One dollar bill

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Description

Enzo, la trentaine débutante, a posé ses valises et son appareil photo à Washington. Loin de sa famille, de la plupart de ses amis, et surtout, de son passé.
Quand, au détour d’une réunion, il retombe sur Léa, ce sont des tonnes de souvenirs, des années, des cicatrices et des sentiments qui lui explosent à la tête.
Qu’est-ce qui fait l’amour ?
Qu’est-ce qui le défait ?
Deux héros, trois points de vue, deux époques…
Comment en trois jours, en un regard, la vie peut-elle chambouler ce qu’elle a mis des années à construire ?

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Informations

Publié par
Date de parution 02 novembre 2015
Nombre de lectures 618
EAN13 9782370113603
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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One dollar bill

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© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionLittérature sentimentale. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-361-0

À*HRUJH OH SUHPLHU G¶HQWUH YRXV

Chapitre 1


9/14/2016. 8:50 a.m. Yale club, Vanderbilt Avenue, NYC.

Unmorning dipdans laplungeau septième étage pour se réveiller. Une razzia de petites
bouteilles colorées de gel-douche, shampoing, conditioner, lotion,mouthwash, pour rapporter à sa
PqUH TXDQG LO UHQWUHUDLW OD YRLU HQ )UDQFH« XQ MRXU«Une grosse flemme de se plier audress
code GH O¶K{WHO G¶pFKDQJHU VRQ MHDQs contre un pantalon plus décent, juste pour prendre un café,
PrPH V¶LO DYDLWpourtantOD FUDYDWH 0DLV QRQ (Q]R WUDYHUVD OH KDOO G¶HQWUpH OH SRUWLHU OXL ILW
tourner la porte-WDPERXU HW LO pWDLW GHKRUV VXU O¶DYHQue.
Devant lui, Grand Central était encore en travaux. Il passa sous les échafaudages, hésita à
donner un dollar à un mendiant, fouilla dans ses poches, sortit un billet vert, le tendit au vieil
homme et se rua dans la galerie. Direction : Starbucks.
CerteV LO Q¶\ DYDLW SDV OHV JDXIUHV j OD IUDLVH GX GHUQLHU pWDJH GX <DOH &OXE, mais au moins, il
pourrait déjeuner en vitesse, sans avoir à sortir les chaussures vernies.
/¶HQVHLJQH j OD VLUqQH YHUWH j GHX[ TXHXHV OH VXUSORPEDLW ,O HQWUD GDQV OD ILOH G¶DWWHQWe. La
New-Yorkaise devant lui commanda sa dose quotidienne :
² A venti-hazelnut-latte-soy-milk-double-shot-carb-free, please.
1
,O PDXGLW FHWWH pSRTXH R FRPPDQGHU XQ FDIp UHOHYDLW G¶XQH SUHVFULSWLRQ PpGLFDOH $SUqVER,
George avait assurément bien trouvé la voie pour se reconvertir.
² What do you need, Sir ?
² Coffee. Black, please.
² Venti ? Room for cream ? Sugar ?
² Tall. Regular thank you.
² What else ?
Sourire«Sacré George.
Il ressortit de Grand Central sur la 45e rue, puis remonta en direction du fleuve pour arriver sur
First Avenue. Sacup enplastique était brûlante et,PrPH VL F¶pWDLW pFULW GHVVXVcaution hot
beverage DYHF GHV SRLQWV G¶H[FODPDWLRQ FHOD QH UHQGDLW SDV OH IDLW GH ERLUH SOXV IDFLOH &HWWH
dépendance toute anglo-sa[RQQH V¶pWDLW LQFUXstée en lui.

1
ERest le titre original américain de la série téléviséeUrgencesavec George Clooney.

4

Il dépérissait sans sa dose,OXL DXVVL /¶DEVHQFH GH FDIp HQcup to go, quandil rentrait en
France, le rendait bougon. Enfin par café en Amérique, il faut comprendre une sorte de thé
DURPDWLVp j OD FDIpLQH /HV YUDLV DPDWHXUV G¶DUDELFDapprécient la différence. Notable. Les
Européens font un meilleur café,F¶HVWsûr mais le fait de pouvoir sortir, partir travailler et attraper
sur la route une dernière dose stimulante± mêmetrès diluée± étaitun motivateur hors du
commun. Si les Français étaLHQW URQFKRQV F¶HVW WRXW VLPSOHPHQW TX¶LO OHXU PDQTXDLW FH FKRL[-là.
Il fallait dire aux instituts de sondageTX¶LO pWDLW SRVVLEOH GHrésoudre le problème de moral des
ménages à coup de boissons chaudes à emporter, on diminuerait le taux de prescription record
G¶DQWLGpSUHVVHXUV GX SD\V! Mais il faudrait alors faire attention au taux de sucre«Ce ne ferait,
peut-être,TXH GpSODFHU OH SUREOqPH«

6XU FHV FRQVLGpUDWLRQV GH VDQWp SXEOLTXH LO FRQWLQXD G¶DYDQFHU OH ORQJ GH OD UXH 8QH UDQJpH
de drapeaux se dressait au-GHVVXV GH VD WrWH ,O GpFLGD GH SDVVHU SDU O¶HQWUpH GHV YLVLWHXUV IOkQHU
XQ SHX GDQV OH SDUF DYDQW G¶HQWUHU ,O DOODLW GpMj UHVWHUtoute la journée enfermé en réunion, il était
HQ DYDQFH LO PpULWDLW ELHQ XQ VKRRW G¶DLU SXU« 6L WDQW HVW TXH O¶DLU Qew-\RUNDLV VRLW SXU«
Il aimait bien ce parc.
'¶XQ F{Wp OD GRXFHXU GX IOHXYH OHV EDWHDX[ OHV RLVHDX[« 'H O¶DXWUH, les gratte-ciel de
0DQKDWWDQ OHV YLWUHV j SHUWH GH YXH OHV NOD[RQV OD YLH«
2
Il aimait aussi la sculpture de Carl Fredrik,Le revolver noué, qui trônait là pour rappeler au
monde combien ça irait mieux si chacun, armes à feu comprises, tournait sept fois sa langue dans
VD ERXFKH DYDQW GH SDUOHU (W VL oD V¶HPPrOH, bah, c¶HVW TX¶LO YDXW PLHX[la fermer !
,O \ DYDLW GX PRQGH j OD JXpULWH GH O¶Hntrée. Déjà ? se dit-il. Les gens sont bien matinaux pour
éviter la foule. Comme dans tout bon bâtiment touristique ou international du nouveau millénaire,
il fallait montrer patte blanche, sac ouvert etmetal free j O¶HQWUpH 6H IDLUH SDOSHU OHV SRLJQpHV
G¶DPRXU SDU XQUS guardplus ou moins scrupuleux. Les touristes faisaient la queue patiemment,
il putskipper OH WRXW HQ RXYUDQW j SHLQH VD YHVWH SRXU PRQWUHU VRQ EDGJH j O¶DJHQW GH VpFXULWp HW
entra dans le hall. Les grandes tachesTXL PRQWDLHQW VXU O¶HVFalier lui piquèrent les yeux.
'pFLGpPHQW LO QH FRPSUHQGUDLW MDPDLV OH FKRL[ GH FHWWH °XYUH«Et ilQ¶DLPDLW SDV O¶RUDQJH«
Quelques pas de course pour traverser le couloir, passer devant les touristes qui attendaient,
encore, pour une visite guidée. En anglais toutes les heures, en français à 11 heures, en italien à
14 heures. Et même en chinois ! Ils visitaient vraiment les Nations Unies, les Chinois ? Sourire
encore, tiens, tiens !LO pWDLW G¶KXPHXU WDTXLQH FH PDWLQ F¶pWDLW OH FDIp,oD«
&¶HVW j FHW LQVWDQW TX¶LO OD YLW!


2
¯XYUH GH &DUO )UHGULN 5HXterswärd sur le thème de la non-violence.

