Rien qu

Rien qu'une chanson

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432 pages

Description

La mélodie du bonheur n’a jamais été si rock’n’roll...

Depuis qu’elle a perdu son mari et son fils, Nicole n’est plus que l’ombre d’elle-même. Sa meilleure amie, Mia, tente de lui redonner le goût de vivre. Un soir, au pub, elle la met au défi de se faire inviter par un bel inconnu. Nicole flirte alors avec un brun ténébreux, sans se douter une seule seconde qu’il s’agit de Zach Walters, rock star mondialement célèbre... Succombant au charme de la jeune femme, le chanteur lui propose de suivre le groupe en tournée. Les secrets du passé leur permettront-ils de former le duo dont ils rêvent ?

La mélodie du bonheur n’a jamais été si rock’n’roll...

Depuis qu’elle a perdu son mari et son fils, Nicole n’est plus que l’ombre d’elle-même. Sa meilleure amie, Mia, tente de lui redonner le goût de vivre. Un soir, au pub, elle la met au défi de se faire inviter par un bel inconnu. Nicole flirte alors avec un brun ténébreux, sans se douter une seule seconde qu’il s’agit de Zach Walters, rock star mondialement célèbre... Succombant au charme de la jeune femme, le chanteur lui propose de suivre le groupe en tournée. Les secrets du passé leur permettront-ils de former le duo dont ils rêvent ?


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Ajouté le 09 juillet 2014
Nombre de lectures 48
EAN13 9782820517395
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Stacey Lynn

Rien qu’une chanson

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Élodie Coello

Milady Romance

Chapitre premier

Face au miroir, je fronce les sourcils en dévisageant cette fille aux yeux d’un bleu sombre. Il fut un temps où mon regard brillait de vitalité. Mais maintenant… il est terne, presque inerte. Tous les efforts déployés ces quinze derniers mois pour surmonter mon deuil et commencer une nouvelle vie sont restés sans effet. J’ai laissé passer les jours et fini par capituler. Passivement, j’ai observé la fatigue tirer peu à peu les traits de mon visage.

Mais, ce soir, c’est différent. J’en ai assez de ces cernes sombres à peine recouverts de fond de teint, de cette lassitude qui pèse trop lourd sur mes épaules.

Lentement, je penche la tête d’un côté, de l’autre, je plisse les yeux, comme pour voir le monde sous plusieurs angles. Mais ce n’est qu’une illusion : j’ai toujours cet air triste et fatigué. Pourquoi ne pas ajouter du mascara ? Peut-être que plusieurs couches de triple volume noir m’aideront à voir les choses différemment. J’essaie, pour voir. Non, ça ne change rien.

En reposant brusquement le tube, je souffle d’un air décidé et m’adresse d’une voix grave à cette étrangère enfermée dans un miroir :

— J’en ai assez de tout ça.

La fille en face de moi, avec sa moue boudeuse soulignée au rouge à lèvres et ses cheveux marron chocolat, ressemble à un mirage de celle que j’étais avant, et cette image quotidienne finit par me lasser. Je la hais, je hais cette enveloppe physique de mon ancien « moi » qui porte sa dépression en étendard. Un désespoir qui se lit sur ces joues creusées, sur ce sourire triste que j’arbore telle une médaille et qui me répugne. Allez savoir pourquoi, j’en suis même venue à compter les jours qui me séparent de la date fatidique de l’accident, je marque des croix sur un calendrier imaginaire pour me rappeler que j’ai survécu encore un jour de plus dans cet enfer.

J’ai décidé d’arrêter de compter, il y a vingt-huit jours de cela, pour reprendre une vie normale. Seulement, mes efforts se sont limités à quelques tentatives misérables de me changer les idées. Ce soir, comme chaque semaine, je retrouve ma meilleure amie Mia pour un dîner en ville. Alors que je suis là à me préparer, je me rends compte que j’en ai marre. Il est temps de tourner la page, de recommencer à vivre.

J’ignore encore ce que ça veut dire exactement, mais une chose en moi se réveille, au fin fond de mon âme. Cette chose plante de petites graines d’espoir qui, peu à peu, se transforment en une envie nouvelle qui se sent à l’étroit dans cette coquille inerte.

