192 pages
Français

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Description

Saraya adore sa vie. Son boulot de profileuse au sein de la police la passionne et elle a les meilleurs amis du monde. Sa boss, Angie, se félicite d’ailleurs tous les jours de l’avoir recrutée : Saraya n’a pas son pareil pour dresser le profil psychologique des criminels. Elle est douée. Peut-être un peu trop même... Mais tous ignorent que ce n’est pas une femme ordinaire : c’est une Empathe.


Les Empathes, ces êtres aux pouvoirs particuliers, vivent parmi les Humains en toute discrétion. L’harmonie règne, les humains ne se doutent de rien, jusqu’au jour où tout bascule. Le monde des Empathes est en effervescence : de nombreuses jeunes femmes empathes meurent dans des circonstances étranges. Saraya se voit confier la mission de débusquer et d’arrêter le mystérieux assassin. Mais comment faire sans révéler ses pouvoirs ? Pourra-t-elle compter sur ses amis humains ? D’autant que Saraya a un rôle plus grand à jouer que celui de profileuse et qu’elle est en grand danger.


Sans qu’elle ait son mot à dire, son peuple lui assigne un guerrier pour la protéger. Beau, brun, ténébreux, un chouïa mégalo, macho et autoritaire, un cocktail détonant qui risque de provoquer des étincelles avec l’impétueuse Saraya.


Commence alors une chasse à l’homme endiablée. De leur réussite dépendra l’avenir de tout un peuple.

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Nombre de lectures 5
EAN13 9782378121112
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Prologue : discussion entre Dieux
Dans les cieux, plusieurs siècles avant notre ère.
tareden se présenta à la salle du Trône afin de solliciter une entrevue avec Dieu. S Chaque fois qu’elle entrait dans cette pièce, la jeune Déesse ne pouvait s’empêcher d’être impressionnée. Il n’y avait pourtant rien d’ostentatoire : pas de dorures ou de lustres en cristal, pas de meubles clinquants ou de vitraux aux couleurs criardes. Juste deux fauteuils en bois finement sculpté, à haut dossier et à l’épaisse assise en velours rouge, faisant office de trônes, sur une petite estrade haute de trois marches. En contrebas, deux autres sièges presque identiques, bien que pourvus d’un dossier un peu moins haut et d’un velours crème. Le tout placé au centre de la salle, dont la particularité ne tenait pas dans sa dimension, plutôt raisonnable, mais dans sa forme arrondie. Ses murs blancs étaient recouverts de tableaux représentant les Dieux précédents, tous figés dans la même pose, assis dans cette même salle, sur la même cathèdre. Cela donnait un effet miroir assez perturbant, il faut le reconnaître. D’où venaient ces portraits? Personne ne peut le dire. Dès qu’un Dieu décidait de s’endormir et de transmettre le flambeau à son descendant, le tableau apparaissait à côté de ses congénères. D’un ample mouvement de la main, le père, installé sur le trône, invita sa fille à prendre place sur le siège qui lui était destiné, face à l’estrade. — Stareden, ma fille, dit Dieu, quel est l’objet de cette demande si formelle ? — Père, si j’ai souhaité cette entrevue, c’est pour implorer votre clémence pour le peuple Empathe. — Tu sais pourtant qu’ils ont mérité cette punition. Ce sont eux qui ont déclenché les hostilités contre les Humains. Le ton était sévère mais le regard, doux. — Effectivement, mais cela fait si longtemps ! Il s’agit maintenant d’une nouvelle génération. Pourquoi lui faire payer les erreurs de ses ancêtres ? argumenta la jeune Déesse d’une voix implorante. Je vous en prie, mes protégés sont de plus en plus mélancoliques. Cela m’inquiète et m’attriste. Je crois qu’ils ont compris la leçon. Ne pourrait-on pas leur donner une seconde chance ? Ils ont besoin de retourner vivre auprès des Humains. — Je reconnais bien là ton côté empathique, sœurette, dit Anthon, son frère, qui venait d’entrer à son tour dans la salle. Le jeune Dieu avançait, un sourire aux lèvres. Son visage serein à la peau parfaite était encadré d’une lourde chevelure aux boucles brunes qui se soulevaient légèrement au rythme de ses pas. Le bleu impossible de ses yeux était assombri par de longs cils couleur de la nuit. Il était l’incarnation parfaite de ce que les Hommes imaginaient pour ceux qu’ils appelaient « anges ». — Tiens, bonjour, Anthon. Je ne m’attendais pas à te voir ici ! s’étonna la Déesse.