5

Entre sa blague nulle sur les Chinois et le café.
'HERXW GHYDQW OH SDQQHDX PXUDO GH O¶H[SRVLWLRQ WHPSRUDLUH 8QH pQLqPH VXU OHV GHVVLQV
KXPRULVWLTXHV VXU WKqPH GH JXHUUH +HXUHXVHPHQW TX¶LO DYDLW ILQL VDcup.
Il aurait avalé de travers.
SiO¶on avait été dans un film, il y aurait sûrement eu un flou, une musique débile et un zoom
VXU VRQ YLVDJH (OOH DXUDLW WRXUQp OD WrWH O¶DXUDLW UHFRQQX DXVVLW{W DXUDLW VRXUL OXL DXUDLWsauté
dans les bras et ils se seraient mariés et auraient eu beauFRXS G¶HQIDQWVHappily ever after.
Elle avait tourné la tête.
/¶DYDLW UHJDUGp
/RQJWHPSV«

)DXW GLUH TX¶DYHF VD YHVWH j PRLWLp RXYHUWH VD FUDYDWH GH WUDYHUV VRQ EDGJH TXL SHQGRXLOODLW
sacupla main et sa mallette noire sous le bras, il détonnait dans le couloir de touristes à
allemands, en t-shirt I (L) NY, un appareil photoSHQGX j O¶pSDXOH.
0DLV HOOH QH O¶DYDLW SDV UHFRQQX
,O \ DYDLW SUHVTXH FUX« XQH GHPL-VHFRQGH«
Cru une demi-VHFRQGH TX¶LOV V¶pWDLHQW SODQWpV WRXV
Une demi-seconde qui allait effacer treize ans comme ça.
'¶XQ UHJDUG
4XH OD YLH VHUDLW EHOOH HW TXH OH FLHO VHUDLW EOHX«
,O OXL IDOODLW GH O¶DLU
Son col de chemise le serrait et le ciel était gris. Il étouffait dans ce patio de merde, il lui fallait
XQ RUHLOOHU SRXU FULHU ,O V¶HQJRXIIUDparOD SUHPLqUH SRUWH TX¶LO WURXYD HW VD PDOHWWH HW ODcup
valsèrent par terre.
3XWDLQ F¶pWDLW SRVVLEOH oD? De croiser une personne dans une des mégalopoles mondiales les
SOXV JURXLOODQWHV GH MH VDLV PrPH SDV FRPELHQ G¶KDELWDQWV?
&¶pWDLW SRVVLEOH GH VHlever un matin, de prendre son café tranquille et de voir remonter à la
VXUIDFH XQ SDVVp TX¶RQ DYDLW PLV GHV DQQpHV j RXEOLHU?
Un passé qui surgissait comme ça, entre un café et un Chinois ?
2Q pWDLW VL[ PLOOLDUGV G¶rWUHV KXPDLQV VXU FHWWH SODQqWH VL[, putain, dont un milliard rien que de
&KLQRLV F¶pWDLW TXRL OD SUREDELOLWp GH FURLVHU XQH SHUVRQQH FRQQXH, là, ce matin ?
(W GH WRXWHV OHV SHUVRQQHV TX¶LO FRQQDLVVDLW WRXV VHV DPLV GH IDF GHcollegeaméricain, ses
cousins éloignés, ses anciens collègues de boulot, y aurait pas pu y en avoir un parmi tous
ceuxlà, à sa place à elle, là, devant les photos ?
2X PrPH FURLVHU XQ &KLQRLV TX¶LO FRQQDLVVDLW RX SDV \ DXUDLW HX SOXV GH SUREDELOLWpV QRQ?

6

3XWDLQ M¶\ FURLV SDV M¶DL UHIXVp GH P¶LQVFULUH VXU )DFHERRNpour dire merde au monde, oublier
le passé, pas laisser de traces, je suis pas dans letrip UHWURXYDLOOHV G¶pFROH SULPDLUH PRL! Copains
G¶DYDQW, ça veut tout dire, nan" -¶DL DYDQFp RQ P¶D IRUFp j OH IDLUH -¶DL SDV HX OH GURLW GH PH
retourner«et il fauW TXH MH WRPEH VXU HOOH« 6XU ©elle » !
² (Q]R TX¶HVW-ce tu fous,PHF RQ W¶DWWHQG, là !
²Hein" 3DUGRQ M¶DUULYH«Désolé, mauvaise nuit.
²Ah ! Tant pis,PHF PDLV F¶HVW LPSRUWDQW DXMRXUG¶KXL LQVRPQLH RX 6FDUOHWt dans ton lit, ça
P¶HVW pJDOmove your ass«et remets ta chemise,W¶DV O¶DLU G¶XQ SD\VDQ TXL YD j OD YLOOH
Un paysan«
,O DXUDLW GRQQp FKHU SRXU rWUH DX PLOLHX G¶XQ FKDPS, là, tout de suite.
Celui de son grand-père, au-GHVVXV GH O¶pJOLVH IDFH DX 0RQW-Blanc. Celui que personne ne
tond, mais danV OHTXHO RQ ODLVVH GHV PRXWRQV j O¶RFFDVLRQ &HOXL GDQV OHTXHO LO DYDLW MRXp, gamin,
à ramasser les fleurs de coucou pour les exploser sur son poignet et des tiges de pissenlit pour les
ODQFHU GDQV O¶HDXetOHV YRLU V¶HQWRUWLOOHU &HOXL R, ado, il aimaitUHVWHU SRXU QH ULHQ IDLUH G¶DXWUH
que chercher des formes dans les nuages, dans les grandes herbes, allongé.
0DLV O¶DGR pWDLW FHQVp DYRLU JUDQGL«Et avait une réunion importante à assurer. Il allait devoir
FRQWLQXHU j FRJQHU FRQWUH OD SRLWULQH GH O¶DGXOWHde 32DQV TX¶LO pWDLW GHYHQX 5HVWHU j O¶LQWpULHXU
Ne pas sortir.
,O UHVSLUD XQH ERQQH IRLV SRXU O¶HQYR\HU DX EDV GH VD FDJH WKRUDFLTXH QH SDV OH ODLVVHU
V¶H[SULPHU QH SDV TX¶RQ HQWHQGH VXUWRXW SDV OH FUL TX¶LO KXUODLW HQ GLUHFWLRQ GX FRXORLU GX IRQG,
où la visite pour touristes avait dû commencer :
« Léaaaaaaaaaa !!!!!!!!!!!! »
*
* *
² %RQMRXU PRL F¶HVW /pD HW WRL?
²Enzo.
² &¶HVW LWDOLHQ?
²Non.
² (Q WRXW FDV F¶HVW MROL FKH] WRL«
²Merci.
² '¶DF«et est-FH TX¶LO W¶DUULYH GH SURQRQFHU SOXV GH GHX[ SKUDVHV G¶DIILOpH?
Voilà, en gros, notre rencontre,F¶pWDLW oD
8QH KLVWRLUH TXL D FRPPHQFp HQ PH IDLVDQW HQJXHXOHU HW TXL D ILQL SDUHLO G¶DLOOHXUV
/D SUHPLqUH IRLV OD SUHPLqUH ERXWDGH oD P¶D YH[p (K!! ohF¶pWDLW TXL FHWWH ILOOH TXL
débarquait pour me faire la morale, devant chez moi en plus ? Nonméo !-¶DL SULV PD WLPLGLWp HW

