Mes vacances de Printemps (roman gay)

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Mes vacances de Printemps

Serge Kandrashov


Note du diffuseur : J’ai beaucoup aimé ce texte qui est une véritable immersion dans la jeunesse gay d’une une ville de province dans une Union soviétique vieillissante.

Au cours des vacances de printemps 1987, alors qu’il a tout juste quinze ans, Serge Kandrashov a l’occasion de partir en voyage seul avec l’un de ses copains. Pour notre jeune héros, ce sera surtout le moment de faire ses premières expériences amoureuses et d’affirmer son homosexualité. Mes vacances de printemps est une déclaration d’amour dédiée à la jeunesse de l’auteur, un hymne à ses parents, à sa patrie, à l’amitié et, surtout au jeune homme qui fut pour lui moins qu’un amant, mais bien plus qu’un ami. Enfin, c’est un récit exceptionnel sur la vie en URSS dans les dernières années d’existence de l’empire soviétique. Serge Kandrashov est né en 1972 en Biélorussie. Après avoir immigré en France en 2001, il obtient le statut de réfugié, puis la nationalité française. Il vit aujourd’hui à Paris où il se consacre à l’écriture. En 2010, il a publié son premier roman Le Bois de Boulogne. À la fois comique et tragique, son deuxième roman Mes vacances de printemps ne laissera personne indifférent.



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EAN13 9782363073310
Langue Français

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Mes vacances de printemps
Voyage vers ma jeunesse et ses amours
Texte autobiographique de Serge Kandrashov
Kandrashov Éditions Diffusion Textes Gais
Au lecteur J’ai écrit ce livre en juin 2010, suite au succès remporté par mon premier romanLe Bois de Boulogne. Ces souvenirs de plus de vingt-trois ans me sont revenus étonnamment facilement. Il y aura une deuxième partie auBois de Boulogne, je l’ai déjà prévue et elle viendra bientôt, mais comme cela prendra quand même un peu de temps et que je voulais battre le fer tant qu’il était chaud, j’ai d’abord voulu raconter cette histoire qui se situe autour de mes quinze ans, alors que je vivais encore en URSS et que je découvrais à peine mon homosexualité. Depuis que je vis en France, j’ai constaté que les Occidentaux savaient très peu de choses sur mon ancienne patrie, surtout dans ses dernières années d’existence. Il se trouve que c’étaient les années de ma jeunesse. Pour bien des spécialistes occidentaux, l’URSS était une sorte de prison glaciale d’où on ne pouvait pas sortir, où les libertés étaient limitées et où le peuple était brimé. Pourtant, si je compare avec ce que je vois aujourd’hui à l’Ouest, il me semble à moi que ce peuple était plutôt heureux. Même les homosexuels avaient là-bas assez d’air pour respirer, y compris dans une province lointaine, à mille kilomètres de Moscou. Et que dire alors d’une ville comme la capitale de l’empire soviétique. En effet, je crois qu’une grande part de notre acceptation dans la société dépend non pas de notre orientation sexuelle mais de notre personnalité et du type d’homme que nous sommes, ainsi que de notre comportement. Quand «Le Bois de Boulogne» est sorti, Gilles Wullus, rédacteur en chef de Têtu, le magazine gay renommé, m’a fait remarquer qu’il s’agissait d’un livre écrit par un gay qui n’appartenait pas à la communauté gay, et il avait tout à fait raison. Je ne me sens pas membre de la communauté gay. Ni en France ni ailleurs, il en a toujours été ainsi. Moi qui suis homosexuel à cent dix pour cent, j’ai toujours préféré la compagnie des hétérosexuels, même si tous savent très bien ou devinent rapidement qui je suis en réalité. Ceci me conforte dans ma différence et me permet d’éprouver ma particularité, de constater à quel point je suis unique et rare par rapport aux autres. Il est plus difficile de ressentir une telle impression quand on est entouré de ses semblables. Dans un milieu hétérosexuel, j’ai le sentiment d’être une sorte d’observateur envoyé dans un camp étranger, un espion qui, tout en menant son enquête, en profiterait pour mieux comprendre sa nature d’homosexuel et le principe même de l’homosexualité. Ce livre m’a permis de revenir à la source de ces années pendant lesquelles s’est formée ma personnalité actuelle. Certains lecteurs du Bois de Boulogne ont cru percevoir une certaine homophobie dans les traits de mon personnage principal, ce qui leur a semblé incompréhensible et même anxiogène. Pourtant, ce n’est bien sûr pas le cas. Du coup, je me suis efforcé au maximum de mettre en lumière mes racines et de préciser mon caractère. Mais par-dessus tout, j’ai voulu de toutes mes forces créatrices vous offrir ici un vrai cadeau. Serge Kandrashov
Mes vacances de printemps
En 1987, j’ai eu quinze ans au début du mois de mars. J’habitais avec mes parents à Ulkan, une petite ville au nord de la région d'Irkoutsk, dans la plus grande république fédérale de Russie qui formait alors, avec quatorze autres, l’unique et puissant état de l’URSS. Ma famille avait déménagé dans cette bourgade un peu plus d’un an plus tôt, au cours des vacances d'hiver de l’année 86. Auparavant, nous vivions dans une autre ville du même genre, où j’ai grandi jusqu’à mes quatorze ans. Quant au lieu de ma naissance, c’était tout à fait ailleurs.