Sans réfléchir plus longtemps, je saisis mon téléphone et envoie un texto à Mia.

 

Changement de plan. Ce soir, rendez-vous auJack’s Bar.

 

La réaction de Mia, je la vois d’ici : bouche bée et sourcils levés, elle décrypte mon message, ses yeux bleu ciel écarquillés d’étonnement. Elle doit se dire que j’ai perdu la tête. Lorsqu’elle viendra me chercher, j’aurai droit à un interrogatoire en règle dès qu’elle aura franchi le seuil. Mais je sais ce que je fais et ma détermination l’emportera.

Mia me demande par texto :

 

Tu es sûre de toi ?

 

Je réponds aussitôt.

 

Ramène tes fesses avant que je m’énerve.

 

Et Mia de renchérir :

 

Alors tu es vraiment de retour, ma belle ? Je n’y croyais plus !

 

De retour… Je ne suis pas sûre de pouvoir un jour redevenir celle que j’étais avant. Mais je compte bien étouffer ces braises tristes qui rougeoient au fond de moi et menacent encore de prendre feu, ne serait-ce que le temps d’un soir.

En levant encore une fois les yeux vers la jeune femme dans le miroir, je perçois dans son regard comme une lueur d’espoir.

Je quitte la salle de bains et referme vite la porte derrière moi en priant pour que la fille du miroir ne me suive pas. Je veux être moi, l’espace de quelques heures. Retrouver celle que j’étais, celle qui aime danser, écouter de la musique, rire… Bref, croquer la vie à pleines dents.

 

Alors que Mia et moi entrons dans notre bon vieux bar préféré, je me prends les pieds dans le tapis et trébuche. La première chose que je remarque, c’est la scène. Pour l’instant, elle est vide, mais il est encore tôt et on est mercredi. Très vite, un groupe local prendra possession des lieux. Je caresse vaguement l’espoir de finir de dîner avant le début du concert pour vite décamper avant d’entendre les premiers accords.

Et puis je me ravise.

Si je suis venue, c’est dans l’espoir de retrouver progressivement mon ancien rythme de vie, y faire face plutôt que de fuir sans arrêt. Au fond de moi, je sens ce désir s’éveiller au souvenir de toutes les soirées passées à jouer sur cette scène. Je me suis employée pendant quinze mois à oublier cette partie de moi, de mon passé. Je l’ai déracinée et l’ai jetée aux encombrants dès le jour de leur enterrement, parce que je renonçais à tout ce qui pouvait m’apporter une once de bonheur. À l’époque, j’avais l’impression qu’être heureuse revenait à les trahir. Je ne pouvais pas continuer de vivre comme si de rien n’était, en passant du bon temps, en me consacrant à mes passions, alors qu’ils n’étaient plus là.

Ce qui est fait est fait, mais ce soir je me demande si j’ai eu raison. Pour avoir la réponse, je dois franchir cette étape. Il le faut. Tout en suivant Mia jusqu’à la petite table haute, je me persuade que c’est juste pour un soir. La table à laquelle nous nous installons se situe contre une rambarde du bar surplombant la piste de danse et offre une vue directe sur la scène.

C’est notre table.

J’adresse à mon amie un sourire gêné en m’asseyant. Elle s’est montrée très patiente ces vingt dernières minutes, passant tout le trajet depuis chez moi à me raconter les rebondissements de son dernier déplacement professionnel à Los Angeles pour Callie’s, le grand magasin branché pour lequel elle travaille. Mais je sais que l’heure tourne et qu’elle ne tardera pas à me réclamer une explication.

Mia et moi sommes amies depuis l’école primaire, quand ma famille a emménagé dans la maison voisine de la sienne. Alors que les déménageurs étaient occupés à vider le camion, elle est arrivée en courant sur notre pelouse parce que son frère Elijah la poursuivait, une couleuvre à la main. Affolée, elle m’a tirée par le bras. Nous sommes inséparables depuis ce jour.