7

O¶DL HQIRQFpH GDQV OH IRQG GH PD SRFKH M¶DL SULV OH WDXUHDX SDU OHV SOXPHV HW UHPLV PD PqFKH,
nonchalamment, sur mon front. À quoi ça sert ? À rien ! Juste à faire style, à aYRLU O¶DLU FRRO
genre,M¶DL SDV GX WRXW OHV JHQRX[ TXL WUHPEOHQW VRXV PRQ FDOHoRQ 4XLNVLOYHU QL OH F°XU TXL
palpite sous ma serviette trempée« 3XQDLVH FRPPHQW M¶DL IDLW " &RPPHQW M¶DL IDLW SRXU
survivre ? À son sourire. À son aplomb, ses remballes.
Comment je me suis pas recroquevillé dans ma grotte, tout penaud ?
&RPPHQW MH O¶DL IDLW ULUH HW FRPPHQW HVW-FH TXH MH OXL DL GRQQp HQYLH GH P¶HQJXHXOHU XQH
deuxième fois ?
*
* *
La réunion avançait.
Il voyait des PowerPoint défiler sur un tableau blanc. Des camemberts de couleurs. Des
FDUDFWqUHV SHWLWV GHV JUDQGV ,O Q¶\ pWDLW WHOOHPHQW SDV 7HOOHPHQW SDV ,O pWDLW FKH] VHV
JUDQGVparents. Sa grand-PqUH OXL DXUDLW SUpSDUp XQ FKRFRODW FKDXG HQ PpODQJHDQW G¶DERUG OD SRXGUH
avec du lait froid pour faire plus de moXVVH HW HOOH OXL DXUDLW PDVVp OHV pSDXOHV SHQGDQW TX¶LO
aurait fait semblant de ne pas pleurer dans ses bras, comme un ado de 12 ans, refroidi par son
premier râteau.
'DYH j VD JDXFKH OXL GRQQD XQ JUDQG FRXS GH FRXGH ,O VH UHGUHVVD LO Q¶DYDLW PrPH SDVvu
TX¶LO VH GpVDJUpJHDLW VXU VD FKDLVH
² 4X¶HVW-ce que tu fous, bordel ? Assieds-toi, concentre-WRL F¶HVW VpULHX[, là ! On joue pas là !
On ne jouait pas. On ne jouait plus.
Et pourquoi ces souvenirs ? Ces disputes de collégiens, pourquoi cette incrusteTXL V¶RXYUDLW,
en bas à droite,GDQV VD SDJH G¶DFFXHLO? «Lea wants to talk to you ª 0DLV QDQ Q¶LPSRUWH TXRL!
Léawants ULHQ GX WRXW HW \ DYDLW SDV O¶DFFHQW HQ DQJODLV HOOH QH VDYDLW SDV TXL LO pWDLW HOOH QH
O¶DYDLW SDV UHFRQQX HOOH Q¶H[LVWDLW SDV.
(OOH Q¶H[LVWDLW SOXV
8QH SDXVH HQILQ 8Q SHX GH UpSLW GDQV OH VHPEODQW GH SDUDvWUH TX¶LO V¶HIIRUoDLW GH WHQLU 8QH
IRQWDLQH G¶HDX 8Q YHUUHIced or Tempered 9DVWH SUREOqPH«celui-là, il allait tiens !
O¶DIIURQWHU: «$ORUV HXK«tempered». Waouh quelOH GpFLVLRQ« ,O VH VHQWDLW WHOOHPHQW j O¶RXHVW
TX¶LO DYDLW G KpVLWHU DYDQW GH FKRLVLU OD SXWDLQ GH WHPSpUDWXUH GH VRQ HDXShit. Put yourself
together &¶HVW ULHQ TXH GH O¶HDX PHUGH!
²Tu voudrais bien avoir le plaisir de me dire à quoi tu joues ? Bordel de merde !!
Dave !
,O QH MXUDLW SDV HQ DQJODLV &¶pWDLW XQH VRUWH GH KpURV SRXU oD 7RXV OHV H[SDWV VXUWRXW OHV
)UDQoDLV V¶DSSURSULDLHQW OHfucklocal en même temps que leur carte verte ou leur titre de séjour.

8

Pas lui. Il était unique pour ça. Il disDLW TXH OHV $PpULFDLQV FRQWU{ODLHQW GpMj OH PRQGH TX¶LOV
avaient déjà toutes les richesses, ou presque, et donc,TX¶LOV Q¶DOODLHQW SDV HQ SOXV QRXV SUHQGUH
QRWUH YXOJDULWp j QRXV OHV )UDQoDLV 4XH F¶pWDLW HQ TXHOTXH VRUWH WRXW FH TX¶LO QRXV UHVWDLW
C¶pWDLW G¶XQH FHUWDLQH IDoRQ OH ERVV G¶(Q]R (W VXUWRXW XQ FKLF W\SH
² -H VXLV YUDLPHQW GpVROp MH QH PH VHQV SDV ELHQ«
²Ah ça, fDXW SDV VRUWLU GH O¶; QL GH <DOH SRXU V¶HQ DSHUFHYRLU« 0DLV F¶HVW XQ JURV FRXS
TX¶RQ MRXH DXMRXUG¶KXL ELHQ RX SDV M¶DL EHVRLn de toi et il va falloir que tu essaies, au moins, de
ressembler à quelque chose et que tu fasses, ne serait-FH TXH VHPEODQW G¶pFRXWHU!

² -H VDLV MH VXLV GpVROp«
²Ouh là«
²Quoi ?
² 7X W¶H[FXVHV GHX[ IRLV, en plus« W¶HV YUDLPHQW SDV ELHQ FH PDWLQ«
IlWDSD VXU O¶pSDXOH G¶(Q]R HQ OH GLULJHDQW YHUV OD VDOOH R OD UpXQLRQ UHSUHQDLWPaperboard.
Projecteur. Diapos. Léa. Schémas.

9

Chapitre 2


9/14/2016. 9:08 p.m. Union Station. Washington, District of Columbia.

La journée avait été éprouvante.
Enzo était sRXODJp G¶rWUH GH UHWRXU FKH] OXL j '& ,O DYDLW HVVD\p GH QH SHQVHU j ULHQ VXU OH
WUDMHW HQ $PWUDN TXL OH UDPHQDLW GH 1HZ <RUN j OD FDSLWDOH 3RXU rWUH WRXW j IDLW KRQQrWH LO Q¶\
était pas parvenu. Il avait toujours su, au fond de lui, que cette blessuUH Q¶pWDLW SDV YUDLPHQW
refermée. Que le temps qui passe, qui guérit, blablabla«ne devait peut-être pas encore être
VXIILVDQW RX XQH FRQQHULH GX JHQUH ,O pWDLW pQHUYp GH VH VHQWLU YXOQpUDEOH j FH SRLQW«Fuck !Ça
faisait près de quinze ans. La moitié de sa vie tout de même.
Il avait flotté, dans cette journée de meeting, englué dans un nuage. Assailli par des souvenirs.
Des sourires. Il avait fait acte de présence, tenté de faire illusion. Très mal. Dave lui avait lancé
des regards noirs. Plusieurs fois. Il avait à peine décroché deux mots de politesse aulunch break.
3
Small talk DXWRXU G¶XQ %/7. Et le soir à la fermeture de la dernière diapo, il avait quitté le
buildingsans demander son reste. En tournant la tête à tous les coins de couloirs. En vain.
Il avait rejoint sa chambre sur Vanderbilt Avenue, rassemblé les affaires, laissées en plan sur le
lit, avant de rejoindre Penn Station, en traînant sa valise à roulettes.
Dans le brouillard dans lequel il était, ilpWDLW PrPH G¶DERUG DOOpà Grand Central, directement
HQ IDFH GH O¶K{WHO FKHUFKHU OD YRLH GH VRQ WUDLQ VXU OHV pFUDQV DYDQW GHcomprendreTX¶LO Q¶pWDLW
SDV GDQV OD ERQQH JDUH«
'XUDQW OHV WURLV KHXUHV GX WUDMHW MXVTX¶j :DVKLQJWRQ LO DYDLW HVVD\p GH SHQVHU j DXWUH FKRVH
Ce fut un échec. Il avait éFRXWp GH OD PXVLTXH LO DYDLW HQWHQGX TXDQG HOOH MRXDLW 'YRĜiN SRXU OXL
Rien que pour lui. Il avait attrapé un vieux magazine qui traînait par là, il ne reconnaissait
personne, ne voyait que des starlettes qui souriaient, il avait entendu son rire. Il était tombé sur
O¶KRURVFRSH $YDLW UHSHQVp j VHV JUDLQV GH EHDXWp TXL GHVVLQDLHQW ODGrande Ourse sur son ventre.
Échec total.
,O DYDLW OXWWp SHQGDQW WRXWHV FHV DQQpHV SRXU RXEOLHU WRXW oD TXHOOH LURQLH GH O¶KLVWRLUH LO Q¶HQ
revenait toujours pas. Il avait réussi à ranger dans une boîte toutes ces images, cesmental pictures
TXH VRQ HVSULW DYDLW WRXMRXUV HX O¶KDELWXGH GHcapturer. Les instantanés de ces moments, ces fous