Ulkan comptait environ 10 000 habitants. La ville était perdue dans les espaces infinis de la taïga sibérienne, mais elle était traversée par la ligne principale de chemin de fer, Baïkal-Amour (BAM), grâce à laquelle nous pouvions communiquer avec le monde civilisé. La commune comptait deux écoles secondaires en fonctionnement et une en construction. J’étudiais dans l’une d'entre elles, la n° 20, en classe de première. Le deuxième trimestre de l’année scolaire se terminait tôt. Les vacances de printemps commençaient l’avant-dernière semaine de mars et duraient du 23 au 29 inclus.
J’attendais ce moment avec impatience. J’étudiais avec facilité et je n’avais que des bonnes notes, mais j’étais en pleine adolescence, période pendant laquelle on est en proie au désir de s’exprimer et de s’affirmer. Et chez moi, ces symptômes se manifestaient de manière particulièrement forte.
Mes penchants homosexuels – que je portais en moi dès ma naissance, j’en suis absolument persuadé – ont commencé à se manifester de plus en plus fort. Je tombais amoureux de tous les garçons sympathiques les uns après les autres. Je réprimais mes sentiments pour mes camarades de classe ou les autres élèves de l’école, parce que je les connaissais plus au moins – je les voyais et les rencontrais presque chaque jour – mais ceux qui étaient plus âgés que moi de quelques années, ceux qui ne fréquentaient déjà plus l’école mais vivaient simplement près de chez moi, ou ceux qui avaient fait leur service militaire et étaient célibataires, tous ceux-là étaient l’objet de mon amour.
Mon meilleur ami était André Zaharov. Il avait le même âge que moi. Seulement à la fin de la seconde, il était parti travailler comme ouvrier dans l’industrie du bois, en attendant d’être appelé par l’armée, tout de suite après ses dix-huit ans. Il terminait ses études en suivant des cours du soir. Il était très sympathique et quand nous avons commencé à être amis, je le dis en confidence, j’étais aussi amoureux de lui. Mais mon amour s’est transformé rapidement en un attachement réel et sincère. Je le considérais comme un ami et la pensée d'avoir avec lui une autre relation m’aurait paru sacrilège. Je me serais plutôt coupé la main que d'effleurer sa braguette ou de faire quelque chose de ce genre, bien qu’il soit très beau, charmant, grand et bien bâti. Amateur de sport, joueur invétéré de volley et de basket-ball, il avait beaucoup d'amis dans le monde sportif. Ceux-ci l’appelaient tout simplement « Zahar ». Moi aussi j’utilisais souvent ce surnom, tiré de son nom de famille, qui me paraissait charmant dans sa forme laconique.
De nombreuses filles étaient amoureuses de lui. Et dès l’âge de quinze ans, il était en
couple. Il s’était choisi comme petite copine l’une des plus belles, des plus attirantes filles de la ville. Il partageait son temps entre son travail, cette fille et moi. Je ne sais toujours pas ce qui l’attirait chez moi. À quinze ans, on ne se pose pas ce genre de questions : on fréquente quelqu’un et c’est tout ; on est attiré par quelque chose et on ne cherche pas d'explication à cela. Mais je pense qu’il me fréquentait à cause de mon intelligence. Après nos rencontres, il restait toujours dans sa tête quelque chose de nos échanges intellectuels. Je lisais régulièrement de la littérature. J’aimais lui faire part ensuite de ce que j’avais lu et j’y réussissais en utilisant presque le même langage que dans les livres. Zaharov était un auditeur né et il m’incitait constamment à raconter quelque chose. Pour conclure, il me disait souvent : « Vraiment, tu t’exprimes drôlement bien ! Un jour, tu seras écrivain toi aussi… ». Il appréciait également le fait que, malgré mes bonnes notes à l’école, je ne pense pas uniquement aux études, mais que j’aime aussi prendre du bon temps, « se balader » comme on disait.
