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Presque trop parfaite - épisode 2

De
280 pages
La belle Arabella Townsend, devenue une courtisane de haute volée, mène une joyeuse vie sur la Côte d’Azur, mais rumine une vengeance éclatante contre sa famille ! De son côté, Frances Hawk, est devenue lady Windmere. Toutefois, son mariage de conte de fées n’est pas de tout repos… De surprises sensuelles en tragédies, le destin de ces deux femmes va, inévitablement, les ramener face à face…
 
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Photo de couverture : © Fotolia/kopitinphoto.
© Hachette Livre, 2017, pour la présente édition. Hachette Livre, 58 rue Jean Bleuzen, 92170 Vanves.
ISBN : 978-2-01-700798-2
1
Cannes, août 1933 Elle aimait se préparer pour ces rendez-vous. Se baigner, se sécher avec une serviette moelleuse, se parfumer avec soin, déposant quelques gouttes de capiteuse essence derrière ses oreilles, sur sa nuque, entre ses seins, au creux de ses coudes, mai s pas, car certains hommes avaient la gourmandise des sucs féminins et n’appréciaient pas que l’odeur et la saveur en soient altérés. Elle l’avait appris, à sa grande surprise. Elle avait appris beaucoup de choses en quelques mois. Souriant à son image dans le miroir, Arabella Townsend – elle n’avait pas, désobéissant ainsi aux ordres de sa famille, changé de nom – caressa ses seins emprisonnés dans une guêpière de dentelle noire qui les faisait pigeonner de manière, il fallait le reconnaître, tout à fait appétissante. Tendant une jambe, puis l’autre, elle lissa ses bas de soie qu’elle fixa à ses jarretières et se leva, admirant le buisson de boucles rousses encadré de larges rubans dont la couleur sombre tranchait sur sa peau laiteuse. Un écrin parfait pour un bijou parfait, pensa-t-elle. Un bijou sans prix. Ou plutôt, enchaîna-t-elle ment alement avec cynisme, d’un prix extrêmement élevé, que peu avaient les moyens de se payer. Mais seuls ceux-là l’intéressaient. Temporairement. Tournant le dos à sa coiffeuse, elle se dirigea d’u n pas ondulant vers la grande penderie qui occupait tout un mur de la petite pièce ; les portes ouvertes laissaient apercevoir une rangée serrée de robes, de tailleurs et de manteaux. Pensive, elle laissa glisser le dos de sa main sur les tissus luxueux. Laquelle, ce soir ? Quel personnage jouera it-elle ? Serait-elle câline, inquiétante, hautaine ? Se montrerait-elle avide, affamée de caresses, ou bien dure, dominatrice ? Princesse lointaine, piquante aventurière, panthère apprivoisée, ingénue timide… Elle pouvait être toutes ces femmes, et bien d’autres encore. Elle pouvait être tout ce qu’un homme désirait. C’était là sa force, et son talent. Elle n’en avait pas d’autres, mais elle avait cultivé celui-là de manière à frôler la perfection. Un léger sourire jouant sur ses lèvres, elle sortit une robe noire ornée de jais, la posa contre sa poitrine, se balança d’un pied sur l’autre, puis la rejeta. Non… pas ce soir. Ce soir, elle voulait êtrela lumière. Jouer des reflets dont celle-ci habillerait son corps souple. La robe argentée serait idéale. Avec les pendants d’oreilles que lui avait offert ce duc – ou ce comte ? – autrichien qui avait passé un mois en sa compagnie, dans une somptueuse résidence près du lac de Garde… Diamants et opales. Opales, ses pierres préférées, à l’exception des émeraudes. Un jour, s’était-elle juré, elle aurait des émeraudes aussi belles que celles de sa mère – qu’elle crève, la vieille peau ! Dire qu’elle s’était trouv ée à un cheveu de les posséder ! Sa seule consolation, c’était d’imaginer la figure que devait faire ce laideron de Cassandra avec ce collier fabuleux… Lady Cassandra Bennet, à présent… Elle avait épousé son cousin Percy, qu’Arabella avait repoussé un an auparavant. Sa sœur détestée… elle lui souhaitait tout le malheur du monde. Mais, malgré tout, elle l’enviait un peu. Cassandra était mariée, alors qu’elle… Qu’était-elle ? Une femme perdue, comme on le chuchotait discrètement. Une putain, autrement dit. Arabella haussa les épaules. Qu’avait-elle besoin d’un mari ? Elle s’amusait prodigieusement. Avec Penelope, son amie – et maîtresse, certains soirs – elle courait de palace en palace, volait de fête en fête, d’amant en amant. La rousse, la brune… Elles se complétaient parfaitement. Jusqu’à former un duo sensuel qui rendait les hommes fous… Se complétaient. S’étaient complétées, plutôt. Oui, elle devait s’habituer à parler au passé de ce brillant tandem qui avait fait du dernier printemps sur la Riviera une saison d’étourdissantes folies. Penelope. Son rire argentin, ses longs yeux noirs, sa bouche pulpeuse, son petit corps aux courbes séductrices. Elle sentait encore, sur ses lèvres, sur sa langue, le goût de sa peau ambrée, de