3
Abréviation pour un sandwich Bacon Lettuce Tomato.

10

rires au bord du lac, leurs nuits blanches«Autant de Polaroïds jaunis au potentiel émotionnel
JDUDQWL ,O VHQWDLW VRQ F°XU TXL UDWDLW XQ EDWWHPHQW TXDQG LO UHSHQVDLW j WRXW oD ([DFWHPHQW
comme il le faisait déjà des années auparavant«Comme quoi, le temps qui atténue« bullshit !
En arrivant à Union Station, il décida de marcher un peu dansOHV UXHV TX¶LO DLPDLW WDQW HW TXL
O¶DSDLVDLHQW VL VRXYHQW DSUqV XQ JURV FRXS GH VSHHG DX ERXORW XQdatecalamiteux ou la défaite
des Nationals. Il était tombé amoureux de cette ville« 2XL RQ SHXW WRPEHU DPRXUHX[ G¶XQH YLOOH
2X G¶XQH IDPLOOH 2X G¶XQ PRPHQW /¶DPRXU Q¶pWDLW SDV UpVHUYp DX[ LQGLYLGXDOLWpV KXPDLQHV (W
FHWWH YLOOH pWDLW VD GHX[LqPH KLVWRLUH G¶DPRXU 'X PRLQV FH TXL V¶HQ pWDLW UDSSURFKp OH SOXV
,O V¶pWDLW VHQWL DFFXHLOOL FRPSULV SURWpJp /D EODQFKHXU GHV PRQXPHQWV OH FDOPH UHODWLI GDQV
O¶HIIHUYHVFHQFH GH OD FDSLWDOH G¶XQH GHV JUDQGHV QDWLRQV GX PRQGH DFWXHO 6L FH Q¶HVW OD SOXV
JUDQGH PDLV F¶HVW XQ YDVWH GpEDW ,O DYDLW DLPp SRXYRLU SDVVHU j TXHOTXHV PqWUHV GH OD UpVLGHQFH
du président des États-Unis,the most powerful man in the free world,FRPPH oD O¶DLU GH ULHQ, se
GLUH TX¶LO pWDLW Oj, derrière les vitres. Bon, derrière les grilles sécurisées, le verre blindé
antiprojectile et les murs épais« etil était probable, aussi,TX¶LO DLW DXWUH FKRVH j IDLUH TXHde
regarder par la fenêtre uQ PHF TXL O¶REVHUYDLW
,O DYDLW DLPp OD JUDQGHXU G¶XQH FDSLWDOH VD YLH SHUSpWXHOOH VHV ERXWLTXHV DYDQW-gardistes, son
côté « centre du monde » que se donnent toutes les grandes métropoles, tout en restant différente.
Washington avait un côténonchalant, place to be TXL O¶HVW VDQV VH GRQQHU OD SHLQH GH OH SURXYHU
2XL RXL M¶DEULWH OD 0DLVRQ-Blanche, le FMI, la Banque mondiale, et le Pentagone, et alors ? Une
sorte de jolie fille, séduisante à en tomber sans se forcer. Une très jolie fille même. Non, il ne
IDOODLW SDV TX¶LO UHSDUWH VXU FH VXMHW-Oj«
Il arriva près deO¶2OG PostOffice, un des rares bâtiments en hauteur. La réglementation
LQWHUGLVDLW OHV LPPHXEOHV GH SOXV G¶XQH GL]DLQH G¶pWDJHV FHOD FRQWULEXDLW DX FKDUPH GH OD YLOOH
0rPH V¶LO DGRUDLW 1HZ <RUN HW DYRLU XQ WRUWLFROLV j PDUFKHU OH QH] HQ O¶DLU pEORXL SDU OHV
skyscrappers de Manhattan, il aimait la différence de DC. Son horizontalité. Presque à taille
humaine. En quelque sorte, il voyait New York comme un week-HQG HQWUH SRWHV FHX[ TX¶RQ
Q¶RXElie pas, souvent intense, unique. Et Washington comme une grande maison accueillante,
construite pour une vie, comme celle de ses parents, ou celle peut-rWUH GH OD IDPLOOH TX¶LO IRQGHUDLW
un jour« maybe«a man can dream, no?
On pouvait monter dans le clocKHU GH O¶DQFLHQQH SRVWH (Q]R DGRUDLW YRLU OHV FKRVHV GH KDXW ,O
IDOODLW WURXYHU O¶DVFHQVHXU DX VRXV-sol, payer quelques dollars et VL O¶RQ Q¶DYDLW SDV SHXU GHV
vieilles cages en bois non académiques, on rejoignait en quelques secondes la verrière du grand
KDOO ,O Q¶\ DYDLW SOXV DORUV TXH TXHOTXHV PDUFKHV SRXU DWWHLQGUH OH SRLQW FXOPLQDQW GH OD YLOOH
Stricto sensu, et Enzo aimait les choses carrées, le bâtiment le plus haut de DC était celui de la

11

Banque mondiale, dont le toit en vague, créé lors de sa rénovation, lui avait permis de dépasser
tous les autres. La voisine du FMI était un magnifique building±rénové en 1997, détail inutile
VDXI SRXU OHV SOXV IpUXV G¶XUEDQLVPH FRPPH OXL ±avec de grands puits de lumière illuminant un
vaste hall. Enzo y était parfois invité à déjeuner par des amis collaborateurs, mais son toit, si haut
soit-LO Q¶RIIUDLW SDV OD YXH TXH GRQQDLW OD 3RVW 2IILFH VXU OH UHVWH GH OD YLOOH
Il était dans ces considérations architecturales passionnantes±mais qui avait au moins eu le
PpULWH GH OXL RFFXSHU O¶HVSULW TXHOTXHV PLQXWHV ±quand le 33 arriva au bout du Mall. Il fit un
signe du bras, sortit son portefeuille dans lequel était sa carte SmartTrip. Le chauffeur ouvrit la
SRUWH MXVWH GHYDQW OXL ,O VDXWD j O¶LQWpULHXU HW SDVVD OHtout devant la borne.
,O pWDLW WDUG OH EXV Q¶pWDLW SDV SOHLQ HW LO SXW PrPH V¶DVVHRLU FRQWUH OD YLWUH SHQGDQW OD
TXDVLtotalité du trajet. Il se leva juste après le Washington Circle pour laisser la place à une maman et
son fils, mais, avec sa valise à rRXOHWWHV TXL EORTXDLW PDLQWHQDQW O¶DOOpH FHQWUDOH LO Q¶pWDLW SDV VU
G¶DYRLU YUDLPHQW IDLW XQ FKRL[ XWLOH j OD FRPPXQDXWp
,OV DUULYqUHQW GDQV OH TXDUWLHU GH *HRUJHWRZQ j O¶DQJOH GH 0Street et de la 30e rue. Il descendit
4
HQ IDFH G¶$PHULFDQ $SSDUHO HW GHSprinkles .Il rejoignit son appartement en pensant aux
cupcakesqui avaient rejoint leur frigo pour la nuit. Posa ses clefs sur le bar et sa valise dans le
FRLQ GH O¶HQWUpH HQ VH GLVDQW TX¶LO QH IDOODLW SDV TX¶HOOH \ UHVWH SOXV GHquarante-huit heures±
oEMHFWLI ORXDEOH PDLV TX¶LO VDYDLW SHUWLQHPPHQW YDLQ«Avec tout ça, il était près de 22 heures, il
Q¶DYDLW SDV PDQJp 7RXW VRQ FRUSV pWDLW IpEULOH VDQV TX¶LO SXLVVH PHWWUH FHOD XQLTXHPHQW VXU OH
FRPSWH GH OD IDLP ,O Q¶DYDLW SDV VRPPHLO ,O UpIOpFKLW TXHOTXes minutes puis vérifia sur son frigo
le programme affiché du Blues Alley, le jazz club en bas de la rue. Il parcourut la liste des
représentations, arriva à la date du jour. Il reprit sa veste et ses clefs et ressortit dans la nuit.
Le Blues Alley était réputé auprès des puristes. Il y avait une petite trentaine de personnes
SDWLHQWDQW GDQV O¶DOOpH SRXU OD GHX[LqPH VHVVLRQ GH OD QXLW ,O Q¶DYDLW SDV GH ELOOHW, mais il espérait
TX¶XQ VRLU GH VHPDLQH FRPPH DXMRXUG¶KXL OD VHVVLRQ QHse déroulerait pas à guichets fermés. La
ORQJXH ILOH G¶DWWHQWH OH ILWdouter quelques secondes« 6¶pWDLW-il trompé ? Mais au moment où il
DUULYD DX QLYHDX GH OD SRUWH G¶HQWUpH OH YLGHXU RXYULW HW VRUWLW O¶DIILFKHWWH DYHF OH WDULI GHV SODFHV
pour ce soir ; il restait donc quelquesWDEOHV ,O UHPRQWD OD TXHXH HW V¶LQVWDOOD GHUULqUH XQ FRXSOH
G¶XQH VRL[DQWDLQH G¶DQQpHV,j XQH SHWLWH GL]DLQH GH PqWUHV GH OD SRUWH 6¶LO \ DYDLW GX PRQGH
F¶pWDLW ERQ VLJQH FHOD DQQRQoDLW XQH ERQQH VRLUpH
Le couple discutait bruyamment, comme la plupart des Américains le font. La femme, surtout,
semblait tout excitée et parlait, à la fois,j VRQ PDUL HW j O¶LQWHQWLRQ GHV SHUVRQQHV DXWRXU G¶HX[


