Sa rose de douleur

Sa rose de douleur

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Français
236 pages

Description

C’est un roman sur l’amour et l’amitié, sur la perte de l’amour et de l’amitié, comme des illusions politiques. C’est aussi un hommage à la littérature et à la Bretagne, horizons de tous les voyages, par la voix du narrateur, bouquiniste vieillissant et désabusé.


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Date de parution 26 janvier 2018
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EAN13 9782414145386
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-14536-2
© Edilivre, 2018
Pour Jeannie, Laura et Théo
A Jean
… Sa rose de douleur illuminée brillait dans un tel éclairage…
Gregory CORSO « Pour KR qui se tua dans la prison de Charles Street »
Quiet now
… Nous marchions d’vant nous, dans l’brouillard, On distinguait des gens maussades, nous, nous suivions un corbillard emportant l’un d’nos camarades…
… Mon Dieu, qu’ça fait froid dans l’dos ! Et pis c’est qu’on n’allait pas vite. La moell’se figeait dans les os. Ça puait l’rhume et la bronchite…
Aristide BRUANT « Fantaisie triste »
5 Janvier.
Le problème avec les enterrements civils, c’est que c’est pas très gai. Evidemment, c’est pas ce qu’on demande à un enterrement, à priori ; mais quand même : la cérémonie, à l’église ça vous a une autre allure : d’abord, on est assis, au moins de temps en temps ; c’est abrité, à défaut d’être vraiment confortable, et puis, la liturgie, la musique, cet environnement solennel, favorisent le recueillement. On a beau être athée, on est pas insensible à l’atmosphère. Et, éventuellement, on hérite de quelques grenouilles de bénitier du quartier : ça peuple un peu, en cas de besoin. Là, aucune chance : quand on a des parents anarchistes, espagnols de surcroit, et qu’on l’est sensiblement soi même, il est pas question de mettre un doigt de pied dans une église ou alors pour y mettre le feu, peut être… Toujours est il qu’on s’est tous retrouvés dehors, au milieu des autres tombes, et que ça n’a pas trainé : le froid nous est tombé dessus comme un pitt-bull enragé, on aurait pu attrapper la mort, c’est parfois contagieux. Quelqu’un a lu un poème de GARCIA-LORCA ou de MACHADO, je ne me souviens plus très bien ; Marie, sa fiancée, comme il disait, passa sur une radio K7 une chanson de Léo FERRE, tirée d’un poème de VERLAINE : « Si tu ne mourus pas dans mes bras » qui me tirait toujours les larmes. Là, c’était sinistre et pathétique, et nasillard en plus. Je pensais à la « Marie » d’APOLLINAIRE qu’il avait mis en musique aussi. Est ce qu’elle la connaissait ? Est ce que Milig l’avait « aimée à peine » ? Puis, rien : seulement le cercueil qu’on descend et les gens qui défilent devant et jettent un œillet ou une tulipe noire : c’est moi qui avais demandé ça, dans le faire part du journal, ce sont les fleurs qu’il aimait. Il y avait là, d’anciens collègues qui avaient fait le déplacement, le peu de famille qu’il lui restait en France et quelques vieux amis comme Minh et moi, et Paul bien sûr, « Cousin », (le mien) comme il l’appelait, venu en voisin. Mourir un premier Janvier, ça vous garantit pas la foule : on est toujours pas remis du réveillon et on pense pas à regarder la nécro, pour démarrer l’année on a vu mieux. Une jeune femme se tenait un peu en retrait ; elle semblait perdue et ne connaitre personne. Sur le moment je n’y fis pas attention, trop absorbé par mes pensées noires, et c’est seulement au moment de franchir le portail que je devinais qui elle était : Soledad, bien sûr, la fille de Milig ! J’aurais pu y penser plus tôt parce que je savais qu’il l’avait revue quelques mois auparavant, plus de vingt ans après la rupture. Elle avait sans doute dû affronter sa mère pour venir le voir, sa mère qui n’avait rien pardonné, jamais. Milig ne m’avait pas dit comment elle l’avait retrouvé : lui avait il seulement posé la question ? Il semblait presque indifférent. Elle était déjà arrivée au tournant de la rue et, le temps de lui courir après, elle avait disparu.