son sexe aussi rose et parfait qu’un coquillage… Co mme elle lui manquait ! Depuis quand était-elle partie ? Une semaine ? Un mois ? Une éternité… Arabella soupira et passa la robe lamée, savourant la sensation du tissu glissant sur ses hanches. Se laisser aller à la nostalgie était inutile : Penelope était tombée amoureuse, voilà tout. Elle ne tarderait certainement pas à s’apercevoir qu’elle avait tiré le mauvais numéro, un écrivain sans le sou qui griffonnait à longueur de temps des vers obscurs et prétentieux. Mais l’écervelée croyait en son génie, et trouvait actuellement son bonheur en se dévouant à lui corps et âme. Arabella soupçonnait que les dons érotiques du plumitif n’av aient pas été pour rien dans ce choix désintéressé. Toujours est-il que son amie vivait désormais dans une grande baraque mal chauffée, du côté de Limoges, une maison sûrement pleine de portraits de famille, de bibelots affreux, de tapisseries moisies et de napperons au crochet. Un enterrement de première classe ! — Elle ne fera pas long feu dans ce trou, murmura Arabella avant de se tourner à nouveau vers sa coiffeuse. Je la verrai revenir avant le prochai n hiver… Et si elle ne revient pas, j’irai la chercher. On verra bien qui l’emportera, de moi ou de son Baudelaire de troisième ordre ! Elle se farda, poudrant son décolleté à l’aide d’une houppette de duvet de cygne, puis passa sur ses lèvres un bâton de rouge à lèvres avec une lenteur voulue. Ces soins qu’elle se donnait à elle-même étaient un prélude aux jeux érotiques de la nuit – un excitant prélude. Elle se perdait dans sa propre image, indéfiniment reflétée par le miroir à trois pans qui la multipliait. Reins creusés. Profond sillon séparant les fesses charnues. Arrondi d’un sein. Cuisses satinées. Cercle bistre d’une aréole où se dressait un téton pareil à un fruit savoureux… Arabella Townsend n’avait pas besoin qu’on l’aime, en fait : elle était amoureuse de sa propre personne. La soirée était encore chaude, malgré l’heure avancée. Dès qu’Arabella franchit la porte, la voiture vint se ranger contre le trottoir, devant elle. Une longue voiture à la carrosserie luisante, aux sièges moelleux. Le chauffeur descendit, ouvrit la porte. Muet. Déférent. — Le Hyatt, dit-elle du bout des lèvres. Et pressez-vous, je suis en retard. Avec un sourire, toutefois. Le chauffeur n’était-il pas un homme ? Et un bel homme, de surcroît, l’œil velouté, la moustache fine. Grand et bien découplé. Elle en aurait presque regretté d’avoir pris d’autres engagements… Il devait être de son avis, car il l’enveloppa d’un regard caressant. — Bien, madame. La ville défilait de l’autre côté des vitres, lumineuse, nimbée d’une brume estivale. La mer, au loin, scintillait doucement de tous les feux de ses yachts bercés par la houle paresseuse. Des couples se promenaient, bras dessus, bras dessous. Des femmes seules, trop fardées et inquiètes, prenaient un verre aux terrasses en guettant les passants. Par les baies grandes ouvertes des beaux hôtels, des fragments de mélodies s’échappaient. « J’aime cette vie, pensa Arabella. Le luxe, les lu mières nocturnes… Ces hommes que je connais à peine… cet inconnu, ou presque, qui tout à l’heure me dépouillera de ma robe et me caressera, bien ou mal… Qui me pénétrera, avec douceur ou violence… » La voiture ralentissait. Elle sortit, s’enveloppant dans la grande étole de soie qu’elle avait passée par-dessus sa robe. Le portier de l’hôtel lu i adressa un sourire complice. Elle glissa un billet dans la main tendue. — Chambre 107, dit-elle au liftier galonné comme un général. L’ascenseur s’ébranla silencieusement. Les étages se mirent à défiler. La nuit commençait.