4
Sprinkles : chaîne de pâtisserie réputée pour ses cupcakes.

12

Elle était visiblement de très bonne humeur et redisait à son compagnon combien elle était
KHXUHXVH G¶rWUH Oj DYDQW G¶H[SOLTXHU DX[ WURLV IHPPHV TXL OHV SUpFpGDLHQW TX¶LOV DYDLHQW IDLW OH
YR\DJH GHSXLV O¶$ODEDPD VSpFLDOHPHQW SRXU YRLU FH JURXSH FH VRLU /H GXR GH FKDQWHXUV DYDLW
vieilli avec eux depuis leur rencontre,their song, était une des premières du groupe. Ils venaient
fêter leur vingt-cinquième anniversaire de mariage ici, ce soir, auprès des deux musiciens qui
symbolisaient beaucoup pour eux.
Il y avait, effectivement,GHV UDLVRQV G¶rWUH HQWKRXVLDVWH /D IHPPH VH UHWRXUQD YHUV OXL; il lui
sourit et murmuracongratulations. Vingt-cinq ans de mariage. Une belle performance. Une petite
SRLQWH GDQV VRQ F°XU VH UpYHLOOD ,O VH FRQFHQWUD VXU VD UHVSLUDWLRQ 6HUUD IRUW VRQ SRLQJ DXWRXU GH
son pouce.
Le videur faisait entrer les gens rapidement ; ce fut son toXU ,O V¶DFTXLWWD GX GURLW G¶HQWUpH GX
jour, un montant fixe correspondant à un minimum de consommations au bar, avec une partie
YDULDEOH HQ IRQFWLRQ GHV DUWLVWHV &HOXL GH FH VRLU pWDLW SOXW{W pOHYp VXUWRXW TX¶LO DFKHWDLW OD SODFH,
au guichet, au dernierPRPHQW ,O Q¶DYDLW SDV YUDLPHQWplanifié cette soirée comme il avait pu le
IDLUH WDQW G¶DXWUHV IRLV ,O Q¶DYDLW SDV YUDLPHQW DQWLFLSp OD WRXUQXUH TXH SUHQDLW VD YLH GHSXLV
TXHOTXHV KHXUHV O¶HQFKDvQHPHQW GHV pYpQHPHQWV GHSXLV FH PDWLQ QL VXUWRXW OD UHPRQWpe de
VRXYHQLUV HW GH SLFV GRXORXUHX[ TXL O¶DVVDLOODLHQW 6RQ RQJOH HQIRQFp GDQV VD SDXPH FRPPHQoDLW
à laisser une trace.
1RQ LO Q¶DYDLW SDV YUDLPHQW DQWLFLSp WRXW oD
De devoir sortir à tout prix ce soir, se vider la tête, bloquer ses souvenirs, fermer les synapses,
arrêter ses neurotransmetteurs. Stopper tout ce qui entrait en vibration dans son cerveau depuis
FHWWH YLVLRQ GDQV OH FRXORLU FHWWH DSSDULWLRQ DXVVL VRXGDLQH TX¶LPSUpYXH $XVVL YLROHQWH 1RQ LO
Q¶DYDLW GpILQLWLYHPHQW SDV DQWLFLSp WRXW oD &HWte attaque sournoise du passé. Payer le tarif plein
pour ce concert,DX OLHX G¶XQ WDULI SUpIpUHQWLHO VXUInternet, semblait dérisoire à côté de ce qui se
SDVVDLW VRXV VRQ FUkQH FH TXL WDSDLW j OD SRUWH GH VRQ FHUYHDX GHUULqUH FHV FORLVRQV TX¶LO DYDLW
péniblement montées. On ne peut pas contrôler ses pensées, difficilement ses émotions. Il luttait
SRXUWDQW ,O OH IDOODLW ,O Q¶DYDLW SDV OH FKRL[ ,O QH O¶DYDLW MDPDLV HX
,O SD\D GRQF FKHU PDLV SHX LPSRUWH HW VXLYLW XQH VHUYHXVH MXVTX¶j XQH SHWLWH WDEOH Hn fond de
salle. Il était dans les derniers à entrer, il serait donc près du bar. Pas une mauvaise chose, se
ditLO (W OD VDOOH pWDLW SHWLWH GH OD WDLOOH G¶XQ JUDQG JDUDJH DORUVmême au fond, la scène restait
proche &¶HVW FH TX¶LO DLPDLW G¶DLOOHXUV, icL OH F{Wp FRV\ /HV SOXV JUDQGV QRPV GX MD]] V¶\
produisaient, sur une petite scène, devant une vingtaine de tables, presque en famille.
,O DYDLW GpFRXYHUW FHW HQGURLW SDU KDVDUG DX GpWRXU G¶XQH EDODGH GDQV OH TXDUWLHU, peu après son
emménagement. Il était descendu sur les bords du Potomac pour marcher un peu, flâner, comme

13

on le fait quand on débarque quelque part. Ces premières balades où on foule une terre vierge de
VRXYHQLUV GHV UXHV TXL V¶LPSULPHQW ©à blanc » avant de devenir un quotidien, uncommute,pour
aller bosser, un endroit de référence dans le quartier. Ce sont ces moments qui sont souvent
déterminants pour rester ou non quelque part. Quand ces premières fois vous touchent par leur
VLPSOLFLWp TX¶RQ VH VHQW j VD SODFH GDQV FHW LQFRQQX F¶HVW OH VLJQH TXH O¶HQGURLW YRXV FRQYLHQW
&¶HVW FH TX¶LO DYDLW UHVVHQWL HQ HUUDQW DLQVL VDQV EXW, dans les rues montantes et descendantes
de Georgetown. Un jour, il était revenu, du fleuve vers son appartement, sans passer par M Street,
passante et commerçante. Il avait longé le vieux canal, sans eau. Était resté quelques minutes à
UHJDUGHU OD SpQLFKH pFKRXpH VXU OD PRXVVH /¶DYDLW WURXYpH SLWWRUHVTXH (W F¶HVW HQ UHPRQWDQW HQ
GLUHFWLRQ GHV ERXWLTXHV TX¶LO DYDLW YX FHWWH SHWLWH UXHOOH
/¶HQVHLJQH QRLUH HW EODnche et le trompettiste avaienW DWWLUp VRQ UHJDUG ,O V¶pWDLW DSSURFKp ,O \
avait des vieilles affiches sur le mur de briques rouges. Il avait gardé le nom en mémoire et le soir
suivant, chez lui, il avait fait une recherche sur Internet pour découvrir que, derrière cette petite
SRUWH O¶DLU GH ULHQ RQ WURXYDLW O¶XQ GHV SOXV DQFLHQV MD]] FOXEs de la ville±ouvert en 1965, merci
5
monsieur-je-sais-tout-et-je-suis-abonné-à-Architect .Sa programmation était importante, pointue.
Il y avait des sessions quasiment tous les jours de semaine et deux fois par soir le week-end.
Depuis,LO \ pWDLW DOOp TXHOTXHV IRLV G¶DERUG VHXO pWRQQp SXLV DYHF GHV DPLV HPEULJDGpV SRXU
O¶RFFDVLRQ 6RLW SRXU YRLU XQ JURXSH SDUWLFXOLHU FRQVHLOOp SDU XQH FRQQDLVVDQFH VRLW j O¶DYHXJle,
pour prolonger une fin de soirée entre potes,DXWRXU G¶XQ YHUUH, en écoutant de la musiquelive. Il
DLPDLW O¶DWPRVSKqUH TXL VH GpJDJHDLW GH O¶HQGURLW FHOD OXL DSSRUWDLW XQH VRUWH GH VpUpQLWp
(W F¶pWDLW H[DFWHPHQW FHWWH VpUpQLWp TX¶LO pWDLW YHQX FKHUFher ce soir-là.
0rPH DX IRQG SUqV GX EDU ,O MHWD XQ FRXS G¶°LO FLUFXODLUH VXU OD VDOOH TXL VH UHPSOLVVDLW WRXWHV
OHV WDEOHV pWDLHQW SULVHV GpVRUPDLV ,O QRWD TXH OH FRXSOH G¶$ODEDPD DYDLW SX HQ DYRLU XQH SURFKH
de la scène, légèrement excentrée sur la droite, mais au bord de la petite estrade. Le piano avait
pWp ODLVVp VRXV VD EkFKH HW DXFXQH EDWWHULH Q¶DYDLW pWp LQVWDOOpH SRXU FH VRLU /H JURXSH TXL VH
produisait était minimaliste, lui à la guitare, elle au chant. La petite scène ne paraîtrait donc pas si
SHWLWH TXH G¶DXWUHV IRLV TXDQG LO DYDLW SX YRLU GHV JURXSHV GHcinq ou sixjazzmense disputer
O¶HVSDFH HW OHV VRORV
/D VHUYHXVH V¶DSSURFKD SRXU SUHQGUH VD FRPPDQGH /H WLFNHW G¶HQWUpH TXHO TXH VRLW VRQ
montant, comprenait un forfait de consommationsGH GRX]H GROODUV DXWDQW O¶XWLOLVHU, surtout que
VRQ HVWRPDF OXL UDSSHOD TX¶LO Q¶DYDLW ULHQ DYDOp GHSXLV PLGL ,O FRPPDQGD XQ EXUJHU DYHF XQH
bière.Comfort food, toujours un bon choix.