Mais, ce soir, la situation me gêne. Je suis assise là en face d’elle, les mains moites, à la même place que celle que j’occupais, étudiante, pendant mes heures de révision, dans ce même bar où nous venons chaque semaine depuis que nous avons nos diplômes en poche. J’ai vécu des milliers de choses au Jack’s Bar, mais cet endroit a beau me rappeler d’heureux souvenirs, ces bribes de vie passée sont autant de bombes à retardement menaçant d’exploser en moi à tout instant.

Je peux y arriver, il le faut. Au moins ce soir.

Je me répète ces mots inlassablement pour apaiser mes angoisses, mais c’est peine perdue. Je sens que je suis à deux doigts de me ruer dehors pour ne plus jamais revenir, j’en suis capable. Le problème, c’est que si je n’affronte pas le Jack’s, je n’arriverai jamais à avancer.

Sous le regard inquisiteur de Mia, je balbutie ma commande à la jeune serveuse en jetant autour de moi un regard circulaire. Ce bar était notre chez-nous, loin de chez nous. À part le personnel, ou les noms des groupes dont les affiches ornent les murs près des billards, rien n’a changé.

L’arrivée des bières sonne le glas : il est temps de parler. Je positionne le verre bien en face de moi sur la table et prends une profonde inspiration.

— J’en ai marre d’être tout le temps triste. Si j’ai voulu venir ce soir, c’est pour me souvenir… et passer une bonne soirée, ça fait trop longtemps.

Le sourire qui se dessine sur le visage de Mia doit faire la taille du Canada. Depuis des mois, elle n’attend que ça : que j’accepte de m’amuser. Jusqu’à ce jour, je n’ai fait que traîner les pieds et piquer des colères furieuses. Après tout, c’est bien elle qui a débarqué dans mon ancien chez-moi un mercredi soir où je ruminais mes idées noires, affublée d’un pantalon de yoga et d’un vieux tee-shirt usé. Ce jour-là, elle m’a secouée par les épaules et m’a obligée à dîner avec elle une fois par semaine.

Une boule dans le ventre, je me racle la gorge.

— Je… je me dis que peut-être… qu’il est temps de tourner la page… de recommencer à vivre. Enfin, je crois.

Ma propre maladresse me hérisse le poil.

Mia me regarde d’un air songeur et compatissant, mais je sais qu’elle essaie de décrypter ce que je lui raconte puisque, à voir la tête qu’elle fait, je n’ai pas été très claire.

— Mais ça fait plus d’un an, maintenant. Depuis, tu as déménagé et tu as monté ta propre boîte.

Elle a raison. Et, dit comme ça, on pourrait effectivement croire que j’avance, que je me remets. Mais je ne parlais pas de ça.

— Non, Mia. Je parlais de ma vie sur le plan… sentimental.

Je déteste cette pointe de timidité avec laquelle je prononce ces mots, ça me donne envie de me cacher sous la table ou de rentrer chez moi en courant pour me plonger dans mes travaux photo. Le problème, c’est qu’une telle réaction reviendrait à fuir, or c’est exactement ce que je veux combattre. L’idée de recommencer à fréquenter des hommes ne m’a pas traversé l’esprit de toute la soirée, pas même lorsque je me préparais en songeant à la coquille vide qu’était ma vie ces derniers temps. Pourtant, je mentirais si je te disais que je n’y ai pas pensé quelquefois ces derniers mois.

Mia est ma meilleure amie et je vois mes parents régulièrement, mais, à part eux…, j’ai été très seule.

En comprenant enfin de quoi je parle, Mia reste bouche bée.

— Tu veux sortir ? Avec des hommes ?

Je hoche la tête et me passe la main dans les cheveux, plus vulnérable que jamais.

— Pas forcément tout de suite, mais… ça me manque de…

Je ne sais pas comment terminer ma phrase, ni quels mots choisir pour lui dire ce que je ressens. Ce qui me manque, c’est Marc et Andrew. La vérité est là. Ils me manquent à chaque seconde de chaque jour, mais, ces derniers mois, j’ai fini par accepter leur absence. Depuis, j’ai pris conscience que la vie à deux me manque aussi, cette proximité et cette intimité que partagent deux personnes en couple, le fait de passer ses journées ensemble, de rire pendant le dîner, de savoir que l’autre ressent pour soi une affection qui va bien au-delà de la simple amitié, au-delà de l’amour familial. Je veux connaître encore ce sentiment-là.