Malgré une incontestable ressemblance, marquée, entre autres, par le bleu de leurs yeux, la perfection de leur peau et leur bouche aux lèvres pleines, les longues mèches couleur de blé mûr de Stareden formaient un joli contraste avec la sombre chevelure de son frère. Assis côte à côte, après qu’Anthon en eut reçu l’autorisation par son père, l’effet était saisissant de beauté. — Ton frère a sollicité un entretien, au sujet, lui aussi, de ses protégés. Les grands esprits se rencontrent, constata Dieu, les sourcils arqués, mais la bouche étirée en un sourire bienveillant. — Eh bien, cela tombe bien, reprit Stareden. Anthon, aide-moi à convaincre Père à, au moins, alléger la peine des Empathes. Cela sera d’ailleurs bénéfique pour les Humains, lança-t-elle. — Vraiment ? Et en quoi cela concerne-t-il mes ouailles ? s’enquit Anthon. — Eh bien, si les deux races sont réunies, elles pourront à nouveau s’entraider dans l’évolution positive de leurs civilisations. Je sais très bien que depuis le Châtiment et l’exil de mes protégés, non seulement les Humains n’ont plus évolué, mais ils ont régressé. — Qui t’a dit ça ? — J’ai mes informateurs, figure-toi, comme je sais pertinemment que tu as les tiens. — Je ne vois pas… — Anthon, le coupa son père d’un ton sans appel, je te rappelle que tu es un Dieu, tu n’es pas censé mentir ! La remontrance fit monter le rouge aux joues d’Anthon. On ne contrariait pas impunément son père surtout lorsque celui-ci était le Dieu tout puissant dont un seul froncement de sourcils suffirait à provoquer un tsunami. — Bon, admettons, reprit Anthon, embarrassé. De toute façon, je suis d’accord avec toi, Stareden. C’est la raison de ma présence ici. Les Humains piétinent et cela n’amène rien de bon. Lorsqu’ils vivaient en harmonie avec les Empathes, ils passaient leur temps à créer, inventer, édifier. Leur ingéniosité était sans limites. Les constructions de pyramides, la création de bijoux ou vaisselle superbes malgré leurs outils archaïques, les tombeaux majestueux élevés à la gloire de leurs rois ou empereurs, c’était fabuleux. Ils se posaient des questions, se réjouissaient de la beauté, cherchaient comment améliorer leur situation ou celle du monde. Ils s’adonnaient aux mathématiques, à la philosophie ou la physique, juste pour le plaisir. — Et qu’est-ce qui les a fait changer d’après toi ? l’interrogea sa sœur. — Dès qu’ils ont été séparés des Empathes, ils ont tout oublié. Je crois qu’ils sentaient qu’on leur avait enlevé quelque chose, mais ils ne savaient pas quoi. Ils ont comblé ce vide par des affrontements aux motifs divers : pouvoirs, guerres de territoire, religions, conflits ethniques… Alors, en effet, ils ont régressé. Dans le courant du Xe siècle, certains Empathes jugèrent qu’ils n’étaient pas considérés à leur juste valeur. Après tout, ils étaient pourvus de dons naturels, ce qui n’était pas le cas des Humains. À leurs yeux, cela soulignait, de toute évidence, leur prépondérance ainsi que la préférence des Dieux. L’idée fit son chemin jusqu’à influencer une grande partie du peuple empathe au point de déclencher la Guerre au XIe siècle, afin d’affirmer leur supériorité. Le peuple humain, bien entendu, ne l’entendit pas de cette oreille et réagit avec force et violence. Cent ans plus tard, face à l’hécatombe qui perdurait, les Dieux durent intervenir afin d’éviter la disparition de l’une ou l’autre race. En punition, les Empathes furent bannis de la Terre et expédiés sur une dimension parallèle baptisée « Le Territoire ». Quant aux Humains, tout ce qui concernait l’autre peuple fut effacé, purement et simplement, de leur mémoire. — A contrario, reprit Stareden, les Empathes vivent sur le Territoire presque comme au premier jour où nous les y avons expédiés. Ils se sont bornés à améliorer leur vie quotidienne grâce aux connaissances acquises au temps où ils demeuraient sur Terre, mais sans rien d’exceptionnel. Ils agissent comme des automates, analysant, sondant l’impact sur leur interlocuteur de chacun de leur acte ou mot. Disséquant, étudiant les réactions avant de répondre à une simple question. Pas la moindre spontanéité ! C’est à mourir
