One dollar bill

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Enzo, la trentaine débutante, a posé ses valises et son appareil photo à Washington. Loin de sa famille, de la plupart de ses amis, et surtout, de son passé.
Quand, au détour d’une réunion, il retombe sur Léa, ce sont des tonnes de souvenirs, des années, des cicatrices et des sentiments qui lui explosent à la tête.
Qu’est-ce qui fait l’amour ?
Qu’est-ce qui le défait ?
Deux héros, trois points de vue, deux époques…
Comment en trois jours, en un regard, la vie peut-elle chambouler ce qu’elle a mis des années à construire ?

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Date de parution 02 novembre 2015
Nombre de visites sur la page 611
EAN13 9782370113603
Langue Français

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One dollar bill
Linem B. O’Brien
© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionLittérature sentimentale. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-361-0
ÀGeorge, le premier d’entre vous
Chapitre 1
9/14/2016. 8:50 a.m. Yale club, Vanderbilt Avenue, NYC. Unmorning dipdans laplungeau septième étage pour se réveiller. Une razzia de petites bouteilles colorées de gel-douche, shampoing, conditioner, lotion,mouthwash, pour rapporter à sa mère quand il rentrerait la voir en France… un jour…Une grosse flemme de se plier audress codede l’hôtel, d’échanger son jeans contre un pantalon plus décent, juste pour prendre un café, même s’il avaitpourtantla cravate. Mais non. Enzo traversa le hall d’entrée, le portier lui fit tourner la porte-tambour et il était dehors sur l’avenue. Devant lui, Grand Central était encore en travaux. Il passa sous les échafaudages, hésita à donner un dollar à un mendiant, fouilla dans ses poches, sortit un billet vert, le tendit au vieil homme et se rua dans la galerie. Direction : Starbucks. Certes, il n’y avait pas les gaufres à la fraise du dernier étage du Yale Club, mais au moins, il pourrait déjeuner en vitesse, sans avoir à sortir les chaussures vernies. L’enseigne à la sirène verte à deux queues le surplombait. Il entra dans la file d’attente. La New-Yorkaise devant lui commanda sa dose quotidienne : A venti-hazelnut-latte-soy-milk-double-shot-carb-free, please.1 Il maudit cette époque où commander un café relevait d’une prescription médicale. AprèsER, George avait assurément bien trouvé la voie pour se reconvertir. What do you need, Sir ?Coffee. Black, please.Venti ? Room for cream ? Sugar ?Tall. Regular thank you.What else ?SourireSacré George. Il ressortit de Grand Central sur la 45e rue, puis remonta en direction du fleuve pour arriver sur First Avenue. Sacup en plastique était brûlante et,même si c’était écrit dessus,caution hot beverageavec des points d’exclamation, cela ne rendait pas le fait de boire plus facile. Cette dépendance toute anglo-saxonne s’était incrustée en lui. 1 ERest le titre original américain de la série téléviséeUrgencesavec George Clooney.
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Il dépérissait sans sa dose,lui aussi. L’absence de café encup to go, quand il rentrait en France, le rendait bougon. Enfin par café en Amérique, il faut comprendre une sorte de thé aromatisé à la caféine. Les vrais amateurs d’arabicaapprécient la différence. Notable. Les Européens font un meilleur café,c’estsûr mais le fait de pouvoir sortir, partir travailler et attraper sur la route une dernière dose stimulante même très diluée était un motivateur hors du commun. Si les Français étaient ronchons, c’est tout simplement qu’il leur manquait ce choix-là. Il fallait dire aux instituts de sondagequ’il était possible derésoudre le problème de moral des ménages à coup de boissons chaudes à emporter, on diminuerait le taux de prescription record d’antidépresseurs du pays! Mais il faudrait alors faire attention au taux de sucreCe ne ferait, peut-être,que déplacer le problème…