How deep is the ocean
1 Nous passâmes quelques jours à Baradoz, le blockhaus que le père de Paul avait rénové après la guerre, qui regardait la mer de trois cotés au bout de la presqu’ile. Les bateaux dans la baie, le phare au loin, l’le d’YOK, un spectacle dont je ne me lassais jamais et lui non plus puisqu’il n’était jamais parti. Nous bûmes beaucoup ces quelques jours en évoquant les 2 souvenirs communs et je fumai plusieurs cigarettes qui réveillèrent mon RGO , un réveil douloureux. Paul nous montra ses nouvelles photos qu’il s’apprêtait à exposer dans une galerie nantaise : il photographiait essentiellement des poissons morts qu’il récoltait chez les pécheurs du coin qui le connaissaient depuis toujours, avec lesquels, pour certains, il avait été à l’école. Je lus un extrait de la plaquette de présentation : « … Je suis Poissons ascendant Poissons, ce sont des photos de famille. » « Pourquoi morts alors ? » « On est toujours mort sur les photos, arrêté pour toujours. Je ne suis pas caméraman. C’est comme une Vanité pour les humains. C’est pour ça que j’y mêle souvent des objets ou des corps de femmes, de beaux corps… » – Félicitations, tu es devenu philosophe ! – Te fous pas de moi. Il faut toujours expliquer son travail, se justifier. – Non, c’est vraiment bien, sans blague, je suis sur que ça va marcher. – J’espère, parce que je suis fauché ; les tirages coutent cher et il faut entretenir la baraque… Il peignait aussi ; des tableaux abstraits à la manière d’Eugène LEROY, une peinture épaisse dans laquelle on pouvait deviner des formes en filigrane, si on savait voir. – Tu sais que, finalement, je ne fais que perpétuer une tradition locale : plusieurs peintres presque célèbres ont séjourné ici tous les étés : ELLEOUET, DEGOTTEX, DEYROLLES, presque toute « l’abstraction lyrique ». Je ne l’ai appris que tout récemment. Personne ne semble s’en souvenir. – Oui, c’est étrange. La commune aurait pu s’en réclamer pour se faire mousser. – Tu sais comment ils sont : y’a déjà plus de pain à midi même en plein été. Ils feraient plutôt fuir les touristes en leur crevant les pneus s’il s’avisait qu’il y en ait trop. Alors, la peinture… – En tout cas, on a sans doute dû les croiser un jour ou l’autre sans le savoir ; si ça se trouve ELLEOUET connaissait Jojo et biberonnait avec lui chez la mère PRIGENT. Nous marchâmes aussi, jusqu’à GOINDREZ, PENFUL, et même la petite chapelle avant de retourner au port : tous nos lieux, les hauts lieux qu’on avait partagés avec Milig. Nous passâmes devant le petit manoir qui avait appartenu à la famille et que mon arrière grand-mère avait dû vendre pour subvenir aux besoins de son fils cadet, Jojo, l’affreux Jojo, le poivrot, le bossu absent au monde et à lui-même, qui finit par la ruiner. La première chose qu’il fit quand je lui présentai Minh, c’est se déculotter pour lui montrer ses varices ! Mais tout le monde l’aimait bien quand même, même si, lui, semblait n’aimer rien ni personne en dehors de la bouteille. Quand on lui demandait pourquoi il buvait tant, il répondait innocemment : « pour rafraichir. » comme s’il était la proie d’un feu dévorant, un infernal brasier intérieur ; et, quand son verre était vide, il disait : « les mouettes ont pied » et on le resservait. Il nous vendait le peu de poissons qu’il allait pécher avec sa plate sans moteur. Il ne savait pas nager