d’ennui. Ils ont des dons naturels, mais ne savent plus quoi en faire. Ils ont besoin des Humains, répéta-t-elle en levant le regard vers son père, ils méritent vraiment une seconde chance, ils sont si adorables. — Adorables… adorables…, ne put s’empêcher de relever Anthon, pas si adorables que cela quand on considère ce qu’ils font à certains de leurs petits garçons. Il regretta de suite sa réflexion en voyant les yeux de sa sœur embués de larmes. — Excuse-moi, Stareden, je ne voulais pas te faire de peine, s’empressa-t-il d’ajouter, contrit, en posant la main sur son épaule. — Ne t’excuse pas, Anthon, car tu as raison. Cela me fait mal lorsque je pense à ces enfants. J’ai bien compris, qu’au départ, tout cela était motivé par la peur. Les devins de l’époque avaient prédit la Terrible Guerre qui opposerait les deux races, et cela, bien avant son déclenchement. Leur inquiétude était légitime. Mais ce qui leur parut le plus inconcevable et surtout inacceptable était que les hostilités, selon leur prophétie, seraient engagées par leurs compatriotes. Autrement dit, leur peuple serait responsable des affrontements qui entraîneraient la mort de dizaines de millions d’individus et la honte qui en résulterait. Toutefois, leurs visions n’étaient pas assez précises pour connaître le motif du conflit. Alors ils ont cherché le catalyseur, espérant le tuer dans l’œuf, car en ce temps-là, on ne leur avait pas encore interdit d’interférer pour modifier l’avenir. Elle s’était tournée vers son frère, la tête baissée, le regard fixé sur ses doigts entrecroisés qu’elle serrait et tordait avec fébrilité. Elle adoptait sans s’en rendre compte l’attitude du coupable honteux qui confesse ses fautes. — Mais pourquoi s’en être pris à leurs petits garçons ? l’interrogea le jeune Dieu d’une voix douce. Les Empathes n’intéressaient guère Anthon, et vu que cette histoire d’enfants était de toute évidence un sujet sensible et douloureux, il n’avait pas posé de questions et n’était donc pas au fait des tenants et aboutissants. Mais cette fois, suite à ses propos irréfléchis, il sentait que sa sœur avait besoin, si ce n’est de justifier, au moins d’expliquer les agissements de ses protégés. Aussi l’écouta-t-il avec attention. — Il avait été remarqué que quelques petits garçons avaient une attitude beaucoup plus véhémente pour ne pas dire colérique, voire violente, que leurs congénères. Comme tu le sais, les caractéristiques de ce peuple sont la pondération, la quiétude, la placidité. Ce sont les valeurs intrinsèques de leur race. Tout conflit se règle par la discussion et la réflexion, quel que soit l’âge des opposants. Or, ce n’était pas la façon de faire de ces petits à l’époque, comme ça ne l’est toujours pas pour d’autres enfants aujourd’hui. Ils étaient, ils sont, considérés « hors normes » dès leur petite enfance du fait de leurs réactions perçues comme agressives. — Comment pouvaient-ils déceler de l’agressivité chez un enfant de cinq ou six ans ? Car certains « bannis » n’étaient pas plus vieux que ça, n’est-ce pas ? — Eh bien, par exemple, lorsqu’il frappait un de ses camarades, ou le mordait. Ou encore quand il se roulait par terre lorsqu’on lui expliquait qu’il ne pouvait obtenir un objet convoité. Un enfant empathe n’est pas censé avoir ce genre de comportement. — Cela n’a rien de choquant en ce qui concerne les enfants sur Terre. Stareden haussa un sourcil et opina en pinçant les lèvres, ce qui en disait long sur l’opinion qu’elle avait des Humains. — Sauf, enchaîna le jeune Dieu, une lueur ironique dans le regard, que leurs parents ne les rejettent pas pour ce genre de prétexte fallacieux. Cela dit, puisque les deux peuples vivaient ensemble à l’époque, peut-être les petits Empathes calquaient-ils leur attitude sur celle des petits Humains qu’ils côtoyaient ? — Peut-être. Mais je te le répète, cela n’aurait pas dû être possible, compte tenu de leurs gènes. C’est la raison pour laquelle les deux peuples avaient été créés par nos ancêtres, à l’origine. Les qualités des uns devaient atténuer les défauts des autres et non le contraire. — Admettons. Mais comment des parents dignes de ce nom ont-ils pu laisser faire cela ?
