Revenir, mon amour

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Revenir, mon amour

Jean-Jacques Ronou

Roman de 125 000 caractères
1978, Jean-Michel rencontre Paul lors d'un voyage en train vers Athènes. Étudiants, tous les deux, ils décident de parcourir ensemble les curiosités archéologiques et les superbes paysages grecs. Jean-Michel et Paul s'aimèrent, peut-être sans vraiment en prendre conscience.

Mais Paul se noie mystérieusement. Est-ce le suicide d'un garçon qui n'assumerait pas son homosexualité ? Jean-Michel ne le saura jamais.

Plus de trente ans plus tard, Jean-Michel retourne en Grèce pour réaliser un reportage sur un monastère en cours de restauration. Pavlos, l'un des jeunes étudiants volontaires lui rappelle étrangement cet amour jamais oublié. Jean-Michel est troublé, d'autant plus que Pavlos se montre particulièrement charismatique envers l'homme mûr qu'il est devenu.
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EAN13 9782363077172
Langue Français

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Revenir, mon amour Jean-Jacques Ronou À Alvaro, À qui je dois d’aimer la vie. « Orphée, tremblant de peur qu’Eurydice ne disparût et de passion pour la contempler, tourna, par amour, les yeux vers elle ; aussitôt, celle-ci recula, et la malheureuse, tendant les bras, s’efforçant d’être retenue par lui, de le retenir, ne saisit que l’air vide. Mais, mourant pour la seconde fois, elle ne proféra aucune plainte contre son époux : de quoi pourrait-elle se plaindre, en effet, sinon de ce qu’il l’aimât ? Elle lui murmura un suprême adieu, que devaient avec difficulté recueillir ses oreilles, et, revenant sur ses pas, retourna d’où elle venait ». Les Métamorphoses, X. Ovide « […] Décrire les hommes (cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux) comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure – puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps ». Le temps retrouvé Marcel Proust
1 Toute ma vie, j’avais redouté le moment de mon retour à Athènes. Depuis 1978, je n’étais revenu qu’une seule fois, dans des circonstances tragiques et désespérées, sur le lieu de son suicide, à Corfou où Paul aurait dû disparaître à jamais de ma mémoire. Mais je n’arriverai sans doute pas, de toute ma vie, à effacer son image, ancrée en moi ; cette barbe qui lui mangeait le visage et lui donnait l’air d’une statue grecque, lui, si jeune encore, si peu expérimenté en amour, et moi qui n’y comprenais rien ; rien à ce qui nous arrivait, à Paul et à moi, là-bas, perdus, seuls et si libres à Athènes en 1978. Je ne savais pas, je ne pouvais pas savoir : j’étais trop jeune, dix-huit ans et demi. J’ai vécu depuis avec son image, avec son sourire ; je n’ai, de ma vie, jamais pu l’oublier depuis sa disparition. C’est sans doute pour cela que j’ai retrouvé Paul, trente-quatre ans après sa mort, ressuscité du royaume des ombres, là-bas ; à la sortie du tunnel d’Éleusis, pour moi, des années après son suicide. Je sais que cette histoire peut paraître improbable comme tant de choses qui me sont arrivées dans la vie, mais j’ai décidé de l’écrire après avoir lu cette dernière phrase de Spencer Cox, un activiste du sida, mort à New York à quarante-quatre ans, en décembre 2012 : « Ce que j’ai appris de cela c’est que les miracles sont possibles. Les miracles existent et je ne voudrais échanger cela pour rien au monde. Je ne voudrais échanger cette nouvelle pour rien au monde ». Je lui dédie l’histoire de mon amour. L’été 2012, la revue d’études historiques, pour laquelle je travaille, me réclamant un dossier sur l’avancée des fouilles et de la restauration du monastère de Dafní, m’obligea à revoir Athènes. J’appelai le directeur des antiquités grecques, après avoir révisé quelques expressions anglaises. — Pourrais-je parler à Ioánnis Psytakis, s’il vous plaît ? — C’est moi-même. — Je suis le journaliste français qui prépare une étude sur le monastère de Dafní. Avez-vous reçu ma proposition d’interview ? — Je travaillerai, en juillet, sur le site du monastère et je peux vous y recevoir ; il n’est pas encore ouvert au public, mais le sera bientôt. Avez-vous réservé un hôtel ? — Oui à Vouliagméni, au bord de la mer, et je vais louer une voiture. Je voudrais en profiter pour revoir le cap Sounion et Delphes. — C’est à deux heures et demie au moins en voiture, d’Athènes. — Oui, mais j’y suis allé avec un ami, pour la première fois, en 1978. J’ai toujours rêvé d’y retourner. — Il y a si longtemps ? — Paul était un étudiant, comme moi, rencontré dans le train. Je ne suis jamais retourné à Delphes depuis. — Le musée régional possède une des plus belles collections d’antiquités grecques, il a bien changé depuis plus de trente ans, vous serez surpris. Je raccrochai en ayant obtenu l’adresse de Ioánnis, son numéro de téléphone portable ; nous décidâmes d’un rendez-vous à Athènes, le mercredi 11 juillet. J’étais nerveux et anxieux à la fois. Je sais qu’il est parfois préférable de ne pas revivre son passé, d’oublier les épisodes pénibles de son existence.