— Alors, on file se balader ce soir ? me demandait-il.
— Bien sûr ! lui répondais-je avec joie.
La balade consistait obligatoirement à passer la soirée à boire chez des amis à lui, chez qui on pouvait trouver de l’alcool – ce qui était difficile à cette époque, ne serait-ce que du simple hydromel ou de l’alcool fait maison. Ensuite, nous allions dans une discothèque où nous dansions jusqu’à tomber, avant de rentrer vers minuit à la maison, en faisant la moitié du chemin ensemble. Le lendemain matin, il partait au travail et moi à l’école.
En classe, j’étais placé au premier rang et parfois, à cause de ces fameuses sorties, mon professeur m’envoyait au fond de la salle avec un air dégoûté parce que je sentais l’alcool. Mais quand on commençait à vérifier les devoirs faits à la maison, il s’avérait que j’étais le seul à les avoir faits. En effet, je m’y mettais immédiatement à mon retour de l’école, en attendant que Zahar revienne de son travail et passe devant ma maison. Nous habitions à dix minutes de marche l’un de l’autre. Il s’arrêtait chez moi un instant, le temps de fumer une cigarette bien au chaud tandis que mes parents n’étaient pas encore rentrés. Pendant que nous fumions, nous établissions les plans de notre soirée. Vers dix-neuf ou vingt heures, après avoir mangé et nous être reposés, nous sortions pour une promenade nocturne.
Il passait deux ou trois soirs par semaine avec sa petite copine. Souvent, tous deux m’invitaient à se joindre à eux, pour aller au cinéma par exemple. Par amitié pour lui, j’acceptais ces invitations de temps en temps, mais en principe je n’aimais pas beaucoup qu’on se retrouve tous les trois. Parce que, devant sa copine, Zahar devenait un autre, différent : trop droit, trop correct et ennuyeux. Avec cette fille, ils s’étaient mis en tête de me trouver une copine à moi aussi, mais je refusais obstinément leurs services, disant que je m’en chargerais bien moi-même en temps voulu. Surtout que j’avais déjà une amie, une copine plutôt, avec qui je m’amusais beaucoup sans avoir avec elle aucune relation amoureuse.
Quand j’étais seul, je préférais sortir ailleurs, j’allais notamment dans la cave d'une maison d'habitation de deux étages, où des gars des environs organisaient un genre de club de jeux de cartes. Ils avaient arrangé la cave, y avaient installé une table et des chaises, et on jouait là chaque jour sans argent. J’aimais les cartes depuis mon enfance et je connaissais les règles de nombreux jeux. Là-bas, c’est au poker qu’on s’adonnait le plus souvent. Après m’y être essayé deux ou trois fois, j’ai tout de suite adoré ce jeu. Dès qu’on m’acceptait dans un groupe, je jouais avec passion, et si je n’avais pas de partenaire, je regardais simplement ce
que faisaient les autres.
Ceux qui se réunissaient dans cette cave avaient de deux à cinq ans de plus que moi. Ils ne m’auraient vraisemblablement jamais admis dans leur cercle si je n’étais venu la première fois avec Zahar. Grâce à lui, j’avais été présenté à tous, et ensuite, sur ma lancée, j’étais revenu seul. Au début, ils m’avaient accueilli de façon moqueuse et sceptique : « Alors, l’écolier, tu as fait tes devoirs pour demain ? » Ils travaillaient tous et étaient indépendants, alors que moi, j’étais encore entretenu par mes parents, j’étais un fils à maman. Nos situations sociales étaient très différentes. Pourtant, peu à peu, ils s’habituèrent à moi et finirent par comprendre que j’étais vraiment attiré par leur compagnie et que je ne les fréquentais pas seulement dans le but de me réfugier, en cas de danger, derrière leurs noms qui faisaient autorité. Sans même le vouloir vraiment, ils devinrent plus indulgents envers moi et m’acceptèrent finalement dans leur milieu. J’étais irrésistiblement attiré vers eux. Ils étaient presque tous grands, beaux et bien bâtis, mûrs sexuellement. Même si je ne pouvais rien espérer de physique avec aucun d'entre eux, un simple rapprochement, le seul fait de les voir de près, m’était inhabituellement agréable. Ceci sans parler de leurs poignées de mains… Ils s’adressaient à moi en m’appelant par mon prénom. Quand j’avais la chance d’être choisi pour partenaire de jeu par l’un d'eux, le temps de la partie, je devenais pour lui comme un véritable frère. Mon équipier essayait alors de me faire deviner le sens de son prochain coup par son seul regard, car évidemment il était absolument interdit de parler à ce moment-là. Et juste pour ça, mon corps était parcouru de frissons de bien-être.