et, un jour, il fut sauvé par mon père alors qu’il était tombé à l’eau. Nous passâmes devant la maison sur le port où nous étions jusqu’à quarante l’été, en fait, trois maisons qui donnaient sur la même cour et où s’entassaient les diverses branches de la famille STEPHAN d’origine, quelqu’ait été leur nom par la suite. Il n’en restait plus qu’une dans la famille : celle d’une petite cousine qui habitait loin d’ici et qui n’y venait plus. Paul était un STEPHAN, parce que ses deux parents s’appelaient STEPHAN bien que n’étant pas de la même famille. Tous deux d’origine ouessantine, plus lointaine pour son père. Le cimetière d’OUESSANT est plein de STEPHAN et de MALGHORN, à croire qu’il n’y a que deux familles sur l’ile, un peu comme ces ilets antillais ou l’endogamie confine à la consanguinité. J’avais un rapport bizarre avec ça : j’y étais allé plusieurs fois ; nous y avions encore quelques terrains tout à fait inutiles, trop petits et évidemments inconstructibles. Qui voudrait de toutes façons construire sur un bout de falaise battu par les vents et les tempêtes sans même un seul arbre pour s’abriter ? Les héritages s’étaient trop bien transmis sur cette ile contrairement au continent : pas de cadets ici ! Et, de génération en génération les terrains se faisant de plus en plus petits, ça avait contibué à la ruiner. Il semblait même que deux de nos propres terrains soient situés sur l’aéroport actuel, ce qui signifiait qu’on n’avait même pas pris la peine de demander leur avis aux trop nombreux propriétaires ou même de les exproprier. Ma dernière visite remontait au passage de l’an 2000, quand j’avais voulu fuir les fêtards et les messianistes de tous ordres et, si j’étais toujours transporté par ces paysages à la fois majestueux et sinistres, surtout la nuit, comme une vision d’un enfer minéral éclairé par les rayons bleus de ses phares, j’étais beaucoup moins convaincu par son humanité : pour les iliens, on restait toujours des étrangers, quoiqu’on fasse, même après des années de résidence et, pour les touristes qui y avaient leurs habitudes, on était des intrus : vous descendez sur une plage apparemment déserte et vous voyez arriver un parisien qui vous regarde comme si vous aviez pénétré dans sa chambre à coucher pour y violer sa femme ! Je ne me sentais d’affinités ni avec les uns ni avec les autres même si j’avais beaucoup aimé « Filles de la pluie » le prix Goncourt 1912, dont je conservais précieusement un exemplaire illustré par Mathurin MEHEUT et qui évoquait la vie rude et quotidienne, comme les légendes de l’ile. Mon aïeule était une de ces filles de la pluie arrivées à BREST pour fuir la misère et rejetées par les continentaux qui les considéraient comme des putains, ce qui était parfois vrai : avec la garnison là bas et les marins ici, on pouvait survivre… En tout cas nul besoin de ces filles pour faire venir la pluie à BREST ! Elle avait fini par épouser un gendarme qui mourut en tombant de cheval et lui laissa un bel héritage. Le père de Paul, aussi, hérita ; d’une entreprise florissante qui ne le resta pas bien longtemps : l’alcool et le jeu ne sont pas très compatibles avec les affaires. Cependant, il réussit à se maintenir à flots jusqu’à la retraite. J’aimais beaucoup sa désinvolture, son humour anglais très distancié qui lui fut très utile quand sa femme, la sœur de ma mère, partit sans laisser de traces. Des rumeurs circulèrent dans la famille quant à une éventuelle fuite avec un étranger de passage mais nul n’en sut jamais rien. Paul avait trois ans. Il n’en parlait jamais ; il s’occupa de son père jusqu’au bout ; il l’aimait profondément et partageait son tempérament lymphatique, son gout pour le Bourgogne et le Whisky et, une fois même, une de ses maitresses.
1. Baradoz : paradis en breton 2. Reflux Gastro Oesophagien.