2 Je pris un vol direct, le mardi, qui partait à treize heures et arrivait vers quinze heures trente seulement, grâce au décalage horaire d’une heure. Cette conversation m’avait profondément troublé ; les souvenirs de la Grèce se mélangeaient à ceux de ce train qui avait mis presque trois jours pour m’emmener à Athènes, par Venise, traversant l’ex-Yougoslavie, en 1978. En fermant les yeux, je nous revis tous les deux. Moi et Paul, mon voisin de cabine, dans ce wagon à Zagreb : — Qu’est-ce qu’ils nous veulent ? — Je ne sais pas, ils ont retenu nos passeports. — En plus, ils fouillent toutes nos couchettes. Les nôtres étaient encombrées de paquets ficelés que des Croates avaient entassés partout, en espérant qu’ils passeraient la frontière italienne en fraude. Mais les policiers les pourchassaient en criant « Gin ! Gin ! » Nous pensions qu’il s’agissait d’un trafic d’alcools, jusqu’à ce qu’un douanier nous fit comprendre que c’était des « jeans » bleus, achetés à Trieste pour être vendus à prix d’or à Zagreb. — Tu crois qu’ils vont nous accuser ? — Nous sommes des touristes français, on ne risque rien. — J’espère. Mon voisin était allongé sur la banquette-lit du wagon arrêté en pleine rase campagne yougoslave. — Nos deux passeports sont en règle. — Ce rideau de fer, c’est nul ! — Pourtant, ça n’a pas été trop dur de passer la frontière. — Ils ont ouvert nos deux sacs à dos et semé la pagaille dans toutes nos affaires ! Un abruti de passager grec, devant moi, donna de grands coups sur son siège d’avion afin de le pencher en position couchette, sans se soucier d’écraser mes deux pauvres genoux. Je répliquai en envoyant deux coups de jambes bien placés. Il se retourna et se mit à m’insulter violemment. Je ripostai sur le même ton. L’hôtesse de l’air, pour se débarrasser du type, lui offrit une place en première classe, alors qu’à côté de moi, un bébé hurlait depuis le décollage et qu’à mon humble avis, je l’aurais méritée bien plus. Je me consolai en me disant que trois heures et demie de vol, cela ne représentait rien à côté des trois jours de train en 1978. Les distances semblent aujourd’hui abolies. Je rentre dans cet avion comme dans un train à grande vitesse pour rejoindre Londres ou Marseille, mais en fait je parcours presque trois mille kilomètres de plus, avec une telle facilité, comme dans un rêve. Je ferme les yeux et je me réveille à Athènes. En 1978, il y avait des cireurs de souliers, à tous les coins de rue, installés à côté de peaux et de brosses, de leurs boîtes en bois, empreintes de semelle renversée ; ils proposaient leurs services aux passants, mais je portais des sandalettes fines en cuir et Paul chaussait des vieilles chaussures de tennis dorées, râpées.