2
Londres — Si Milady voulait bien me laisser l’aider… — Je vais me débrouiller, répliqua Frances, les dents serrées. D’une saccade, elle réussit à remonter de quelques centimètres la fermeture à glissière de sa robe, puis renonça, découragée. Pourquoi diable les robes destinées aux femmes enceintes étaient-elles si difficiles à enfiler ? N’était-il pas suffisant de souffler comme un phoque en montant les escaliers et de ne pas pouvoir se pencher pour ramasser son mouchoir ? Il était vrai aussi que les futures mères de la haute société, en principe, ne s’habillaient pas elles-mêmes. Leurs femmes de chambre étaient là pour ça. C’était bien là que le bât blessait.L ablessait. Entre autres. Avec un soupir, elle laissa retomber ses bras le lo ng de son corps et fit signe à Mrs Perkins d’approcher. Celle-ci se garda bien de tout commentaire, mais une ombre de sourire égaya son visage austère. — Je ressemble à une montgolfière, dit Frances en posant une main sur son ventre déformé. — Il y a de cela, admit Mrs Perkins avec humour. Mais ceci est de très bon augure, si je puis me permettre. Leurs regards se rencontrèrent dans le miroir qui o ccupait tout un pan de la vaste garde-robe attenant à la chambre. Frances sourit, amusée. Chère Mrs Perkins… Sans elle, sa vie de femme mariée – et de nouvelle venue, pour ne pas dire d’i ntruse, dans la haute société londonienne – aurait été beaucoup plus difficile qu’elle ne l’était. L’intendante de la famille Windmere l’avait aussitôt prise en affection et avait guidé ses prem iers pas. Sans elle, Frances le savait, les domestiques l’auraient prise de haut, ignorant ses ordres. Elle avait entendu bien des murmures étouffés, qui se taisaient à son approche ; elle avait senti, sous la servilité étudiée, la rancœur, la jalousie. N’était-elle pas, elle, une ancienne femm e de chambre, devenue un membre de l’aristocratie, franchissant les frontières interdites, transgressant toutes les règles ? « Et pourtant, je ne l’ai pas voulu… » pensa-t-elle tandis que Mrs Perkins passait autour de son cou la chaîne qui retenait le médaillon de sa mère – le seul bijou qui lui appartenait en propre. Elle le portait constamment, comme pour se forcer à ne pas oublier qui elle était, ni d’où elle venait. Pour continuer à se respecter elle-même. — Qui recevons-nous, ce soir ? demanda-t-elle dans un soupir las. Elle tira, un peu nerveusement, sur ses manches. La robe de mousseline bleu sombre était belle, même si elle ne pouvait dissimuler son ventre proéminent. Ce ventre que Frances fixait avec une sorte d’hostilité. Sans cet enfant, elle aurait été libre de partir… De recommencer sa vie. Ailleurs. Très loin… Non, elle ne devait pas nourrir ce genre de pensées. C’était contre nature. Frances fit un effort pour se concentrer sur la réponse de l’intendante. — Le colonel et Mrs Bramble. Le colonel est un ancien compagnon d’armes du père de Milord. — Je vois… — Que Milady ne s’inquiète pas. Le colonel se proclame conservateur, mais il adore les jeunes femmes. Parlez-lui chevaux, campagne et cueillette des champignons, il sera ravi. Il déteste toute forme de mondanités. Frances laissa échapper un petit rire. — La cueillette des champignons ! Madame Perkins, je n’ai presque jamais quitté Londres… — Demandez-lui de vous initier. Il n’en sera que plus heureux. La jeune femme prit, sur la table de toilette, un flacon de parfum, le déboucha et en déposa deux