Très souvent, dans ce cercle, on se mettait à parler de sexe. J’écoutais avidement et enregistrais tout ce que je ne savais pas, tout ce qu’on ne pouvait lire dans aucun manuel de sexologie. Et en quels termes cela était dit ! Avec les mots les plus précis et les plus juteux, les plus indécents aussi, qui faisaient naître immédiatement dans mon imaginaire des images hautes en couleur. Il est impossible de traduire ces mots dans une autre langue ; aucun étranger, même en recourant à une traduction la plus fidèle possible, ne pourrait appréhender leur sens et leur beauté dans toute leur profondeur, au mieux pourrait-il en saisir seulement à peu près l’idée.
À l’époque, je n’étais déjà plus puceau. J’avais perdu ma virginité avec un mec plus âgé que moi. C’était arrivé dans le village où je vivais avant Ulkan. Mais depuis un an que j’étais arrivé dans ce nouvel endroit, il ne m’était rien arrivé du tout. Sachant par expérience que certains comportements pouvaient avoir des conséquences négatives, j’étais prudent. Quelqu’un de très clairvoyant aurait peut-être pu se questionner sur mon homosexualité, mais à cet âge, ces soupçons ne marquent pas. Ils ne sont pas pris au sérieux. Mon expérience sexuelle était minime. Pour survivre, j’avais bien sûr recours à la masturbation, et encore, dans des limites raisonnables... Mes penchants pour cette pratique se sont développés bien plus tard, à l’époque des magnétoscopes et des cassettes pornographiques.
Pour revenir aux conversations dans la cave, les soirs de poker, ces élucubrations masculines au sujet du sexe m’excitaient terriblement, même si je savais que mes interlocuteurs rêvaient d’une femme comme partenaire. Elles m’intéressaient aussi parce que, à travers les propos de chacun des participants, je devinais lequel d’entre eux pouvait me convenir à peu près et lequel ne le pouvait absolument pas. Et voilà qu’un jour, parmi eux, il me sembla qu’il y en avait un avec qui j’aurais pu éventuellement essayer...
Il disait toujours des choses pleines de sous-entendus, du genre : « au lieu de me branler à sec, je préférerais ta douce langue », propos qu’il avait tenus à l’un de ses amis ; tandis qu’une autre fois, il avait évoqué le sexe anal en affirmant : « on dit que ça fait mal seulement
au début et qu’après ça devient si bien que c’est encore plus agréable que si tu le faisais toi-même. » Et ceci sans oublier sa phrase culte « une fois, ça ne compte pas, t’es pas pédé pour autant ! » qu’il avait sans cesse sur les lèvres. L’abus de ce genre d’allusions avait fini par me paraître bizarre. Surtout quand, après avoir prononcé une de ces fameuses phrases, il me demandait précisément à moi : « J’ai raison, n’est-ce pas ? » Comme si ce n’était pas assez, il me choisissait toujours sans hésiter comme partenaire au poker. Il faut dire aussi que nous jouions très bien ensemble, de façon très coordonnée, et que nous gagnions très souvent. Il s’appelait Sasha Starkov. Il avait déjà effectué son service militaire et avait vingt ans. Or, les garçons de cet âge m’attiraient plus que tout. Les choses en étaient arrivées à un point tel que, si je ne venais pas un soir, il me disait le lendemain : « Hélas ! Hier sans toi, je n’avais pas de partenaire à la hauteur… Pourquoi tu n’es pas venu ? Que faisais-tu ? Tu apprenais tes leçons ou tu te baladais quelque part avec Zaharov ? » Peu à peu, je me suis abandonné avec autant de légèreté que lui à la naissance d'une amitié entre nous. Il habitait dans le logement collectif de l’usine d'approvisionnement en bois pour laquelle il travaillait, entreprise qui faisait vivre toute la commune. L’habitation des ouvriers se trouvait dans un bâtiment en pierre de trois étages avec chauffage central. C’était une résidence qui avait une réputation de prestige dans notre agglomération. Là où j’habitais avec ma famille, nous n’avions ni égouts, ni eau courante. Mais dans le logement collectif, au rez-de-chaussée, il y avait des cabines où l’on pouvait prendre une douche chaude à n’importe quel moment. Dans notre maison, nous ne nous lavions entièrement qu’une fois pas semaine, le samedi, dans le sauna qu’il fallait chauffer préalablement pendant plusieurs heures. Et en attendant le bain du samedi, nous nous contentions d’un lavabo improvisé. Ma mère, qui travaillait également dans cette entreprise de bois, me disait souvent que si, à la fin de la journée, je ne me sentais pas très propre, je pouvais aller me rincer le soir au foyer des travailleurs, me rafraîchir un peu pour tenir jusqu’au bain du samedi. Un jour, j’ai décidé de suivre son conseil et l’expérience me plut davantage que de me laver au-dessus d'une bassine. J’ai donc commencé à me rendre là-bas régulièrement pour une question d'hygiène. Parfois, Zahar – qui habitait lui aussi une maison sans confort – se joignait à moi.