Ou savoir que c’est encore possible.

Je n’ai pas fini ma phrase, mais Mia a déjà tout compris. Comme toujours, elle me comprend sans que j’aie besoin de parler. Dans mes yeux rêveurs, elle devine que je caresse vaguement l’idée de rencontrer un homme.

— Contente d’apprendre que tu y songes sérieusement.

Sa voix est douce et calme, mais je vois bien que son visage s’illumine. Son sourire me rappelle celui d’Andrew qui, en descendant l’escalier le matin de Noël, éclatait de joie en découvrant tous les cadeaux entassés sous le sapin. Parler d’une éventuelle rencontre amoureuse suffit à rendre Mia folle de joie.

Mais elle est aussi très dangereuse dans cet état, parce que, mis à part la mode, les deux choses qu’elle préfère au monde sont : séduire et jouer les entremetteuses. La drague, c’est son domaine. Tous les types d’hommes l’intéressent. Là, je m’aperçois que, en effleurant cette idée, je l’ai poussée à parcourir mentalement son carnet d’adresses de mecs qu’elle pourrait me présenter – ce qu’elle a l’intention de faire incessamment sous peu. Mais je ne peux pas lui en vouloir, elle est très douée pour jouer les entremetteuses.

Alors que j’observe l’excitation prendre possession de son visage, je me rends compte qu’on est amies depuis vraiment longtemps. Depuis toujours, nos personnalités sont aussi opposées que complémentaires. Mia est du genre à saisir chaque opportunité que lui tend le destin, toujours avec enthousiasme, comme si le monde lui appartenait. Elle fonce tête baissée, alors que moi je me contente de prendre des risques uniquement si on me lance un défi. Pendant toutes ces années d’amitié, elle planifiait nos aventures et je la suivais à reculons, mais seulement après qu’elle m’eut lancé sa phrase fétiche : « Cap ou pas cap ? » Après coup, j’étais toujours heureuse de l’avoir suivie. Comme cette fois où, armées de papier toilette, nous nous sommes amusées à saccager les pelouses de toutes les pom-pom girls du lycée, ou le jour où elle a échangé l’album photo de sa confrérie contre celui de la confrérie de son petit ami de l’époque. Il y a eu aussi son envie soudaine de sauter en parachute, ou encore… mon souvenir préféré : le jour où elle m’a lancé le défi d’aller draguer Marc.

Les yeux bleu ciel de Mia scintillent d’excitation alors qu’elle réfléchit encore à celui qu’elle me réserve. Son plan machiavélique prend forme dans son regard.

— Tu es sérieuse, pas vrai ? me demande-t-elle.

Je hoche la tête.

— J’en ai vraiment besoin, ce soir.

— Parfait !

Elle me tape dans les mains comme si nous venions de convenir d’un arrangement – ce dont je doute –, et j’ai comme l’impression qu’elle me donnera un gage un peu délirant avant la fin de la soirée. Cette pensée me fait sourire ; finalement, je n’ai pas aussi peur que je le croyais.

Je lui lance un regard suspicieux : qu’est-ce qu’elle mijote ? Notre commande arrive et me tire de mes interrogations. Je me sens un peu nerveuse à l’idée qu’elle manigance quelque chose. Si seulement je pouvais repousser l’échéance… Pour l’instant, je me jette sur mon hamburger pour oublier mon angoisse.

Finalement, l’éclair de malice disparaît peu à peu de ses yeux et nous nous remettons à papoter de choses et d’autres. Je me mets à lui parler des familles que j’ai photographiées cette semaine. Pendant un certain temps, Mia a insisté pour que je fasse quelque chose de mes dix doigts et de tout mon temps libre ; puisque la photo a toujours été ma passion, j’ai fini par monter ma propre entreprise. Ce n’était pas difficile : j’ai commencé par prendre mes amis en photo, en particulier ceux de mon ancien quartier, ravis de servir de cobayes, puis ils ont parlé de moi autour d’eux et les affaires se sont développées grâce au bouche à oreille.

Mia lève les yeux vers moi : ça y est, je suis dans de beaux draps.