Anthon était révolté par ces actes, mais, à la différence de sa sœur, ce n’était pas par les larmes qu’il manifestait sa désapprobation. Sans s’en rendre compte, il avait retiré la main qu’il avait posée sur l’épaule de Stareden et calé ses épaules sur le dossier de sa chaise, s’écartant, ce faisant, de la jeune Déesse. De même, le ton employé n’avait plus rien de doux, mais prenait plutôt un accent accusateur. Du haut de sa position, Dieu écoutait ses enfants sans intervenir, les avant-bras posés sur les accoudoirs, les traits détendus. Toutefois, l’air détaché qu’il souhaitait présenter était démenti par le plissement de ses yeux, qui montrait une extrême concentration. Cette conversation était nécessaire, bien qu’un peu tardiveà son goût. Des dieux devaient s’informer, comprendre et analyser les faits et gestes de leurs ouailles. C’était le rôle de tout bon dirigeant. Ses enfants apprenaient… Cependant, il fut surpris, voire amusé, de constater que son fils et sa fille adoptaient les traits de caractère de leurs protégés respectifs. Stareden fut atterrée par le mouvement de recul de son frère. — Tu dois comprendre, insista-t-elle d’une voix implorante (elle avait redressé le buste qu’elle inclinait vers l’avant pour accentuer le poids de ses mots), cela se passait au VIIIe siècle. Les prédictions des devins étaient prises au pied de la lettre et déterminaient les règles à suivre, sans discussion possible. Or, les visionnaires étaient convaincus, et avaient convaincu le peuple empathe, que ce serait ces êtres atypiques, ou leur descendance, qui déclencheraient la guerre, dans un futur plus ou moins proche. Les parents, même s’ils étaient anéantis par la perte de leurs petits garçons, craignaient davantage la prophétie et étaient prêts à tout pour qu’elle ne se réalise pas. Je crois même qu’ils percevaient leurs progénitures comme des monstres dès les premiers signes avant-coureurs tels qu’un geste brutal envers une tierce personne, une crise d’hystérie ou autre. C’est pourquoi ils acceptèrent que leurs petits soient isolés. Ils étaient persuadés que ce sacrifice permettrait de sauver des millions de vies. Des millions de vies contre l’exil d’une cinquantaine d’enfants par an, tout au plus. Anthon se dit que les termes employés par Stareden avaient tendance à minimiser les faits, car il savait ce que « isoler » avait signifié pour ces garçons. Ils avaient été exilés sur une île déserte, au milieu de l’océan, avec quelques vivres et équipements rudimentaires. Des adultes solidaires s’étaient proposés pour les aider. L’aptitude de certains de leurs compatriotes avait permis de créer une sorte de bouclier invisible ayant un effet répulsif pour tous ceux qui s’approchaient de l’île, Humain ou Empathe. Ils étaient, de ce fait, exclus du monde des vivants. — On peut comprendre la réaction des gens de cette époque puisqu’ils vivaient dans la crainte d’une guerre. Mais, malgré leur « sacrifice » (Anthon avait mimé les guillemets, son geste associé à une grimace pleine de sarcasme), la Terrible Guerre a eu lieu. Ils n’ont pu que constater leur erreur dans le choix des présumés coupables puisque les meneurs qui ont entraîné le peuple au combat n’étaient autres que des femmes et des hommes tout ce qu’il y a de plus conformes à la race empathe : réfléchis, posés, avisés, juste un peu plus mégalos que la normale (une fois de plus, le mépris était perceptible dans le ton employé). Or, cela fait maintenant quatre siècles que le conflit a pris fin. Alors pourquoi continuent-ils aujourd’hui d’envoyer de jeunes garçons sur l’île ? Stareden avait courbé l’échine face au persiflage de son frère. Elle savait qu’il y avait une grande part de vérité dans ses propos. Mais elle commençait à en avoir assez d’entendre ses protégés se faire rabaisser de la sorte. Elle inspira de la façon la plus ostentatoire qui soit, et expliqua : — Il s’est passé trois siècles avant que les prédictions ne se réalisent et que n’éclate la Guerre. Trois siècles pendant lesquels la différence de ses petits êtres fut synonyme de danger mortel. Même s’il s’est avéré qu’ils n’étaient pour rien dans le drame qui a suivi, la crainte et l’aversion étaient ancrées trop profondément. D’autant qu’entre-temps, ces garçons divergents s’étaient organisés et étaient devenus les Guerriers. Alors, oui, ils continuent de se séparer de ceux qu’ils considèrent anormaux. Cependant, on ne parle plus aujourd’hui que d’une petite dizaine d’enfants par an. Cela reste néanmoins un acte monstrueux, je