5
Architect:UHYXH DPpULFDLQH SRUWDQW VXU O¶DUFKLWHFWXUH HW OH GHVLJQ.

14

Une petite femme black au coffre de chanteuse±politiquement correct pour dire légèrement
en surpoids±perchée sur des hauts talons, descendit les escaliers dans une robe moulante
bleuYHUW TXL PDOJUp VD FRUSXOHQFH OD PHWWDLW SOXW{W HQ YDOHXU 8Q KRPPH G¶kJH Pûr, à la grande
crinière de cheveux blancs, la suivit, portant une guitare imposante à six cordes. La salle
applaudit calmement pour les accueillir, et Enzo tourna la tête vers la table du fameux couple qui
fêtait son anniversaire et qui se manifestait, forcément,DYHF XQ SHX SOXV G¶HQWUDLQ
Une fois sur scène, les deux musiciens se lancèrent un regard et commencèrent leur récital.
'qV OD SUHPLqUH FKDQVRQ (Q]R IXW DJUpDEOHPHQW VXUSULV &¶pWDLW HQWUDvQDQW FRQWUDLUHPHQW j FH
TX¶LO DYDLW FUDLQW j O¶LGpH G¶XQ VLPSOH GXR SRWHQWLHOOHPHQW WURS FDOPH /D FKDQWHXVH DYDLW Oa voix
des interprètes black respectées, surtout ici : imposante, suave, et incroyablement juste. Elle fit
YDOVHU VHV WDORQV GqV OD ILQ GH OD SUHPLqUH FKDQVRQ HW SHUGLW GL[ FHQWLPqWUHV HQ ULDQW HW V¶H[FXVDQW
GH QH VH VHQWLU j O¶DLVH TXHpieds nus sur le sol. Elle dégageait cette confiance des gens heureux,
FHX[ TXL QH V¶DUUrWHQW SDV j OHXU SHWLWH WDLOOH OHXU WRXU GH FXLVVH RX OHXU MH-ne-sais-quoi. Cette
confiance venait certainement, en partie, du regard que posait sur elle son guitariste de mari. Enzo
Q¶Hn était pas certain au départ, mais ces deux-là étaient assurément en couple. Il ne posait pas
VHXOHPHQW VXU HOOH O¶°LO GX PXVLFLHQ TXL VH FDOH VXU VDlead singer, PDLV FHOXL GH O¶KRPPH TXL
UHJDUGH OD IHPPH TX¶LO DLPH 4XHOOH LURQLH GX GHVWLQ YUDLPHQW«
LeV FKDQVRQV V¶HQFKDvQqUHQW OD VHUYHXVH OXL DSSRUWD VD &RURQD SXLV VRQ EXUJHU DYHF XQ SDQLHU
FRQWHQDQW GH OD PRXWDUGH HW GX NHWFKXS /D SHVWH GHV IULWHV PD\R Q¶DYDLW SDV HQFRUH DWWHLQW
O¶$PpULTXH /H GLHX GHV DUWqUHV FRURQDLUHV OHXU ODLVVDLW, au moins, ce répit-là.
Il se laissa bercer par les notes de guitare et la voix de la chanteuse«il sentait enfin son esprit
se relâcher, la bière était fraîche, la viande juteuse, il était bien. Effet imparable de la musique sur
O¶HVSULW /D PXVLTXH DGRXFLW OHV P°XUVnon ? Il avait fait le bon choix. Venir ici ce soir, très bon
choix.
Après une demi-heure de show, le guitariste prit le micro.
Il remercia tout le monde puis se tourna vers sa compagne. Elle avait rejoint le bord de la
VFqQH HW OH VLqJH G¶XQ SLDQR EkFKp Sour la soirée, pour reposer un peu sa voix, ses pieds et laisser
son mari faire un petit intermède en solo.
,O HQ SURILWD SRXU PHWWUH GHV PRWV VXU FH TX¶(Q]R DYDLW SUHVVHQWL GDQV VRQ UHJDUG OD UHPHUFLHU
deOHXU PDULDJH PXVLFDO GHSXLV WUHQWH DQV G¶DPRXUdepuis vingt-VHSW ,O GLVDLW FRPELHQ LO Q¶HQ
UHYHQDLW WRXMRXUV SDV GH SDUWDJHU OD YLH G¶XQH IHPPH SDUHLOOH G¶DYRLU OD FKDQFH GH VH UpYHLOOHU
vingt-VHSW DQV DSUqV DXSUqV GH TXHOTX¶XQ TXL OH FRPSOpWDLW HW OH FRPSUHQDLW j FH SRLQW
Sa femme lui sourit. De ces sourires qui disent tout. Enzo eut du mal à avaler sa bouchée de
EXUJHU /¶KRPPH SDUOD GH FH TXL O¶DYDLW SRXVVp japprendre à jouer : une chanson de son mentor,

15

TXL OXL DYDLW WRXW DSSULV HW DYDLW WRXMRXUV UDLVRQ ,O H[SOLTXD TX¶LO DYDLWcompris, des années plus
tard, en écoutant une autre version, que celui-FL O¶DYDLW WURQTXpH 0RGLILDQW FRPSOqWHPHQW OH
phrasé et les paroles. En supprimant un ton et unher. Pourquoi ? Comment ? Simple mégarde ?
Une femme à oublier ? Nul ne le savait. Mais il allait terminer son solo en la jouant, à la manière
apprise de son maître, sans se poser de questions. Parce que son mentor avait toujours raison.
/D VHUYHXVH YLQW GHPDQGHU j (Q]R V¶LO YRXODLW XQ GHVVHUW ,O GpFOLQD /H VSHHFK GX JXLWDULVWH
les sourires complices des deux musiciens lui avaienW FRXSp O¶DSSpWLW ,O IURQoDLW OHV VRXUFLOV
TXDQG OD FKDQWHXVH UHSULW OH PLFUR UHPHUFLD j VRQ WRXU O¶DVVHPEOpH HW GHPDQGD VLanyoneavait
une requête spéciale. Sans surprise, la femme à la table contre la scène se leva et demandatheir
song (OOH H[SOLTXD EULqYHPHQW FH TX¶(Q]R VDYDLW GpMj OHXU UHQFRQWUH O¶DQQLYHUVDLUH GH PDULDJH
Vingt-cinq ans.
Il y avait donc des belles histoires.
'HV FRXSOHV TXL VH WURXYDLHQW TXL V¶DLPDLHQW VDQV QXDJHs, et qui traversaient le pays des
années plus tard pour retrouver le souvenir de leurs premiers émois. Des couples que leur groupe
fétiche félicitait pour leur longévité. Des jolies histoires comme dans les livres, des qui peuvent se
raconter plusieurs fois. Enzo était ému et énervé à la fois. Il sentit une fissure, plus grosse que les

DXWUHV SRLQWHU VRQ QH] GDQV OD SDOLVVDGH TX¶LO DYDLW SpQLEOHPHQW pULJpH
4XDQG LO HQWHQGLW FHWWH GHUQLqUH FKDQVRQ TXL QH UHSUpVHQWDLW SRXUWDQW ULHQ SRXU OXL TX¶LO YLW FH
couple comblé, toujours amoureux après toutes ces années et ces chanteurs dégager une telle
aisance, une telle facilité à se caler, improviser, chacun de leur côté, se perdre, et se retrouver, au
tempo près, il sentit la fissure se craqueler. Cet anniversaire, cette confiance mutuelle qui se
dégageait, cette telle osmose entre eux, cela lui parlait au plus profond de lui.
&HOD OH UHQYR\DLW GHV DQQpHV DXSDUDYDQW VXU XQ SRQWRQ GH ERLV DX ERUG G¶XQ ODF DXSUqV GH OD
seule personne avec qui il avait ressenti cette évidence-là.
Her.