L’hiver, lorsqu’il faisait froid dehors – moins vingt degrés ou davantage -, après la douche chaude, il fallait s’essuyer correctement avant de rentrer à la maison, sinon on risquait de prendre froid facilement. Bien sûr, on pouvait se sécher dans le hall de l’immeuble – ce que je faisais au début – mais après avoir fait la connaissance de Starkov, je pris l’habitude d'aller me sécher dans sa chambre. Il vivait sans son père, juste avec sa mère qui travaillait au chemin de fer et qui était très souvent en déplacement. Il restait donc régulièrement seul chez lui et organisait alors des réunions entre amis, voire même des repas de fête. Un soir, alors que j’étais allé me doucher comme d'habitude, je m’étais rendu chez lui pour me sécher. Il y avait justement une petite beuverie. On me proposa de me joindre à la tablée et je ne refusais pas, connaissant tous les convives par la cave de jeu. À cette époque, je pouvais facilement boire un ou deux verres d’« encre », comme on appelait un vin moldave fort. Je fumais déjà depuis environ deux ans en cachette de mes parents. Quand j’avais bu, et que l’alcool commençait à faire de l’effet, je devenais téméraire, irréfléchi et gai. Je me mettais à bavarder sans arrêt. J’avais envie de chanter et de danser, ce que je fis ce soir-là au son de la musique la plus populaire de l’époque, celle du groupe Modern Talking, de Bad Boys Blue et de la chanteuse C. C. Catch. Je savais communiquer ma bonne humeur aux autres et cela produisait un effet particulier auprès d'une compagnie uniquement masculine. Je me souviens que, grâce à moi, la gaîté se répandit rapidement dans la petite assemblée. Tout le monde riait de m’entendre chanter sur le magnétophone et on tapait dans les mains tandis que je dansais. Suite à cet épisode, j’ai acquis une réputation de joyeux compagnon. Si une soirée était organisée quelque part, on disait : « Il faut appeler ce génie, il va nous faire un show. » À la fin de cette soirée, j’étais ivre. À vingt-trois heures, tout le monde était déjà parti, le
lendemain n’étant pas un jour de repos. Starkov lui-même devait aller travailler. J’étais resté le dernier. Exagérant mon ivresse, je m’étais couché sur le canapé et feignai de somnoler. En réalité, je ne voulais pas rentrer à la maison, mais rester sur place pour dormir avec lui et tester sa réaction à ma tendresse. Les circonstances étaient favorables comme jamais et je décidai de ne pas laisser passer l’occasion. Starkov me secoua et me pria de me préparer à rentrer chez moi. Ce à quoi, je répondis une chose tout à fait vraie, à savoir qu’après avoir tellement bu, il était dangereux pour moi de me montrer à la maison, parce que mon père, m’ayant déjà surpris ivre, sortait souvent dans l’entrée pour vérifier dans quel état j’étais à mon retour. Et si j’avais bu, il n’hésitait pas à me frapper, directement sur la tête et sur le visage. C’était sa méthode d'éducation. C’est pourquoi il valait mieux que je passe la nuit chez Starkov et que je ne rentre au domicile familial que le lendemain pour enfiler mon uniforme de collégien, prendre mon cartable et filer en cours. Comme d'habitude, j’avais déjà fait mes devoirs à l’avance. Mon père travaillait comme chauffeur de camion de bois et partait de la maison vers six heures du matin. De cette façon, je n’aurais pas à le croiser. Et plus tard, je pourrai expliquer mon absence en disant que j’avais passé la nuit chez Zaharov, ce qui m’était permis. Nous nous étions mis d'accord avec mon meilleur ami sur le fait que si, par hasard, ma mère le croisait au travail, ce qui pouvait toujours arriver, et qu’elle lui demandait si j’avais passé la nuit chez lui, il devait toujours répondre par l’affirmative, quelque chose comme : « Nous avons bavardé et nous n’avons pas vu le temps passer », même si en réalité nous ne nous étions même pas croisés.