gouttes derrière ses oreilles. Presque jamais quitté Londres. C’était vrai. Le court séjour à Cloverley et l’inévitable voyage de noces en Italie n’avaient pas suffi à faire d’elle une véritable voyageuse. D’autant qu’à Rome, aussi bien qu’à Florence et à Sienne, Jason avait passé son temps dans les réserves des musées, à examiner avec un soin un tant soit peu maniaque, ju geait-elle, des toiles abusivement attribuées à e des peintres connus, et non aux artistes femmes dont la vocation, au XVI siècle, scandalisait les familles. Et à lire, à l’aide d’une loupe, des livres dont les reliures partaient en lambeaux. En fait, elle l’aurait volontiers secondé dans ses recherches ; celles-ci leur auraient fourni, au moins, un sujet de conversation sans danger. Mais il avait décrété que la poussière qui dormait entre les pages des vieux documents, tout autant qu e l’atmosphère confinée des réserves, était nocive pour elle. Dans son état. « Dans son état » ! Frances en était venue à haïr ces trois mots que tant de gens, autour d’elle, prononçaient avec componction. « Dans son état », l es longues marches dans les bois étaient déconseillées, ainsi que les bains de mer ; « dans son état », elle ne devait pas trop s’exposer au soleil ; « dans son état », il lui fallait ingurgit er toute sorte d’horribles mixtures, lait de poule, bouillons à l’odeur peu appétissante, semoules et jus de viande… Elle en avait la nausée, alors même que ses vomissements avaient cessé depuis longtemps et qu’elle se portait comme un charme. Elle se serait mieux portée, d’ailleurs, si on l’avait laissée tranquille… Pire encore : Jason, depuis quelques semaines, avait déserté son lit. Pour la ménager, avait-il prétendu. Pour ne pas risquer un accouchement prématuré. Or, leur entente sensuelle était le ciment, fragile mais indispensable, de leur couple. Durant les deux premiers mois de leur vie commune, ils avaient fait l’amour partout où ils se trouvaient, dans des lits, des fauteuils, sur la longue table de la salle à manger de Cloverley, dans le parc, dans une salle déserte d’un palais florentin, un jardin d’hiver à Rome, unsleepingde l’Orient-Express, et même, par une nuit d’été particulièrement chaude, contre le mur d’un cimetière, dans un petit village dont la jeune lady Windmere avait oublié le nom. Jason semblait ne pouvoir se lasser d’elle ; il explorait son corps avec une passion sans cesse renouvelée, osant les caresses les plus audacieuses, l’encourageant à exprimer ses désirs, la taquinant quand, confuse, elle se dérobait à ses exigences. Même leurs disputes s’étaient toujou rs conclues ainsi, par une étreinte brûlante, presque furieuse. Les gestes de l’amour remplaçaient les mots qu’ils ne pouvaient ou ne voulaient pas prononcer, les explications impossibles à donner, les aveux par lesquels ils auraient pu jeter un pont sur l’abîme qui les séparait. — Et maintenant ? Frances, le regard rivé sur son reflet, s’était exprimée à haute voix. — Milady est prête, il me semble, dit Mrs Perkins d’un ton paisible. La jeune femme sourit avec un peu de tristesse. Ce n’était pas là le sens de sa question, bien entendu. — Merci, madame Perkins, murmura-t-elle. Je vais descendre… dans un instant. L’intendante se détourna, ramassa quelques vêtements jetés au dos d’un fauteuil, puis sortit sans bruit de la chambre. Frances n’avait pas bougé. Elle fixait toujours son image dans le miroir. Dont le regard semblait l’interroger. — Et maintenant ? répéta-t-elle.