— Revenons à nos moutons. Je veux que tu dragues quelqu’un ce soir.

Stupéfaite, je recrache ma gorgée de bière. Quelle horreur, j’en ai mis partout sur la table ! Rouge comme une pivoine, je mets ma main devant la bouche. En face de moi, Mia pouffe de rire.

Je secoue la tête pour manifester mon refus, mais je vois dans ses yeux qu’elle ne me laisse pas le choix.

En réponse, je lui jette un regard noir ; c’est comme si nous nous disputions sans prononcer un mot. Pas besoin de parler : elle me défie de le faire, aucun doute là-dessus. Même sa phrase fétiche brille dans ses yeux sans qu’elle ait besoin de la prononcer. La dernière fois qu’elle m’a regardée comme ça remonte à deux ans, lorsqu’elle me défiait de me baigner nue dans le lac près de la maison de campagne de mes parents. C’était en plein jour, dans un lac bondé de jet-skis et de skieurs nautiques.

C’est la toute première fois qu’elle me lance un défi depuis l’accident, justement le soir où je décide de reprendre une vie normale : l’association des deux fait naître en moi une petite étincelle d’excitation.

— Hors de question ! Je suis venue passer une soirée tranquille à écouter un peu de musique. Je ne pense pas…

Ma voix s’éraille. Je n’ai pas flirté depuis tellement longtemps, je ne suis même pas sûre de me rappeler comment on fait. Et puis, lorsque Mia est dans cet état de jubilation, ce n’est même pas la peine d’envisager de discuter. Elle promène son regard sur les autres clients du bar et mon estomac se noue. Bon sang, elle va vraiment me pousser à le faire !

— Mia…

Impossible de négocier, elle me coupe la parole en levant la main et fronce les sourcils.

— Cap ou pas cap ?

Et merde. La dernière fois que j’ai refusé de relever un défi, j’avais treize ans. L’idée – même vague – de me dégonfler ce soir me provoque des douleurs dans chaque fibre de mon enveloppe corporelle. Les yeux rivés sur ma meilleure amie, je la regarde faire voler ses longs cheveux blonds dans un mouvement théâtral et arborer un grand sourire comme si elle venait de remporter le jackpot. C’est le cas : malgré ma crainte d’échouer misérablement, je ne peux pas refuser et elle le sait très bien.

— Bon, d’accord. Qu’est-ce que je dois faire ?

Avant de répondre, elle passe en revue les clients qui nous entourent et mon pouls s’accélère dangereusement à chaque seconde. Je n’arrive pas à croire que j’entre dans son jeu. Tout ce que je voulais, c’était passer une bonne soirée dans l’endroit que je préfère au monde et boire quelques verres en écoutant un concert pour la première fois depuis quinze mois. Il n’en faut pas beaucoup pour me convaincre de faire n’importe quoi.

— C’est facile. Je te défie d’aller flirter avec la personne de mon choix, et, pour pimenter un peu la chose… (Son sourire s’élargit jusqu’aux oreilles, mes sourcils se crispent et la curiosité me ronge.) Si tu convaincs le mec de te payer un coup à boire, je t’offre une nouvelle paire d’escarpins.

— Tu plaisantes ?

— Non. Je vais même te simplifier la tâche.

En penchant sa bière en direction du comptoir, elle m’indique l’angle où deux hommes discutent. Un des deux, un grand blond, parle à l’autre en faisant de grands gestes avec les bras. De loin, j’observe qu’ils ont à peu près notre âge, peut-être un peu plus. La beauté du blond est presque scandaleuse, mais je ne vois pas très bien l’autre : il est tapi dans l’ombre et sa casquette de base-ball est tellement enfoncée sur sa tête qu’elle lui couvre les yeux.

Je me retourne vers Mia en poussant un grognement.

— Ils sont dans le coin au comptoir. Typiquement l’endroit où on se réfugie pour faire passer le message : « Fichez-moi la paix », tu le sais très bien.

— Ouais, mais ils sont deux, et seul l’un d’eux doit te payer à boire. Je suis sûre qu’en minaudant tu obtiendras une bière. Alors remonte un peu ta jupe histoire de montrer tes jambes de rêve et fais en sorte de mériter tes futurs nouveaux escarpins.

