Vous pourriez vous décaler ? Je voudrais entrer, intervient une voix dans le dos de
Drew.
Je m’esclaffe tandis que mon compagnon m’entraîne sur le côté pour laisser passer son
frère. Ses vêtements sont froissés et ses cheveux entremêlés, mais un grand sourire fend
son visage. Je me détache un instant de l’Alpha, pour prendre à son tour Drake dans mes
bras.
– Contente de voir que tu vas bien !
– Aussi bien que possible après trente heures enfermé dans une voiture avec mon
frère, me répond malicieusement le blond.
Il pose quelques livres sur la table basse, sa veste grise sur le canapé avant de faire
demi-tour en direction de l’étage.
– Réveillez-moi quand tout le monde sera là, marmonne-t-il du haut de l’escalier.
Je me laisse entraîner par Drew, perclus de fatigue, jusqu’à notre chambre. J’entre dans
la pièce bleue envahie de dessins, tous plus magnifiques les uns que les autres. Une
armoire et une bibliothèque ont été ajoutées depuis que j’ai emménagé. Hors de question
que je dorme dans la chambre dorée, je fais trop de cauchemars. De toute façon, elle sert
à entreposer les affaires que j’ai ramenées de chez moi et je préfère être proche de Drew.
Je l’observe enlever ses bottes de motard, son tee-shirt noir et son jean taché de boue,
avant de déplier les draps du lit et de s’allonger. D’un geste, il m’invite à le rejoindre. Je
ne me fais pas prier.– Tout s’est bien passé ? demandé-je en me lovant contre lui.
Il joue avec une mèche de mes cheveux déclenchant des frissons dans tout mon corps.
– Aucun problème si ce n’est que Drake a vraiment des goûts musicaux abominables.
J’ai pensé plusieurs fois l’abandonner sur l’autoroute.
Son torse se secoue au rythme délicat de son rire  ; je me laisse apaiser par ce son
merveilleux. J’aimerais lui poser davantage de questions sur leur voyage, mais sa fatigue
coule dans mes veines et très vite, je m’endors à ses côtés, bercée par sa respiration
profonde. Deux heures plus tard, des voix surexcitées me tirent du sommeil. Avoir l’ouïe
surdéveloppée est vraiment un problème pour dormir. Les jambes coincées sous celle de
Drew, je me contorsionne dans tous les sens durant une longue minute avant de parvenir
à me tourner sur la droite. Je rencontre le regard amusé de mon compagnon.
– Tu m’as laissé me démener pour ne pas te réveiller alors que tu ne dormais plus ?
– Parfaitement ! me répond-il avec un franc sourire.
Je lui donne une tape sur l’épaule, avant de me redresser.
– Je crois que tout le monde est là...
– Je vous rejoins, on dirait qu’Andy ne tient déjà plus en place, marmonne Drew, la
voix toujours ensommeillée.
Il se lève péniblement avant de se diriger vers la salle de bain. D’un pas mal assuré, il
franchit le seuil, l’air de dormir debout.
Un silence, puis un grand fracas accompagné d’un soupir et d’une insulte
manifestement destinée au dieu des étagères de douche. Drew reparaît, une bouteille de
shampoing à la main.
– J’ai oublié mes fringues...
Je ris devant son expression renfrognée. Comme si l’univers lui-même était en train de
conspirer contre lui. Drew ne renverse ni n’oublie jamais rien. Enfin, la plupart du temps.
Son visage déconfit me fait instantanément regretter de ne pas avoir d’appareil photo sous
la main.
– Je vois ça... réponds-je entre deux gloussements.
En me laissant tomber sur le lit, j’évite de justesse un tee-shirt meurtrier, puis cours
pour sortir de la chambre. Dans mon dos, la menace retentit tandis que je ferme la porte,
hilare. Sur le palier, je percute Drake, propre comme un sou neuf et dubitatif.
– C’était quoi, ce bruit ? m’interroge-t-il en prenant lui aussi le chemin de la cuisine.
Un mur est tombé ?
Je ris derechef en descendant les marches.
– Drew découvre les vertus de la gravité, je crois.
Le blond m’observe comme si j’avais perdu la tête, puis, semblant estimer qu’avec moi
tout est possible, entre dans la cuisine, sans commentaires. Nous y retrouvons Alicia et
Andy, en train de se chamailler pour un pot de pâte à tartiner.
– C’est forcément toi qui l’as vidé ! râle la jeune fille, brandissant l’objet du délit.
– Puisque je te dis que non ! De toute façon, y en a d’autres, alors pourquoi tu râles ?
lui rétorque son jumeau, perdu sur son portable.
Alicia s’approche, ses yeux lancent des éclairs, sa jupe ondule autour d’elle.
– Parce que c’était le seul à la noisette, et qu’il était à moi !
La dispute se poursuit, je m’assieds à table. Après un haussement d’épaule signifiant
sans doute « après tout, le chocolat c’est une affaire sérieuse », ou peut-être bien « mais
qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour offenser le ciel à ce point  ? », Drake me propose
silencieusement une tasse de thé.– Goinfre ! lance Andy.
– Voleur ! rétorque Alicia.