Sur ces considérations de santé publique, il continua d’avancer le long de la rue. Une rangée de drapeaux se dressait au-dessus de sa tête. Il décida de passer par l’entrée des visiteurs, flâner un peu dans le parc avant d’entrer. Il allait déjà restertoute la journée enfermé en réunion, il était en avance, il méritait bien un shoot d’air pur…Si tant est que l’air new-yorkais soit pur…Il aimait bien ce parc. D’un côté, la douceur du fleuve, les bateaux, les oiseaux… De l’autre, les gratte-ciel de Manhattan, les vitres à perte de vue, les klaxons, la vie…2 Il aimait aussi la sculpture de Carl Fredrik,Le revolver noué, qui trônait là pour rappeler au monde combien ça irait mieux si chacun, armes à feu comprises, tournait sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Et si ça s’emmêle, bah, c’est qu’il vaut mieuxla fermer ! Il y avait du monde à la guérite de l’entrée. Déjà ? se dit-il. Les gens sont bien matinaux pour éviter la foule. Comme dans tout bon bâtiment touristique ou international du nouveau millénaire, il fallait montrer patte blanche, sac ouvert etmetal freeà l’entrée. Se faire palper les poignées d’amour par unUS guardplus ou moins scrupuleux. Les touristes faisaient la queue patiemment, il putskipperle tout en ouvrant à peine sa veste pour montrer son badge à l’agent de sécurité et entra dans le hall. Les grandes tachesqui montaient sur l’escalier lui piquèrent les yeux. Décidément, il ne comprendrait jamais le choix de cette œuvre…Et iln’aimait pas l’orange…Quelques pas de course pour traverser le couloir, passer devant les touristes qui attendaient, encore, pour une visite guidée. En anglais toutes les heures, en français à 11 heures, en italien à 14 heures. Et même en chinois ! Ils visitaient vraiment les Nations Unies, les Chinois ? Sourire encore, tiens, tiens !il était d’humeur taquine ce matin, c’était le café,ça…C’est à cet instant qu’il la vit!
2 Œuvre de Carl Fredrik Reuterswärd sur le thème de la non-violence.
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Entre sa blague nulle sur les Chinois et le café. Debout devant le panneau mural de l’exposition temporaire. Une énième sur les dessins humoristiques sur thème de guerre. Heureusement qu’il avait fini sacup. Il aurait avalé de travers. Sil’on avait été dans un film, il y aurait sûrement eu un flou, une musique débile et un zoom sur son visage. Elle aurait tourné la tête, l’aurait reconnu aussitôt, aurait souri, lui auraitsauté dans les bras et ils se seraient mariés et auraient eu beaucoup d’enfants.Happily ever after. Elle avait tourné la tête. L’avait regardé.Longtemps…
Faut dire qu’avec sa veste à moitié ouverte, sa cravate de travers, son badge qui pendouillait, sacupla main et sa mallette noire sous le bras, il détonnait dans le couloir de touristes à allemands, en t-shirt I (L) NY, un appareil photopendu à l’épaule. Mais elle ne l’avait pas reconnu.Il y avait presque cru… une demi-seconde…Cru une demi-seconde qu’ils s’étaient plantés, tous.Une demi-seconde qui allait effacer treize ans comme ça. D’un regard.Que la vie serait belle et que le ciel serait bleu…Il lui fallait de l’air.Son col de chemise le serrait et le ciel était gris. Il étouffait dans ce patio de merde, il lui fallait un oreiller pour crier. Il s’engouffraparla première porte qu’il trouva et sa malette et lacupvalsèrent par terre. Putain, c’était possible ça? De croiser une personne dans une des mégalopoles mondiales les plus grouillantes de je sais même pas combien d’habitants? C’était possible de selever un matin, de prendre son café tranquille et de voir remonter à la surface un passé qu’on avait mis des années à oublier? Un passé qui surgissait comme ça, entre un café et un Chinois ? On était six milliards d’êtres humains sur cette planète, six, putain, dont un milliard rien que de Chinois, c’était quoi la probabilité de croiser une personne connue, là, ce matin ? Et de toutes les personnes qu’il connaissait, tous ses amis de fac, decollegeaméricain, ses cousins éloignés, ses anciens collègues de boulot, y aurait pas pu y en avoir un parmi tous ceux-là, à sa place à elle, là, devant les photos ? Ou même croiser un Chinois qu’il connaissait ou pas, y aurait eu plus de probabilités non?