En poussant un soupir, je regarde ma jupe noire déjà quelques centimètres au-dessus du genou et je lève les yeux vers Mia. Mes jambes de rêve ? Longues et toniques, peut-être. Mais si l’une de nous a un corps de danseuse sans jamais faire le moindre effort, c’est bien Mia. C’est elle qui a des jambes de rêve.

Une partie de moi veut prendre la poudre d’escampette, et l’autre partie – celle que je commence à retrouver – a très envie d’une nouvelle paire d’escarpins sublimes et hors de prix.

— Bon, d’accord.

Je me dirige nerveusement vers le comptoir, les jambes en coton. Mon corps entier est pris de tremblements de peur, d’énervement et d’excitation, puis une pensée me foudroie : « Qu’est-ce que je fiche ici ? » Quand j’arrive près du bar, le grand blond me décoche un sourire en coin et se tourne vers son ami. Je n’ai même pas essayé de flirter et déjà le sentiment d’échec me glace le sang.

Jetant un regard à Mia par-dessus mon épaule, je l’aperçois qui me sourit et me fait un petit signe de la main pour m’encourager. Je pose les verres vides sur le comptoir et attire l’attention du barman. Lorsque celui-ci se retourne, toutes mes craintes et mes intentions de drague s’envolent en une fraction de seconde.

 

Chapitre 2

— Pete !

Ma voix trahit ma joie de découvrir mon barman préféré, mais aussi mon ancien patron et propriétaire du Jack’s. Soit dit en passant, la raison pour laquelle son bar s’appelle le Jack’s et pas le Pete’s reste un mystère pour moi. Un grand sourire se dessine sur mon visage, chassant toute l’anxiété que générait l’idée d’aller draguer les deux mecs accoudés au comptoir juste à côté de moi. Pete n’est pas seulement un ancien patron, c’est un ami que les drames que j’ai traversés m’ont presque fait oublier. C’est si bon de le revoir…

En posant les yeux sur moi, il se fige de surprise et son air effaré me fait sourire de plus belle. Lentement, il cligne des yeux une fois, puis deux, comme s’il voyait un fantôme.

Je hoche la tête en réponse à ses questions silencieuses.

— Nicky ?! Mais ça fait un bail, ma puce !

Je n’ai pas le temps de réagir, ses grandes mains me soulèvent déjà presque par-dessus le comptoir et il m’enveloppe de ses gros bras d’ours pour me serrer si fort que c’en est presque douloureux. Le bord du comptoir s’enfonce dans mes hanches et je n’ai qu’un souci en tête : est-ce que ma jupe n’est pas remontée trop haut ?

Il me serre encore et me balance de haut en bas ; lorsqu’il en a fini avec moi, je m’aperçois que j’ai les larmes aux yeux. Il m’a tellement manqué !

D’un vif coup d’œil, il regarde autour de nous comme pour vérifier que personne ne nous prête attention – ou s’assurer qu’aucun client n’a besoin de lui – et il pose sa main sur la mienne pour la saisir fermement. Son regard me transperce et m’empêche de tourner la tête ailleurs.

— Comment vas-tu ?

Du revers de la main, je chasse la larme solitaire qui roule sur ma joue en lui adressant un triste sourire.

— Ça va… C’est pas facile. Mais je crois que je vais mieux.

Je marque une pause et désigne le bar d’un mouvement de la main.

— C’est bon de revenir ici.

Il hoche la tête et prend un air grave.

— Tant mieux. Tu es ici chez toi, Nic.

À l’autre bout du comptoir, un client l’appelle et Pete se dirige vers lui sans me quitter des yeux.

— N’oublie jamais ça, tu m’entends ? ajoute-t-il.

— J’en déduis que tu viens souvent ici ?

En me retournant, je vois le grand blond m’adresser un sourire particulièrement chaleureux. On ne dirait pas qu’il me fait du gringue, mais qu’est-ce que j’en sais, finalement ? Je n’ai pas le souvenir de m’être déjà fait draguer dans un bar, il n’y a jamais eu que Marc.