Starkov répondit que, dans ce cas, il fallait que je me lève et me déshabille pendant qu’il allait préparer le lit. J’enlevai tous mes vêtements sauf mon caleçon ; il fit de même, puis nous éteignîmes la lumière et nous nous sommes couchés. Nous disposions chacun d’un oreiller, mais nous n’avions qu’une seule couverture pour deux. Nos jambes se frôlaient au niveau des mollets et des hanches. Mes goûts sexuels d'alors étaient des plus primitifs. Tout ce que je voulais d’un homme, c’était toucher son sexe. Mon corps ne désirait rien de plus ; mon cerveau n’imaginait pas autre chose. J’ai attendu patiemment qu’il soit complètement endormi et dès que j’ai entendu qu’il commençait à ronfler, je me suis placé sur mon côté droit, posant négligemment ma main gauche sur son caleçon, comme par mégarde, comme si je m’étais retourné dans mon sommeil. Starkov émit alors un vague soupir mais reprit aussitôt ses ronflements, imperturbable. Il était couché sur le dos. Après quelque temps, je me suis décidé à plonger la main dans son caleçon et, de ma paume, j’ai touché son organe. Celui-ci était encore mou, mais au bout d’un bref instant, il a commencé à durcir et à monter en érection. Je l’ai prudemment enserré dans mes doigts. Avec le pouce, je touchais légèrement son gland. À ma grande déception, son organe ne s’est pas révélé très gros, il était plus petit que le mien, mais même ainsi, il me plaisait. Le seul fait de le sentir sous mes doigts m’était très agréable et, pour cette raison, je n’avais plus aucune envie de dormir. Une dizaine de minutes se sont écoulées ainsi. Tout à coup, Starkov a poussé un grand soupir dans son sommeil et il s’est placé sur le côté, le dos tourné vers moi. J’ai dû retirer ma main à regret et aussitôt j’en ai éprouvé une déception d'autant plus aiguë que je savais à présent de quel type de sensations je venais de me priver. Mais l’appel était trop fort et je n’ai pas résisté longtemps à l’envie de recommencer et de retourner là où je m’étais senti si confortable. Même si la position du corps de Starkov était devenue moins pratique pour atteindre mon but. À force de ruse et d'habileté, je réussis peu à peu à glisser ma main dans une fente salutaire et à pousser de nouveau son organe jusqu’à l’érection. Je parvins même à faire sensiblement bouger la peau qui le couvrait, mais en procédant très lentement. Jusqu’à ce que, brusquement, la voix de Starkov s’élève et dise : « Si c’était quelqu’un d'autre à ta place, je lui aurais déjà cassé la gueule. »
Je tressaillis de frayeur. J’étais persuadé qu’il dormait. Mais je n’ai pas pour autant retiré
ma main de l’objet de ma distraction, comprenant que j’étais démasqué et qu’il ne servirait à rien de nier. J’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai juste demandé d'un ton provocateur s’il aimait ce que j’étais en train de lui faire. Alors, il a retiré lui-même mon bras en ajoutant : « C’est bon, on dort ! Demain, je bosse toute la journée. »
Et ce disant, il a exigé que je lui tourne le dos et que je ne m’aventure plus à le toucher, sans quoi il allait me faire dormir par terre. « Et demain, nous reparlerons de ce sujet, conclut-il sévèrement.
Ces mots me firent honte et je le laissai tranquille. Je lui tournai le dos et m’endormis sous peu, pensant avec terreur au réveil du lendemain.
À six heures et demie, le réveil sonna. Nous nous sommes levés. Nous nous sommes habillés sans nous regarder l’un l’autre. Starkov mit la bouilloire sur le feu et me proposa de boire du thé ou du café avant de partir. J’avais mal à la tête et la bouche pâteuse. Dans la cuisine, une fois à table, il me dit sans préambule : « Écoute, ce qui s’est passé cette nuit, je vais l’oublier et ne le raconterai jamais à personne pour ne pas te mettre en péril.