te l’accorde. Je n’ai jamais soutenu que les Empathes étaient exemplaires. Mais les Humains sont-ils irréprochables ? Traitent-ils tous leurs enfants avec amour, douceur et attention ? Anthon fut stupéfait par la métamorphose de sa sœur. Les yeux agrandis, le menton relevé, elle avait terminé sa tirade sur un ton belliqueux. — La biche se transforme en lionne pour défendre ses petits ! lui fit-il remarquer en haussant les sourcils. Je dois reconnaître, toutefois, que tu as raison. Les Humains sont loin d’être parfaits. — Eh bien, je pense que la messe est dite, intervint Dieu en tapant les accoudoirs de ses paumes de mains. Leur père avait suivi l’échange verbal avec beaucoup d’attention. Il avait apprécié les explications de Stareden, claires et concises. Il était fier de voir qu’elle défendait bec et ongles ses protégés bien qu’elle n’adhérât pas à leurs agissements. La réaction vive d’Anthon était plus prévisible, car moins inhabituelle. — Ces événements sont malheureux pour ne pas dire odieux, poursuivit-il. Cependant, il ne faut pas oublier qu’ils ne concernent qu’une infime partie de ce peuple. Certains d’entre eux ont même tenté et tentent toujours de s’insurger. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons tenir pour responsable l’ensemble de cette race pour la folie et la paranoïa de quelques-uns. C’est pourquoi je n’en tiendrai pas compte et puisque vous vous êtes enfin décidés à venir intercéder en faveur de vos protégés, je suis prêt à accorder mon pardon. Il était temps que vous réagissiez tous les deux ! Vous avez mis presque quatre siècles à venir plaider leur cause. On ne peut pas dire que vous soyez très charitables ! Le frère et la sœur se regardèrent, éberlués. — Vous voulez dire que vous attendiez notre intervention pour lever la punition ? s’écria Stareden. — Hou là, ma fille, il n’est pas question de « lever », juste… disons, de lâcher un peu de lest et voir ce qu’il se passera. — Et qu’avez-vous prévu concrètement ? demanda Anthon, aussi penaud que sa sœur. — Dans un premier temps, les Empathes pourront, sous certaines conditions, retourner sur Terre, commença Dieu. — Oh, alors il pourra de nouveau y avoir des Aberthoï entre Humain et Empathe ? le coupa Stareden, pleine d’espoir. La conversation avait soudain pris un ton plus léger. — Ah toi et tes Aberthoï, une vraie fleur bleue ! plaisanta Anthon, heureux de taquiner sa sœur et ainsi de faire retomber la tension qui s’était installée entre eux. — Ne te moque pas d’Aberthoï, il n’y a rien de plus beau que ce lien indestructible entre compagnons ; et puis d’abord, ce n’est pas MON Aberthoï, ce n’est pas moi qui l’ai inventé. D’ailleurs, qui a mis en place ce concept ? s’enquit-elle auprès de son père. — Demande à ta mère, répondit-il en souriant. Les deux jeunes Dieux pivotèrent sur leur siège pour regarder leur mère avancer vers eux. Son visage empli d’une expression de bonheur et de tendresse, elle marchait avec une telle légèreté qu’elle paraissait glisser sur le sol immaculé. Elle était vêtue d’une robe blanche vaporeuse qui flottait autour de sa fine silhouette, donnant l’impression qu’elle évoluait dans un nuage. À son approche, ses enfants se levèrent pour l’embrasser avant de se rasseoir tandis qu’elle prenait place sur l’estrade auprès de son compagnon. Celui-ci, tout dieu qu’il était, avait dans le regard, comme chaque fois qu’il la voyait, une lueur d’admiration et d’amour qui perdurait depuis des siècles. Il avait perçu immédiatement son arrivée, mais puisqu’elle avait choisi de rester au fond de la salle à écouter la discussion, il n’avait pas dévoilé sa présence jusque-là. La Grande Déesse était très fière de sa famille qui ressemblait, à quelques détails près, à n’importe quelle famille humaine ou empathe. Ses enfants, de par leurs responsabilités, auraient pu être rivaux ou jaloux. Au lieu de cela, le frère et la sœur s’adoraient et n’hésitaient pas à s’entraider si nécessaire. De plus, ils étaient des Dieux avisés et indulgents.