3 J’écoutais Melina Mercouri sur mon lecteur MP3, cette chanson si belle sur « mes amis d’hier » : «Nous prenions la vie au corps à corps. Nous mordions dedans. Nous étions fragiles et pourtant si forts D’avoir ensemble vingt ans». C’est vrai que Le Pirée était sale et que les tavernes abritaient des marins turcs, libanais et arméniens, que les façades lépreuses cachaient des recoins misérables, des allées sombres et dangereuses, des prostituées dans les bouges. Mon voisin de couchette, Paul, avec qui j’avais alors sympathisé, regarde la station centrale avec consternation. Je m’exclame : — Tu as vu la gare d’Athènes, elle a seulement deux voies ! — C’est dingue… Au fait, j’ai réservé un hôtel, ça t’intéresse ? me propose-t-il. — Où ? — J’ai un plan, il faut marcher vers la place Omonia. — Par quelle rue ? — Droit devant. — Je n’ai pas dormi depuis deux jours. C’est crevant ce train ! — Moi je meurs de soif et de faim. Il faut absolument acheter une bouteille d’eau avant d’arriver à l’hôtel. — Je peux voir ta réservation ? Comment as-tu fait, depuis Paris ? Je l’interroge. — Mes parents ont téléphoné à une agence de voyages grecque. Mon père et ma mère travaillent dans le Tourisme. — C’est peut-être une chambre avec un lit simple ? Il me regarde curieusement avant de me répondre : — Non, une chambre double. On a déjà partagé une couchette de train, on peut partager une chambre d’hôtel. On paiera la moitié du prix chacun. — Moi, je n’ai même pas de couchette pour le retour. — Tu rentres quand ? me demande-t-il. — Fin août, le trente. Je visite la Grèce tout un mois. — Moi aussi, je dois être de retour avant le trois septembre, pour mes inscriptions. — À Paris ? — Non, à Nancy. — Qu’est-ce qu’il fait chaud ! — Avec nos sacs à dos, c’est mortel. La cabine du vol 454 subit quelques turbulences. La sonnerie à deux tons retentit dans la carlingue indiquant que les passagers devaient rejoindre leur siège et attacher leur ceinture de sécurité. À travers le hublot, les deux moteurs vrombissaient puissamment. J’aperçus les sommets blancs des Alpes et leurs glaciers étincelants.
4 J’ai hâte de rencontrer Ioánnis, sa voix était pleine de retenue, de douceur, un peu efféminée, mais sans affectation. Je lui avais donné l’adresse et le numéro de mon hôtel de Vouliagméni afin qu’il puisse me contacter facilement. L’avion se pose sans incident sur la piste du nouvel aéroport Elefthérios Venizélos qui s’ouvrit au trafic en 2001 et que je ne connais pas. Le hall est superbe ; un espace immense rempli de restaurants, de boutiques, de cafés et d’agences de location de voitures ; j’opte pour un nouveau modèle italien écologique. Je tire ma valise à roulettes jusqu’au parking situé, à droite en sortant, à quelques mètres au bout du bâtiment central. Quel malheur à dix-huit ans de manquer d’argent pour voyager avec facilité et tranquillité, d’être assujetti à subir les autocars grecs, bondés et surchauffés, en ce temps-là ! La climatisation de la voiture se met automatiquement en marche. Je suis sûr que nous n’avons jamais profité d’air frais, Paul et moi, en 1978. Dans un restaurant, peut-être, et encore, nous les fréquentions si peu ; nous préférions dîner d’une fine brochette, en bois, de petits morceaux de viande grillée, que l’on trouvait partout à Athènes, comme lesFish and chipsà Londres, et que nous dégustions dans des rues chauffées à blanc. Une autoroute superbe me dirige vers Koropi, mais au moment de bifurquer, je rate la direction de Glyfada. Les panneaux sont rares et mal placés, un camion crachant des tonnes de gaz polluant me bouche la vue. J’opère un demi-tour ; je reprends la direction de Vouliagméni, le site balnéaire sur la côte, à trente kilomètres, à l’est d’Athènes. En fait, cette facilité est un leurre ; elle m’empêche de mesurer les distances, le temps, les difficultés de la vie, les peines, les douleurs, les manques. Elle m’éloigne de mon premier voyage avec Paul, l’étudiant voyageur rencontré dans ce train en 1978. Elle me transporte dans un autre pays, une autre période de ma vie, indéterminable. En 1978, les autocars étaient inconfortables et roulaient fenêtres et portes ouvertes, pour ventiler l’intérieur. Des bibelots, grigris et icônes, pendaient du rétroviseur intérieur, des rideaux sales étaient retenus par des cordelettes. Les sièges raides vous laissaient des lumbagos douloureux et tenaces. Mais nous étions heureux de voyager, libres et indépendants. Je me gare devant l’hôtel.