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Putain, j’y crois pas, j’ai refusé de m’inscrire sur Facebookpour dire merde au monde, oublier le passé, pas laisser de traces, je suis pas dans letripretrouvailles d’école primaire moi! Copains d’avant, ça veut tout dire, nan? J’ai avancé, on m’a forcé à le faire. J’ai pas eu le droit de me retourneret il faut que je tombe sur elle… Sur «elle » ! Enzo, qu’est-ce tu fous,mec, on t’attend, là ! Hein? Pardon, j’arrive…Désolé, mauvaise nuit. Ah ! Tant pis,mec, mais c’est important aujourd’hui, insomnie ou Scarlett dans ton lit, ça m’est égal,move your asset remets ta chemise,t’as l’air d’un paysan qui va à la ville.Un paysanIl aurait donné cher pour être au milieu d’un champ, là, tout de suite. Celui de son grand-père, au-dessus de l’église, face au Mont-Blanc. Celui que personne ne tond, mais dans lequel on laisse des moutons à l’occasion. Celui dans lequel il avait joué, gamin, à ramasser les fleurs de coucou pour les exploser sur son poignet et des tiges de pissenlit pour les lancer dans l’eauetles voir s’entortiller. Celui où, ado, il aimaitrester, pour ne rien faire d’autre que chercher des formes dans les nuages, dans les grandes herbes, allongé. Mais l’ado était censé avoir grandi…Et avait une réunion importante à assurer. Il allait devoir continuer à cogner contre la poitrine de l’adultede 32ans qu’il était devenu. Rester à l’intérieur. Ne pas sortir. Il respira une bonne fois pour l’envoyer au bas de sa cage thoracique, ne pas le laisser s’exprimer, ne pas qu’on entende, surtout pas, le cri qu’il hurlait en direction du couloir du fond, où la visite pour touristes avait dû commencer : « Léaaaaaaaaaa !!!!!!!!!!!! » * * *Bonjour, moi c’est Léa et toi? Enzo. C’est italien? Non. En tout cas, c’est joli chez toi…Merci. D’ac…et est-ce qu’il t’arrive de prononcer plus de deux phrases d’affilée? Voilà, en gros, notre rencontre,c’était ça.Une histoire qui a commencé en me faisant engueuler, et qui a fini pareil d’ailleurs.La première fois, la première boutade, ça m’a vexé. Eh!! oh c’était qui cette fille qui débarquait pour me faire la morale, devant chez moi en plus ? Nonméo !J’ai pris ma timidité et
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l’ai enfoncée dans le fond de ma poche, j’ai pris le taureau par les plumes et remis ma mèche, nonchalamment, sur mon front. À quoi ça sert ? À rien ! Juste à faire style, à avoir l’air cool, genre,j’ai pas du tout les genoux qui tremblent sous mon caleçon Quiksilver, ni le cœur qui palpite sous ma serviette trempéePunaise, comment j’ai fait? Comment j’ai fait pour survivre ? À son sourire. À son aplomb, ses remballes. Comment je me suis pas recroquevillé dans ma grotte, tout penaud ? Comment je l’ai fait rire et comment est-ce que je lui ai donné envie de m’engueuler une deuxième fois ? * * *La réunion avançait. Il voyait des PowerPoint défiler sur un tableau blanc. Des camemberts de couleurs. Des caractères petits, des grands. Il n’y était tellement pas. Tellement pas. Il était chez ses grands-parents. Sa grand-mère lui aurait préparé un chocolat chaud, en mélangeant d’abord la poudre avec du lait froid pour faire plus de mousse, et elle lui aurait massé les épaules pendant qu’il aurait fait semblant de ne pas pleurer dans ses bras, comme un ado de 12 ans, refroidi par son premier râteau. Dave, à sa gauche, lui donna un grand coup de coude. Il se redressa, il n’avait même pasvu qu’il se désagrégeait sur sa chaise.Qu’est-ce que tu fous, bordel ? Assieds-toi, concentre-toi, c’est sérieux, là ! On joue pas là ! On ne jouait pas. On ne jouait plus. Et pourquoi ces souvenirs ? Ces disputes de collégiens, pourquoi cette incrustequi s’ouvrait, en bas à droite,dans sa page d’accueil? «Lea wants to talk to you». Mais nan, n’importe quoi! Léawantsrien du tout, et y avait pas l’accent en anglais, elle ne savait pas qui il était, elle ne l’avait pas reconnu, elle n’existait pas. Elle n’existait plus.Une pause, enfin. Un peu de répit dans le semblant de paraître qu’il s’efforçait de tenir. Une fontaine d’eau. Un verre.Iced or Tempered. Vaste problème…celui-là, il allait tiens ! l’affronter: «Alors euh…tempered». Waouh quelle décision… Il se sentait tellement à l’ouest qu’il avait dû hésiter avant de choisir la putain de température de son eau.Shit. Put yourself together. C’est rien que de l’eau, merde! Tu voudrais bien avoir le plaisir de me dire à quoi tu joues ? Bordel de merde !! Dave ! Il ne jurait pas en anglais. C’était une sorte de héros pour ça. Tous les expats, surtout les Français, s’appropriaient lefucklocal en même temps que leur carte verte ou leur titre de séjour.