Les Humains et les Empathes avaient de la chance. Ce qui avait été d’autant plus tragique lorsque la Guerre avait éclaté. Les deux races étaient restées sourdes aux avertissements, menaces et pour finir, ultimatums de leurs Dieux. Catastrophes atmosphériques tels que déluges ou tremblements de terre, volcans crachant leur feu vers un ciel qu’aucun astre ne venait éclairer, rien n’y fit. La terre continuait de rougir du sang versé. Advint alors le Châtiment. Mais le temps du pardon était enfin là ! Après un coup d’œil amusé à son compagnon et posant sa main sur la sienne, elle apporta donc les explications demandées : — Aberthoï, cette merveilleuse manifestation d’amour incommensurable, c’est le cadeau que j’ai obtenu de votre père lors de notre union. Puis, devant l’air stupéfait de ses enfants, elle précisa : — Pas pour moi ! Pour le peuple empathe. — Et pourquoi pas pour le peuple humain ? s’offusqua Anthon, toujours prompt à s’emporter, c’est du favoritisme ! — Non, mon fils, répondit la Grande Déesse de sa douce voix. Vois-tu, les Empathes sont tellement pointilleux, perfectionnistes, qu’ils étaient trop peu nombreux à s’engager. Un siècle après la rencontre d’une compagne potentielle, certains d’entre eux étaient encore en train d’analyser l’éventualité d’une union pour s’assurer qu’ils ne commettaient pas d’erreur ! Les bébés empathes étaient si rares que la race aurait fini par s’éteindre sans ce « coup de pouce ». Au moins, lorsque le lien Aberthoï s’installe, l’attirance mutuelle est si forte qu’elle ne leur laisse plus le choix. Les Humains n’avaient pas besoin de cela. Ils sont spontanés et bien souvent, agissent avant même d’avoir réfléchi. — Bien, reprit Dieu, revenons à nos moutons. En écoutant la suite, Stareden et Anthon, qui s’étaient attendus à devoir argumenter pendant des heures pour attendrir leur père et obtenir ainsi sa clémence, s’aperçurent que tout avait déjà été orchestré (Dieu seul savait depuis combien de temps !) dans l’attente de leurs doléances. Ils se sentirent soulagés, mais aussi un peu bafoués. Ils s’obligèrent néanmoins à adopter une attitude sereine, voire radieuse, reconnaissant qu’après tout, c’était eux les seuls fautifs, car ils auraient dû intervenir beaucoup plus tôt. — Voici ce que nous avons décidé, votre mère et moi, jusqu’à nouvel ordre : les Empathes resteront sur le Territoire. Toutefois, à dix-huit ans, ils iront vivre sur Terre pour être en contact avec les Humains. À partir de trente ans, ils auront alors le choix entre rentrer chez eux ou passer le reste de leur vie sur Terre, sachant que les portes du Territoire leur resteront toujours ouvertes. Quoi qu’il en soit, ils devront se fondre parmi les Humains et tenir l’existence de leur race secrète, hormis envers leur Aberthoï, précisa-t-il avec un clin d’œil à l’adresse de sa compagne. — Mais alors, que gagneront les Humains si l’existence des Empathes leur reste dissimulée ? protesta une fois encore Anthon, les paumes levées, tout en secouant la tête d’un air écœuré. Le regard sévère du père calma instantanément le fils qui baissa les paupières, mais pinça les lèvres en signe de mécontentement. — Au contact des Empathes, reprit Dieu d’un ton ferme, sans quitter son fils des yeux, nous espérons que les Humains redeviendront un peu plus sereins, réfléchis, moins violents. Si tout se passe bien, nous pourrons alors envisager une levée complète du Châtiment et réunir les deux races à nouveau. À l’origine, elles étaient faites pour vivre ensemble, l’une apportant la créativité, l’esprit d’aventure, l’ingéniosité et l’autre la réflexion, la patience et n’oublions pas, bien sûr, l’empathie ! Nous attendions beaucoup de l’une comme de l’autre. Pendant des millénaires, elles ne nous ont pas déçus. Leur évolution, leur avancéeà travers les siècles étaient pour nous, leurs Dieux, une immense source de joie. Jusqu’à ce que l’arrogance de certains Empathes, leur complexe de supériorité allant à l’encontre même de leur nature, viennent tout gâcher. Les Humains ont répliqué avec férocité, provoquant un bain de sang au lieu de ne s’en prendre