– Idiots ! rugit une voix dans mon dos.
Pour le plus grand bonheur de mes oreilles, Drew entre à son tour, les cheveux encore
humides, une chemise noire sur le dos. Passant derrière sa sœur, il lui vole la Pomme de
Discorde, avant de me lancer un regard désabusé.

5 - origines
Corey

Assis sur mon lit, je bande ma plaie en serrant les dents. Sur mon corps humain, les
trous causés par la puissante mâchoire de Kieran forment deux larges demi-lunes sur
l’arrière de ma cuisse. De chacune s’écoule encore un mince filet de sang sombre et une
douleur lancinante fait trembler le muscle juste en dessous. Il ne m’a pas raté. Prendre les
gens en traître n’est pourtant pas dans le caractère de l’Alpha. En tout cas, ça ne l’était pas
jusqu’à ce Brett intègre la meute. Depuis que le blond aux allures de brute épaisse et au
sourire tordu est entré dans nos vies, les choses vont de mal en pis. Et ce n’était déjà pas
la joie avant !
Je passe encore une fois la bande blanche autour de ma jambe, mon cœur se serre. Ma
meute me manque. Pas cette bande de dingues avec laquelle je suis contraint de vivre.
Non. Ma vraie meute. Celle de ma mère.
Il y a cinq ans, j’étais entouré d’une vraie famille et d’un véritable Alpha, ma tante,
Mary. Une femme têtue, mais adorable, pas autant que ma mère, c’est vrai. Elle était la
douceur incarnée, un ange aux cheveux dorés et au parfum de vanille et de cannelle. Plus
le temps passe, plus mes souvenirs s’effacent. Même son odeur a déserté ma mémoire. Ma
vie d’avant s’effiloche  ; ce ne sera bientôt plus qu’une toile vierge. Une misérable toile
vide. J’étais heureux.
Il y a cinq ans, les chasseurs sont arrivés. Je venais de fêter mes dix-sept ans. Une nuit,
pendant que toute la meute dormait paisiblement, ils ont enfoncé la porte. À coup de
balles de sorbier et de grenades aveuglantes, ils nous ont tous massacrés. Presque tous.
J’ai été sauvé par mon oncle, il a donné sa vie pour moi. J’ai couru, couru. Sur des
kilomètres. Au bout d’un moment, les cris de ma famille que l’on massacrait se sont
éloignés et l’odeur d’un bûcher s’est dissipée elle aussi. Ce jour-là, les chasseurs ont tué
cinq adultes, deux adolescents, un enfant en bas âge et un bébé de tout juste deux mois.
Des heures plus tard, mort de faim et de fatigue, j’ai flairé une odeur de loup. Seul et
en deuil, j’ai tâché, grâce à mon odorat plus sensible que les autres, de contourner le
groupe qui arrivait par le nord. Malheureusement, le vent a changé de direction, ils ont
senti ma présence. J’ai choisi de m’arrêter prudemment, prêt à me battre. Cinq loups sont
apparus. Le plus imposant, gris sombre, ouvre la marche, suivi d’une louve blanche à
chaussettes, d’un mâle sable, d’un autre aussi blanc que la neige, et d’un dernier noir aux
yeux jaunes effrayants.
Pendant de longues minutes, dans un silence absolu, je les ai observés. Mouvements de
tête, d’oreilles… leur conversation mentale ne m’a pas échappé. Le plus imposant s’est
tranquillement assis sur le lit de feuilles mortes avant de prendre forme humaine. L’instant
d’après, un jeune homme aux cheveux sombres et d’allure déjà imposante, dans la
vingtaine, me fixait comme s’il cherchait à lire en moi. Des dizaines de cicatrices couraient
le long de ses bras et de son torse. L’une d’entre elles coupait ses lèvres pleines, et lui
donnait une allure dangereuse.
Comme je l’apprendrai plus tard, chacune de ces marques était le résultat d’un combat
contre un autre loup. Ma première impression était la bonne, Kieran était un bagarreur né.
Après un bref mouvement de la tête en direction des autres, il s’est approché lentement de
moi, paumes ouvertes devant lui en signe de paix.
– Je m’appelle Kieran, tu es sur mon territoire.
Sa voix était basse, mais pas menaçante. J’attendais de voir ce qui allait suivre.
– Tu ne voudrais pas te transformer pour que l’on puisse discuter ?J’ai pesé le pour et le contre, pour finalement, m’asseoir à mon tour. Vu la réaction de
Kieran, je devais avoir piètre allure.
– Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?
Perdu et apeuré, je lui ai raconté toute l’histoire, d’une voix tremblante. J’ai tâché de
retenir les larmes qui noyaient mes yeux, je ne voulais pas paraître faible.
– Tu es donc un Oméga ? m’a questionné le jeune homme une fois mon récit fini.
J’ai hoché la tête, incapable de prononcer ces mots. Mon interlocuteur a pris un air
pensif. Pendant que je racontais l’attaque, il n’a pas montré le moindre signe de sympathie
ou de tristesse, ne s’est jamais départi de son air froid et calculateur. Soudain, une lueur
meurtrière et glaçante s’est invitée dans ses prunelles.