Si dans notre compagnie, quelqu’un apprend tes penchants, il te sera impossible de continuer à vivre ici, tu seras un exclu parmi les exclus. Tu ne pourras même pas terminer l’école, tu seras l’objet d'attaques et tu seras persécuté. On criera dans ton dos de tels noms que tu mourras de honte. Je ne veux pas cela. Dans le fond, tu n’es pas un mauvais bougre, tu es plutôt gai, tu aimes la compagnie, tu joues drôlement bien aux cartes. Tu aurais pu être un ami en or, si tu n’avais pas ce vice. Je m’en suis douté dès le début et voilà que mes suppositions se sont confirmées. Je ne te juge pas ; j’ai déjà entendu parler – il y a longtemps – de l’existence de personnes telles que toi et je sais que ce n’est pas de leur faute. La seule solution pour toi, c’est de partir après l’école dans une grande ville, à Irkoutsk, ou à Krasnoïarsk, avec la perspective de rester là-bas définitivement, d'y trouver des gens comme toi et de faire avec eux les choses qui te plaisent. En attendant, tu dois patienter et être très prudent. Tu as eu de la chance d'être tombé sur moi, je ne veux de mal à personne et je n’aime ni les commérages ni les bruits autours de mon nom. Mais tout le monde n’est pas comme moi et d'autres pourraient te traiter de façon très cruelle. »
Ses paroles me firent monter les larmes aux yeux ; je lui demandai de pardonner ma faute puis je rajoutai que, pour le remercier de sa bonté envers moi, je lui serai entièrement dévoué et lui rendrai tous les services que je pourrai. « Ok, je te pardonne, – dit-il – mais que ce soit la dernière fois. Tu peux continuer de venir dans ma chambre pour te sécher après la douche comme avant, ou simplement me rendre visite, mais tu arrêtes ces bêtises. » Il émit ensuite l’hypothèse que je pourrais peut-être changer, c’est-à-dire essayer de faire l’amour avec une fille. Je lui répondis que je l’avais déjà fait, mais que cela ne m’avait pas plu. En effet, une fois, chez Zaharov, et à son initiative, nous avions couché avec une fille qui était connue pour aimer avoir des relations sexuelles avec des garçons, juste pour le plaisir. Starkov s’étonna que cela ne m’ait pas convaincu. « Il n’y a rien de meilleur que ça… ! S’enfoncer bien à fond jusqu’au bout, ou tenir ses seins entre les mains, les serrer et les presser de toutes sortes de manières. » C’est alors qu’il me fit un aveu, révélant à son tour son côté dépravé : « Je n’aime pas les filles honnêtes, les filles bien comme il faut, celles à qui il faut faire la cour longtemps. Elles te font tourner en bourrique avant de donner quoi que ce soit. Je préfère les simples putains : avec elles, on a des rapports faciles… Et elles font de ces choses au lit ! Avec elles, tu te reposes l’âme et le corps. À Ulkan, il n’y a pas de putains… Mais il y en a à Irkoutsk ! À la gare. On peut
en avoir une nouvelle tous les jours. Je vais aller à Irkoutsk bientôt… en grande partie pour ça ! Parce qu’à force de me branler, je vais finir par avoir la main paralysée… Bien sûr, l’hôtel est trop cher pour moi ; je vais habiter dans la résidence de mes copains à Hancin. L’un d’entre eux est un très bon ami. Tu ne veux pas venir avec moi ? Juste pour une semaine. Ce sera justement le moment des vacances scolaires. J’ai de l’argent, tu n’auras qu’à rajouter ce que tu voudras. Je peux te prendre comme compagnon… Tu me distrairas ! J’avais d’abord prévu d’y aller avec mon ami Gek, mais il ne peut pas à cause de son travail, et tout seul je m’ennuie. Je déteste la solitude. » À cette proposition, je sautai de joie sur ma chaise :« Oh, Sasha ! Mon cher, mon très cher… C’est vrai que tu veux me prendre avec toi ? Fais-le et je t’écouterai en tous points ; je ferai tout ce que tu diras ; je chanterai et danserai.
— Tes parents te laisseront partir ? demanda-t-il.
— Si tu viens à la maison et si tu garantis à ma mère que tu réponds de moi jusqu’à notre retour, ils accepteront…
— Bon ! Alors, on va faire comme ça, conclut-il.
Et sur ce, nous nous séparâmes, lui partit au travail, et moi au collège.
Comme je l’avais prévu, mes parents me laissèrent partir avec Starkov, mais ce ne fut pas aussi simple que je l’avais imaginé.