Je souris poliment, consciente que Mia ne perd pas une miette de notre échange, et résiste à la tentation de me tourner vers elle.

— Je travaillais ici pendant mes études. Il y a bien longtemps…

Tout en parlant, j’examine l’inconnu de plus près. Il est grand, très grand. Mince, tout en étant musclé. En revanche, sa coiffure laisse à penser qu’il est là un peu par hasard : ses longs cheveux blonds lui donnent l’air d’un surfeur venu tout droit de la côte californienne, mal à l’aise dans ce bar mal famé au cœur du Mid-Ouest.

Il hoche la tête : ma réponse lui convient. Ne sachant pas trop quoi lui dire d’autre, je lui tends alors une main maladroite.

— Je m’appelle Nicky.

Il me serre la main.

— Jake. Et voici mon ami Zach.

Un haut-le-cœur se coince dans ma gorge lorsque mes yeux se posent sur le type à la casquette de base-ball, apparemment baptisé Zach. Ses yeux sont d’un vert si clair qu’on les croirait presque transparents. Leur pouvoir hypnotique me paralyse. À la simple vue de cette couleur si limpide, j’oublie pourquoi je suis là en face de lui.

Zach me sourit à peine et hoche la tête.

— Enchanté !

Il n’a pas l’air enchanté du tout. J’aimerais détacher mes yeux de lui, mais je n’y arrive pas. Le ton de sa voix trahit une certaine méfiance à mon égard et je le surprends à jeter de brefs coups d’œil autour de lui comme s’il ne voulait pas être vu en train de me parler. Je fronce les sourcils ; j’oubliais que ces types sont installés à l’angle du comptoir et ne tiennent pas à être dérangés.

Le petit rire étouffé de Jake interrompt mes pensées. Si je ne flirte pas avec ces gars-là tout de suite, adieu les nouvelles chaussures. C’est bon, j’abandonne. Je ne suis pas encore en état de draguer pour arranger ma vie. En revanche, peut-être qu’une pointe d’honnêteté peut marcher, au risque de paraître pathétique.

J’esquisse un sourire et repousse mes cheveux derrière mes épaules en regardant Jake. Il a toujours l’air de s’amuser et son regard alterne entre Zach et moi.

Allez, je me lance.

— Je me disais que vous pourriez peut-être me donner un coup de main.

Le visage de Jake s’illumine alors que celui de Zach s’assombrit.

— Pour faire quoi ? me demande-t-il, plus méfiant que jamais.

Il est évident qu’il ne compte pas me faciliter la tâche ; je prends alors une profonde inspiration et me tourne vers Jake le Bienheureux.

— Mon amie vient de me lancer le défi de draguer quelqu’un ce soir. Si je parviens à me faire payer une bière, elle m’offre une nouvelle paire de pompes. Et puisque les jeux de séduction, c’est pas ma tasse de thé…

Je suis parfaitement consciente que ce charabia doit leur paraître insensé. À chaque seconde, mes nerfs se crispent de plus belle tandis que leurs visages restent figés. Mais je ne dois pas me décourager.

— Si vous faites signe à Pete et lui commandez à boire pour moi, il ne vous fera sûrement pas payer, ça ne vous coûtera pas un cent.

Je me mords la langue et souris nerveusement. À cette seconde précise, j’ai une folle envie de me cogner la tête contre le comptoir pour oublier combien j’ai l’air ridicule : ça ne marchera jamais.

Une seconde passe dans un silence pesant, puis Jake éclate de rire. Zach s’adosse à son siège et promène son regard le long de mes jambes avant de se fixer sur mes escarpins rouges. Mes genoux se mettent à trembler sous la chaleur que me procure ce regard posé sur moi. Je suis complètement désarçonnée, c’est la première fois que quelqu’un me regarde comme ça depuis presque un an et demi. J’aimerais me détourner de lui parce que Jake est beaucoup plus rassurant, mais les yeux de Zach quittent mes pieds pour revenir à mon visage, et il me décoche un grand sourire.