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Pas lui. Il était unique pour ça. Il disait que les Américains contrôlaient déjà le monde, qu’ils avaient déjà toutes les richesses, ou presque, et donc,qu’ils n’allaient pas, en plus, nous prendre notre vulgarité, à nous, les Français. Que c’était en quelque sorte tout ce qu’il nous restait.C’était d’une certaine façon le boss d’Enzo. Et surtout un chic type.Je suis vraiment désolé, je ne me sens pas bien…Ah ça, faut pas sortir de l’X ni de Yale pour s’en apercevoir… Mais c’est un gros coup qu’on joue aujourd’hui, bien ou pas, j’ai besoin de toi et il va falloir que tu essaies, au moins, de ressembler à quelque chose et que tu fasses, ne serait-ce que semblant d’écouter!
Je sais, je suis désolé…Ouh làQuoi ? Tu t’excuses, deux fois, en plust’es vraiment pas bien ce matin…Iltapa sur l’épaule d’Enzo en le dirigeant vers la salle où la réunion reprenait.Paperboard. Projecteur. Diapos. Léa. Schémas.
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Chapitre 2
9/14/2016. 9:08 p.m. Union Station. Washington, District of Columbia. La journée avait été éprouvante. Enzo était soulagé d’être de retour chez lui, à DC. Il avait essayé de ne penser à rien sur le trajet, en Amtrak, qui le ramenait de New York à la capitale. Pour être tout à fait honnête, il n’y était pas parvenu. Il avait toujours su, au fond de lui, que cette blessure n’était pas vraiment refermée. Que le temps qui passe, qui guérit, blablablane devait peut-être pas encore être suffisant ou une connerie du genre. Il était énervé de se sentir vulnérable à ce point…Fuck !Ça faisait près de quinze ans. La moitié de sa vie tout de même. Il avait flotté, dans cette journée de meeting, englué dans un nuage. Assailli par des souvenirs. Des sourires. Il avait fait acte de présence, tenté de faire illusion. Très mal. Dave lui avait lancé des regards noirs. Plusieurs fois. Il avait à peine décroché deux mots de politesse aulunch break. 3 Small talkautour d’un BLT. Et le soir à la fermeture de la dernière diapo, il avait quitté le buildingsans demander son reste. En tournant la tête à tous les coins de couloirs. En vain. Il avait rejoint sa chambre sur Vanderbilt Avenue, rassemblé les affaires, laissées en plan sur le lit, avant de rejoindre Penn Station, en traînant sa valise à roulettes. Dans le brouillard dans lequel il était, ilétait même d’abord alléà Grand Central, directement en face de l’hôtel, chercher la voie de son train sur les écrans avant decomprendrequ’il n’était pas dans la bonne gare…Durant les trois heures du trajet jusqu’à Washington, il avait essayé de penser à autre chose. Ce fut un échec. Il avait écouté de la musique, il avait entendu quand elle jouait Dvořák pour lui. Rien que pour lui. Il avait attrapé un vieux magazine qui traînait par là, il ne reconnaissait personne, ne voyait que des starlettes qui souriaient, il avait entendu son rire. Il était tombé sur l’horoscope. Avait repensé à ses grains de beauté qui dessinaient laGrande Ourse sur son ventre. Échec total. Il avait lutté pendant toutes ces années pour oublier tout ça, quelle ironie de l’histoire, il n’en revenait toujours pas. Il avait réussi à ranger dans une boîte toutes ces images, cesmental picturesque son esprit avait toujours eu l’habitude decapturer. Les instantanés de ces moments, ces fous 3 Abréviation pour un sandwich Bacon Lettuce Tomato.
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