16

Chapitre 3


Mariage Frères « Pleine lune ». Thé noir, fruits exotiques, agrumes, épices rares, clous de
girofle, amandes et miel.

0LVV %DOGZLQ UHJDUGDLW OH WUDILF TXL V¶pFRXODLW DX SLHG GH O¶LPPHXEOHen buvant une tasse
IXPDQWH &¶pWDLW DLQVL TX¶HOOH UpIOpFKLVVDLW OH Pieux. La théine avait cet effet sur elle. Placebo
peut-être.
La chambre,TX¶HOOH DYDLW UpVHUYpH,GRQQDLW VXU OH -HIIHUVRQ 0HPRULDO TX¶HOOH SUpIpUDLW j FH
JUDQG HW KLGHX[ REpOLVTXH TX¶pWDLW OH :DVKLQJWRQ 0RQXPHQW GHYDQW OHTXHO WRXV OHV WRXULVWHV VH
pavanaieQW 6¶LPPRUWDOLVDLHQW j ERXW GH EUDV 6H VHOILVDLHQW, disait-on de nos jours, paraît-il. Elle
Q¶\ DYDLW MDPDLV ULHQ YX G¶DXWUH TX¶XQH JURVVH EDUUH GH EpWRQ TXL WU{QDLW DX PLOLHX GX 0DOO HW
semblait lancer un message de domination masculine américaine à l¶HQVHPEOH GH OD SODQqWH 'X
plus mauvais goût,VHORQ HOOH 8Q FDGHDX GHV )UDQoDLV FH Q¶pWDLW SDV pWRQQDQW GH OHXU SDUW
Elle préférait largement les lignes courbes et les colonnes régulières du Jefferson. Son dôme
blanc sur lequel le soleil couchant renvo\DLW VHV GHUQLHUV UD\RQV HQ GLVSDUDLVVDQW j O¶KRUL]RQ
GHUULqUH OH 3RWRPDF HW OH TXDUWLHU G¶$UOLQJWRQ 8Q DYLRQ HQWDPDLW VD SKDVH G¶DSSURFKH &HOD
GRQQDLW XQH EHOOH FDUWH SRVWDOH GHSXLV FHWWH JUDQGH EDLH YLWUpH GX GRX]LqPH pWDJH &¶pWDLW,
néanmoins, une honte que la vue dont elle profitait ait été défigurée par ce tissu autoroutier
infâme, mais que voulez-vous« F¶HVWla plaie de toutes les grandes villes du globe.
De la même façon, le Mandarin Oriental où elle était descendue était un de ces hôtels « grand
standing » de la capitale qui avait été relégué dans un quartier bétonné et excentré de la ville, au
centre du business center, gris, carré,boring« 0DLV, encore une fois, le monde moderne était
ainsi fait. Il était dirigé, dans ce genre de quartiers-là, par des hommes en costume sombre qui se
ressemblaient tous, comme les immeubles, gris, carrés,boring«qui les abritaient.
Elle préférait descendre au Washington, rebaptisé W± OD PRGHUQLWp Q¶DYDLW SDV OH WHPSV GH
V¶DWWDUGHU VXU WURLV V\OODEHV 1RQ SDV SRXUsa proximité avec la White House, pour laquelle elle
Q¶DYDLW DXFXQH DWWLUDQFH SDUWLFXOLqUH PDLV SRXU VRQ KLVWRLUH VHV RGHXUVcelle du cigare
G¶+HPLQJZD\ TXL IORWWDLW VHV ERLVHULHV DQFLHQQHV (OOH FRPPHQoDLW j VH VHQWLU WURS YLHLOOH SRXU FH
monde. InduELWDEOHPHQW 0DLV HOOH Q¶DOODLW SDV SRXU DXWDQW VH ODLVVHU PDUFKHU VXU OHV SLHGV SDU
celui-FL 6XUWRXW TXDQG LO pWDLW VL PLVRJ\QH« HW WURS VRXYHQW YXOJDLUH ORLQ GX UDIILQHPHQW GH VRQ

17

enfance et de ses souvenirs. Non, certainement pas.
Miss Baldwin reprit une gorgée de thé.
(OOH VDYDLW TX¶LO KDELWDLW FHWWH YLOOH ,O pWDLW Oj,TXHOTXH SDUW« 3HXW-rWUH DX YRODQW G¶XQ GH FHV
répugnants monstres sur roues à ses pieds. Ses collaborateurs avaient fait des recherches sur lui.
Apparemment, il faisait partie de ce qu¶LO pWDLW FRPPXQ G¶DSSHOHUlesfree-lance. Une autre façon
GH GLUH TXH O¶RQ Q¶DYDLW SDV WURXYp XQH HQWUHSULVH FRQYHQDEOH SRXU QRXV VXSSRUWHU HW TXe l¶RQ
GpFLGDLW GRQF GH V¶DXWR-QRPPHU FRPPH VRQ SURSUH SDWURQ (QILQ FH Q¶pWDLW TXH VRQ DYLV (QFRUH
une tareGH FHWWH QRXYHOOH VRFLpWp O¶LQFDSDFLWp j rWUH VRXV OHV RUGUHV GH TXHOTX¶XQ OH UHIXV GH
O¶DXWRULWp VRXV WRXWHV VHV IRUPHV HW O¶LGpDOLVPH KHXUHX[ TXL IDLW FURLUH TXH O¶RQ SHXWchanger le
PRQGH ULHQ TX¶DYHF VHV GHX[ SHWLWHV PDLQV VL SRVVLEOH VDQV WURS G¶HIforts, moins de quarante
KHXUHV SDU VHPDLQH (W DYHF GHV FRQJpV SD\pV DX VROHLO ELHQ VU (OOH Q¶pWDLW SDV YUDLPHQW
pWRQQpH /¶LGpDOLVPH KHXUHX[ F¶pWDLW FH TX¶HOOH DYDLW WRXMRXUV UHVVHQWL GH OXLdéjà treize ans
auparavant. Il avait donc décidé de sauver le monde à lui tout seul et par la grâce de quoi,V¶LO
vous plaît ? Ses photographies«quelle hérésie !
On ne pouvait pas lui retirer que ce choix avait, au moins, le mérite de sortir des standards
aFWXHOV O¶DUJHQW OD ERXUVH O¶,nternet, vers lesquels toute la jeunesse se ruait. Il avait choisi une
DUPH DUWLVWLTXH FH TX¶HOOH QH SRXYDLW FULWLTXHU /¶DUW pWDLW OH VDOXW GH WRXWHV OHV FLYLOLVDWLRQV OD
VHXOH FKRVH TX¶LO UHVWDLW DSUqV WRXWHV OHV DXWUHV 0DLV Oj HQFRUH GDQV OHV UHSURGXFWLRQV GH VRQ
travailTX¶RQ OXL DYDLW WUDQVPLVHV HOOH QH SRXYDLW UHWURXYHU OD IRUFH GHV LPDJHV G¶XQ 'RLVQHDX RX
G¶XQCartier-%UHVVRQ 4XDQG OD SKRWRJUDSKLH Q¶DYDLW SDV HQFRUH pWp EDQDOLVpH HW YXOJDULVpH
Quand on ne se décrétait pas photographe parce que l¶RQ DYDLW PLV XQ HIIHt flouté sur une fleur
qui poussait dans son jardin. Que l¶RQ IDLVDLW GHV SRUWUDLWV GH *DQGKL GH %UDVVHQV GH *LDFRPHWWL
'¶HQIDQWV XULQDQW DYHF GHV SLJHRQV EODQFV VXU OD WrWH RX SRUWDQW ILqUHPHQW GHX[ ERXWHLOOHV GH YLQ,
dans la rue Mouffetard,j O¶KHXUH R 3DULV pWDLW HQFRUH 3DULV«
Elle était dans ces réflexions photographiques quand Léa entra dans sa chambre.
²Que fais-tu, Maman ?
²Rien ma chérie, je réfléchis.
² -H SHQVDLV DOOHU IDLUH XQ WRXU DX VSD GH O¶K{WHO DYDQW OH GvQHU MH YRXODLV VDYRLU VL WX
souhaitais venir avec moi.
² &¶HVW JHQWLO, mais,QRQ PHUFL MH Q¶\ WLHQV SDV
²Tu es sûre ? Dans mes souvenirs, il est très agréable.
² 'DQV PHV VRXYHQLUV OHXU SLVFLQH UHVVHPEOH j XQH SHWLWH IODTXH SRVpH DX ERUG G¶XQH URXWH
où on a le loisir de se détendrH HQ FRPSWDQW OHV YRLWXUHV SDVVpHV«
²Tu es dure. Leur spa est un des meilleurs de DC,PDLV oD W¶pFRUFKHUDLW OD ERXFKH GH OH