Il faut dire d'abord que ma mère savait que je le fréquentais, notamment que j’allais chez lui pour me sécher. Ensuite, elle le connaissait un peu parce qu’ils travaillaient dans la même entreprise, tout comme Zaharov. Et c’était un salarié bien noté ; il n’était jamais en retard ni absent. En plus, comme il avait quand même cinq ans de plus que moi, il apparaissait aux yeux de ma mère comme un homme tout à fait mûr et responsable. Pour finir, je dois préciser qu’au début, mes parents avaient commencé par avancer une réponse plutôt incertaine mais que j’avais pris les devants aussitôt en leur faisant d’emblée une crise d’hystérie, criant que j’étais déjà grand, que je voulais voir d’autres villes, que j’allais peut-être entrer à l’université à Irkoutsk après l’école et qu’il m’était utile de découvrir cette ville dès maintenant. Je fis aussi du chantage à ma mère… En banlieue d'Irkoutsk, dans la ville de Hancin, se trouvait une école de conduite où les gars qui devaient partir au service militaire apprenaient de leur propre chef à conduire des camions. Dans l’armée, il était plus prestigieux d’être chauffeur que simple homme de troupe. La fonction était plus facile et, en plus, cette attribution protégeait du bizutage qui sévissait alors dans les casernes et effrayait n’importe quelle famille. C’est pourquoi ceux qui avaient l’âge d’être appelés s’efforçaient d’obtenir le permis de conduire pour poids lourds. Deux ans plus tôt, Starkov s’était préparé dans cette auto-école et avait réussi l’examen. Il connaissait donc cet endroit sur le bout des doigts, ainsi que ceux qui y travaillaient, et avait toujours envie de retourner les voir là-bas. Profitant de ce contexte,je dis alors à ma mère :
— Comme ça, en même temps, j’irai voir cette auto-école. Et si après le collège, je n’arrive pas à intégrer l’université, eh bien… je pourrai aller là-bas apprendre le métier de chauffeur.
À ces mots, ma mère se prit la tête entre les mains et se mit à gémir à haute voix : « Tu veux aller là-bas apprendre le métier de chauffeur ? Es-tu sain d’esprit ? Réfléchis ! Pourquoi est-ce que je me bats pour toi maintenant ? Tu es destiné à l’université et à rien d’autre. Tout le reste n’est pas pour toi. »
Ce à quoi, faisant preuve de lucidité, je répondis : « Je ne suis pas contre l’université, mais si je n’arrive pas à y entrer ? Si je rate les examens ? Alors, ce sera l’armée ! Et tu voudrais que je sois simple soldat, que je ne survive pas au bizutage et que j’en meure ? Ou tu préfères que je fasse bon an mal an mon service militaire comme chauffeur ? » Entendant cela, maman s’exclama :
« Mon Dieu, quelle horreur, mon fils premier de classe et chauffeur dans l’armée ! Je ne peux même pas l’imaginer ! »
Elle prit un instant pour se remettre. Une fois calmée, elle ajouta : « Bon, d’accord ! Si tu veux, vas-y ! Regarde cette auto école, cette caserne, cette saleté… Et aussi, visite Irkoutsk, ce trou d’entre les trous, endroit oublié de Dieu… Peut-être qu’après ça, l’envie te passera d’aller là-bas, et tu réfléchiras sérieusement à l’intérêt d’une ville normale et civilisée. » Notre famille était originaire de Biélorussie. Ma mère voulait qu’après l’école, j’aille étudier à Minsk, dans la capitale, qui se trouvait à cinq mille kilomètres de chez nous, encore plus à l’ouest que Moscou. Dans cette perspective, mes parents se préparaient à déménager en Biélorussie, mais à cette époque, ces plans n’étaient pas encore bien établis. Quant à Starkov, comme il l’avait promis, il était venu à la maison et avait juré à maman qu’il serait responsable de moi jusqu’à notre retour.
C’est ainsi que je reçus finalement la permission de partir, mais à une condition seulement : je devais revenir au plus tard le 1er avril car, ce jour-là, maman devait se rendre en Biélorussie pour l’anniversaire de la mort de son père, mon grand-père, décédé le 16 avril de l’année précédente. Je devais donc être absolument de retour à la maison avant son départ pour qu’elle s’en aille l’esprit tranquille. Selon les billets qui étaient déjà achetés, il s’avérait que je devais rentrer le mardi 31 mars, c’était donc parfait et je jurai à ma mère que rien ne pourrait modifier ces plans. Nous savions elle et moi que j’allais manquer les deux premiers jours du dernier trimestre scolaire, mais maman pensait que ce n’était pas si...