– Tu as deux options, Oméga. Rejoins ma meute et nous vengerons ta famille. Refuse
et ton intrusion sera punie.
– Mais...
Devant l’air irrévocable de Kieran, je me suis tu. Les règles chez les loups sont strictes,
aucun d’entre nous n’a le droit d’entrer sur le territoire d’un autre sans s’annoncer ou y
être invité. La punition est au bon vouloir de l’Alpha. Le choix était simple. La protection
d’une meute et la vengeance ou une mort plus ou moins certaine. Il ne m’a pas fallu bien
longtemps pour choisir.
Après m’être soumis à mon nouvel Alpha, le reste de la meute m’a conduit jusqu’à
l’orée de la forêt où les attendait une pile de vêtements. Kristen, seule fille du groupe, a
repris forme humaine la première. D’une louve blanche, elle s’est transformée en une
superbe jeune fille aux longs cheveux brun clair et aux yeux noisette. Son visage
n’exprimait pour moi qu’un vague intérêt, et son air arrogant m’a rapidement fait
détourner la tête. Lorsque le loup noir aux yeux jaunes a repris forme humaine, j’ai
découvert avec surprise un jeune garçon d’environ mon âge, yeux en amande, teint mat.
Alex avait les cheveux châtains, tondus très courts. Il dégageait quelque chose de très
particulier, une sorte d’impulsivité perturbante. J’ai ensuite fait la connaissance de Perry,
le loup intégralement blanc. Grand, séduisant, il m’a transpercé de son regard bleu
électrique, avant de hausser les épaules, manifestement convaincu de quelque chose. D’un
geste nonchalant, il a dégagé ses cheveux noirs, qui lui tombaient sur le front. Perry s’est
tourné vers Kieran, une moue sarcastique aux lèvres.
– Un chiot ?
Sa voix a claqué dans le silence relatif qui nous entourait. Kieran s’est contenté de
grogner, implacable. Ce que j’ai pris à l’époque pour de la protection de la part de mon
nouvel Alpha n’était en réalité que l’expression de l’exaspération qu’il pouvait ressentir
envers Perry. Sur le moment en tout cas, j’en ai été heureux.
Neal, le loup sable, a été le dernier à reprendre visage humain et à se rhabiller. À vingt
ans, il était l’incarnation même de la joie. Il m’a aussitôt souri, amical. Ses longs cheveux
bruns lui caressaient les omoplates tandis qu’il enfilait son jean, ses yeux presque noirs,
toujours posés sur moi dans une expression amusée. Je n’avais plus de vêtements depuis
mon départ précipité, j’ai dû me faire le plus discret possible pour les suivre jusqu’à une
maison délabrée. Entouré par les autres, dissimulé par l’obscurité grandissante, pour la
première fois depuis plusieurs jours, je me suis senti mieux. De l’extérieur, l’habitation ne
payait pas de mine, des murs blancs passés et une porte d’aspect fragile. En revanche,
lorsque j’ai suivi Kieran et Kristen à l’intérieur, j’ai découvert un salon entièrement
meublé, pourvu d’un immense écran plat. La pièce à vivre, comme le reste de la maison
était chaleureuse. Ils n’avaient pas l’air doués pour le rangement, l’ensemble donnait une
impression de joyeux bordel.
Dès le départ, je ne me suis pas entendu de la même manière avec tout le monde.Kristen m’a détesté à la minute où je suis entré dans sa vie. C’est vite devenu réciproque.
Malgré le jeune âge d’Alex, je considérais le garçon aux cheveux bruns comme un
psychopathe. Tout chez lui me foutait la trouille. Il avait une façon vraiment dérangeante
de fixer les gens, comme un boucher regarderait une carcasse avant de la découper. Neal
n’a jamais été le plus désagréable des camarades, nous avons quelques points communs et
évitons les disputes le plus possible ; passer un après-midi en sa compagnie n’est pas une
corvée. J’ai d’abord vu en Kieran, le bras armé de ma vengeance et mon protecteur. Il
s’est rapidement révélé être un Alpha médiocre, préférant écraser ses inférieurs pour les
soumettre, plutôt que de gagner leur respect. Enfin, de la meute que j’ai connue au départ,
Perry est sans nul doute mon favori. Il peut paraître froid et mesquin  ; en réalité, il a
l’esprit aussi affûté que ses sarcasmes, et c’est un fin calculateur. En quelques jours
seulement, il est devenu un de mes plus proches amis. De nous tous, c’est lui qui ferait le
meilleur Alpha. C’est certainement la raison pour laquelle Kieran ne le supporte pas.
Perry est un atout précieux pour la meute, alors il le tolère. Entre les deux, les étincelles se
transforment souvent en brasier ; quand ça arrive, il vaut mieux courir se planquer loin...
très loin.
Kieran a tenu parole. Il ne nous a fallu qu’un mois pour retrouver les chasseurs qui
s’en étaient pris à ma famille. Quand enfin nous avons réussi à les acculer, à mon tour j’ai
érigé un grand bûcher, assez pour que les sept corps brûlent toute la nuit et le jour
suivant.
La dette de sang était payée.