18

UHFRQQDvWUH GLW /pD HQ VRXULDQW M¶\ YDLV, moi, à plus tard.
²À plus tard, ma chérie.
Quand la porte se referma sur sa fille, elle resta, de longues secondes, le regard bloqué dans sa
direction en souriant légèrement. Sa fille lui faisait toujours cet effet-là, ce nuage grisant qui
O¶DGRXFLVVDLW LQVWDQWDQpPHQW« PrPH VL HOOH HVVD\DLW, malgré ça, pour son propre bien et celui de
Léa,GH UHVWHU VWULFWH HW GURLWH FRPPH VHV YDOHXUV OH UHFRPPDQGDLHQW /pD pWDLW WRXW FH TX¶HOOH
DYDLW GH SOXV FKHU (OOH DYDLW HQWLqUHPHQW IDLW WRXUQHU VD YLH DXWRXU G¶HOOH GHSXLV VD QDLVVDQFH HW OXL
DYDLW pFULW XQ GHVWLQ j OD KDXWHXU GH O¶DPRXU TX¶HOOH OXL SRrtait.
Grandiose.
Elle avait tout fait pour que sa fille puisse réussir à vivre ce destin. Tout.
Absolument tout.
Elle finit son thé, posa la tasse sur le bord du grand bureau et décrocha son téléphone.
²Andrew ?
² Oui, Madame.

² -¶DL EHVRLQ GH UHFKHUFKHVsupplémentaires sur notre ami photographe.

²Oui, Madame.
² -H YHX[ VRQ HPSORL GX WHPSV SRXU OHV SURFKDLQV MRXUV HW MH YHX[ TXH O¶RQ V¶DVVXUHque son
chemin ne croisera pas le nôtre.
²Oui, Madame. Cela demandera, peut-être,GHV UHQIRUWV GDQV O¶pTXLSH
² -H P¶HQ PRTXH, Andrew ;IDLWHV FH TXL HVW QpFHVVDLUH -H YHX[ TXHOTX¶XQ TXL FRQWU{OH WRXV
VHV IDLWV HW JHVWHV TXHOTX¶XQ GH FRQILDQFH 1RXV QH SRXYRQV SDV QRXV SHUPHWWUH XQH DXWUH
rencontre fortuite comme à New York ce matin.
²Bien sûr, MDGDPH MH P¶RFFXSH G¶RUJDQLVHU WRXW oD
² 0HUFL $QGUHZ« 2K HW HQFRUH XQH FKRVH«
²Oui, Madame ?
²Trouvez-PRL OD UDLVRQ TXL O¶DPHQDLW DX[ 1DWLRQVUnies, je veux savoir sur quel projet il
travaille actuellement et voir ses dernières illustrations.
² -¶HVVDLHUDL, Madame.
²Vous connaissez mon avis là-GHVVXV $QGUHZ Q¶HVVD\H] SDV WURXYH] WRXW VLPSOHPHQW
²Je trouverai, Madame.
Elle reposa le combiné et rassembla les blocs-notes, à en-tête du Mandarin, dispersés sur le
plateau de bois sombre.
Les derniers rayons du soleil renvoyaient, sur le toit du Memorial, une lumière rose
PDJQLILTXH TXL VH UHIOpWDLW GDQV OH 7LGDO %DVLQ &HW K{WHO Q¶pWDLW SDV WRXW j IDLW GpQXp GH FKDUPH«

19

En posant le téléphone, elle avait senti cette petite morsure dans la poitrine qui la prenait
parfois quDQG HOOH VHQWDLW TX¶HOOH IOLUWDLW DYHF FHUWDLQHV OLPLWHV (OOH VH GLW j MXVWH WLWUH TXH FHOD
IDLVDLW XQ PRPHQW TX¶HOOH Q¶DYDLW SDV UHVVHQWL FHWWH GRXOHXU IDPLOLqUH 3HXW-être treize ans
justement. Mais elle se ressaisit rapidement. Elle croyait intimement que la fin justifiait les
moyens. On ne pouvait réussir avec des sourires. Ou, du moins,SDV TX¶DYHF GHV VRXULUHV (OOH
DYDLW HX VRQ ORW GH ODUPHV DX FRXUV GH VD YLH FHUWDLQHV SOXV DPqUHV TXH G¶DXWUHV PDLV HOOH pWDLW Oj
où elle voulait être, et, plus iPSRUWDQW HQFRUH VD ILOOH O¶pWDLW
Elle aussi.
Grandiose.
&HOD PpULWDLW ELHQ TXHOTXHV SLQFHPHQWV DX F°XU
*
* *
Saint Croix±Possible drizzle. Precipitation : 30 %. Humidity : 55 %. Wind : 5mph.

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Léa rejoignit le niveau du spa, juste sous celui dulobby.
Elle avait pris son maillot de bain dans un sac de toile, mais se rappela que le spa était
nonmixte etclothing optional. Ce paradoxe des Américains qui peuvent, à la fois, être si puritains et,
par moments, si libérauxDYHF OHXU QXGLWp 7DQW TX¶LOV QH VRQt pas en groupe mixte.
(OOH V¶LQVFULYLW VXU OH UHJLVWUH TXH OXL WHQGDLW XQ FKDUPDQW HPSOR\p FHOXL R HOOH GHYDLW QRWHU
VRQ QRP HW O¶KHXUH G¶HQWUpH, et parfois de sortie. Afin, sûrement,TX¶LOV SXLVVHQW YpULILHU TX¶DXFXQ
guest,trop détendu, n¶HVt resté au fond de la piscine ou dans un recoin du sauna,j O¶KHXUH GH OD
fermeture ; ça aurait fait mauvais genre dans un établissement de cette renommée.
Le jeune homme lui indiqua, avec un sourire discret, la direction des vestiaires pour femmes.
Elle passa devant les présentoirs des produits de beauté, détente, antirides, antifatigue, antistress,
anti-économies aussi. Elle jetait toujours un regard envieux sur ces présentoirs, sur les huiles de
PDVVDJHV TXL SURPHWWDLHQW XQ QLUYDQD FRUSRUHO HW XQ SODLVLU LQWpJUDO« puiselle se disait,
TX¶DSSOLTXpHV SDU VD SURSUH PqUH, la promesse en prenait un sacré coup.
Une fois dans le vestiaire, elle hésita à faire quelques brasses dans ce que sa mère appelait « la
flaque gelée donnant sur une autoroute », mais ne se sentait paV G¶KXPHXU VSRUWLYH (W, en vérité,
HOOH GpWHVWDLW QDJHU /¶HDX pWDLW SOXW{W VRQ DPLH TXDQG HOOH O¶DLGDLW j UHIOpWHU OHV UD\RQV GX VROHLO RX
quand des bulles venaient lui détendre les tensions du bas du dos. Elle laissa donc son maillot de
bain dans son caVLHU HW VRUWLW XQLTXHPHQW YrWXH GX SHLJQRLU EODQF PDUTXp GX VLJOH GH O¶K{WHO, en
direction du spa, directement sur la droite des vestiaires.
(OOH SRXVVD OD SRUWH HW HQWUD GDQV O¶HVSDFH IpPLQLQ 'DQV XQ EDVVLQ G¶HDX FKDXGH j MHWV GHX[

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Lobby: entrpH G¶XQ JUDQG EkWLPHQW.

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