Il est sexy. Je n’arrive pas à croire que je sois capable de remarquer une chose pareille, mais, bon sang, il est vraiment sexy ! Avec ce sourire, ce type doit se faire draguer à longueur de journée, et moi je suis là, à bafouiller des inepties sur ma médiocrité en tant que séductrice et sur de nouveaux escarpins qui me font rêver. Génial…

— Tu n’as pas l’air d’avoir besoin de nouvelles chaussures.

Sa voix traînante me donne des frissons dans le dos. Mais qu’est-ce qui m’arrive ?

Je regarde de l’autre côté du bar parce qu’il me faut absolument détourner les yeux de cet homme. Soudain, je comprends que cette remarque était plutôt une question et qu’il attend une réponse.

— Je suis une fille. Les filles ont toujours besoin de nouvelles chaussures.

Jake semble réprimer un fou rire en me fixant et je me demande alors si ce type est toujours aussi gai.

— Si j’ai bien compris, tu flirtes avec nous, on t’offre un verre – qui ne nous coûtera rien – et tu gagnes une nouvelle paire de pompes. Mais tu n’attends rien d’autre de nous ? De Zach, en particulier ?

Je penche la tête sur le côté en regardant le vide quelque part entre eux deux. Je suis un peu confuse.

— Je devrais attendre autre chose ?

Le rire de Jake se libère et il assène une vigoureuse tape dans le dos de Zach. Mes joues rougissent à me brûler ; je passe pour une idiote et je n’ai vraiment pas envie de regarder Zach, pourtant je ne peux pas m’en empêcher.

Ce dernier sourit et secoue la tête comme s’il n’arrivait pas à croire ce que je viens de dire. D’ailleurs, moi non plus, mais j’ai l’impression qu’il y a autre chose qui m’échappe complètement.

— Non, pas du tout, me répond-il enfin. Je t’offre un verre si tu réponds à une question.

Je hausse un sourcil, pendue à ses lèvres.

— Pourquoi ton amie nous a choisis ? dit-il. Et pourquoi te lance-t-elle le défi d’aller draguer quelqu’un ?

Son sourire me procure des sensations que je n’avais pas éprouvées depuis des années, ce qui me trouble encore plus que ce qu’il vient de dire.

— Ça fait deux questions, fais-je remarquer.

Je glisse mes doigts dans mes cheveux en espérant qu’il ne remarque pas que mes mains tremblent légèrement.

Il boit une gorgée de sa bière et je me surprends à poser les yeux sur le tissu de sa chemise grise tendue contre son torse, puis sur sa pomme d’Adam qui bouge lentement. Soudain, un flot de sensations totalement incohérentes me parcourt ; je déglutis et cligne des yeux pour redescendre rapidement sur terre. Je dois avoir un sérieux problème, parce que je n’arrive pas à détourner le regard de cet homme. Ce soir, j’étais censée passer un moment agréable, pas baver sur le premier type sexy que je rencontre.

— C’est vrai.

Dans un haussement d’épaules nonchalant, il pose un coude sur le comptoir et… me regarde.

Bon sang. Je me mordille la lèvre et cherche à attirer le regard de Pete en souhaitant qu’il remarque mon verre vide : et si c’était lui qui m’en offrait un ? Et zut, au diable ces foutues chaussures, je peux m’en acheter une paire moi-même ! La présence de Zach provoque des choses étranges en moi, je ferais mieux de prendre mes distances une bonne fois pour toutes.

Mais je n’y arrive pas, parce que je n’ai pas encore remporté le défi lancé par Mia et que ma fierté n’admettra jamais que je retourne à ma table sans un verre à la main.

En espérant que cette réponse lui suffira, je murmure :

— Mia me déteste, voilà pourquoi.

Lentement, je tourne la tête vers Zach et il opine du chef, comme si tout s’expliquait. Sauf que, évidemment, ça n’explique rien du tout, mais il n’a pas l’air de s’en soucier.

Quoi qu’il en soit, il jette un regard complice à Jake et lui fait un clin d’œil. Tous les deux attendent quelque chose de moi, je ne sais pas quoi. Cette situation commence à me mettre mal à l’aise, je n’y comprends plus rien.

— Ton amie s’appelle Mia ? me demande Jake.

Je confirme d’un hochement de tête.

— Pourquoi tu ne lui dis pas de nous rejoindre pour boire un verre ? propose-t-il.