5 En 1978, sous un soleil de plomb, Paul et moi descendons du wagon, morts d’épuisement, après les traversées de la France, du nord de l’Italie, de l’Ex-Yougoslavie et de la Grèce. Un périple que jamais plus je ne refis. La stupeur de la banalité… Je m’exclame : — C’est ça Athènes ? On dirait la gare de Bagneux ! Nous avons pris nos sacs à dos, épuisés, et nous nous sommes jetés sur un point d’eau. Des bâtiments, affreux, des années cinquante, en béton et verre fumé, nous encerclent. Paul nous guide grâce à un plan d’Athènes qu’il a emporté. Il m’interroge : — Tu es étudiant à Paris ? — Oui, je suis inscrit à la Sorbonne. — En Lettres ? Tu lisais des classiques, tout le temps, dans le train. — Oui, en Lettres classiques. Et toi ? — Moi je suis en deuxième année d’Économie à Nancy. Si tu veux, on peut voyager ensemble tout un mois. Mes parents ont réservé un hôtel à Athènes pour moi. Et puis on a bien sympathisé dans le train. À chaque fois, ça commence par une désillusion, toujours suivie, quelques minutes après, par un émerveillement : à l’angle d’une rue, au loin, un temple grec sur une colline. — Mon Dieu, quelle merveille ! L’Acropole apparaît au bout d’une longue avenue, derrière une fontaine monumentale, aujourd’hui remplacée, place Omonia, par une dalle de béton, d’une laideur repoussante. — Pourquoi as-tu choisi la Grèce pour tes vacances ? Je lui demande. — D’après mes parents, il faut profiter de la fin des colonels en 1974. — La dictature ? — Oui. Les prix sont intéressants. — Moi, je veux découvrir les sites antiques. Pour Paul, les prix comptent plus que tout, les meilleures affaires, le plus judicieux rapport qualité-prix, la nourriture bon marché et les hôtels « donnés » pour rien. Moi, je suis venu pour la fascination que m’a toujours inspirée la civilisation grecque antique. Paul trouve l’hôtel Régéa, situé à quelques rues de la place Omonia, dans un capharnaüm de ruelles à angle droit et de bâtiments en béton. La façade en verre réverbère tous les bruits de circulation et la chambre est minable et étroite, mais propre ; les murs peints en vert printemps lumineux. Seulement, il n’y a, au centre, qu’un seul grand lit double. Nous redescendons à l’accueil, mais le réceptionniste n’a aucune couche supplémentaire disponible actuellement, même pas de lit pliant pour les enfants. Il nous explique qu’il fera le nécessaire pour en trouver un demain, mais qu’en ce moment, c’est très difficile, du fait de l’afflux de touristes. — Oh, ce n’est pas grave ! Après tout, les couchettes étaient encore plus petites : on peut tenir à deux dans le même lit ! Et puis à cette heure, tu auras du mal à trouver autre chose en plein mois d’août, m’assure Paul. Et puis, de quoi as-tu peur ? — De rien. Mais ce serait mieux, c’est tout. — Oui, mais l’important c’est de dormir, moi, je suis mort. — Moi aussi. Prends ta douche en premier. Paul entre dans la salle de bains pendant que je m’allonge sur le lit, totalement épuisé. Il en ressort complètement nu, un sexe énorme, au repos, pend entre ses cuisses.
6
La chambre d’hôtel de Vouliagméni est magnifique, bien qu’étroite : un grand lit double et surtout un balcon géant donnant sur la mer. Le ciel est d’un bleu intense, vibrant comme dans un tableau de Joan Miró. J’attends l’appel d’Ioánnis ; j’ai laissé mon numéro de portable et la ligne directe de ma chambre sur son répondeur.
À dix-neuf heures, ce mardi 10 juillet, je commence à craindre qu’Ioánnis ne m’ait oublié. Je prends la voiture pour me garer dans le parking géant situé devant la plage publique. À cette heure, beaucoup de Grecs quittant le littoral pour rejoindre Athènes, je trouve facilement une place. Le supermarché est encore ouvert ; j’achète un pack de bouteilles d’eau placé dans le coffre de la voiture et je reviens très vite à l’hôtel.
Aucun appel d’après le réceptionniste. J’attends.
L’aéroport n’a plus rien à voir avec celui de Glyfada, celui du bord de mer. Lorsque l’avion descendait doucement, à l’époque...